II. Acting out direct et acting out indirect (1967)

Les auteurs qui se sont attachés au problème de l’acting out ont consacré très souvent une partie importante de leur développement aux questions de définition. Ainsi, tout récemment, lors du dernier Congrès international de Copenhague, Anna Freud a-t-elle pris la peine de préciser l’histoire de la notion d’acting out et de l’articuler avec les glissements successifs de la théorie psychanalytique. Elle soulignait, en outre, l’importance de la définition première, selon laquelle l’acting out était lié au domaine précis des névroses chez l’adulte ; parallèlement elle mettait en garde contre une méconnaissance de la portée de l’extension progressive de la notion, tant au point de vue clinique que théorique.

C’est donc avec raison que Rouart propose de distinguer nettement l’« acting out de transfert », lié à la situation analytique, des actes impulsifs divers, quelle que soit leur éventuelle valeur de répétition, et qui se produisent chez certains sujets en dehors de tout traitement psychanalytique. Ces actes répétitifs, qui seraient principalement le fait de patients psychotiques ou prépsychotiques, ont été l’objet d’études précises. Comme Rouart le signale, on a relevé leur rôle prédisposant à des acting out qui se produiraient au cours d’une analyse ultérieure. Dans l’ensemble, à propos de ces cas, l’accent a été mis sur le point de vue génétique ; on souligne l’importance de la régression libidinale et le poids de l’oralité dont on a détaillé les expressions cliniques, etc. Toutefois, il me semble qu’en exposant les traits caractéristiques de ces actes on a manqué de réunir certains d’entre eux à part. Ce sont les activités rythmiques auxquelles seule la fatigue met un terme, les activités mimiques ou gestuelles qui, de prime abord, font penser à une identification et qui, en vérité, ne sont qu’imitatives, réduplicatives, pour reprendre un terme que nous avons introduit avec P. Marty et Ch. David. Tous ces actes expriment une carence des activités de représentation, un défaut de formation symbolique (P. Bios, cité par Rouart), une sorte d’indifférence aux qualités de l’objet ; elles se situent en dehors des vicissitudes de la libido, et, liées à d’autres manifestations sur lesquelles je reviendrai, définissent un type particulier d’acting' out qui se produit au cours de certaines analyses. De ce point, on peut les considérer comme des « acting out de transfert ». Toutefois, s’ils ne sont pas, à mon avis, superposables aux actes impulsifs purs, ils doivent également être distingués, sur la base de critères cliniques et métapsychologiques, des formes « plus classiques » dont Rouart a heureusement mis en valeur les aspects significatifs.

Pour préciser immédiatement mon propos, je dirai que ces deux variétés d’acting out de transfert sont le fait de sujets bien différents que l’on peut distinguer nettement en fonction de leur comportement en analyse. Certains, en effet, engagent et développent une authentique névrose de transfert, cependant que d’autres ne présentent jamais que des réactions transférentielles, des sortes de « reports ». J’ai eu l’occasion de décrire ces deux types de sujets lors du Colloque consacré au texte : Analyse terminée, analyse interminable32. Pour l’instant, je rappellerai seulement la base de cette distinction : la faculté d’élaborer solidement la catégorie du passé. Par là j’entends un des résultats du changement fondamental contemporain de l’Œdipe (au sens classique) qui a valeur de mutation et selon lequel les événements des phases antérieures du développement sont ressaisis, profondément remaniés et réévalués en termes de castration. Ainsi s’élabore un récit personnel, original, qui lie, transforme et associe des éléments variés, et qui est bien différent de la simple somme de ce qui a été vécu. Les événements réels cèdent alors définitivement leur place à des ensembles imagés dont l’organisation interne n’a rien à voir avec l’ordre de la succession, le premier vrai passé de l’individu se constitue ainsi. Par la suite cette activité doit se poursuivre indéfiniment, chaque situation nouvelle étant reprise en une description qui se réfère au « premier passé » pour le compléter et le proposer aux jours à venir. Cette faculté faisant défaut, il n’y a pas d’édification de la névrose de transfert, laquelle n’est pas à considérer comme une morne répétition, mais comme une véritable organisation dotée d’une sorte de syntaxe et appelée à suivre une trajectoire d’allure romanesque.

