II. S.j.e.m. (1974)

Un jour, sans qu’on sache pourquoi ni comment, on se prend à penser : « Si j’étais mort... », ce qui sous-entend naturellement - et que je continue de l’ignorer. La phrase ainsi surgie rompt pour un instant la trame tranquille de la quotidienneté, mais presque aussitôt elle se trouve engloutie, et lorsqu’elle disparaît on se dit tout au plus : quelle idée !

Il s’agit là d’un de ces phénomènes psychiques qui, quoique singuliers, passent presque inaperçus parce qu’ils sont fugaces, peu intenses, isolés et vite noyés dans la masse des perceptions du réel. Aussi l’esprit, sensible à la plus discrète intervention du jugement, les rejette-t-il sans le moindre examen ni débat. Raison de plus pour s’y arrêter et pour se demander à quoi peut bien correspondre une pareille bizarrerie.

Notons déjà qu’une fois le phénomène apparu, il a tendance à se répéter. Par la suite, la pensée s’impose avec une force accrue et reste un peu plus longtemps présente à la conscience. Les répétitions ont lieu à des intervalles variables, qui peuvent parfois être fort longs. On se met à rechercher les circonstances qui ont précédé ou accompagné le premier surgissement de l’idée — en vain pour commencer. On évoque un peu au hasard un accident auquel on aurait heureusement échappé ; un malaise dont on aurait perdu le souvenir, mais rien de précis ni de bien convaincant, à peine est-on en mesure de retrouver le moment précis où la pensée étrange a fait sa première apparition. C’était il y a un an, ou plus, ou peut-être seulement quelques mois. Quant à l’afïect concomitant, il se caractérise avant tout par sa discrétion, c’est un étonnement

légèrement amusé, plus marqué qu’au début, mais toujours libre d’angoisse consciente. Disons toutefois que si le phénomène s’exprime par une phrase dubitative, et non pas sous forme d’image, son allure de raisonnement peut masquer une angoisse profonde dont le développement aurait été inhibé. Les premières tentatives d’interprétation portent donc la trace du jeu défensif : se demander si l’on est mort, alors qu’on conserve intactes les perceptions d’une réalité extérieure évidente, ainsi que la conscience immédiate et paisible de son propre corps, c’est exprimer presque un désir d’immortalité. La mort serait annulée si, étant mort, on pouvait encore s’interroger sur la réalité de sa propre vie. Tout cela est bien banal, et l’on songe par exemple au retour de la croyance primitive si répandue selon laquelle la mort ne serait pas une nécessité. Des idées semblables apparaissent souvent dans le matériel de nos patients, et la littérature en fournirait des exemples saisissants. En voici un, que je cite parce qu’il a eu pour moi valeur d’association.

