II. Expérience de l'inconscient (1967)

Sans doute, le problème de l’inconscient est-il en lui-même un thème bien propre à provoquer les esprits. Ainsi, mon appréhension, quand j’ai été invité à réunir quelques remarques concernant cette même question et les propos qui lui furent consacrés, n’a pu se dissiper entièrement. A mesure que je considérais davantage ce qui m’était proposé, je voyais que la moindre réflexion engageait la controverse, voire la polémique. A croire que l’inconscient se venge toujours de se voir assigner une résidence, ou limité par une quelconque frontière. Cela, il nous est parfois donné de le constater quand, au beau milieu d’un développement théorique, surgit soudain un splendide lapsus, qui est un véritable rappel à l’ordre. Mais il faut bien reconnaître que cette chance ne se présente pas toujours ; alors la réflexion théorique se poursuit, convainc, organise là où il est bon de rencontrer d’abord l’obscurité et l’incohérence, et la satisfaction qu’on y trouve pourrait bien être moins pure qu’on ne croit.

Toutefois, personne ne l’ignore, le débat où s’opposent l’expérience de l’inconscient et la nécessité de la théorisation, chacun des deux termes prenant tour à tour l’avantage, doit rester constamment ouvert, ne jamais se clore ni se résoudre, pour que la réflexion psychanalytique conserve son dynamisme. De toute manière, la tension inhérente à cette opposition est cela même d’où la recherche psychanalytique est née et dont elle tire son développement. L’histoire nous le démontre bien, il est opportun à cet égard de rappeler en

premier, en s’y attardant quelque peu, l’itinéraire que Freud lui-même a suivi.

On sait que, gagné durement sur ses propres résistances, l’inconscient resta toujours pour Freud une expérience personnelle autant qu’un sujet de spéculation. Une expérience dont il ne livre qu’une partie, mais qu’on voit réapparaître avec intensité dans certains moments cruciaux de son œuvre, d’abord dans La Science des rêves, bien sûr, puis dans Totem et tabou, où, à cinquante-sept ans, il est ressaisi d’effroi en donnant au désir inconscient du meurtre du père une nouvelle réalité, enfin dans le Moïse, qui, à certains égards, comporte une portion d’auto-analyse et où, une nouvelle fois, il s’efforce de découvrir dans les profondeurs de l’Histoire ce même désir inconscient de meurtre réalisé. A quatre-vingts ans, l’inconscient est toujours pour lui une réalité si pressante qu’il éprouve encore le besoin d’analyser un souvenir d’enfance et d’en communiquer le contenu à un ami, Romain Rolland. C’est la fameuse lettre intitulée Un trouble de mémoire sur l'Acropole, où Freud nous montre de façon exemplaire qu’il n’a jamais cessé de s’étonner de l’inconscient et d’en être inquiété.

Sans doute, la psychanalyse en tant que science exigeait l’élaboration d’une théorie, et Freud, cela va de soi, y consacre une part énorme de son travail. Mais quelle que soit l’importance qu’il attache à une construction cohérente et aussi complète que possible, on peut dire que jamais dans ses écrits la spéculation n’est placée en tant que telle au-dessus des faits. Et même dans les travaux métapsychologiques, on voit toujours la pensée s’ancrer dans la réalité empirique d’où les notions sont progressivement déduites. Cette démarche intellectuelle, parfaitement conforme à une pensée scientifique dont Freud n’a jamais cessé de s’inspirer, devait garantir la notion d’inconscient contre les affirmations venues d’en haut qui tendent à en faire un absolu.

Certes, dira-t-on, les grands scénarios dramatiques imaginés par Freud, en particulier Totem et tabou et Moïse, semblent n’obéir qu’imparfaitement à ce principe ou même pas du tout. Il demeure néanmoins que la méthode empirique déductive reste la seule employée dans les écrits métapsychologiques dont le langage même suit le projet. Freud, en effet, n’a qu’une ambition, faire saisir la réalité de l’inconscient, prouver le phénomène, le montrer successivement sous tous ses aspects, le faire « reconnaître », comme il dit dans le dernier paragraphe de l’essai métapsychologique qui lui est consacré. Tout cela sans se soucier d’en élaborer d’abord le concept. Jamais Freud ne parle de l’inconscient comme s’il en connaissait par avance toutes les lois. Au contraire — ceci me paraît essentiel — son texte est toujours très nuancé, il dit par exemple : « L’observation montre souvent que... », « L’inconscient semble souvent être... », à quelques exceptions près qui touchent spécialement le chapitre réservé aux particularités de l’inconscient, rédigé sur un mode plus objectif, et qui du reste se termine lui aussi par une réserve : « Gardons-nous aussi de généraliser... » On n’a pas affaire avec des axiomes, des formules érigées en principes, mais avec une exploration théorique intimement liée aux tâtonnements de la pratique et qui se traduit grammaticalement par des corrections continuelles, des énoncés hypothétiques, des propositions dubitatives. Bref, par tout ce qui rappelle que l’inconscient est certes un sujet de recherche scientifique, mais que le système dans lequel il faut bien le faire entrer pour le rendre intellectuellement accessible, n’est qu’un système, peut-être provisoire, peut-être définitif, ouvert en tout cas, et toujours susceptible de changement. Ce n’est donc pas par une subtilité excessive qu’il faut attirer l’attention sur les caractéristiques frappantes et constantes du langage de Freud pour parler de l’inconscient, mais bien plutôt parce que la façon de parler, ici, comporte un enseignement. A ne regarder que cet aspect apparemment secondaire de ses écrits, mais essentiel en réalité, étant donné l’originalité de son objet, on peut dire que Freud exprime par son style même sa méfiance envers les affirmations catégoriques prématurées qui risqueraient de figer l’inconscient. En d’autres termes, ce que Freud nous propose sur l’inconscient n’est jamais un concept, mais une notion, si on admet la distinction rappelée par Sartre, qui définit la notion, opposée au concept a-temporel, comme l’effort synthétique pour produire une idée qui se développe d’elle-même par contradictions et dépassements successifs, qui donc, est homogène au développement des choses. Toute l’œuvre de Freud atteste que dans son esprit, la notion d’inconscient est