Je m’attacherai ici essentiellement aux acting out des sujets qui ne développent pas une véritable névrose de transfert. Pour les distinguer, je les nommerai acting out directs. Ils sont le fait de personnalités bien particulières. Le Surmoi et l’Idéal du Moi, en effet, n’y apparaissent pas en tant qu’héritiers du complexe d’Œdipe. Rudimentaire, schématique, essentiellement destructeur, le Surmoi n’a ni les caractères ni la fonction du Surmoi, même régressif, avec lequel nous avons affaire dans les névroses mentales. Ici je n’ai pas en vue les organisations prégénitales dans lesquelles est intervenue, de manière décisive, la régression de la libido vers des points de fixation. Il s’agit, au contraire, d’engagements initiaux, tout se passant comme si l’instinct avait suivi une voie tout à fait différente de celle qu’il emprunte dans les psychonévroses et qui serait, comme nous en avons fait l’hypothèse avec Ch. David, tératologique. Les patients qui font partie de cette classe paraissent souvent hors d’état d’engager un transfert, ils demeurent à distance — en dehors de toute obsession — comme s’ils n’étaient pas concernés sur le plan libidinal. Certains d’entre eux, toutefois, sont à même d’exprimer sporadiquement des sentiments très vifs à l’égard de leur analyste ; émois qui cependant n’entrent pas dans une véritable organisation, car l’objet est visé directement, sans médiatisation. De toute manière, les représentations instinctuelles, lorsqu’elles s’expriment, restent sommaires ; collées à leur affect elles font parfois brusquement irruption à la conscience, sans aucun aménagement. En fait, la vie mentale est surtout régie par un fonctionnement de type opératoire. Les modifications du Moi sont figées, il existe comme des solutions de continuité dans la personnalité. L’analyste semble bien être de plus en plus souvent confronté avec cette catégorie nosographique qui groupe des névroses de comportement, certaines névroses de caractère, diverses affections psychosomatiques.

Les acting out qui sont le fait de ces structures, « acting out directs » donc, se singularisent tant par leur allure, leurs circonstances de déclenchement que par leur valeur. Au premier chef, on est frappé par leur manque de spécificité réelle. Ainsi, à des circonstances semblables répondront des acting différents et réciproquement. Le rôle des situations extérieures réelles est accentué, mais surtout relativement à la quantité d’excitation qu’elles suscitent et beaucoup moins quant à leurs qualités. Parfois il s’agit de la seule modification, quelle qu’en soit l’origine, d’un équilibre maintenu « grâce » à une évolution morbide organique. Toujours on est frappé par la pauvreté symbolique de ces situations, alors que l’urgence économique s’impose. Ces acting out directs, actes simples ou complexes, ont une allure mécanique, itérative, parfois rythmique, mais le plus souvent désordonnée, voire paroxystique. Quand il s’agit d’actes simples, je pense qu’on est en droit d’y rattacher certaines fugues par exemple ; en séance, ce sont ces gestes automatiques qui peuvent prendre quelque importance, sans pour autant scander le sens des paroles de l’analysé ; parfois c’est d’une immobilité figée et raide dont il s’agit, une augmentation considérable du tonus musculaire. Quand il s’agit d’activités, et non pas seulement de gestes ou d’actes, c’est le style opératoire du fonctionnement de l’appareil psychique — sur lequel je ne reviendrai pas ici — qui prend la valeur d’acting. La rationalisation intervient le plus souvent à peine ou pas du tout ; dans certains cas elle affecte la forme d’un planning, on parlerait alors d’un acting « au long cours ».