D’après le témoignage de Gorki, Tolstoï, déjà fort âgé, s’écriait parfois en présence du jeune homme qui lui servait alors de secrétaire : « Et si elle faisait une exception pour moi ? », « elle » étant, bien entendu, la nature ou la mort, qui pourrait, pour lui, suspendre exceptionnellement sa loi1. L’angoisse de mort exprimée ici par Tolstoï sous le voile d’un espoir d’immortalité se lit encore dans une particularité remarquable de son Journal. Après la dernière notation de la journée, il avait coutume d’inscrire la date du lendemain, en ajoutant toutefois un « si je vis encore » dicté sans doute par une crainte superstitieuse. Par la suite, désireux de gagner du temps ou de ne pas trop défier le sort, il réduisit les quatre mots à leurs initiales, ce qui en français eût donné s.j.v.e. Cette formule et l’anecdote qui l’explique constituent pour moi une représentation privilégiée, elles jouent un peu le rôle d’un reste diurne et se prêtent d’autant mieux à être utilisées que « si j’étais mort » est construit de la même façon et peut donner lieu au même type d’abréviation. « Si j’étais mort » changé en s.j.e.m. atteste assurément l’influence de Tolstoï, qui peut en l’occurrence avoir agi de deux façons : d’abord, peut-être, comme élément inducteur, puis, parallèlement, comme matériel exploité par la défense. Tout en se donnant pour un fantasme d’immortalité, donc pour l’élaboration d’une angoisse de mort traitée sur le mode mégalomaniaque, la pensée s.j.e.m. pourrait n’être que le déguisement d’une vérité connue, ici d’ailleurs assez mal cachée. En effet, si l’on pose avec Freud que la mort n’est pas représentée dans l’inconscient, qu’elle n’y figure jamais qu’un analogon de la castration et que derrière l’angoisse de castration il n’y a jamais rien de dissimulé, il faut prendre s.j.e.m. pour une manifestation détournée du complexe de castration, ce qui met fin à l’enquête, puisque là nous nous trouvons sur un terrain familier, où la théorie est en mesure de trancher. Toutefois on ne peut s’empêcher de douter que l’intégration du sens d’un conflit psychique puisse se faire à si peu de frais, et l’on se dit que si la chose semble possible, c’est que le refoulement a gagné bien vite la partie. En fait, nous sommes plutôt en face d’un de ces cas dans lesquels la prise de conscience, devenant un objet intellectuel fortement investi, se transforme aussitôt en résistance, tandis que la castration impose tout à la fois son caractère nucléaire et la barrière qu’elle dresse devant sa propre compréhension1. Angoisse de castration, castration inconcevable — on serait tenté d’en rester là, n’était que les choses suivent leur cours, comme si rien n’avait eu lieu. Car s.j.e.m. revient, en provoquant cette fois non plus la curiosité un peu amusée du début, mais une certaine perplexité, et ce qui avait été d’abord saisi sous un angle nettement intellectuel devient maintenant beaucoup plus ambigu. Serait-il possible d’être à la fois mort et vivant ; de n’être plus en vie et de conserver une conscience claire de soi, comme le chasseur Gracchus de Kafka ? Le jeu commence à ces questions, et s’il prend suffisamment d’ampleur, il permet de dire d’une part que le Moi41 reste à l’abri de tout déni de la réalité, et d’autre part qu’il reconnaît au fantasme une part de légitimité, ce qui constitue l’amorce d’un clivage et laisse entrevoir de nouveaux développements (je me borne à relever le rapport avec le fétichisme, le Moi étant ici son propre fétiche). Le comportement ludique qui caractérise cette deuxième attitude du Moi et qui en pareil cas ne disparaît jamais complètement, fait néanmoins une place de plus en plus grande à la crédulité, d’autant que la répétition du phénomène finit par engendrer un véritable sentiment d’étrangeté. L’affect se modifie donc peu à peu dans le sens d’une perplexité anxieuse, surtout au moment décisif que j’appellerai la recherche des indices, recherche en quelque sorte négative qui, non sans plaisir au demeurant, invite le Moi à modifier son comportement. Un jour, en effet, le retour insistant de la pensée étrange et du doute qui s’y attache, retour comme toujours inopiné, provoque une mise en alerte, une mobilisation des appareils sensoriels destinée à convaincre le Moi que « je » a bien cessé de vivre ; du moins est-ce ainsi qu’on serait tenté de décrire les choses après reconstruction ; en fait, sur le moment, cette mise en branle des systèmes perceptifs ne procède pas d’une réflexion. De même, sur le moment, on ne relève pas d’analogie entre les indices cherchés et telle circonstance qui, parfois, a présidé à l’irruption de la pensée bizarre dans la conscience, on ne peut jamais le faire qu’après coup. Ces indices ont affaire avec la dépersonnalisation, cela va de soi ; il s’agit de subtiles altérations affectant principalement la distribution de l’espace et de l’univers sonore ; d’une modification des perceptions dans le sens d’une transmission de message, d’un message obscur dont on ose à peine faire état tant son contenu est banal, voire ridicule. Comment, par exemple, rendre l’émoi à la fois tout naturel et insolite qu’on éprouve à la tombée du jour, en entendant le cri unique d’un oiseau noir perché sur un toit ? Un bref instant pourtant, le cri et l’image semblent venir d’un autre monde pour dire au témoin quelque chose qui le concerne, lui en personne justement. Mais tout rentre très vite dans l’ordre, tout retrouve un air évident et, par là, se vide de signification. Chose remarquable, ces moments-là n’ouvrent jamais la voie à la motricité, même lorsqu’ils atteignent un point culminant ; néanmoins ce sont bien des phénomènes de dépersonnalisation qui, si fugaces et si dépourvus d’angoisse consciente soient-ils, sont facilement admis comme autant de signes invitant le Moi à continuer son jeu et à attacher un peu plus de crédit à l’étrange suggestion. Puis un pas décisif est franchi lorsque alerte sensorielle, mobilisation de l’attention, sentiment d’un changement et raisonnement se trouvent conjugués. Je n’en donnerai qu’un exemple. Un jour, dans les circonstances les plus ordinaires, l’intéressé se prend à observer, presque à guetter, une personne familière assise à table en face de lui. Considérant son vis-à-vis de façon discrète, mais pénétrante, il le surveille comme pour surprendre quelque chose dont il lui faudrait s’assurer. Et c’est le début d’un raisonnement qui se développe spontanément à la façon d’un fantasme : le vis-à-vis est connu pour être droitier ; s’il vient à se servir de sa main gauche, cela signifiera que la pensée s.j.e.m. est digne de croyance. Au cas où l’autre prendrait son couvert ou son crayon de la main gauche, il établirait en effet avec le sujet qui lui fait face une relation de symétrie comparable à celle qu’on a en découvrant son propre reflet dans un miroir. Dans cette éventualité, autrui se trouve assimilé à un double, ce qui entre autres résultats lui fait perdre sa singularité. Mais contrairement à l’Étudiant de Prague ou à Peter Schlemihl, qui ne se posent pas de questions sur leur identité, le héros, pour pouvoir ici s’interroger plus avant sur sa propre existence, doit d’abord détecter et rassembler les indices qui feront de l’autre son double. Il ne s’agit donc pas d’une rencontre du sujet avec son double selon le modèle du folklore classique, puisque le sujet, épiant chez autrui la preuve d’un comportement en miroir, est amené à se demander s’il n’est pas lui-même la trace, le double de sa propre personne disparue. Ainsi ce sont les autres qui, en se présentant éventuellement avec une nuance d’étrangeté, induisent le sujet à penser qu’il a réellement cessé de vivre. D’après Rank, le héros d’ordinaire parait assassiner son double ou, ce qui revient au même, assister à sa déchéance, pour se délivrer des persécutions émanant de son propre Moi ; alors qu’à travers la destruction d’un autre Moi, il accomplit un véritable suicide dont il s’épargne la souffrance l. Or dans notre cas, les choses se passent un peu autrement, car là c’est le Moi qui est censé être mort, et depuis un certain temps déjà, tandis que le sentiment d’exister, de quelque doute qu’il puisse s’accompagner, est attribué au prétendu double, reflet du sujet anéanti. L’altérité morphologique de l’objet ayant moins de poids que la relation de symétrie qui s’est établie avec lui, on se trouve désormais dans un monde-fantôme, où la fameuse « inquiétante étrangeté » a tant de ressemblances avec la dépersonnalisation. Quant aux sentiments pénibles qui vont le plus souvent avec ces sortes d’expériences, s’il est vrai qu’ici ils font généralement défaut ou qu’ils sont en partie inhibés, c’est peut-être que le sujet vivant n’a pas lieu de les éprouver dès l’instant que ses doutes peuvent être dûment énoncés. Cela dit, la sérénité de l’affect n’est-elle pas là précisément pour dissimuler son contraire ? Dans ce cas il ne s’agirait pas d’une pure inversion de l’émoi primitif, mais d’une transformation de l’affect à la faveur d’un déplacement de l’investissement. Cette mobilisation de la curiosité intellectuelle peut être comparée à la tentative d’inhibition pulsionnelle produite à chaque nouvelle complication de la machine à influencer, laquelle, selon Tausk, « attire l’attention du rêveur, réveille son intérêt intellectuel et affaiblit d’autant son intérêt libidinal1 ». Si la pensée s.j.e.m. est survenue inopinément et apparemment sans cause, il faut supposer qu’il est dans sa nature d’être à la fois évidente et cachée. J’ai parlé plus haut des accidents extérieurs ou intérieurs auxquels on songe comme à diverses circonstances ayant pu entraîner réellement la mort. Une pareille interprétation suppose évidemment la volonté de réduire l’expérience à quelque chose de ponctuel et de strictement isolé ; en réalité toutefois, s.j.e.m. doit plutôt être tenu pour le moment d’un processus, par analogie avec la machine à influencer prise en tant que « terme final de l’évolution du symptôme2 ». Sur ce point, l’épisode m’a, du reste, paru s’éclairer un peu lorsque je me suis souvenu d’un rêve répétitif fait par une jeune suicidaire.

