I. Transferts et névrose de transfert (1966)

Dans leur note préliminaire, les éditeurs anglais de la Standard relèvent, à juste titre, l’attention que Freud portait sur les aspects non thérapeutiques de l’analyse, tout particulièrement vers la fin de sa vie. Toutefois, il me semble que les préoccupations thérapeutiques figurent en bonne place dans Analyse terminée et analyse interminable puisque, par exemple, la question du terme de l’analyse est centrée sur un problème de technique — celui de l’accélération des cures — et qu’elle conduit à considérer tant la possibilité d’une liquidation totale du conflit opposant le Moi à l’instinct que la valeur prophylactique de l’analyse.

On a souvent noté le scepticisme qui transparaît dans ce texte où Freud — comme James Strachey le dit — trahit un souci qu’il exprimait voici soixante-six ans, presque jour pour jour, dans une lettre à Wilhelm Fliess1. N’est-il pas remarquable que Freud illustre, si l’on peut dire, son pessimisme — dont les accents philosophiques n’échappent pas — en faisant référence à l’analyse de son élève Ferenczi et à ses suites, cependant que, d’autre part, il cite précisément un texte de Ferenczi où il est dit que l’analyse n’est pas un processus sans fin, mais qu’elle doit pouvoir être amenée à un terme naturel ?

Quoi qu’il en soit, il est certain que chaque analyste a eu plus d’une fois l’occasion de mener une analyse, même hérissée de difficultés, à un terme qu’il éprouvait comme logique, vrai,

1. Lettre à W. Fliess, 16 avril 1900, in Naissance de la Psychanalyse, P.U.F., et pour tout dire définitif ; l’ensemble du processus donnant le sentiment qu’une sorte de trajectoire avait été suivie, peut-être toute prête, potentielle, au début de la cure. C’est dans ces cas que l’analyse paraît même gagner une valeur esthétique.

Alors il est permis de penser que les expressions : analyse terminée, interminable, incomplète, inachevée ou infinie, sont fort ambiguës. Je vais essayer de m’expliquer.

Freud, lorsqu’il rappelle la question de l’étiologie traumatique des troubles, nous dit qu’une analyse ne peut être considérée comme définitivement achevée que lorsqu’elle a permis de « remplacer, grâce au renforcement du Moi, le dénouement imparfait de la période infantile par une liquidation correcte ». Comme il faut faire un choix, je relève seulement encore cette phrase que l’on peut lire un peu plus loin : « C’est lorsque les événements pathogènes appartiennent au passé que le travail analytique fournit ses meilleurs résultats parce que dans ces cas le Moi les considère avec un certain recul. » Phrase qui introduit opportunément la question du temps par un autre biais, celui du passé et de la capacité de temporiser et qui permet d’ajouter que, parmi ces événements appartenant au passé, il en est certains qui ont la chance, à la faveur du transfert, d’être anciens et actuels. Rien là que de très attendu.

De même qu’il n’y a pas lieu de s’étonner que les cas où les événements pathogènes appartiennent à la fois au passé et au jour même soient précisément ceux qui offrent les meilleures chances à la thérapeutique analytique. Je substituerais donc volontiers à l’alternative analyse terminée / analyse interminable la question de la liquidation ou de la non-liquidation de la névrose de transfert, question qui procède naturellement du texte de Freud. Et je ne pense pas qu’il s’agisse d’une simple question de mot. La logique nous autorise en effet à opérer une nouvelle substitution : la névrose de transfert s’est-elle ou ne s’est-elle pas constituée ; préliminaire aux autres questions puisque pour pouvoir envisager la liquidation de la névrose de transfert il faut au moins que celle-ci se soit constituée. Alors, de manière sans doute quelque peu abrupte, je formulerai ainsi ma proposition : les analyses interminables sont celles au cours desquelles une névrose de transfert vraie ne s'est pas constituée, ta,ndis que celles où la névrose de transfert s'est élaborée et développée évoluent naturellement vers un terme. (Je laisse ici de côté les échecs liés à un contre-transfert vicieux qui n’entrent pas dans mon propos.)