une idée historique et évolutive, toujours ouverte aux changements nécessités par l’expérience. Ce qui ne veut pas dire que chez lui comme chez tout penseur, la théorie ne tende pas à travailler pour son propre compte, c’est-à-dire à créer des concepts qui s’engendrent les uns les autres, à l’intérieur de catégories détachées de tout empirisme. Au contraire, Freud est tenté par la conceptualisation, de là la tension dont je parlais tout à l’heure, qui est plus ou moins sensible selon les époques, mais reste présente à son esprit, comme ses précautions de langage le montrent précisément.

Il va de soi qu’il n’entre pas dans mon projet d’étudier l’évolution des idées de Freud sur l’inconscient. Mais ce que je crois utile de rappeler, c’est que si l’inconscient au sens large est resté la préoccupation majeure de Freud, et si même il a débordé sur les autres sphères psychiques, il n’en a pas moins connu une apogée, puis un déclin du point de vue de sa valeur systématique. L’apogée se situerait précisément dans l’essai de 1915, le déclin, lors du moment décisif qui coïncide avec l’introduction de la deuxième topique. On sait, en effet, que l’essai sur l’inconscient représente l’état le plus élaboré de la théorie métapsychologique. Il donne lieu à un raisonnement abstrait, dans lequel les idées s’engendrent les unes les autres en prenant une allure de concept. Mais d’un autre côté, bien que la pensée théorique soit poussée là à son plus haut point d’exigence, la forme dubitative, les précautions grammaticales, la mise en garde contre les généralisations hâtives, redonnent à l’idée d’inconscient la fluidité d’une notion en devenir. L’élan théorique de Freud est du reste dès le début singulièrement retenu, comme il paraît dans une remarque touchant l’opposition fondamentale des mots : « conscient » et <<. inconscient ». A vrai dire, Freud exprime de façon inattendue le désir de se débarrasser de l’antinomie. Il dit : « Tout malentendu, serait enfin dissipé si, en décrivant les divers actes psychiques, nous ne tenions désormais plus compte de leur état conscient ou inconscient, et si nous les classions et les reliions uniquement d’après les pulsions et leurs buts, d’après leur structure, leurs rapports avec les autres systèmes psychiques supérieurs. Mais c’est là, pour diverses raisons, une chose irréalisable, et nous ne saurions ainsi éviter une ambiguïté K » Une ambiguïté qui n’a cessé de le préoccuper et qu’il a cru pouvoir atténuer enfin lorsque, huit ans plus tard, il pose que l’inconscience n’est plus la qualité exclusive, spécifique, d’un domaine psychique localisé, mais que toutes les instances psychiques peuvent être qualifiées d’inconscientes pour une partie ou pour le tout de leur sphère propre. Bref, l’inconscient, ayant alors cessé d’être un substantif, ne garde qu’une valeur adjective, la notion d’inconscient est démantelée pour qu’on puisse l’appliquer à toutes les instances psychiques qui doivent s’en réclamer, et elle perd en importance systématique ce qu’elle gagne en extension. Et Freud, constatant la fragilité de l’opposition qui le gênait déjà en 1915, écrit : « L’inconscient devient une qualité qui ne justifie pas les généralisations et les déductions rigoureuses en vue desquelles nous l’utiliserions volontiers. » Mais c’est pour conclure de nouveau à l’impossibilité de parler et de penser autrement, car « la propriété consciente et inconsciente constitue la seule lueur susceptible de nous guider à travers les ténèbres des profondeurs psychiques1 ».

On peut se demander si ce mouvement dialectique de la pensée freudienne sur l’inconscient n’est pas un des aspects les plus difficiles de son enseignement. Il semble en effet que les deux moments de la réflexion, moment théorique pur et moment vécu, qui, chez Freud, sont toujours associés, se soient souvent trouvés disjoints chez ses successeurs. Tantôt l’attachement étroit à l’expérience empirique conduit à négliger la pensée théorique, tantôt la théorie devient une activité autonome, elle tourne alors dans son propre cercle et risque de parler de quelque chose qui porte toujours le nom d’inconscient, mais n’en a plus la réalité. Freud semble d’ailleurs se méfier de cette deuxième éventualité plus que de la première, il dit là-dessus, non sans une certaine auto-ironie : « En pensant abstraitement, nous courons le risque de négliger le rapport qui unit les mots aux représentations de choses, et il est indéniable que notre philosophieren acquiert alors dans son expression et dans son contenu une ressemblance indésirable avec le travail mental des schizophrènes 2 ».

Philosopher sur l’inconscient, c’est donc, par la force des choses, quitter plus ou moins le terrain de l’expérience, qui est

1.    Essais de psychanalyse, Payot ; nouv. éd., p. 185.

2.    Métapsychologie, p. 161 ; nouv. éd., p. 122.

pour la pensée psychanalytique sinon le seul, du moins toujours le premier. De cela, chacun est certes convaincu, mais d’un autre côté, la théorie, dans la mesure même où elle tend spontanément à s’en affranchir, ne peut pas toujours s’y tenir absolument. Ainsi, on oublie que si Freud est amené à s’écarter du terrain strictement délimité par l’expérience, en particulier quand il abandonne l’approche purement descriptive des phénomènes pour définir l’inconscient à partir d’une opposition non plus avec la conscience immédiate de soi, mais avec un système en grande partie inconscient — le système Pcs. / Cs. —, ce n’est là qu’un moment de sa réflexion, car l’opposition conscient /inconscient est bien elle-même issue de l’expérience, celle du rêve en particulier. Il n’y aurait donc pas lieu de s’attacher de façon trop exclusive à cette opposition topique, du reste c’est bien ce que Freud dit dans la phrase que j’ai citée tout à l’heure.