On voit que cette forme d’acting représente essentiellement une décharge alors que le rôle de contre-investissement, au sens habituel du terme, est réduit. Le langage lui-même voit sa valeur de décharge motrice intervenir de façon décisive (remarque faite à propos de certains acting impulsifs d’adolescents par P. Greenacre, citée par Rouart). Le phénomène est particulièrement clair chez les analysés qui élèvent la voix pour accentuer tel mot ou telle syllabe, ponctuant pour ainsi dire leur discours tout entier, de façon anarchique et sans que ce qu’ils paraissent souligner soit doté d’une importance particulière, à quelque niveau que ce soit. Je citerai encore l’utilisation d’un mot pour un autre indépendamment de tout rapport symbolique ou de réalité, le verbe n’ayant été saisi qu’en fonction de sa proximité du moment et en vue d’une simple décharge.

Le lien avec la situation analytique est bien compréhensible puisque ces sujets sont particulièrement sensibles à tout ce qui affecte leur champ perceptif, toutefois de façon non spécifique. Les caractéristiques réelles de l’analyste, tant dans son habitus que dans son comportement, interviennent tout particulièrement dans la mesure où elles sont à même de modifier le statut économique du sujet. De même les aspects strictement formels des paroles de l’analyste, intensité de la voix, durée des interventions, répartition des silences, constituent autant de circonstances propres à susciter ces acting.

Dans ses rapports avec l’histoire du sujet, l’acting out direct ne reprend pas un élément du passé écrit, comme c’est le cas des acting liés à la névrose de transfert. Il renoue de façon non spécifique avec un nombre limité de systèmes déjà dominés par le facteur quantitatif et utilisés autrefois dans des circonstances réelles. Cet acting n’est pas, à proprement parler, l’équivalent d’un souvenir, mais plutôt la trace d’une action qui a dû être également dotée de la même allure mécanique. L’acting out direct serait en quelque sorte la répétition de la répétition.

Parfois, un certain contingent des énergies engagées dans les acting out directs paraît avoir une qualité libidinale, encore que très régressive. Est-il distinct originellement, ou bien a-t-il échappé au destin de l’instinct propre à ces cas ? Il est bien difficile de répondre. En tout cas, il en découle soit une modification plus ou moins nette du tableau type que je viens de décrire, dans le sens d’une allure plus dramatique, soit l’émergence d’un acting out, très voisin cliniquement de l’acte impulsif et qui se détache nettement du régime habituel de l’activité et des autres acting directs dans lesquels il est comme enchâssé. Ce dernier type d'acting out direct constitue toujours une référence à une situation ancienne réelle et réactualisée, mais il a la valeur d’un cri, d’une exigence qui se répètent purement et simplement et qui n’entrent pas dans une construction impliquant la présence d’un tiers. Comme je l’ai dit, les caractéristiques objectives de l’analyste jouent ici un rôle important, et cela d’autant plus que le sujet ne dispose guère de recul en raison de la pauvreté des contre-investissements. Dans certains cas néanmoins ces caractéristiques paraissent si peu spécifiques qu’on ne peut guère leur conférer qu’une valeur d’argument ; et si l’acting a une allure un peu étrange ou décalée, on le rapprocherait volontiers de l’acting in décrit par Rosen, bien qu’il soit beaucoup moins dramatique que ce dernier, comme si les forces engagées étaient quantitativement moindres. En effet, même quand il n’existe pas de véritable névrose de transfert, l’analyste est quand même l’objet de réactions transférentielles. Il est comme englobé dans le monde intérieur de l’analysé, bien que parfaitement reconnu du dehors. Dès lors, aucun de ses aspects ne saurait changer, sinon sur une initiative du patient, car tout changement, si minime et si anodin soit-il, est vécu par lui comme une altération de son être. L’acting paraît bien alors être une réaction à des modifications du milieu intérieur, dont l’organisation oniroïde se révèle être particulièrement, dépendante de tout changement extérieur.