On en vient donc à s’interroger sur la nature de la névrose de transfert véritable et sur ses capacités évolutives. Chacun conviendra que si l’on ne peut ignorer que le psychotique développe à l’endroit de son thérapeute des sentiments souvent extrêmement vifs, ceux-ci, en revanche, ne peuvent être considérés sous l’angle d’une psychonévrose de transfert. Freud parait le marquer indirectement lorsqu’il parle ici de l’alliance que l’analyste doit pouvoir conclure avec un Moi normal. Or, l’incapacité de constituer une psychonévrose de transfert n’est pas réservée aux seuls psychotiques, loin de là. Freud nous dit la difficulté que l’on éprouve à prévoir l’achèvement des cures dans les analyses de caractère, et il convient, à mon avis, d’introduire dans cette catégorie les sujets considérés comme des « cas limites », aussi bien que nombre de ceux qui sont atteints de maladies psychosomatiques authentiques. Pour appuyer ce point de vue je veux en appeler à un autre passage à'Analyse terminée et analyse interminable où il est dit qu’« il convient de ne pas regarder comme des transferts toutes les bonnes relations qui s’établissent entre analyste et analysé pendant et après l’analyse. Certaines de ces relations amicales reposent sur des bases réelles et se montrent viables ». Il serait juste de penser non seulement aux bonnes mais aussi aux mauvaises relations, et d’ajouter encore que si on ne doit pas toujours les considérer en tant que transferts — appartenant à une névrose de transfert —, elles ne sont pas non plus à rattacher automatiquement à une base réelle.

En proposant ici mes remarques de façon quelque peu désordonnée, je dirai que ces relations, ces sentiments, ne peuvent être ni considérés comme transférentiels au sens plein du terme, ni rattachés à une base réelle, parce qu’ils sont liés à une organisation psycho-affective singulière où l’on sent, tout proche, le versant biologique de l’instinct. L’afïect est, là, violent, et l’économique domine. Les représentations sont souvent rudimentaires, crues ou simples, parfois heureuses, mais fixes et ne formant que peu de rejetons. Le travail de condensation et de déplacement est sommaire ; le refoulement primaire prévaut. Les représentations peuvent cependant, collées à leur affect, faire irruption à la conscience de manière brutale ; on dirait alors d’un déballage, que le langage kleinien évoque souvent avec bonheur, et dont les accents peuvent être parfois poétiques. Dans d’autres cas, ces représentations semblent être comme rejetées hors du circuit de la vie mentale proprement dite dominée elle par un fonctionnement de type opératoire31, a. De toute façon, les mouvements affectifs, lorsqu’ils s’expriment, visent directement leur objet sans réflexion ni médiatisation sur ou par un tiers. Il en découle que l’activité de représentation — pour éviter les termes de symbolisation exigeant un trop long examen — qui est le plus souvent pauvre ou parfois, et apparemment à l’opposé, éblouissante, ne se prête guère à entrer dans une syntaxe (hormis les cas où, la pensée opératoire dominant, une syntaxe conventionnelle, « administrative », ordonne simplement des éléments empruntés au lexique de la quotidienneté, ou même de la culture, dont la valeur, relativement aux profonds mouvements instinctuels, ne peut être au mieux qu’allusive). Dans les cas les plus démonstratifs, on a affaire avec un conglomérat affect-représentation qui forme une véritable enclave léthale hors d’état d’entrer dans un roman ; ce roman que constitue précisément la névrose de transfert.

Certes, dira-t-on, l’analyste peut être visé, ce qui autoriserait à parler de transfert. Mais, à mon sens, il ne saurait s’agir de transfert véritable. Je parlerais plutôt, et sans vouloir jouer sur les mots, de reports dont le statut topique peut être difficile à préciser, car parfaitement à même d’être celui du conscient. Dans ce dernier cas le sujet reconnaît l’affect et l’image et, vivant directement l’émoi, le déclare logique — on ajouterait extra-transférentiel ! C’est le plein domaine du cri, de l’appel, de l’exigence directe, en mesure d’engendrer seulement d’autres cris, appels et exigences, dans un jeu de renvois, théoriquement interminable, que ne barrent ni ce qui gratifie ni ce qui frustre ou persécute, bien sûr, et qui se déroule sous le signe de la répétition, car seuls un récit ou une histoire sont susceptibles d’avancer vers une fin, tel ce roman d’amour qu’est la névrose de transfert où les affects et les émois transférés impliquent constamment l’existence d’un tiers, serait-il même obscur ; à ce niveau, la convoitise, l’exigence, le besoin ont fait place à une autre forme de prétention : le « désir ». N’est-on pas alors autorisé à reprendre dans cette perspective, en lui conférant certes un sens supplémentaire, cette proposition de Freud selon laquelle « l’analysé lui-même — je préciserais tel analysé — n’arrive pas à caser tous ces conflits dans le transfert » ?