C’est pour faire droit à ce mouvement dialectique entre expérience et théorie que je proposerais volontiers de doubler l’opposition topique par une autre, qui interviendrait dans le champ même de la situation psychanalytique, de sorte que l’inconscient ne se reconnaîtrait plus seulement en tant que « région », mais par rapport à un phénomène : la prise de conscience. Une pareille démarche est somme toute naturelle puisque la prise de conscience est cela même qui va à l’encontre du travail du refoulement et joue comme ce dernier au niveau des régions frontières que sont les issues de l’inconscient, celles dont on parle le plus souvent en fait. On peut supposer qu’elle n’était pas étrangère à Freud, en se fondant sur une référence à un texte probablement détruit, où il dit : « Lorsque nous étudierons ailleurs, plus à fond, les conditions d’une prise de conscience, nous pourrons résoudre une partie des difficultés qui surgissent à ce point [il s’agit de l’étude des rejetons de l’inconscient]. Ici, nous aurons, semble-t-il, avantage à opposer au point de vue qui fut jusqu’à présent le nôtre, celui de l’inconscient, un autre point de vue : celui de la conscience*. »

L’utilisation du phénomène de la prise de conscience comme terme d’opposition a encore l’avantage de préciser sur un mode plus dynamique et plus souple les relations entre les systèmes psychiques. C’est ce que Freud souligne en ces termes : « Il serait également erroné de croire que le rapport entre les deux systèmes (les./Cs.) se borne à l’acte du refoulement, cependant que le Pcs. verse dans le gouffre de l’Ics. tout ce qui le gêne. Au contraire, l’Ics. est vivant, susceptible de se développer, il entretient avec le Pcs. des relations et coopère même avec lui. Bref, il est permis de dire que l’Ics. se continue dans ce qu’on appelle ses rejetons, que les événements de la vie agissent sur lui et que, tout en influençant le Pcs., il est à son tour influencé lui-même par ce dernier *. »

Enfin, la prise de conscience, tout en se prêtant à l’étude du statut des représentations, permet de saisir au mieux leurs articulations avec les affects et les émois, de suivre les caractéristiques et le sort du facteur quantitatif de l’instinct, en un mot, de redonner tout son poids au point de vue économique si facilement négligé.

Ces avantages, j’espère pouvoir les faire ressortir de l’examen un peu détaillé d’un fait d’observation. Il s’agit d’un homme d’un certain âge, qui vit dans un milieu intellectuel très informé des questions psychanalytiques, qui a lu Freud et sait depuis toujours beaucoup de choses sur son propre cas. Un jour, il sort d’une séance, complètement bouleversé par une interprétation portant sur un point « banal », dont il a toujours été parfaitement capable de parler et qui pourtant le plonge cette fois dans un état de stupeur et de profond désarroi. Bien plus que l’interprétation elle-même, ce qui le frappe excessivement c’est la violence de ce bouleversement causé par quelque chose qui ne peut pas être une révélation puisqu’il en a toujours eu connaissance : son désir sexuel pour sa mère, thème avec lequel il était intellectuellement on ne peut plus familiarisé. Mais la séance avait changé cette situation et pour tenter de faire sentir à son entourage l’ébranlement qu’il continuait de vivre, il eut recours à une comparaison pleine de sens et d’humour : « Je suis assis dans un fauteuil, et quelqu’un vient me dire : Vous savez, vous êtes assis dans un fauteuil. Je réponds que je le sais, il y a même trente ans que je n’ignore pas que je suis assis dans un fauteuil. Mais l’autre reprend : Oui, mais vous êtes assis dans un fauteuil.

Et à ce moment-là, je pousse un hurlement d’épouvante. » Il va sans dire que l’analyste, doté d’une importance nouvelle, était impliqué dans l’expérience comme en témoigne l’allusion humoristique au fauteuil, objet usurpé, sous-estimé et pourtant indispensable à la reconnaissance de l’émoi. Mais indépendamment de cette référence transîérentielle, ce qui s’exprime ici, c’est, avec un grand bonheur d’expression, le paradoxe même de la prise de conscience. On a dit — et Laplanche en particulier l’a souligné avec à propos8 — qu’une pareille expérience se produit rarement sous la forme d’un brusque dévoilement. Néanmoins, même si le travail accompli dans l’analyse procède le plus souvent de l’élaboration interprétative qui donne lieu à un remaniement systématique, le phénomène de la prise de conscience garde toute sa portée et reste un point de départ essentiel pour la réflexion. Mais revenons à notre cas. Avant la séance décisive, le patient se trouvait dans une situation comparable à celle d’un homme placé devant l’interprétation inefficace d’une représentation refoulée, selon l’exemple imaginé par Freud 9. Sans doute il ne s’agit pas ici d’une interprétation à proprement parler, mais on peut admettre que le savoir psychanalytique du sujet et l’aisance avec laquelle il le manipulait intellectuellement jouaient jusqu’à un certain point le même rôle. S’il est vrai que ce savoir peut se comparer légitimement au souvenir de l’interprétation inefficace, il conduit à un rejet de la représentation refoulée et joue comme une entrave permanente à une reconnaissance véritable de l’émoi inconscient, ce qui en fait l’équivalent d’un contre-investissement. En suivant la pensée de Freud toujours dans le même texte, on peut imaginer que la représentation du désir pour la mère existait sous deux aspects différents, dans deux régions différentes de l’appareil psychique du patient. L’un était constitué par un certain matériel culturel et intellectuel, par tout ce qui avait été lu et entendu à propos du désir œdipien ; l’autre — dont les symptômes, l’angoisse, les inhibitions du patient nous prouvent l’existence — par les traces mnésiques inconscientes de ce qu’il avait vécu'dans le passé, et dont il avait été un jour conscient. Le raccourci métaphorique imaginé par mon sujet illustre merveilleusement cette situation, que seule la réflexion métapsychologique peut saisir : il savait sans savoir, maintenant il sait. Ce dont il s’agit ici est bien une prise de conscience, puisque celle-ci ne se produit que lorsque la représentation — ou si l’on veut l’idée consciente — a pu se mettre en rapport avec le « souvenir » inconscient. Comment ce « souvenir », comment les représentations qui le composent peuvent-ils devenir conscients ? Comment s’effectue le passage d’une représentation d’un système psychique dans l’autre ? Dans quelles conditions cette transformation d’un acte psychique a-t-elle lieu ?

