Chapitre premier. Les concepts de symbiose et de séparation-individuation

Le terme de symbiose est emprunté à la biologie, où il est utilisé en référence à une association fonctionnelle étroite entre deux organismes pour leur bénéfice réciproque.

Dans les semaines qui précèdent l’évolution vers la symbiose, le nourrisson et le très jeune enfant connaissent beaucoup plus souvent des états semblables au sommeil que des états de veille. Ces états rappellent cet état archaïque de distribution libidinale qui prédomine au cours de la vie intra-utérine, sur le modèle d’un système monadique clos, auto-suffisant en sa satisfaction hallucinatoire du désir.

L’utilisation par Freud (1911 a) de l’exemple de l’œuf d’oiseau comme modèle de système physiologique clos nous vient à l’esprit. Voici ce qu’il en dit : s L’œuf d’oiseau, avec sa provision de nourriture à l’intérieur de sa coquille, nous fournit un exemple très net de système psychique fermé aux stimuli du monde extérieur et capable de satisfaire autistiqument même ses besoins nutritifs ; dans ce cas, les soins de la mère se limitent à pourvoir la chaleur » (p. 220, n. ; les italiques sont de nous).

Dans cette même perspective, de manière quasi symbolique, j’ai conceptualisé l’état du sensorium en utilisant le terme d’aa-ttsme normal pour caractériser les premières semaines de vie ; en effet, pendant cette période, l'enfant semble être dans un état de désorientation hallucinatoire primaire dans lequel la satisfaction de ses besoins relève de sa propre sphère autistique toute-puissante.

La vie éveillée du nourrisson se centre autour de ses perpétuelles tentatives de régulation homéostasique. Le jeune enfant ne peut isoler l’effet des soins maternels qui lui procurent une

réduction des affres de la faim, pas plus qu’il ne peut les différencier de ses propres efforts pour réduire la tension, en urinant, déféquant, toussant, éternuant, crachant, régurgitant, vomissant, tous moyens par lesquels l’enfant tente de se libérer d’une tension déplaisante. L’effet de ces phénomènes d’expulsion, de même que la gratification liée aux soins de la mère, aident l’enfant, au moment voulu, à différencier une qualité d’expérience « agréable » et « bonne » d’une autre « douloureuse » et « mauvaise » (Mahler et Gosliner, 1955).

Grâce à la faculté perceptive innée et autonome du moi primitif (Hartmann, 1939) se fixent des traces mnésiques des deux qualités primaires de stimuli. Nous pouvons de plus émettre l’hypothèse que ces dernières sont investies d’une énergie primaire indiffériencée (Mahler et Gosliner, 1955).

A partir du deuxième mois, une vague conscience de l’objet de satisfaction des besoins marque le début de la phase de symbiose normale, pendant laquelle l’enfant se comporte et fonctionne comme si lui et sa mère formaient un système tout-puissant — une unité duelle à l’intérieur d’une seule frontière commune.

Ma théorie du stade symbiotique du développement normal recoupe, du point de vue de l’enfant, la théorie du stade symbiotique de l’unité duelle mère-enfant décrite, du point de vue des deux partenaires de l’unité primaire, par Thérèse Benedek en de nombreux textes classiques (1949, 1959, i960).

Il est évident que si, au stade symbiotique, l’enfant est d’une dépendance absolue à l’égard du partenaire symbiotique, la symbiose prend un sens fort différent pour le partenaire adulte de l’unité duelle. Le besoin de l’enfant pour sa mère est absolu, celui de la mère pour l’enfant est relatif (Benedek, 1959).

Dans ce contexte, le terme de symbiose constitue une métaphore. Il ne décrit pas, tel que le fait le concept biologique de symbiose, ce qui se passe réellement entre deux individus distincts (Angel, 1967). Il a été choisi pour décrire cet état d’indifférenciation, de fusion à la mère, dans lequel le * je » ne se différencie pas encore du « non-je », et où l’intérieur et l’extérieur n’en viennent que graduellement à être perçus comme différents. Toute perception désagréable, interne ou externe, est projetée au-delà de la frontière commune du milieu symbiotique intérieur (cf. le concept freudien de « moi plaisir purifié »), incluant la Gestalt du partenaire maternant durant les soins. C’est seulement passagèrement — dans l’état du sensorium défini comme inactivité alerte — que le jeune enfant intègre des stimuli d’au-delà du milieu symbiotique. Le réservoir d’énergie primaire investie dans la structure indifférenciée « moi-ça » comporte encore un mélange indifférencié de libido et d’agressivité. Ainsi que l’ont souligné plusieurs auteurs, l’investissement libidinal attaché à la symbiose, en renforçant la barrière innée contre les stimuli pulsionnels, protège le moi rudimentaire de toute tension prématurée et non adaptée — de tout traumatisme de tension.

Le trait essentiel de la symbiose est une fusion psychosomatique toute-puissante, hallucinatoire ou délirante à la représentation de la mère, et en particulier l’illusion délirante d’une frontière commune à deux individus réellement et physiquement distincts. C’est vers ce mécanisme que régresse le moi dans les cas des troubles les plus graves d’individuation et de désorganisation psychotique, que j’ai décrits en termes de « psychose symbiotique de l’enfant » (Mahler, 1952).

La fonction et les moyens d’auto-conservation sont atrophiés dans l’espèce humaine. Le moi rudimentaire du nourrisson et du jeune enfant doit recevoir en complément le rapport émotionnel des soins attentifs de la mère, sorte de symbiose sociale. C’est au sein de cette dépendance physiologique et socio-biologique à la mère que s’opère la différenciation structurale qui conduit à l’organisation adaptative de l’individu : le moi.

Ribble ( 1943) a souligné que c’est par le maternage que s’effectue graduellement pour le jeune enfant la transition d’une tendance innée à la régression végétative et splanchnique à un accroissement de la conscience sensorielle et du rapport à l’environnement. En termes d’énergie ou d’investissement libidinal, cela se traduit par la nécessité d’opérer un déplacement de la libido de l’intérieur du corps (particulièrement des organes abdominaux) vers la périphérie du corps (cf. Greenacre, 1945 ; Mahler, 1952).