Voici ce rêve classique, qui revenait périodiquement sous une forme identique. Dans la rue, un soir, la jeune fille entendait marcher derrière elle, elle pressait l’allure à mesure que les pas semblaient se rapprocher, puis, au plus fort de l’angoisse, elle se réveillait. En évoquant son rêve, elle disait qu’elle était désolée de se réveiller chaque fois avant d’avoir pu reconnaître son poursuivant ; mais elle espérait bien qu’un jour, elle pousserait le rêve assez loin pour parvenir à identifier l’inconnu. Or, c’est ce qui advint ; le rêve recommença, accompagné de l’habituelle vague d’angoisse, mais cette fois la jeune fille put se retourner avant de se réveiller, et ce qu’elle vit alors dans une terreur innommable, ce fut tout simplement elle-même, elle-même devenue vieille, très vieille, avec sa chevelure blanche défaite qui lui balayait le visage. Dès lors le rêve cessa, et on le conçoit : il ne se répétait qu’autant qu’il restait inscrit dans une problématique sexuelle précise, celle de l’angoisse de castration. Car, au début, la jeune fille ne doutait pas de l’identité de son poursuivant, ce ne pouvait être qu’un homme, par qui elle redoutait d’être attaquée sexuellement ; mais dès l’instant que la rencontre avec le double engageait une problématique narcissique où mort et castration étaient étroitement imbriquées, la situation devait radicalement changer.