Je pose ces questions à dessein de la façon la plus schématique et, pour commencer, j’y répondrai en suivant pas à pas la démonstration de Freud, ce qui m’expose évidemment à m’appesantir sur des données familières à tous. Mais justement, il me semble que la problématique de la prise de conscience ne peut être saisie dans toute sa profondeur que si ces données fondamentales sont rigoureusement établies dans le contexte que je veux leur donner. Freud, donc, tente de résoudre les problèmes soulevés par sa définition de l’inconscient en avançant deux hypothèses qu’il oppose d’abord l’une à l’autre, pour en venir finalement à une autre manière d’envisager la question. Selon la première hypothèse, dite topique, le passage de la représentation inconsciente dans le système Pcs. /Cs. répond à un second enregistrement de cette même représentation qui, parallèlement, continue de subsister dans l’inconscient. Il existe donc dans ce cas deux inscriptions d’une même représentation et une distinction topographique entre deux systèmes psychiques. A cette hypothèse envisagée très tôt, puisqu’on la trouve dans une lettre à Fliess datée du 6 décembre 189610, Freud en oppose une seconde, dite fonctionnelle, selon laquelle la transformation de la représentation répond à un changement d’état du même matériel ayant lieu dans la même région psychique. Dans mon exemple, le désir inconscient pour la mère, c’est-à-dire sa représentation refoulée, était toujours resté actif, comme en témoignait la production continue de rejetons et la création de formations substitutives dont il ne m’est pas loisible de parler ici, mais dont je puis affirmer qu’elles prouvaient que la représentation inconsciente avait gardé son pouvoir. Ce qui lui avait été refusé, c’est donc l’investissement préconscient. Et le destin de la représentation — son passage apparent d’un système dans un autre — n’est alors plus lié à une succession ou à une addition de nouveaux enregistrements, mais dépend de la charge misée sur la représentation, du déplacement de l’investissement. Dans l’acte de la prise de conscience, tel que je l’ai illustré, on peut dire que la représentation inconsciente du désir incestueux avait passé grâce à la destruction des contre-investissements plusieurs lignes de censure placées entre les différents systèmes psychiques, pour faire irruption à la conscience en y gagnant un véritable sur-investissement, lequel transformait l’expérience en quelque chose de tout autre qu’une perception purement auditive des paroles de l’analyste. Image en miroir du refoulement, l’énergie enlevée au contre-investissement était venue charger la représentation ; ce qui nous conduit au point où Freud déclare que l’hypothèse du renouvellement des enregistrements doit être abandonnée.

On se souvient que le mot de mon patient soulignait le rôle du transfert ; la prise de conscience passait donc par une reconnaissance de la place de l’analyste, nouvel avatar du père dont la représentation inconsciente coexistait, bien entendu dès avant la séance décisive, avec celle de la mère dans l’inconscient du sujet. Tout cela est bien banal et je ne le rappelle que pour pouvoir développer une hypothèse qui, en conférant une portée plus grande aux aspects énergétiques des phénomènes, devrait permettre, dans le corps même du travail théorique, de maintenir le contact nécessaire avec l’expérience, de préserver à l’inconscient ses qualités spécifiques, et aux obstacles qui lui barrent la route, toute la ténacité qui leur est propre.

Je postulerai que dans l’inconscient de mon sujet, la représentation afférente à la mère et celle qui concernait le père — le problème n’est pas différent dans la formule développée de l’Œdipe — étaient rapprochées l’une de l’autre au point de ne plus constituer qu’une seule représentation à deux faces. Autrement dit, conformément aux lois du processus primaire, absence de contradiction et libre circulation de la libido, une

même charge liait les deux représentations primitives qui, ainsi réunies, pouvaient constituer une représentation double à fort investissement. En admettant ce postulat, on serait en droit de supposer l’existence dans l’inconscient de deux sortes de représentations : les « simples » et les « doubles ». Les représentations « simples » seraient à mettre en rapport avec le seul refoulement originaire. Leur charge étant d’une intensité variable, parfois très grande, elles foisonneraient en formant des figures extrêmes et effrayantes. Un de leurs destins serait de décharger leur investissement selon des voies plus directes que celles des représentations doubles ; par exemple, un reflux du facteur quantitatif vers l’organisme, ou bien une irruption soudaine, non aménagée, au niveau du système Pcs. /Cs., comme dans la psychose.