Édification, développement, liquidation, ces termes engagent, pour la névrose de transfert comme pour n’importe quel processus, la notion de durée. Par là, j’entends la constitution solide de la catégorie du passé, à laquelle est à mon avis indissolublement liée la possibilité d’un terme pour l’analyse. A ce point il me faut me reporter à l’intervention que j’ai eu l’occasion de faire lors du XXVIe Congrès des Psychanalystes de langues romanes*. J’avançai alors que, la démarche analytique revenant essentiellement à écouter quelqu’un qui parle, on ne cherche pas à repérer l’émergence de telle ou telle demande instinctuelle, mais à suivre le récit qui en est fait, c’est-à-dire un roman. Or, l’expression des mouvements du sujet à l’égard de l’objet ne devient roman, ou histoire qui se clôt, que lorsqu’elle est pleinement structurée dans la problématique de la castration. En raison de sa constante et nécessaire réflexion ou médiatisation, la formulation de la demande s’est définitivement compliquée. Il s’agit d’une modification, je dirais plutôt d’une sorte de mutation, ne concernant pas seulement ce qui va advenir à dater de ce moment, mais aussi tout ce qui a précédé et qui, profondément remanié, réévalué en terme de castration, récrit, constitue le premier vrai passé de l’individu. Mieux encore, le sujet en se fondant sur la description qu’il donne de sa situation dans le monde en tant qu’être de désir — description lisible dans le style de toutes ses activités — crée à mesure le passé

1. XXVIe Congrès des Psychanalystes de langues romanes. Rev. franc. Ptycha-nal., XXX, 1966, n° 5-6.

qui constitue le vrai précédent pour demain. Je crois que sans cette capacité de reconstituer et de créer le passé à la place d’un amalgame de ce qui a été vécu ou fait autrefois, même ressaisi dans sa stricte succession, on ne saurait envisager le développement d’une névrose de transfert, et à plus forte raison sa liquidation. Pour employer une image, sans le « Il y avait une fois le fils d’un roi... », on ne peut concevoir un bouclage final.

Après avoir envisagé la question du statut des émois et des représentations il me faudrait envisager celle de la résistance. Freud, lorsqu’il envisage le rôle pathogène des mécanismes de défense, parle d’une résistance s’opposant à la découverte des résistances et de son rapport avec une modification du Moi du sujet.

C’est ce dernier point que je retiendrai, celui de la modification du Moi. Ici encore je laisse de côté le domaine des psychoses. Selon l’existence ou non d’une relation significative avec les mécanismes de défense on est autorisé, me semble-t-il, à distinguer deux classes de modification du Moi.

La première, pour nous à bien des égards la plus familière, peut être observée chez ces sujets dont je viens de parler, qui sont dotés de la capacité de reconstituer et de créer le passé en tant que récit. Assurément, et Freud le remarque, il y a des cas parmi ceux-là où les mécanismes de défense, orientés contre les dangers passés et reproduits dans le transfert, peuvent jouer sous forme de résistance à la guérison ; les efforts thérapeutiques butent alors contre la modification du Moi ainsi induite. Toutefois, cette classe de modification du Moi, liée au rôle des mécanismes de défense contre une exigence instinctuelle dangereuse, est en fait mobile, c’est-à-dire prête dans la situation analytique à accepter une nouvelle modification. La modification du Moi a bien partie liée avec la résistance, mais non de manière isolée ou figée ; car la relation d’affinité qui existe entre association libre, résistance, constitution du transfert, forme dans ces cas un tout organique, dynamique, et destiné à suivre une trajectoire qui ne peut être détachée de la névrose de transfert, de son développement, de sa liquidation. Là, l’obstacle le plus sérieux tient à la nature du contre-transfert.