En ce sens, je propose de distinguer, au stade narcissique primaire — concept freudien qu’il me semble très utile de maintenir—, deux sous-phases : durant les toutes premières semaines de vie extra-utérine, un stade de narcissisme primaire absolu, marqué chez l’enfant d’une absence de conscience de l’agent maternant. Ce stade, nous l’avons appelé « autisme normal » dans la discussion antérieure. Bien que le narcissisme primaire prédomine toujours, on n’a pas affaire, au stade suivant, celui qui est à proprement parler symbiotique (dont le début se situe autour du troisième mois), à un narcissisme primaire aussi absolu, pour autant que l’enfant commence à percevoir confu-sèment la source de satisfaction dans l’objet partiel de satisfaction — bien que toujours au sein de son unité duelle symbiotique toute-puissante avec un agent maternant, vers lequel s’oriente sa libido (Schur, 1966).

De pair et en accord avec les séquences de plaisir-déplaisir s’effectue la démarcation des représentations du moi corporel à l’intérieur de la matrice symbiotique. Ces représentations constituent le « shéma corporel » (Schilder, 1923).

Dès ce moment les représentations du corps faisant partie du moi rudimentaire (l) sont intermédiaires entre les perceptions internes et externes. Le moi se constitue sous l’impact de la réalité d’une part, des pulsions instinctuelles d’autre part. Le moi corporel comprend deux types de représentation de soi : il y a d’abord un noyau interne du schéma corporel, dont la frontière est tournée vers l’intérieur du corps et le sépare du moi ; puis une enveloppe externe d’engrammes sensoriperceptifs, qui contribue à la limitation du « corps propre » (M. Berg-mann, 1963).

Du point de vue du « schéma corporel », on franchit un palier important du développement par la transition d’un investissement essentiellement proprio- et intéroceptif à un investissement sensoriperceptif de la périphérie. On n’en avait pas saisi toute l’importance avant les études psychanalytiques sur les psychoses infantiles précoces. Nous savons maintenant que cet important déplacement d’investissement constitue un prérequis essentiel à la formation du moi corporel. Parallèlement on franchit un autre palier avec l’éjection, par projection, au-delà des frontières du corps propre, de l’énergie agressive destructrice non neutralisée.

Les sensations internes de l’enfant constituent le noyau du self. Elles demeurent, semble-t-il, le point central, cristalisateur du « sentiment de soi » autour duquel s’établira un « sentiment d’identité » (Greenacre, 1958 ; Mahler, 1957 ; Rose, 1964, 1966). L’organe sensoriperceptif — « l’enveloppe externe du moi », selon l’expression de Freud — contribue essentiellement à délimiter le self du monde des objets. Ensemble les deux sortes de structure intrapsychiques forment le cadre de l’auto-orientation (cf. Spiegel, 1959).

D’un autre côté, on peut considérer que les deux partenaires de la dyade symbiotique polarisent les processus d’organisation et de structuration. Les structures issues du double cadre de référence de l’unité symbiotique représentent une base à laquelle se rapporteront toutes les expériences avant qu’elles ne deviennent dans le moi des représentations claires et totales du self et du monde des objets. Spitz (1965) appelle la mère le moi auxiliaire de l’enfant. Dans la même ligne de pensée, je considère que « l’attitude de maintien » du partenaire maternel, sa « préoccupation maternelle primaire », est l’organisateur symbiotique (Winnicott, 1956).

La phase symbiotique

Greenacre (1958) a fait remarquer quelle « extrême difficulté il y a à dire exactement à quel moment, pour l’organisme humain, s’opère la transition d’une organisation biologique à une organisation psycho-h\o\og\qu.t ». Schur (1966) la situe à l’instant où le « désir » vient remplacer le « besoin purement physiologique ».

Les implications des nouvelles études de la physiologie du sommeil chez les très jeunes enfants, à propos du REM, sont incontestablement du plus grand intérêt et très stimulantes (cf. Fisher, 1965 ; Roffwarg, Muzio et Dement, 1966).

Nous savons par les psychologues expérimentaux que, pendant les deux premiers mois de la vie, l’apprentissage passe par le conditionnement. Toutefois, autour du troisième mois, on peut démontrer de façon expérimentale l’existence de traces mnésiques. C’est à cela que Spitz (1965) fait remonter le début de l’apprentissage selon un modèle humain. L’apprentissage par expérience prend graduellement la place de l’apprentissage par conditionnement. Et c’est à ce moment que se situe le tout début de la relation symbiotique. Alors qu’au stade quasi préhistorique de la toute-puissance magique hallucinatoire le sein ou le biberon fait partie intégrante du. self, autour du troisième mois nous pouvons dire que l’objet commence à être perçu comme objet partiel non spécifique, assouvisseur des besoins (A. Freud, *965).

Lorsque le besoin ne se fait pas sentir de manière aussi pressante, au moment où un certain développement permet à l’enfant de maîtriser la tension, c’est-à-dire lorsqu’il est capable <Tattendre et d'anticiper avec confiance la satisfaction, alors seulement pouvons-nous parler du début d’un moi et en même temps d’objet symbiotique. Ceci est rendu possible parce qu’il semble y avoir des traces mnésiques du plaisir de gratification, liées à la mémoire de la Gestalt perceptive des soins maternels.

A l’apogée de la phase symbiotique, la réponse spécifique du sourire montre que l’enfant adopte à l’égard du partenaire symbiotique un mode de réponse différent de celui qu’il a à l’égard des autres êtres humains. Au deuxième semestre de la première année, le partenaire symbiotique n’est plus interchangeable ; les diverses conduites de l’enfant de cinq mois indiquent qu’il est maintenant parvenu à établir une relation symbiotique spécifique à sa mère (Spitz, 1959).

Anna Freud (1954 a) a rappelé que l’on peut penser l’établissement du schéma prégénital en termes d’association de deux personnes en vue de réaliser ce que, pour faire bref, on peut appeler 1’ « équilibre homéostatique » (cf. Mahler, 1954 b). L’expression « relation symbiotique » désigne la même chose. Au-delà d’un certain point, encore imprécis, l’organisme immature ne peut pas réaliser de lui-même l’homéostasie. Chaque fois qu’apparaît, pendant la phase autistique ou symbiotique, une « détresse organismique » — ce précurseur de l’angoisse proprement dite — l’enfant fait appel au partenaire maternant pour contribuer au maintien de son homéostasie par une large part d’aide symbiotique. Autrement, les processus de fixation des schèmes neurobiologiques sont troublés. A ce moment, des traces mnésiques somatiques se fixent, qui se fusionnent à des expériences ultérieures et peuvent par là accroître dans l’avenir ces tensions psychologiques (Greenacre, 1958).