A l’opposé, les représentations doubles, qui seraient en somme des composantes des « complexes », seraient tributaires du refoulement proprement dit et auraient un sort propre auquel je vais maintenant m’attacher. Dans son texte consacré au refoulement, Freud précise que les rejetons du refoulé peuvent avoir accès à la conscience, à condition d’avoir subi une déformation suffisante et que des modifications d’ordre économique aient été opérées. Jusqu’où doit aller la déformation ? Comment, demande Freud, faire halte devant une certaine intensité d’investissement issue de l’inconscient ? Dans le cas que j’ai envisagé, il me semble qu’on peut se risquer à poser que des représentations doubles figurent bel et bien dans le système Pcs. /Cs., à condition que les deux termes qui les composent soient radicalement séparés l'un de l'autre. Ainsi, les représentations des mouvements relatifs à la mère et au père pourraient avoir plein droit de séjour dans le préconscient, sous un aspect très proche de leur forme originale — ce qui se passe si fréquemment quand il y a connaissance intellectuelle de l’Œdipe —, précisément parce qu’elles ne seraient pas reliées entre elles et resteraient par conséquent sans signification pour le sujet. L’analogie avec le statut préconscient des éléments isolés d’un complexe est évidente, mais ce que je veux souligner, c’est le fondement économique de cette scission (à ne pas confondre avec celle qu’on observe dans le cas du fétiche, où le représentant instinctuel est scindé en deux parties, l’une étant refoulée, l’autre idéalisée). Ici, le processus se passe dans le préconscient, et chacun des termes de la représentation primitive retient sur elle sa propre énergie d’investissement, conformément aux lois du processus secondaire. C’est donc la fixation de la libido préconsciente, séparément sur chacun des deux éléments de la représentation, qui assure la séparation entre eux. Alors, la « paix » de la conscience peut se concevoir comme l’effet d’un obstacle à la libre circulation de la libido entre deux termes d’une représentation préconsciente. L’éloignement du sujet par rapport à son inconscient peut donc être réalisé par cette voie d’un fractionnement et d’une fixation de l’énergie d’investissement, fonctionnellement comparables à un retrait d’investissement ou plutôt à un contre-investissement (il va sans dire qu’il ne s’agit pas là d’un clivage du Moi, il n’y a pas de déchirure dans le Moi et le statut décrit peut toujours être remis en question).

Si l’on considère maintenant les issues qui s’offrent au facteur quantitatif de l’instinct, à l’occasion d’une surcharge qu’un contre-investissement ne contrôle plus, on voit que pour que ce facteur puisse s’exprimer sous forme d’un affect, il lui faut soit rejoindre un nouveau représentant, par exemple une formation de compromis qui exprimerait un « pacte » non seulement entre instinct et censure, mais aussi entre les deux termes primitifs de la représentation ; soit retrouver une libre circulation à l’intérieur du système Pcs. Dans le premier cas, la décharge se fait a minima puisque chacun des termes de la représentation conserve une part importante de son investissement, ce dont témoigne le bas niveau de l’émoi. Dans le second cas, une libre circulation de l’énergie s’établit et donne lieu à un rapprochement des deux termes de la représentation. Même si l’expérience est brève, l’émoi ne peut être que violent puisque tout se passe alors comme si les lois du processus primaire venaient régir le préconscient, comme si l’inconscient faisait irruption dans le système supérieur, comme si les barrières séparant les systèmes venaient de disparaître. Tel serait l’un des aspects sous lesquels on peut considérer la prise de conscience. Dans le cas que j’ai rapporté, les représentations concernant le père et la mère se trouvent de nouveau reliées, de sorte que d’une part elles gagnent une valeur formelle en jouant l’une par rapport à l’autre, tandis que d’autre part, le facteur quantitatif, la libido, étant remis en libre circulation, le préconscient acquiert pour un instant d’une durée variable certaines caractéristiques de l’inconscient ; il ne peut donc s’ensuivre pour commencer qu’un violent ébranlement affectif.

Il me semble que l’inconscient, lorsqu’on le considère spécialement sous l’angle de la quantité et du mouvement de l’excitation, trouve une définition plus souple, plus fluide, plus conforme à son omniprésence et à son pouvoir que celle qui se fonde sur l’étude des phénomènes psychiques en mettant par trop exclusivement en avant les points de vue topique et dynamique. Cela va de soi, dira-t-on ; certes, mais le point de vue global impliqué par la métapsychologie est en fin de compte très difficile à maintenir, parce que les facteurs économiques sont de tous les plus rebelles à l’appréhension comme à l’expression verbale. C’est pourquoi je crois bon de mettre l’accent non plus tellement sur la position topique de la libido, mais sur son régime, ce qui permet de redonner tout son poids propre à l’économique. En rétablissant l’économique dans tous ses droits, on se dispense d’introduire, comme le voulait J. Laplanche, une notion d’énergies d’investissement comparables à la « prégnance d’une bonne forme », selon le modèle « gestaltiste », et distinctes de l’énergie libidinale.

Ce qui précède pourrait laisser croire qu’en ce qui concerne le passage des représentations d’un système dans l’autre, on doit choisir en faveur de l’hypothèse fonctionnelle. De fait, c’est un choix auquel Freud s’est un instant arrêté. Mais dans le cours de son développement sur l’inconscient, il apparaît que la question ne lui semble pas réglée puisqu’il y revient à la fin du dernier chapitre en disant : « [Les représentations conscientes et inconscientes] ne sont ni des enregistrements différents d’un même contenu en des lieux différents, ni des états d’investissement fonctionnel différents en un même lieu K » C’est en analysant le symptôme schizophrénique, dans lequel il reconnaît une prédominance de ce qui a à voir avec les mots sur ce qui a à voir avec les choses, qu’il trouve enfin la possibilité d’une définition : « La représentation consciente englobe la représentation de choses [c’est-à-dire un investissement de traces mnésiques dérivées de l’objet], plus la représentation de mots correspondante, tandis que la représentation inconsciente n’est que la représentation de choses1... » Dans le refoulement, c’est donc la traduction en mots qui est refusée à la représentation de choses, tandis que la liaison avec la représentation verbale correspond à un surinvestissement pour la représentation concrète.