A l’opposé se situe la seconde classe de modifications du Moi, électivement — mais non exclusivement — rencontrée chez certains caractériels et malades psychosomatiques. Ces modifications sont étrangères à l’intervention des mécanismes de défense contre l’instinct exprimée à travers les aléas de la formulation du « désir », telle que je l’ai décrite. Dans les cas où l’instinct ou la pulsion — comme on veut — se perçoit comme un conglomérat afïect-représentation, visant directement l’objet, excluant de la formulation la figure paternelle et sa loi, les modifications du Moi sont de tout autre nature. Il ne s’agit plus de parties ou de forces en contact, en interaction ou en opposition et pouvant même pendant longtemps donner l’impression d’un moteur immobile, mais c’est avec des îlots séparés par des failles profondes que l’on a affaire. Dans ces personnalités en archipel, la circulation des représentations n’est pas seulement gênée, plus ou moins entravée, elle est impossible. Circulation implique l’existence d’un ordre, de tours et de détours, parfois aussi complexes qu’un laby-rynthe, mais dont le tracé existe.

Ici seuls sont possibles les bonds, les chutes, la sidération. Et si d’aventure, comme il arrive en clinique, l’entretien préliminaire laisse dans certains de ces cas l’impression qu’une névrose de transfert — dans le sens où je l’ai entendue — pourra se développer, l’expérience de la situation analytique montre plus ou moins rapidement que l’on s’était fondé sur cette frange psychonévrotique, parfois très mince, qui recouvre les organisations caractérielles ou psychosomatiques les plus authentiques, mais reste étrangère au véritable régime de la personnalité.

L’instinct, écrit Freud à propos des facteurs dont dépend l’issue thérapeutique, « devient accessible à toutes les influences provenant d’autres tendances du Moi, et n’emprunte plus sa voie à lui pour arriver à satisfaction ». Or dans la seconde classe de modifications du Moi c’est précisément le contraire qui tend à advenir. Soit que l’instinct cherche à n’emprunter que sa propre voie, soit qu’il reste en quelque sorte encapsulé, une faille s’est creusée dans le Moi qui voit les parties ainsi constituées risquer d’être rejetées l’une en direction du Ça, l’autre en direction du Surmoi. L’organisation de la personnalité psychique n’est plus ternaire mais binaire. Peut-être y aurait-il lieu de considérer dans cette perspective la question de la résistance du Ça. Mais, sans vouloir en faire une question de mot, est-il légitime de parler encore de résistance lorsqu’il ne s’agit plus de la culpabilité et du besoin de punition situés dans le champ des relations du Moi avec le Surmoi ? On dirait plutôt d’un obstacle et la référence aux forces disso-ciatives est particulièrement heureuse.

En conclusion, je poserais volontiers la question du statut de la thérapeutique lorsqu’il n’y a pas eu de vraie névrose de transfert et que, par conséquent, la liquidation ne peut être en toute logique envisagée. Ces cas sont, on le sait, de plus en plus nombreux. Ils imposent souvent l’introduction de paramètres techniques, parfois de véritables modifications de la technique — qui peut-être font pendant aux modifications du Moi. Mais s’agit-il encore de psychanalyse ? Ne parlerait-on pas plutôt d’une manipulation thérapeutique psychanalytique dont on peut effectivement craindre qu’elle demeure sans conclusion ?

Ailleurs, lorsque la névrose de transfert a pu s’établir pleinement, sa liquidation devrait conduire au terme définitif de la cure. Celle-ci ayant alors eu une portée mutative, quelque chose a réellement changé, tout comme quelque chose s’était radicalement modifié avec la « castration » dans le domaine de l’expression des émois et des représentations, dans le langage. Alors le sujet peut entrer, pour paraphraser une formule célèbre, dans l’analyse permanente qu’il poursuit seul.


31    P. Marty et M. de M’Uzan, « La pensée opératoire », XXIII' Congrès des Psychanalystes de langues romanes, Rev. franç. Psychanal., t. XXVII, 1963, numéro spécial.