La compréhension des phénomènes symbiotiques, dont j’avais élaboré la théorie par l’observation des conduites mère-nourrisson dans des cliniques de nourrissons en santé ainsi que par un procédé de reconstruction faite à partir d’études systématiques de syndromes graves de psychose symbiotique, cette compréhension, dis-je, je l’ai depuis enrichie par une étude de mères moyennes avec leurs enfants normaux pendant les trois premières années de vie. Nous les suivons depuis la symbiose, à travers le processus de séparation-individuation, jusqu’à la période où s’établit une permanence de l’objet libidinal, au sens où l’entend Hartmann (1964) (*).

(') Ainsi que je l’ai souligné dans mon exposé au Brill Memorial (1963), « par mes études sur les enfants normaux et leurs mères, j’ai cherché non seulement à compléter mon travail psychanalytique avec les adultes et le » enfants névrosés, mais aussi à ouvrir une nouvelle perspective et à confirmer des études antérieures dans le domaine des psychoses infantiles ». Dans l’introduction de son texte The Significance of the Mouth in Pspcho-Analysis (1924), Edward Glover (1956) dit : « En vérité, les termes psychanalytiques

Les sous-phases du processus de séparation-individuation

La théorie des « sous-phases » s’est avérée fructueuse, car elle a permis de déterminer les points nodaux de ces processus de structuration et de développement. Ces sous-phases se sont révélées très caractéristiques aux différents paliers de l’individuation. Leur description a grandement facilité la mise en ordre de nos données à l’intérieur du cadre de référence psychanalytique et ce, de manière très significative.

Nous avons essayé, pour conceptualiser et formuler de manière plus adéquate ces processus encore essentiellement préverbaux (jusqu’à la troisième année), de déterminer dans le comportement des concomitances caractéristiques de ces événements intrapsychiques qui semblent apparaître régulièrement au cours du processus de séparation-individuation.

Qu’il nous soit permis ici de faire référence à quelques points qui sont en mesure d’apporter une illustration et quelque complément à des constructions métapsychologiques plus récentes. Celles-ci ont attiré l’attention, pour les vicissitudes de l’indivi-duation et l’établissement d’un « sentiment d’identité » investi de façon durable, sur l’importance d’une symbiose humaine optimale.

Je voudrais faire mention d’une découverte physiologique et expérimentale significative portant sur la transition de la phase autistique à la phase symbiotique. Ces découvertes situent le début de cette transition à la fin du premier mois. Il existe des découvertes analogues — celles par exemple du défunt John Benjamin (1961) — qui montrent qu’il se produit une crise de maturation vers l’âge de trois ou quatre semaines. C’est ce qui est mis en évidence par des études encéphalographiques et par l’observation du fait qu’il y a un accroissement notable de toute sensitivité aux stimulations externes. Ainsi que l’a dit Benjamin, « sans l’intervention d’une figure maternelle pour

ont tendance à évoluer en clichés : une fois acceptées, des généralisations grossières sont transmises de génération en génération sans examen minutieux m extension adéquate... comme si on avait affaire au résultat d’une observation analytique directe : alors qu’en fait on ne se trouve en présence que de rapides déductions à partir des données de l’observation d une part, et de l’analyse directe de cas de quatre ans et plus d’autre part... Les analystes sont enfin en mesure de faire des observations directes du comportement infantile et d’en tirer, dans les limites de leurs préjugés, des conclusions ayant trait aux processus mentaux primaire ». » l’aider à réduire la tension, le nourrisson, à ce moment, tend à être débordé par les stimuli, avec un accroissement de pleurs et autres manifestations motrices chargées d’affect négatif indifférencié ».

Pour parler un langage métapsychologique, cela semble vouloir dire qu’à partir du deuxième mois on assiste au début de la rupture de la barrière quasi hermétique contre les stimuli (négative parce que non investie) — cette coquille autistique qui maintenait au-dehors les stimuli externes. Avec ce déplacement d’investissement, dont nous avons fait état plus haut, vers la périphérie sensoriperceptive, on assiste à la formation d’un pare-excitations contre les stimuli, lequel joue aussi un rôle récepteur et sélectif, positivement investi, et qui en vient à envelopper la sphère symbiotique de l’unité duelle mère-enfant (Mahler, 1967). Cette frontière, éventuellement très sélective, semble contenir, à l’intérieur de la matrice symbiotique mère-enfant, non seulement les représentations de soi du pré-moi, mais aussi les objets partiels symbiotiques investis Jibidinalement, encore indifférenciés.

A l’apogée de la symbiose — vers quatre ou cinq mois — l’expression faciale de la plupart des nourrissons devient beaucoup plus subtilement différenciée, mobile et expressive. Dans ses périodes d’éveil, l’enfant est, beaucoup plus qu’au cours de la phase autistique, le reflet des nombreuses nuances d’« états •

— devenus maintenant des états du moi.

De façon très générale, nous évaluons l’état du sensorium du nouveau-né à partir de ses « états » — décrits par Peter Wolff (1959) et Escalona (1962). Au cours de la phase symbiotique, nous pouvons suivre par les « états du moi » de l’enfant l’oscillation de l’investissement de son attention entre ses sensations internes et les sollicitations libidinales symbiotiques. Dans l’état d’« inactivité alerte » de l’enfant, son attention se tourne vers le monde extérieur ; toutefois, ceci inclut alors surtout des perceptions plus ou moins intimement liées à la mère.

Le premier déplacement d’investissement libidinal

Une attention dirigée vers l’extérieur se traduit en schème visuel typique à deux temps qui consiste à se tourner d’abord vers un stimulus externe, pour opérer ensuite une contre-épreuve auprès de la Gestalt maternelle, et tout particulièrement auprès de son visage. Les éléments des schèmes de réaction à l’étran-geté vont se développer à partir de ce type de vérification. Une activité extéroceptive remplace peu à peu un investissement interne de l’attention, qui, tout récemment encore, se fixait presque exclusivement sur des sensations internes désorientées symbiotiquement. Dès lors peut commencer le processus qui permet ce déplacement — processus que l’on peut désigner de façon appropriée par le terme d'éclosion.