Si je me reporte maintenant à mon hypothèse, selon laquelle les deux termes d’une représentation sont séparés sur une base énergétique dans le préconscient, rien n’interdit de supposer que chacun de ces termes, qui sont donc des représentations préconscientes de choses, trouve une articulation avec la représentation verbale correspondante, en vertu de sa vocation à se frayer pour sa charge une issue extérieure. Dans le cas des névroses de transfert, toutefois, cette articulation ne suffit pas à assurer la levée du refoulement. « Nous comprenons, dit Freud, que la liaison avec des représentations verbales ne coïncide pas forcément encore avec la prise de conscience2... » Mon exemple clinique en est bien la preuve, mais chacun pourrait en citer d’aussi convaincants. Le matériel verbal, qui par nature préexiste au sujet, est pour ainsi dire étalé devant lui, comme proposé à tous les rejetons des représentations de choses avides de s’en emparer pour obtenir une décharge par la voie du langage. A cet égard, il est intéressant de rappeler le travail de Freud sur l’aphasie (1891), dans lequel, bien que l’idée de l’inconscient lui soit encore tout à fait étrangère, il distingue la représentation de mots, fermée, de la représentation de choses, ouverte et faite d’un complexe d’associations d’une grande variété ; la première n’étant reliée à la seconde que par son image sonore. Dans le cas des représentations « doubles » de choses, dont, dans le préconscient, les deux termes sont séparés, l’articulation avec les représentations verbales correspondantes n’a qu’une faible portée quant à une modification réelle du statut des représentations lorsqu’elle se fait isolément pour chacun des deux termes. Dans cette éventualité, en effet, l’implication économique est maigre. Les mots sont vides, comme il ressort des formules mêmes employées par les patients : « Je vois cela,

1.    Ibid., loc. cit.

2.    Métapsychologie, p 158, nouv éd , p. 120.

c’est sans doute vrai, et après ?... » Plus que de vraies liaisons, il s’agit ici de rapprochements formels, directs, qui n’ont guère de réalité vécue, et jouent en fait le rôle de contre-investissements. Pour qu’une liaison significative s’établisse et que la traduction en mots donne lieu à un authentique remaniement au niveau du préconscient, il faut que l’opération satisfasse à deux conditions. Car il ne suffît pas que chaque terme de la représentation de choses préconsciente s’articule avec la représentation de mots correspondante, il faut encore que, la libre circulation de la libido étant momentanément effective, les deux termes se trouvent conjugués. L’opération complète consiste donc en un regroupement comprenant nécessairement quatre éléments : deux représentations de choses et deux représentations verbales dont la liaison seule constitue une unité syntaxique. Elle permet la levée de l’amnésie, grâce à quoi un récit au sens fort du terme peut s’organiser, tandis que le langage prend une signification qui engage la mémoire, en même temps qu’une valeur de décharge. Les mots maintenant sont réellement investis, ils veulent dire quelque chose et peuvent dès lors, littéralement saisir le sujet. « On a souvent parlé de la couleur et de la saveur des mots, dit Claudel dans un passage que j’ai déjà eu l’occasion de citer11, mais on n’a jamais rien dit de l’état de tension de l’esprit qui les profère, dont ils sont l’indice et l’index, de leur chargement. » On remarquera l’heureuse formulation énergétique appliquée au domaine verbal par le poète, qui trouve dans le vieux mot français de « chargement » l’équivalent de notre idée même d’investissement.

Il nous est parfois donné de percevoir le temps initial du regroupement dont je viens de parler, j’en donnerai un exemple qui le rend sensible. Une jeune femme vient de me rapporter un rêve, apparemment banal, susceptible d’une interprétation simple qu’elle découvre elle-même très vite. Pourtant, c’est comme si rien ne s’était passé, le silence qui suit a la qualité d’une attente, il est en quelque sorte orienté. Puis elle poursuit en disant qu’elle ressent quelque chose, que ce n’est pas n’importe quoi et que c’est pourtant indicible ;

il n’y a pas de mots qui puissent décrire cela, et elle ajoute : « C’est comme un souvenir », en voulant parler de réminiscences, de traces mnésiques. Le mouvement s’est arrêté là, il a tourné court. Mais, plus tard, dans la séance, dans un contexte différent, elle bute sur un mot, qui semble doté pour elle d’un accent particulier, puis elle se tait. Ce même mot réapparaît au début de la séance suivante et tout le mouvement recommence, mais cette fois elle prend un certain recul pour décrire le phénomène. Quand elle éprouve quelque chose, dit-elle, elle éprouve d’abord, et ce n’est que plus tard qu’il lui arrive parfois de trouver avec quoi cela s’articule ; les mots pour l’exprimer se présentent alors ; mais en ce moment, il n’y a rien de précis, c’est de nouveau comme un souvenir. Ma patiente comprend fort bien que tant qu’elle reste sur le terrain de la réminiscence, qui correspond déjà à la levée de certains contre-investissements, son expérience ne peut donner lieu à aucun énoncé, elle est indicible, caractérisée avant tout par sa valeur affective, c’est-à-dire par la prédominance de l’économique. Elle illustre à sa manière la phrase de Freud que Rouart rappelait récemment : « La conscience naîtrait là où s’arrête la trace mnésique. » Mais ceci, qui découle immédiatement de la distinction fondamentale entre représentations de choses et représentations de mots, nous oblige à conclure que la trace mnésique n’est pas de l’ordre du langage, de sorte que celui-ci ne peut jamais être associé qu’au Cs. et au Pcs., à moins que la notion de langage ne soit exploitée de façon si extensive qu’elle se vide de toute signification.