On a souvent marqué le rôle défensif éventuel de l’acting out. Ainsi Rouart nous rappelle-t-il opportunément la valeur d’un investissement spécifique de la motricité pour faire front à une menace de dépersonnalisation comme si certaines altérations avaient porté essentiellement sur l’investissement des frontières du Moi. De toute manière, dans le cas de Yacting out direct il est évident que la défense par passage à l’acte concerne davantage les risques de modification du statut énergétique du Moi que la remémoration. Ce qui frappe en vérité avant tout, c’est, quelles qu’en soient les conséquences, l’exigence impérieuse de décharge dont l’allure de rupture est associée au retour à une apparente nullité ou stabilité énergétique. De tels acting se produisent bien « au-delà du principe de plaisir », ils représentent peut-être au mieux la compulsion de répétition.

Il conviendrait ici de confronter minutieusement Yacting out direct avec Yacting out indirect qui est le fait des sujets ayant vécu une névrose de transfert. Je me limiterai à quelques remarques.

Schématiquement donc, ces acting out indirects répondent eux à des organisations dont le Surmoi et l’Idéal du Moi sont classiquement structurés au stade phallique et liés à la destruction du complexe d’Œdipe. Les mouvements instinc-tuels de l’analysé entrent dans une sorte de récit où la présence implicite d’un tiers assure régulièrement leur médiatisation ou leur réflexion. Les acting out ont ici une allure d’activité organisée souvent très accusée. Leur élaboration constitue un vrai récit condensé, hautement symbolique, qui engage la participation imaginaire de trois personnes au moins. Le rôle de la rationalisation est important et la participation d’un contre-investissement venu du Moi fortement marquée. La défense contre la remémoration ne se présente pas simplement sous l’angle du déplacement dans l’actuel et de la répétition agie d’une situation ancienne ; il s’agit plutôt du retour d’un récit oublié, méconnu et représenté de nouveau sous une forme masquée et presque théâtrale. Le rapport avec la situation ancienne est indirect, et s’il est clair que l’acting est le fait d’une répétition, celle-ci ne parait pas se produire au-delà du principe de plaisir. L’abréaction et l’effort de maîtrise qui s’opèrent autrement que par la parole restent quand même situés dans le champ de la libido, entre le Moi et ses objets. La liaison entre les multiples éléments qui entrent dans la constitution de l’acting out indirect souligne le rôle d’Éros ; la répétition vise encore la réalisation d’un désir libidinal.

Pour conclure, je dirai donc qu’il m’est apparu qu’on pouvait distinguer deux types d’acting out de transfert et proposer de les articuler avec la dernière théorie freudienne des instincts. Bien d’autres aspects demanderaient à être précisés ; je me bornerai à une remarque concernant les rapports de l’acting out avec la régression. A cet égard la situation est assez ambiguë, on le sait. Contre régressif puisque homogène au courant progrédient de l’excitation, l’acting renvoie par ailleurs le sujet à des étapes antérieures de son histoire et donne largement la parole au processus primaire. Toutefois, ce qui me paraît le plus important, c’est qu’il implique une régression de l’énergie du point de vue de son statut : en partie ou entièrement libre selon que l’acting est lié ou non à une névrose de transfert. Mais là encore, une distinction s’impose ; dans le cas de l’acting out indirect on reste, pour l’essentiel, dans le champ de la libido ; dans le cas de l’acting out direct on a l’impression qu’il s’agit d’une sorte de dégradation qualitative de l’énergie qui, en quête des voies de décharge les plus directes, ne paraît obéir qu’au seul principe de nirvana.

Cette dernière notion, me semble-t-il, pourrait être utilement mise en rapport avec celle de désorganisation progressive, définie avec bonheur tout récemment par P. Marty, et dont l’élaboration, sur le plan théorique, découle de l’étude du fonctionnement de l’appareil psychique chez certains sujets dont le destin est marqué souvent par l’évolution, bruyante ou cachée, d’une affection organique.