Les séquences successives de gratification-frustration favorisent la structuration. Ainsi que l’ont souligné récemment plusieurs auteurs, il est cependant important que, durant les premiers mois de la vie, la tension ne demeure pas à un niveau inhabituellement élevé pendant une période prolongée. Si de tels trauma de tension en viennent effectivement à se produire pendant les premiers cinq mois, le nourrisson fait appel au partenaire symbiotique — ce moi auxiliaire — pour le sauver de la tension créée par le fait d’avoir à développer prématurément ses propres ressources. Martin James (i960) décrit ainsi ce phénomène : « Un développement prématuré du moi impliquerait que le nourrisson — au stade narcissique primaire — prendrait à sa charge dans la réalité les fonctions de la mère, ou commencerait à agir comme s’il allait la faire. » C’est cette éventualité que Winnicott (1965) et d’autres analystes britanniques nomment développement d’un « faux-self » — terme dont ils se servent, à mon avis, pour désigner le début des mécanismes « comme si ».

Ainsi que l’a exprimé M. Khan, dans son texte présenté au 23e Congrès de Psychanalyse, le moi auxiliaire peut aussi être défini comme étant le rôle de la mère en tant que « pare-excitations ». Son hypothèse est que t la pathologie de caractère que nous rencontrons en clinique chez des... patients de type schizoïde régressif est dérivée d’une distorsion du moi durant les premières phases de... la différenciation du moi ». Il croit que les failles dans le rôle de la mère en tant que pare-excitations du nourrisson-enfant se traduisent par des trauma cumulatifs qui rendent compte de la distorsion du moi (*).

Lorsque le plaisir lié aux sensations extéroceptives aussi bien que la tension de maturation stimulent l’investissement externe de l’attention, alors qu’à l’intérieur il y a un niveau optimal de plaisir et conséquemment un bon accrochage au sein de la sphère symbiotique, les deux formes d’investissement de l’attention peuvent osciller librement (cf. Rapaport, i960, 1959 ; Spiegel, 1959 ; Rose, 1964). Le résultat en est un état symbiotique

(0 II me ratera à discuter, dans le second tome, ce texte et d’autres tout aussi pertinents sur la théorie des trauma cumulatifs de Khan (1963, *904). Cf. aussi la discussion d’E. Gslenson sur le texte de Khan (1964).

optimal à partir duquel peut s’effectuer une différenciation sans heurts — une extension hors de la sphère symbiotique.

Je crois que le processus d’éclosion constitue une évolution ontogénétique graduelle du sensorium — du système perceptif-conscient — qui amène le tout-petit qui commence à marcher à avoir un sensorium constamment en éveil, chaque fois qu’il ne dort pas.

C’est avec fascination que l’on a observé comment évoluait le prototype de l’investissement de l’attention extéroceptive

— comment le processus de différenciation, chez l’enfant normal, est orienté par le schème de la « contre-épreuve » auprès de la mère, comme point de référence. Ce schème de la contre-épreuve s’associe à la conduite appelée « inspection douanière » (Brody et Axelrad, 1966) qui consiste, de la part du bébé, dans l’examen visuel et tactile attentif, plus ou moins délibéré, de tous les traits du visage r non maternel » et dans leur comparaison point par point avec sa représentation maternelle soit préobjectale soit comme objet partiel. Ces deux schèmes de comparaison et de vérification réapparaissent avec plus d’ampleur à la période allant à peu près du dixième au seizième mois, au cours de la séparation-individuation dans la sous-phase des essais. S’y ajoute alors en supplément ce que Furer a appelé « recharge émotionnelle ».

Le deuxième déplacement massif d'investissement

Le point culminant du processus d’éclosion semble coïncider avec la poussée maturative de la locomotion active, qui entraîne avec elle une tension de maturation accrue « pour l’action », en vue d’exercer la locomotion et d’explorer des secteurs plus larges de la réalité. A partir du dernier quart de la première année, cette activité motive l’enfant à s’éloigner de sa mère dans l’espace, et à pratiquer une séparation physique active suivie d’un retour. Ceci aura une grande influence catalysatrice sur le développement futur du moi.

Le plus près de la perfection aura été la symbiose, « la conduite de maintien » de la mère ; plus le partenaire symbiotique aura préparé l’enfant à « éclore » de la sphère symbiotique sans heurts et graduellement — c’est-à-dire sans taxer inutilement ses propres ressources — mieux l’enfant sera équipé pour trier et différencier les représentations de son self des représentations symbiotiques, jusqu’ici fusionnées, du self-plus-objet. Mais même à l’apogée de la deuxième sous-phase de l’individuation — pendant la période des essais — ni les représentations différenciées du self ni les représentations d’objet ne semblent encore intégrées en une représentation totale du self ou de l’objet libidinal.

Parmi les nombreux éléments de la relation mère-enfant de la toute première enfance, nous avons été particulièrement impressionné par la sélection réciproque de signaux. Nous avons observé que les nourrissons ont recours à une grande variété de signaux pour indiquer les besoins, la tension et le plaisir (Mahler et Furer, 1963 b). D’une manière complexe, la mère ne répond de façon sélective qu’à certains de ces signaux. L’enfant modifie graduellement son comportement en fonction de cette réponse sélective, et ce, d’une façon qui est caractéristique de son propre talent inné et de la relation mère-enfant. De cette interaction circulaire surgissent des schèmes de conduite qui manifestent déjà certaines qualités globales de la personnalité de l’enfant H semble que nous assistions ici à la naissance de l’enfant en tant qu’individu (cf. Lichtenstein, 1964).

C’est le besoin inconscient spécifique de la mère qui, des potentialités infinies du nourrisson, active en particulier celles qui créent pour chaque mère 1’ <t enfant » qui est le reflet de ses propres besoins uniques et individuels. Ce processus est circonscrit, bien sûr, à l’intérieur de la gamme des dons innés de l’enfant.

La signalisation mutuelle de la phase symbiotique crée cette configuration à empreinte indélébile — ce schème complexe — qui constitue le leitmotiv de ce que « le nourrisson devient l’enfant de sa propre mère » (Lichtenstein, 1961).

En d’autres termes, la mère transmet — de multiples façons — une sorte de « cadre de référence en miroir », auquel s’ajuste automatiquement le self primitif de l’enfant. Si la « préoccupation primaire » de la mère au sujet de son enfant — sa fonction de réfléchir en miroir pendant la première enfance — est imprévisible, instable, anxieuse ou hostile, si sa confiance en elle-même est chancelante, alors l’enfant en voie d’individuation doit se tirer d’affaire sans cadre fiable de référence qui permettrait une contre-épreuve perceptive et émotionnelle auprès du partenaire symbiotique (Spiegel, 1959). Le « sentiment primitif du self », qui aurait sa source ou son origine dans un état agréable et rassurant de symbiose duquel l’enfant n’aurait pas eu à éclore de façon prématurée et abrupte, en sera alors perturbé.