Toute extension de la notion de langage à des modes d’expression variés — gestes, mimiques, actes manqués, rêves, etc. — reste purement analogique, ce que ni le psychanalyste ni le linguiste n’ont intérêt à oublier12. Autrement, tout est langage et plus rien ne l’est, les énoncés les plus arbitraires deviennent possibles.

Cela dit, il est bien vrai que l’inconscient entretient des rapports étroits avec le langage, non pas en ce sens qu’il lui ressemblerait ou serait constitué comme lui, mais parce que l’inconscient se sert du langage et le fait de deux façons : d’une part, il s’empare des mots comme de tout ce qui offre à son énergie une voie de décharge ou une issue ; d’autre part, il exerce sur ses propres rejetons une attraction qui, parallèlement au retrait d’investissement préconscient, peut entraîner des éléments de langage avec lui : c’est ce qui se passe dans le refoulement. Dans le premier cas, donc, l’inconscient sort pour ainsi dire de lui-même, mais alors il cesse d’être l’inconscient ; dans le deuxième, le langage passe dans l’inconscient, mais alors il cesse d’être langage puisqu’il obéit aux lois du monde dans lequel il est pris. C’est pourquoi si l’inconscient a effectivement affaire avec le langage, la psychanalyse, elle, n’a pas directement ni nécessairement affaire avec la linguistique, on pourrait même dire qu’elle en prend la relève, car son objet à elle commence exactement là où celui de la linguistique s’évanouit. En fait, malgré leurs interférences apparentes, les deux sciences n’ont ni le même objet, ni par conséquent la même méthode pour l’appréhender. Sans doute, il est maintenant bien établi — en particulier grâce à l’enseignement de F. de Saussure — que le langage n’est à aucun degré un phénomène conscient : il est appris, transmis collectivement de telle sorte que l’individu parlant ignore absolument et les origines du matériel dont il se sert, et les lois qui régissent son fonctionnement. En ce sens, l’inconscient du langage peut paraître n’être pas sans analogie avec l’inconscient freudien, mais une première différence saute aux yeux : c’est que si le sujet parlant de la linguistique est ignorant de ce qui lui permet de parler, en revanche il n’en dit pas moins ce qu’il veut dire et livre sans résistance au linguiste tout le matériel dont il a besoin. En réalité, ce qu’on appelle inconscient en matière de linguis-

possibles que pour la réduire à la réalité première du phénomène parlé : la sexualité. Attitude, notons-le, que les linguistiques sont parfaitement en droit de récuser, s’ils admettent, comme on le fait communément aujourd’hui, que la linguistique n’a aucun moyen de poser et de résoudre le problème des origines du langage.

tique ne désigne rien d’autre qu’un phénomène collectif qui échappe à l’individu, une ignorance au sens banal du mot, quelque chose donc qu’il faut rattacher non pas à Freud mais à la pensée préfreudienne, laquelle ne distingue jamais dans les phénomènes que du connu et de l’inconnu, sans soupçonner entre eux un troisième terme irrationnel et tendancieux. Ne serait-ce qu’à cause de cela, la linguistique n’a rien d’essentiel à apprendre à la psychanalyse, alors que comme toute autre discipline des sciences humaines, elle ne peut que tirer profit de l’enseignement freudien.

Il n’y aurait pas lieu de s’arrêter si longuement aux relations de la psychanalyse et de la linguistique si elles ne touchaient de très près au problème de la théorisation. En effet, en rapprochant les deux disciplines comme si la chose était métho-dologiquement légitime, on introduit dans la terminologie psychanalytique des notions et des concepts empruntés à un savoir étranger, qui semblent enrichir le champ psychanalytique ou même, comme on dit, l’ouvrir. Or, cette discipline ignore l’inconscient au sens freudien du mot, comme du reste toutes les autres disciplines des sciences humaines (sauf peut-être une certaine tendance de la neurophysiologie actuelle, dans ses travaux sur le sommeil et le rêve). Il s’ensuit qu’en lui empruntant son vocabulaire, on fait passer l’inconscient dans un monde qui lui est hétérogène et où il perd qu’on le veuille ou non ses caractéristiques essentielles : transcrit en termes de linguistique ou de toute autre science, il désigne beaucoup plus l’inconscience au sens conventionnel du mot que notre inconscient dynamique et scandaleux. C’est justement ce qui donne l’impression d’un enrichissement, car plus on perd le contact avec la réalité vivante et inquiétante de l’inconscient, plus la spéculation est libre, moins elle connaît d’obstacles, plus la théorie est « ouverte ». Mais du même coup, l’équilibre si difficilement maintenu de toute façon entre expérience et effort théorique se trouve dangereusement compromis.

L’idée que l’accent porté par trop ostensiblement sur la théorie peut jouer pour l’analyste le rôle d’une résistance devrait en tout état de cause être familière à chacun de nous. L’analyste est même à cet égard dans une position plus défavorisée que l’analysé, quelle que soit sa vigilance auto-ana-

lytique. Cela donne la mesure de ses difficultés puisque l’analysé, bien que placé dans les meilleures conditions, reconstitue sans cesse ses résistances à mesure qu’elles sont levées, ce pourquoi tous les moyens lui sont bons, y compris paradoxalement la prise de conscience elle-même. A vrai dire, le paradoxe n’est qu’apparent, c’est ce que je me propose de montrer en prenant maintenant le phénomène sous un angle différent.