On connaît l’adage selon lequel « quiconque voit son double en face doit mourir ». Ici toutefois c’est le rêve qui « meurt » lorsque la jeune fille découvre l’identité de son double, un double si vieux et si décrépit qu’il est lui-même aux portes de la mort. Il apparaît maintenant qu’en son dernier état, ce rêve répétitif était lié à la démence organique dont souffrait la mère du sujet. L’esprit de la malheureuse étant fatalement voué à sombrer, la jeune fille ne pouvait que constater l’anéantissement progressif de sa mère, dont les signes n’étaient que trop patents. Ainsi un lien se créait entre double, mère et mort, de même que dans la pensée s.j.e.m., mort, personne symétrique et double se trouvent rassemblés. Les deux cas ont en commun l’existence d’un processus, l’intervention de figures semblables et le problème de l’identité, ce qui permet de réduire en partie le caractère énigmatique des circonstances déclenchantes de l’épisode. En un premier temps, la pensée avait semblé surgir sans rime ni raison, puis elle avait été mise en rapport avec un quelconque péril d’origine interne ou externe ; mais une fois remémoré, le rêve de la jeune fille, jouant presque le rôle d’une interprétation, venait révéler ce qui devait précisément rester dans l’ombre, à savoir que tout cela avait trait à un objet fortement investi, la mère, et à l’anéantissement dont il était effectivement menacé. On conçoit mieux maintenant que les diverses tentatives pour élucider s.j.e.m. n’aient peut-être eu pour but qu’en masquer le sens et la portée. Ayant reconnu dans s.j.e.m. d’abord le rôle d’une angoisse de castration dissimulée sous un fantasme d’immortalité, puis celui d’un mécanisme de clivage, on obscurcissait la parenté du phénomène avec le deuil, ou plus exactement avec son anticipation, et par là même on pouvait continuer d’ignorer la corrélation entre l’attribution au sujet d’une existence douteuse et la menace d’anéantissement pesant réellement sur l’objet. Que le destin fatal de l’objet se répercutât chez le sujet par l’entremise d’un tiers faisant fonction d’image spéculaire, par une figure transitionnelle appartenant autant au monde de l’objet qu’à celui du sujet et dotée d’un pouvoir de décision, c’est précisément ce que les diverses tentatives d’interprétation devaient empêcher d’apercevoir. Alors qu’en dernière analyse, s.j.e.m. exprime bel et bien sous une forme anticipée le mouvement d’incorporation de l’objet qui est le propre du travail du deuil.