La méthode primaire de formation d’identité consiste en une réflection réciproque au cours de la phase symbiotique. Ce réfléchissement en miroir, réciproque et narcissique, renforce la

l* »ycho »e infantile    S délinéation de l’identité — par amplification et redoublement — sorte de phénomène d’écho magnifiquement décrit par Paula Elkisch (1957) et Lichtenstein (1964).

J’ai décrit antérieurement (1966 b) — et reprendrai dans le tome II — le deuxième déplacement massif d’investissement au cours du développement ontogénétique, déplacement qui semble se produire au début de la période des essais. A ce moment, une large proportion de l’investissement disponible se retire de la sphère symbiotique pour se fixer sur les appareils autonomes du self et des fonctions du moi — locomotion, perception, apprentissage.

Dans notre étude, nous observons le processus intrapsychique de séparation-individuation : la réalisation chez l’enfant d’un fonctionnement autonome lié à la présence et à la disponibilité émotionnelle de la mère. Même dans une telle situation, ce processus, de par sa nature propre, confronte continuellement le petit qui commence à marcher à des menaces minimes de perte d’objet. Il permet cependant à l’enfant, grâce à la prédominance de plaisir dans le fonctionnement autonome, de dépasser la part d’angoisse de séparation qui est suscitée à chaque nouveau palier de ce fonctionnement autonome.

Pour ce qui est du partenaire maternant, la période des essais la confronte à l’impact du surgissement d’autonomie individuelle chez l’enfant, étayé par l’approche imminente du comportement négativiste du stade anal — étape importante pour la séparation intrapsychique et la formation de la frontière du self (A. Freud, 1952 a, Spock, 1963).

La période des essais atteint son point culminant au milieu de la deuxième année, lorsque le tout-petit, marchant librement, paraît se sentir au sommet de son état d’élation. Il semble au plus haut point de la croyance en sa toute-puissance magique, encore dérivée, pour une grande part, de son sentiment de partager Us pouvoirs magiques de sa mère.

Plusieurs mères surestiment cependant les tout premiers pas autonomes de leur petit, qui n’est en aucune façon éclos intra-psychiquement : « Comme il a grandi ! » Il y a de fortes chances pour que ce soit ces mères qui interprètent les signaux de l’enfant selon qu’elles le sentent comme une continuation d’elles-mêmes ou comme individu autonome. Certaines ont tendance à faire défaut à leur oisillon, en 1’ « abandonnant » à ce moment, plus ou moins précipitamment et prématurément, à ses propres moyens. Elles réagissent selon une sorte de mécanisme d’évite-ment à la traumatisation de leurs propres besoins symbiotiques. Ces besoins ont été réveillés par le fait que la tension de maturation de l’enfant l’a à la fois habilité et poussé, au tout début de la seconde année, à expérimenter un « nouvel état du self » : la séparation physique.

De ceci on a un exemple avec le cas de Jay qui, à dix mois et demi, avait déjà prématurément appris à marcher. A cette époque, son schéma corporel et son orientation spatiale en étaient encore au stade de fusion et de confusion symbiotiques. On pouvait s’en rendre compte par d’innombrables signes de comportement.

Le nourrisson de douze à quatorze mois, chez qui s’opèrent graduellement la séparation et l’individuation, et qui, jusque-là, effectuait ses exercices à quatre pattes, se relève pour faire ses premiers pas autonomes — tout d’abord avec une grande prudence, quoique de façon exubérante. Automatiquement, il se rassure par la présence de quelque support à portée de la main. Il se fie aussi à sa propre habileté à se laisser glisser prudemment en position assise, lorsque les choses se corsent. Chez Jay, toutefois, malgré son aspect chancelant et mal affermi sur ses pieds, il n’existait aucun de ces comportements.

Pendant la deuxième année de vie, un processus de séparation-individuation, relativement rapide quoique bien ordonné, s’élabore grâce à la maturation de l’appareil du moi — facilité aussi par le flux de l’énergie de développement. Parvenu au dix-huitième mois, le jeune bambin semble maîtriser parfaitement son expérience perpétuelle de séparation physique de la mère. Gela coïncide chez lui avec la réalisation de la conscience cognitive et perceptive de la permanence des objets, au sens où l’entend Piaget (1936). C’est à cette époque que son intelligence sensorimotrice commence à évoluer en une intelligence véritablement capable de représentations. C’est aussi le moment où débute — très graduellement, par les identifications du moi — l’important processus d’intemalisation, tel que le décrit Hart-mann (1939).

Pendant sa deuxième année, le talent de Jay pour la locomotion n’a connu aucune amélioration. Il nous impressionnait encore par le caractère impétueux et répétitif de son activité locomotrice, tout autant que par la fréquence avec laquelle il se mettait en situation périlleuse et tombait. Il grimpait en des endroits élevés, courait çà et là et manifestait un mépris total de tout obstacle sur son chemin. Pendant tout ce temps, sa mère s’abstenait systématiquement et manifestement de tout mouvement de protection à son égard. La conduite de Jay constituait, au moins en ses débuts, un appel tacite à sa mère. Nous avons pu déduire ceci du fait que, lorsque sa mère s’absentait de la pièce, ses chutes diminuaient notablement.

La maturation locomotrice précoce de Jay — face à laquelle les autres lignes de développement ne pouvaient emboîter le pas — aurait dû rendre encore plus pressante la nécessité pour le partenaire maternant de continuer à jouer son rôle de moi auxiliaire de l’enfant, de manière à combler l’écart évident entre son développement moteur et son développement perceptivo-cognitif. Les conflits internes de la mère ont cependant eu pour conséquence de la rendre pétrifiée, presque paralysée, à la vue des dangereux exploits moteurs de son jeune fils.