Dans la prise de conscience, telle qu’on peut l’observer cliniquement, il est possible de distinguer plusieurs phases, étant entendu que le processus peut s’arrêter à l’une quelconque d’entre elles. La première phase, en quelque sorte prémonitoire, passe souvent inaperçue, elle se place parfois juste avant la séance. Je la décrirais comme un état d’alerte indicible, plus ou moins net, dans lequel l’énergie d’investissement Pcs. du sujet paraît être soit tenue comme en suspens, soit scindée en de multiples unités. Dans le premier cas, celui de la patiente qui parlait de souvenirs sans mots, on a affaire avec un sentiment étrange de vide et d’attente. Dans le second cas, le sujet semble avoir dispersé son énergie d’investissement, chacune des petites unités venant charger une variété de représentations conscientes, des images, divers objets matériels offerts à la vue, ou même une activité motrice.

Il est clair que l’énergie est alors engagée à des fins défensives, essentiellement au niveau de la sensorio-motricité. Mais cette barrière fragile, foncièrement instable lorsque le processus suit son cours, ne résiste pas à l’interprétation. Le contact s’établit entre les systèmes psychiques, la représentation inconsciente reçoit l’investissement Pcs. /Cs. A partir de cet instant, les autres phases se succèdent rapidement quand tout se passe normalement : 1) II y a d’abord ce mouvement d’effroi plus ou moins net, plus ou moins fugace dont j’ai parlé, qui s’oppose à la paix antérieure si bien préservée par le refoulement ou les divers contre-investissements. La prépondérance du processus secondaire a été en quelque sorte mise en défaut et la libido paraît devoir circuler librement. Pour commencer, donc, l’interprétation n’a pas soulagé, mais alarmé. 2) Vient ensuite un sentiment de satisfaction qui contraste avec ce qui précédait immédiatement, et dans lequel on peut supposer qu’un élément narcissique est engagé, puisque ici l’extension de l’empire de la conscience produit un sentiment d’élation. C’est là que je verrais s’opérer le regroupement des représentations de choses et de mots.

3) A cet état succède une troisième phase, que caractérisent les sentiments de paix et d’équilibre. Cette phase revêt une importance toute spéciale à mes yeux, car si les sentiments et les affects qui l’accompagnent marquent bien un progrès dans l’organisation psychique, un renforcement du moi si on veut, d’autre part ces mêmes sentiments de paix et d’équilibre sont analogues à ceux que permet le jeu de forts contre-investissements, voire d’un refoulement réussi. Ainsi, la prise de conscience aboutit à retrouver l’état économique qui la précède, mais la prévalence du processus secondaire qui s’affirme de nouveau n’est pas sans présenter un aspect négatif. En effet, ce qui a été appris, et réellement, grâce à la prise de conscience, vient constituer une nouvelle unité qui prend place dans la conscience, retient sur elle une énergie d’investissement importante, et joue alors comme un contre-inves-tissement. La prise de conscience tend donc à barrer la voie à d’autres rejetons de l’inconscient, qui voudraient forcer le passage de la censure. On peut même imaginer que l’énergie d’investissement propre à ces rejetons peut être récupérée et utilisée pour surcharger, surinvestir, ce que l’interprétation avait permis d’acquérir, pour le transformer en un savoir qui risque de devenir de plus en plus théorique et abstrait. Il est au reste fréquemment donné à l’analyste de voir, chez son patient, l’expérience d’une prise de conscience s’affadir peu à peu. L’émerveillement ou l’ébranlement premier se perdent, le sujet les évoque avec une certaine confusion, il en rirait presque. Pourtant par la suite il s’y réfère, en se construisant une vision des choses qu’il utilise comme défense pour briser ses associations lorsque intervient une modification du régime libidinal, quand la prévalence du processus secondaire est par trop menacée. Ainsi, la prise de conscience est évolutive, elle finirait en suivant son destin interne par devenir elle-même théorie, autrement dit elle peut aboutir aussi à cette sorte d’adhésion intellectuelle qui revient à nier l’inconscient en le posant comme allant de soi. Car c’est encore une manière de ne pas accepter l’existence de l’inconscient que de le traiter comme un objet connu ou similaire à d’autres objets de la pensée.

C’est précisément ce à quoi s’expose l’analyste quand il se trouve seul en face de son travail théorique. Car alors sa curiosité et son effort scientifiques peuvent aisément recouvrir un besoin de tranquillité qui le porte à son insu à assigner à l’inconscient des postes sûrs, bien repérables, par conséquent inoffensifs. En somme, la théorie vient à son secours en jouant contre la théorie. C’est une fatalité que tout le monde exploite, moi y compris, bien entendu, dans ce que je viens de développer ici. Mais justement, cette situation met mieux que toute autre en évidence ce qui distingue la pensée psychanalytique de n’importe quel autre système intellectuel. Pour elle, en effet, il n’y a pas d’idée juste en soi, et dans le problème qui nous occupe par exemple, il n’y a pas lieu de choisir entre le penchant à théoriser et le penchant contraire à rester dans la pure clinique. Car l’un et l’autre peuvent être intéressés et tendancieux, de sorte qu’il faut les considérer comme n’importe quel matériel à analyser. Envisagée sous cet angle, l’expression la plus achevée de la doctrine freudienne, la métapsychologie elle-même, peut être, comme Stein a invité à le reconnaître dans son intervention au Colloque de Bon-neval13, mise au service des résistances contre la psychanalyse. De là la nécessité de l’analyse permanente, seule attitude intellectuelle et affective qui puisse mettre en échec l’incrédulité foncière de l’homme à l’égard de son propre inconscient.