Ce mouvement a ceci de particulier en l’occurrence d’abord qu’il anticipe l’événement ; ensuite qu’il se fait dans un sens inattendu puisque là l’objet, condamnant le sujet à son propre destin fatal, s’empare totalement de lui comme pour l’annihiler. L’espace d’un instant, le sujet est si intimement identifié avec l’autre que le sentiment de son propre Moi en est altéré et qu’on peut même se demander s’il ne laisse pas entièrement la place au Moi étranger. Une fois de plus nous nous retrouvons sur un terrain familier ; toutefois il n’est nullement certain que cette variante originale du travail du deuil suffise enfin à tout élucider.

Comment, en effet, s’en tenir au modèle de l’identification avec l’objet perdu pour rendre compte intégralement des aspects multiples et complexes du petit épisode ? Comment éclairer le sens de cette situation paradoxale où le sujet s’éprouve comme son propre fantôme, tout en cherchant une preuve de son irréalité dans sa rencontre avec un autre réduit lui-même à l’état de double ? Car, en fin de compte, tout tourne autour de la figure du double, c’est évident, mais de quelle façon, et par quoi, comment le double est-il suscité ? C’est ce qui exige encore quelques éclaircissements.

Bien que le sujet ne croie jamais à une origine extérieure de la pensée s.j.e.m., le sentiment d’étrangeté qu’il éprouve à se la formuler lui donne l’impression qu’elle ne provient pas non plus d’une activité propre à son Moi, qu’elle n’est pas sécrétée par lui. Elle s’est imposée comme du dehors, comme si, selon le modèle archaïque de la formation de la pensée décrit par Tausk, elle venait « de l’extérieur avant d’être attribuée au Moi comme une fonction42 ». Où les choses se compliquent cependant, c’est que le comme si ne joue pas seulement vis-à-vis du dehors, mais s’applique au dedans, ce qui l’apparente à un symptôme somatique émanant de l’organisme et soustrait par là même à toute espèce de contrôle. Les frontières entre intérieur et extérieur en deviennent doublement incertaines, car le corps, la pensée et le double du sujet tendent sans cesse à passer les uns dans les autres, voire à se confondre tout à fait. Mais alors l’identité de ce tout quasiment indifférencié se laisse enfin appréhender : il suffit de se rappeler dans quelles circonstances l’idée s.j.e.m. est née. Elle a surgi brusquement devant le sujet comme quelque chose d’indépendant et de mystérieux, comme une sorte de corps étonnant dont la production tiendrait positivement de l’exploit. En se fondant sur les modalités particulières de cette apparition — soudaineté, autonomie, mystère —, on peut dire sans trop s’avancer que s.j.e.m. ne figure pas seulement le sujet identifié avec son double, mais l’organe génital en érection. S’il faut en croire les spécialistes du folklore, du reste, le double et le phallus appartiennent bien au même monde de représentations, où l'âme peut être également localisée : « Chez les Grecs, les Égyptiens et d’autres peuples civilisés, dit Rank, l’idée primitive de l’âme coïncidait avec celle d’un double de même essence que le corps », et il cite à l’appui la définition de Heinzelmann, selon laquelle « l’âme disparue au moment de la mort est l’image exacte du corps humain vivant sur terre2 ». Pour ma part, j’inclinerais à croire que l’âme, image exacte du corps vivant, double de même essence que le corps et principe éminemment séparable, n’est peut-être rien d’autre qu’un substitut du sexe érigé. Si le phallus est immortel comme l’âme qui le figure et comme l’espèce qu’il est appelé à perpétuer, la castration est bien en effet la menace suprême puisque, entre autres pertes irréparables, elle a encore cette conséquence d’ôter à l’homme sa part d’immortalité.