Ainsi que je l’ai déjà dit, plusieurs mères font défaut à leur oisillon parce qu’elles ont de la difficulté à trouver intuitivement et naturellement le meilleur équilibre entre l’aide à apporter et l’attitude qui consiste à savoir en même temps à quel moment il leur faut simplement être disponible et observer à distance. En d’autres termes, pour plusieurs mères de notre culture, il s’avère fort difficile d’abandonner graduellement, au cours de la deuxième année, leur « comportement symbiotique de maintien »

— pour apporter plutôt à leur petit un parfait soutien à un niveau émotionnel et verbal plus élevé, tout en lui laissant une large part d’autonomie.

La mère de Jay nous fournit une démonstration flagrante de ce conflit ; elle observait constamment à distance, telle un faucon, sans jamais pouvoir esquisser un geste d’assistance. Il me semble que c’est le décalage dans le développement de Jay — créé en lui par la maturation précoce de sa locomotion et associé à la carence de protection maternelle pour son corps — qui s’est traduit par le dommage apparemment irréversible subi par chacune des trois structures essentielles de sa personnalité en voie d’individuation (J).

Le palier du seizième au dix-huitième mois semble constituer un point nodal du développement. Le jeune enfant est alors au sommet de ce que Joffe et Sandler (1965) ont appelé « l’état idéal du self ». Ceci constitue, à mon avis, la représentation affective complexe de l’unité duelle symbiotique, avec son sentiment accru de toute-puissance — amplifié, chez le petit enfant qui marche, par l’impression de son propre pouvoir magique —

(s) Que son défaut évident de coordination oculo-motrice ait eu au départ une base organique fonctionnelle est une question discutable et, en c* moment, sans réponse, quoique intéressante.

en tant que résultat du développement de ses fonctions autonomes.

Rapprochement et développement de la permanence de l'objet

Pendant les prochains dix-huit mois, cet « état idéal du self » doit se départir de ses apports délirants. Les seconds dix-huit mois de la vie sont donc une période de vulnérabilité. C’est l’époque où l’estime de soi de l’enfant peut souffrir de graves blessures.

Toutes circonstances étant normales, l’autonomie croissante du jeune enfant a déjà commencé à corriger en partie la surestimation délirante de sa propre toute-puissance. Au cours de l’individuation, l’internalisation s’est amorcée grâce à une identification vraie du moi aux parents.

Jay semblait incapable d’apprendre par expérience. Il continuait de faire de mauvaises chutes, et souvent sans aucune réaction affective appropriée. Il semblait y avoir chez lui un manque particulier de sensibilité à la douleur physique. Son déni de la douleur paraissait en conformité avec la croyance réac-tionnelle de la mère que son fils était effectivement imperméable à la douleur. Jay se vit ainsi attribuer, en plus de l’orgueil maternel, ce surnom de « Jay, la Merveille sans douleur » par les mères des autres enfants du groupe.

Il était frappant d’observer chez Jay, même à vingt mois, sa faible capacité à « suspendre la décharge immédiate de ses pulsions et ses attaques du matériel ». Sa conduite peut être décrite comme impulsive, répétitive et désorientée dans l’espace ; il semblait y avoir un manque dans l’épreuve de la réalité propre à cet âge. Poursuivant un but dans l’espace, il paraissait faire abstraction totale des obstacles se trouvant sur son chemin, entre son corps et le but qu’il s’était fixé, et il s’y heurtait.

Nous pûmes, grâce à des examens, éliminer l’hypothèse de troubles neurologiques, hypothèse qui demeurait présente à l’esprit de chacun pendant tout ce temps. Le docteur Salley Provence, qui fit passer à Jay examens et tests, avait le sentiment, comme nous, que Jay était fondamentalement un enfant doué mais dont le développement intellectuel était entravé par ses problèmes psychologiques.

Une de nos découvertes clé, sinon le principal résultat de notre étude, concerne le décalage temporel existant, dans le développement intrapsychique normal, entre la permanence de l'objet (au sens où l’entend Piaget) et l’acquisition d’une permanence de l’objet libidinal, au sens où l’entend Hartmann (voir Mahler et McDevitt, 1968). L’acquisition de la permanence de l’objet libidinal est beaucoup plus progressive que la réalisation de la permanence de l’objet ; et, à tout le moins au début, c’est une faculté qui est grinçante et cahoteuse et plutôt « instable ». Jusqu’à trente mois, elle est à la merci des sautes d’humeur et des « états du moi » de l’enfant et dépend de la situation réelle mère-enfant du moment.

Dans le cas de Jay il semblait y avoir une quantité nettement insuffisante d’énergie neutralisée à la fin de la quatrième sous-phase de l’individuation, celle de la réalisation de la permanente de l’objet libidinal.

Pour nous résumer, disons qu’au cours du second semestre de la deuxième année de sa vie, le nourrisson devient de plus en plus conscient de sa séparation physique. Parallèlement à cette conscience, on assiste à une diminution de l’oubli relatif de la présence maternelle, qui prédominait à la période des essais (Mahler, 1963).

L’enfant de seize à dix-huit mois peut, lui, manifester une surprise soudaine et évidente devant certaines situations dans lesquelles sa mère n’est pas automatiquement présente pour prévenir les coups — par exemple, lorsqu’il se blesse.

üne conduite active d’approche à un niveau beaucoup plus élevé remplace peu à peu l’oubli relatif de la présence maternelle. Lorsqu’il constate son pouvoir et son habileté à s’éloigner de sa mère, l’enfant semble manifester alors un besoin accru et un vif désir que sa mère partage avec lui chaque nouvelle acquisition d’adresse et d’expérience. Nous pouvons dès lors appeler cette sous-phase de la séparation-individuation la période de rapprochement (Mahler, 1963, 19654).

La formation de l’identité primaire de Jay, à l’âge de trente mois, donnait à voir, comme à travers un miroir déformant, les attitudes maternelles non intégrées de sa mère et les traits schizoïdes de sa personnalité.

La perplexité de sa mère semble avoir été déclenchée par la simple poussée maturative de Jay, au sens physique, qui l’éloignait d’elle. Elle ne se montrait capable de répondre positivement à Jay que lorsqu’il allait directement à elle. Mais les jeunes enfants, surtout à la période de rapprochement, ne courent pas vers leur mère pour se faire cajoler ou prendre ; leur approche se manifeste à un niveau émotionnel plus élevé par les choses qu’ils apportent et le contact qu’ils établissent à l’aide de gestes et de mots ! Jay jouait habituellement à quelque distance de sa mère, mais jetait occasionnellement un regard dans sa direction. Un contact étroit entre les deux s’avérait plutôt rare. Lorsque toutefois cela se produisait, c’était soit parce que la mère de Jay allait à lui, offrant de lui lire quelque chose, soit parce que Jay s’approchait de sa mère, un livre à la main, et qu’alors celle-ci le lui lisait.

Il arrivait donc que Jay s’emparât de ce signal unique et se fasse ainsi l’écho et l’amplificateur de ce désir de sa mère, qui nous était déjà familier grâce à nos rapports avec elle, désir que son fils devienne un « éminent intellectuel ». Il était presque possible de prédire une des variations fatales du leitmotiv (Lichtenstein, 1961), si souvent projeté sur les enfants de notre temps et traité dans l’exposé de Helen Tartakoff (1966) : The Normal Personality in Our Culture and the Nobel Priie Complex.

Déjà à deux ans Jay se servait des mots avec un vif plaisir. L’acquisition du langage avait favorisé pendant un certain temps une meilleure communication entre Jay et sa mère. Toutefois, il devint de plus en plus évident, à la fin de sa troisième année et au début de la quatrième, qu’il existait un sérieux écart, du point de vue de leur vitesse de croissance et de leur qualité, entre les différentes « lignes du développement » de Jay, au sens où l’entend Anna Freud (1965).

Il s’ensuivit alors une grave insuffisance des fonctions inté-grative et synthétique du moi de Jay. A ce moment, des mécanismes phobiques d’évitement avaient remplacé le mécanisme contre-phobique (observé chez Jay dans sa deuxième année), consistant en une conduite de décharge pulsionnelle.

Le point que je voudrais faire ressortir exige la conceptualisation de certains éléments de l’individuation défaillante de Jay. Le trouble du schéma corporel constituait à notre avis la déficience majeure de Jay : il se trouvait ainsi privé du nœud de la formation d’identité primaire, et dès lors d’un sentiment de soi investi de façon sûre d’énergie neutralisée. De plus, parce que lui faisait défaut la fonction polarisante de l’unité duelle symbiotique mère-enfant, ce jeune enfant en voie d’individuation avait un manque évident de cadre de référence pour percevoir la réalité extérieure extrasymbiotique. Conséquemment, son univers intrapsychique de représentations ne possédait aucune frontière nette entre le self et l’objet ; les frontières entre le moi et le ça demeuraient déficientes ainsi que les frontières et les liens entre les parties intersystémiques du moi. On pourrait dès lors affirmer qu’il s’est perpétué une confusion symbiotique. Deux signes des plus frappants dans la conduite de Jay concernaient le maniement de son corps dans l’espace et son trouble manifeste du langage et des gestes lorsqu’il projetait ses expériences dans une dimension temporelle.

Lorsque Jay nous quitta pour entrer à l’école maternelle, nous prédîmes qu’il atteindrait un ajustement-limite avec des traits schizoïdes, à moins qu’on ne puisse lui appliquer une thérapie émotionnelle corrective, au sens où l’entend Alpert (1959). Nous sentions qu’il n’était point encore solidement ancré dans la formation de son noyau d’identité et que ses frontières entre le ça et le moi, entre le self et le monde objectai, n’étaient ni suffisamment structurées ni assez investies d’énergie neutralisée. De plus, il n’y avait pas une quantité suffisante d’énergie neutralisée disponible pour le développement du moi ; il en résultait donc que l’établissement de la permanence de l’objet libidinal s’avérait également douteux. La possibilité d’une formation d’identité secondaire, par identifications vraies du moi et internalisation, s’en trouvait fort réduite.

Je discuterai, dans le deuxième tome, des découvertes que nous avons faites grâce aux divers examens subséquents de Jay, échelonnés jusqu’à sa septième année : nos prédictions s’en trouvèrent confirmées.

Lorsque Jay sera devenu adolescent et adulte, nous pouvons prédire dès maintenant qu’il sera contraint de développer, ainsi qu’il l’a d’ailleurs déjà commencé dès sept ans, des mécanismes « comme si », de manière à pouvoir fonctionner dans son environnement social avec son « faux self ». Qu’il me suffise de dire que Jay rappelait certains patients en analyse, dont le problème central était leur quête incessante d’une place dans la vie, leur recherche d’identité (Ross, 1967).

Son cas m’évoquait en particulier un patient en analyse, que j’avais tout d’abord traité en Europe, alors qu’il était enfant, puis aux États-Unis pendant son adolescence. Grâce au matériel livré par ses analyses intermittentes et à ma connaissance intime de la personnalité des parents, je pourrais reconstruire avec assez d’exactitude l’histoire du développement de Charlie.

Il serait possible de reconstruire la très longue phase symbio-tique-parasitaire avec une mère narcissique qui, quoique très séduisante, ne pouvait accepter Charlie que comme prolongement de son propre self narcissique. Elle n’avait aucune considération pour le petit garçon comme individu en soi. Elle avait un besoin continuel de bébés à cajoler et porta des enfants jusqu’à sa ménopause.

Après une relation symbiotique-parasitaire, sa mère abandonna soudainement Charlie à lui-même au début de sa troisième année. Par la suite, Charlie développa une forte identification en miroir à son père. Celui-ci souffrait cependant d’une dépression paralysante et commença à mener une vie recluse lorsque Charlie eut trois ans. Ce retrait coïncida avec la naissance d’un des nombreux bébés. Dès lors, dans cette période décisive des seconds dix-huit mois de la vie, les deux objets pri« maires d’amour de Charlie s’avéraient non disponibles pour un investissement objectai et une identification vraie.

Charlie n’atteignit jamais la permanence de l’objet libidinal. A la place, son identification à sa mère était totale, au point que lorsqu’un jour sa mère, en le conduisant en voiture à la maternelle, heurta accidentellement un passant, Charlie réagit comme si c’était lui qui délibérément avait frappé l’homme. Il refusa d’aller à l’école : il disait avoir peur que la police ne l’arrête, lui. A partir de ce moment, il exigea de porter des verres teintés en guise de paravent. Il devint d’une destructivité intolérable et s’attaquait à sa mère en lui jetant des objets, visant ses yeux de manière évidente. A la même époque, il développa une phobie du feu et une crainte de devenir aveugle.

Ses symptômes furent compris, au cours de sa première analyse en Europe, comme une tentative de re-extérioriser, d’éjecter la dangereuse introjection maternelle. Compte tenu de la non-disponibilité de la figure paternelle, ce mécanisme laissa Charlie complètement dépourvu d’investissement Libidinal.