On voit mieux maintenant pour quelles raisons profondes le fils dont la mère est gravement menacée est amené à se susciter un double et à s’affirmer immortel, non point certes directement, mais, paradoxalement, par le détour de son statut de mort vivant. Pour le fils, en effet, la mère, qui l’habite depuis toujours, retient aussi en elle depuis toujours l’image de son pénis, c’est-à-dire l’organe qui le représente tout entier et sur quoi elle ne renonce jamais à exercer son pouvoir. Grâce à ce double qui est âme, corps et phallus tout ensemble, le fils peut tenter d’extraire de Yimago maternelle le sexe éternellement érigé qui est menacé lui aussi ; autrement dit, il peut tenter in extremis de se mettre lui-même au monde.

Image projetée ou figure phallique arrachée à la représentation du corps maternel, le double ne se manifeste que dans la mesure où l’identification primaire est une disposition toujours active, ou toujours susceptible de le redevenir. C’est ce qui peut se produire quand une excitation est quantitativement ou qualitativement de nature à constituer une exigence de transfert impossible à assumer. A mon avis, la disparition imminente de la mère entre précisément dans cette catégorie, j’ai pu faire à ce sujet diverses observations que le texte de Janice Norton1 m’a paru du reste confirmer. Contrairement à l’opinion reçue, il semble que le malade condamné témoigne d’un prodigieux appétit relationnel, et qu’il accomplisse dans ce sens un travail psychique considérable que, par analogie avec le travail du deuil, j’appellerai le travail du trépas 2. Je me trouve là à l’opposé d’Eissler qui, lui, voit chez celui qui va mourir un certain travail de deuil destiné à lui faire accepter la mort comme une conséquence naturelle de la constellation économique du moment3. Cependant, Eissler lui-même le remarque incidemment, il est peu probable qu’un tel désinvestissement puisse se produire quand

1.    J. Norton, « Treatment of a dying patient », The Psyehoanalytie Study of the Chili, V, p. 18.

2.    Cf. infra, « Le travail du trépas ».

3.    K. R. Eissler, The Psychiatrist and the dying Patient, Intern. Univ. Press, New York, 1953.

les perceptions, même les plus ténues, confirment constamment l’existence dans la réalité des objets d’amour. Le processus décrit par Eissler ne constitue sans doute qu’une des manières dont dispose un sujet encore assez jeune pour affronter la mort, la moins heureuse pour le sujet, quoique la plus confortable pour l’entourage qui s’en fait souvent le complice. Dans le travail du trépas, au contraire, les objets d’amour sont surinvestis, et l’élan pulsionnel qui en résulte est si fort qu’en milieu hospitalier, le personnel lui-même en est souvent frappé. Cette passion exacerbée peut s’exprimer aussi bien comme une recrudescence d’appétit instinc-tuel que comme un renouveau d’impulsion créatrice. Celui qui va mourir ayant besoin des autres pour pouvoir ressaisir et assimiler toute une masse pulsionnelle encore imparfaitement intégrée, se séparer d’eux signifie avant tout pour lui manquer une introjection, manquer une expérience d’autant plus décisive que ses implications sont surtout narcissiques 43. Rien d’étonnant si à ce moment les objets se dérobent, puisque, indispensables et pourtant contingents, ils craignent inconsciemment d’être dévorés par le mourant et, bloquant par là le travail du trépas, s’exposent eux-mêmes à manquer leur deuil.

Le processus illustré par s.j.e.m. anticipe le deuil et, différent de la fuite dont il vient d’être question, fournit une réponse au travail du trépas. Sans doute il ne peut s’agir que d’un compromis, puisque dans sa réponse le sujet exprime en même temps sa tentation de s’anéantir avec l’objet — en quoi il cherche lui aussi à réaliser une introjection —, et son effort pour se sauver en s’arrachant en tant que double à la sphère maternelle. Tout cela n’est possible, cela va de soi, qu’autant que le « je » et le « non-je » ne sont pas entièrement différenciés. Mais il n’y a pas si longtemps que les deux étaient confondus, et de cette confusion il reste toujours quelque chose ; bien plus, il se pourrait que, même en dehors du champ de la psychose et de la perversion, l’identification primaire fût toujours prête à fonctionner.