Je perdis totalement Charlie de vue entre le moment de son analyse d’enfant et sa première adolescence, car sa famille et lui continuaient à vivre en Europe.

Charles avait seize ans lorsque reprit son analyse ici aux États-Unis. Dans l’intervalle, il semblait avoir subi un profond changement de personnalité. Le processus de maturation et de développement avait transformé l’enfant exubérant, agressif et turbulent qu’était Charlie à la période de pré-latence et au début de la période de latence en un être déprimé, complaisant à l’excès, absolument passif et soumis, masquant soigneusement une blessure cruelle, qu’il essayait désespérément de se cacher à lui-même.

Il avait un idéal du moi élevé, et non internalisé, imitait son père, répétant ses paroles en écho. Quoiqu’il ait paru chercher sans cesse à se libérer de l’influence actuelle de sa mère, son matériel analytique révélait une quête incessant de la « bonne » mère du stade symbiotique, celle qui satisfait les besoins. Mais en même temps il craignait le réengloutissement de la symbiose. Dès qu’il trouvait un objet, il s’arrangeait pour le perdre de quelque façon, par crainte d’engloutissement et donc de <t se perdre lui-même ». C’est, à mon avis, ce même mécanisme qu’il avait si violemment combattu, à l’âge de cinq ou six ans, pour éjecter l’objet maternel introjecté.

A cause de l’absence de formation d’une identité vraie par identification du moi, Charles semblait poussé compulsivement à la recherche d’une identité pour combler le manque douloureux, le vide intérieur dont il se plaignait sans cesse. Il se fixa comme but, comme le font, ouvertement ou non, plusieurs de ces cas limites, de devenir célèbre ou à tout le moins important. Son rendement assez bon n’était toutefois nullement à la hauteur de son idéal du moi élevé, avec cerésultat que Charles se retrouvait avec une estime de soi affreusement amoindrie : il blâmait sa mère de cet écart car c’était elle qui, pendant sa toute première enfance, lui avait fait croire qu’il était « un génie ».

A l’adolescence, Charles présentait un état totalement dépourvu d’affect. Il lui manquait ce charme que Helen Deutsch (1942) et d’autres ont décrit comme étant une des caractéristiques des vraies personnalités « comme si » (Ross, 1967).

Il changeait continuellement son attachement aux gens et aux groupes, ne se sentant jamais à l’aise lorsqu’il se rapprochait d’eux : il ne pouvait que les désirer à distance. Ce désir intense est l’affect le plus puissant qu’il m’ait été donné de voir chez Charles.

Comme le patient de Greenson (1958), Charles recherchait continuellement la présence des autres ; il supportait difficilement d’être seul. Mais il était en même temps incapable de demeurer « à deux » 3 pendant quelque période de temps que ce soit. Ce que Charles s’acharnait à chercher, c’était des expériences qui pourraient lui rendre la mère symbiotique perdue, à laquelle il n’avait jamais renoncé, au sens intrapsychique.

Son manque d’affect semblait constituer une défense profonde contre son angoisse : il s’agissait pour lui d’écarter le sentiment de vide dû à la perte d’une partie de lui-même, à une époque où la perte de la mère symbiotique était encore équivalente à une perte du self.

Une fois, lorsqu’il était adolescent, Charles se plaignit au cours de son analyse : « Je n’ai de goût pour rien, je pense beaucoup ; et lorsque je pense, je ne suis pas très heureux. » Une autre fois, il dit : « Je cherche à savoir dans quelle mesure nous sommes semblables à une personne, n’importe qui, mais surtout aux gens que j’aime et respecte. Je tentai d’abord cela avec mes parents, leurs amis plus âgés et maintenant c’est habituellement avec les filles. Je cherche à apprendre quels sont les sports et les chansons qu’elles préfèrent. »

Charles tentait de compenser son manque d’investissement par une identification en miroir. En reflétant littéralement comme dans un miroir les autres et lui-même, il essayait d’apprendre à sentir, à avoir des émotions. Voici quelques-unes des associations fournies pendant son analyse : « Lorsque je danse avec une fille, elle devient comme toutes les autres. Je veux me rappeler que c’est elle qui danse avec moi et qu’en même temps elle demeure gentille et douce. Je rejette ma tête en arrière pour regarder sa figure et la regarder dans les yeux. » A une autre séance d’analyse Charles dit : a Je danse devant la porte en miroir qui me renvoie ma propre figure et où je peux voir ma propre apparence, du point de vue des autres ; je jette aussi un coup d’œil sur sa figure, pour voir si elle prend plaisir à la danse. Je remarque une chose : même si j’aime danser, je n’ai pas l’air trop excité, et ainsi personne ne peut dire si j’y prends plaisir. Peut-être alors n’est-ce point la façon de découvrir ce que ressent la fille. »

Ce bref extrait de l’analyse de Charles illustre comment il luttait contre son manque d’empathie et l’absence chez lui de véritable affect. On peut aussi constater qu’il cherche incessamment la fille encore gentille et douce, la « bonne » mère symbiotique, dont il peut être le reflet et dont les yeux lui renvoient son amour pour lui.

Résumé

J’ai rapporté ces épisodes cliniques de Jay et Charles car ces patients illustrent, par l’échec de leur développement, le sens de la symbiose normale et la nécessité cruciale d’une individuation progressive, particulièrement à l’âge vulnérable de deux et trois ans.

Dans le cas de Jay, nous avons pu observer ce manque dans le développement in statu nascendi. La traumatisation se produisit au cours de sa deuxième année, au détriment donc à la fois de sa permanence de la réalité (Frosch, 1966) et de sa permanence de l’objet.

Pour Charles, nous avons pu reconstruire à peu près correctement, grâce au matériel analytique, les trauma graves survenus à des moments-clé du processus de séparation-individuation, et plus particulièrement vers la fin de cette période, lorsque s’établit la permanence de l’objet libidinal.

C’est probablement le fait que le traumatisme se produisit alors que Charles avait trois ans, donc plus tard que dans le cas de Jay, qui explique que sa permanence de la réalité demeura relativement intacte.

A cause de l’échec de l’identification vraie et du processus d’intemalisation, il fut nécessaire pour chacun d’eux de revenir à un mode primaire, le maintien d’identité « en miroir ».


3 En français dans le texte. (JV. d. T.)