Mais qu’en est-il dans notre petit épisode du destin de la libido ? Par suite de la pérennité de cette situation originelle, la représentation de l’objet retient un quantum variable de la libido narcissique du sujet, ou plus exactement, cette libido narcissique incluse dans la représentation de l’objet y investit la représentation que le sujet a de lui-même, c’est-à-dire une image phallique. De là un paradoxe qui me paraît digne d’attention : la libido narcissique n’a pas pour caractéristique d’être entièrement localisée dans le sujet, de sorte qu’à côté de l’opposition classique entre libido objectale et libido narcissique, il faudrait pouvoir distinguer une autre sorte de tension, jouant cette fois entre une libido narcissique « intra-ego » et une libido narcissique « extra-ego ». Naturellement les modulations de cette tension dépendent pour une part des mouvements pulsionnels, puisque toute augmentation de la libido objectale, équivalant à une exigence de transfert, fait varier dans des limites parfois très larges la position de la libido narcissique. On a vu que, lorsque l’objet s’est constitué peu à peu en tant que tel, sa représentation a retenu une part du sujet aussi bien qu’une partie de son investissement libidinal primitif. Il s’ensuit que la libido destinée à investir les objets est empruntée non pas directement à la libido narcissique, mais à la libido narcissique investie dans la représentation du sujet à l’intérieur de l’image de l’objet. Il n’y a donc pas lieu de dire que plus l’objet absorbe de libido, plus la libido narcissique s’appauvrit, mais que plus l’objet attire de libido à lui, et plus il déséquilibre le statut relation libido « intra-ego » /libido « extra-ego », plus il exige l’augmentation de l’investissement proprement narcissique de l’image du sujet dans l’objet, ce qui, dans les cas extrêmes, peut provoquer une véritable translation du Moi dans l’objet.

La mère, sans doute, ne cesse jamais d’être pour une part un objet narcissique, et corrélativement, le Moi ne se sépare jamais totalement du non-Moi. A partir de là, on peut se demander si, en général, les objets fortement investis peuvent accéder à la réelle altérité d’un sujet indépendant. L’objet réel, en effet, ne peut guère être extérieur qu’en tant que moyen de satisfaire la pulsion ; l’objet d’amour, lui, ne saurait être qu’une image à l’intérieur de laquelle le sujet est déposé sous la forme d’un corps phallique. De son côté le Moi, en partie perdu dans l’image des objets qu’il investit, ne peut pas non plus accéder à une pleine identité. Entre les deux ordres, celui du Moi et celui du non-Moi, il n’y a pas à proprement parler de frontière, mais une sorte d’espace transitionnel. Si « je » n’est pas dans le Moi, il n’est pas non plus entièrement dans l’autre, mais réparti tout au long des franges d’un spectre, disons d’un spectre d'identité, défini par l’ensemble des diverses positions dont la libido narcissique est susceptible ; ou plus précisément par les lieux et les quantités où s’investit la libido narcissique, depuis un pôle interne jusqu’à un pôle externe qui coïncide avec l’image de l’autre. De même que « je » ne saurait passer totalement dans l’autre sans s’anni-hiler, de même il ne peut pas non plus se retirer complètement de l’objet sans que celui-ci se réduise à un ensemble de lignes abstraites et indéchiffrables. Ce n’est pas la quantité de libido objectale investie dans le monde extérieur qui confère aux choses leur allure familière, mais la part de libido narcissique retenue en elles pour y investir le « je » en extra-territorialité, comme un avant-poste du sujet. Les variations de cet investissement de la libido narcissique sont sans doute le plus souvent latentes. Mais en parvenant à la conscience, à l’occasion par exemple d’un déplacement trop massif, elles déclenchent l’un de ces états d’inquiétante étrangeté qui nous renvoient à notre vérité. Ainsi l’irruption de la pensée « si j’étais mort » fait prendre conscience que si « je » n’est pas exactement un autre, comme le voulait le poète, il a néanmoins la remarquable propriété d’errer sans se perdre à mi-chemin du dehors et du dedans.