Chapitre II. La théorie symbiotique de la psychose infantile

Le problème central de la psychose infantile

Ainsi donc, comme je l’ai développé dans le premier chapitre, la perception des soins du « bon » objet partiel comme satisfaisant de façon « fiable » une faim interne croissante (tension de besoin) ouvre la voie, chez le petit de l’homme, à l’état socio-biologique de symbiose avec la mère.

Dans la psychose infantile, cette phase de l’évolution extrautérine que constitue la relation symbiotique est soitgravement perturbée, soit manquante ; c’est là, à mon avis, le trouble qui constitue le noyau de la psychose de l’enfant aussi bien que de l’adolescent ou de l’adulte.

Dans cette perspective, le trouble central dans le cas de la psychose infantile est donc une déficience ou un défaut dans l’utilisation intrapsychique par l’enfant du partenaire maternant pendant la phase symbiotique, et son incapacité subséquente à intemaliser la représentation de l’objet maternant pour une polarisation. Sans cela, la différenciation du self de la fusion symbiotique et de la confusion avec l’objet partiel ne peut s’effectuer. Bref, c’est une mauvaise individuation ou une absence d’individuation qui se trouve au cœur de la psychose infantile.

En d’autres termes : il semble manquer au nourrisson psychotique, ou alors celui-ci ne réussit pas à l’acquérir au tout début de sa vie extra-utérine, la capacité de percevoir l’agent maternant et dès lors de s’en servir pour maintenir son homéostasie, et par la suite il lui est impossible de s’en libérer.

Il s’en trouvera plusieurs pour affirmer que la déficience

centrale dans la psychose infantile consiste simplement en une déficience sensoriperceptive. Je crois que cette assertion néglige complètement la déficience spécifiquement humaine du nourrisson psychotique (le nouveau-né destiné à être ou à devenir psychotique).

Afin de faciliter une meilleure compréhension de mon hypothèse principale, la théorie symbiotique de la psychose infantile, il me faut décrire le développement perturbé du nourrisson prépsychotique en prenant pour contexte et base l’individuation du nourrisson normal (c’est-à-dire que je dois répéter en partie ma description du développement normal, de façon à montrer les déviations de la psychose) (cf. Fish, i960).

Déficience de la signalisation réciproque entre le nourrisson et sa mère à la phase symbiotique

La psychose paraît être la triste prérogative de l’espèce humaine (il n’y a pas si longtemps, les psychiatres considéraient que c’était le propre des seuls adultes). Les animaux naissent pourvus d’instincts bien développés qui garantissent une survie individuelle peu de temps après leur naissance. Chez le jeune humain, toutefois, ces instincts animaux (en termes de « sens de la piste ») sont atrophiés, peu sûrs, et le moi, ainsi que l’a montré Freud (1923), doit prendre à sa charge l’adaptation à la réalité, négligée par le ça. Le système nerveux central, encore très immature à la naissance, constitue le corollaire somatique du développement du moi. Le nouveau-né donne l’impression d’un organisme presque purement biologique, dont les réponses instinctuelles aux stimuli se situent non pas à un niveau cortical, mais uniquement réflexe et thalamique. Il n’a que des mécanismes de défense somatiques, c’est-à-dire des réactions de libération et de décharge ; l’inhibition corticale n’est pas développée. Nous pouvons donc dire qu’il n’existe à la naissance qu’un moi rudimentaire, incapable de retenir les stimuli de quelque degré de tension qu’ils soient ; ou, pour exprimer la même chose en d’autres termes, disons que la phase indifférenciée du développement de la personnalité persiste pendant une période relativement longue de l’existence extra-utérine (Hartmann, Kris, Loewenstein, 1946).

La relation psychobiologique entre la mère qui donne les soins et le bébé agit cependant comme complément du moi indifférencié du nourrisson. Cette empathie normale chez la mère constitue le substitut humain à ces instincts qui garantissent la survie de l’animal. A l’intérieur d’un système ou unité quasi close, la mère administre des soins d’importance vitale pour la survie du petit humain. La relation intra-utérine parasitaire à l’intérieur de l’organisme maternel (H. Deutsch, 1945) doit faire place, à la période postnatale, à l’insertion dans la matrice extra-utérine des soins attentifs de la mère, sorte de symbiose sociale.

Dès les premiers jours de vie extra-utérine, le nouveau-né arrivé à terme fait preuve d’un réflexe de préhension discriminatoire (Stirnimann, 1947) qui est la preuve qu’il possède manifestement un talent inné qui le porte à faire une distinction sensorimotrice entre un objet partiel vivant et la matière inerte. Von Monakow (1923) donna à cette capacité primitive de discriminer l’animé et l’inanimé le nom d’Urun.terscheidv.ng : proto-diakrisis. Qui plus est, la majorité des bébés naissent pourvus d’un ensemble de signaux appropriés pour faire face aux tensions pulsionnelles qui dépassent un certain seuil tolérable. Leurs réactions affectivomotrices leur servent automatiquement à mander et utiliser la mère comme moi externe exécutif (Spitz). La signalisation réciproque entre l’enfant et la mère est la condition la plus importante d’une symbiose normale, et, dans des circonstances normales, elle évolue vers une communication verbale réciproque.

La phase proprement symbiotique se substitue, à partir du deuxième mois, à la phase normale-autistique, présymbiotique, de l’unité mère-nourrisson. Au cours de ses périodes d’éveil et de faim, le bébé de deux à quatre mois semble avoir une perception, une Gestalt, temporaire à tout le moins, de cette petite portion de la réalité extérieure représentée par le sein, la figure et les mains de la mère, la Gestalt de ses soins comme tels. Ceci apparaît à l’intérieur de la matrice des séquences orales de gratification-frustration de la situation normale de nourrissage. Cette conscience confuse de « l’objet de satisfaction des besoins » marque le début de la phase symbiotique qui verra le nourrisson se comporter et fonctionner comme si lui et sa mère formaient un système tout-puissant (une unité duelle) à l’intérieur d’une seule frontière commune (une sorte de membrane symbiotique). La phase symbiotique est suivie de la phase de séparation-individuation proprement dite qui se développe parallèlement à la maturation et à la consolidation des fonctions autonomes du moi.

Les déficiences du moi dans la psychose infantile et la distorsion du sentiment d’identité

Tous les auteurs de tendance psychanalytique traitant de la schizophrénie infantile ont mis l’accent sur les troubles du moi caractéristiques des enfants psychotiques. Que ce soient ceux-ci ou ce que j’ai appelé la « déficience centrale » qui soient primaires, c’est là une question qui porte à controverse, comme l’est l’opposition hérédité-expérience (ce que je démontrerai plus loin). Le trait dominant de la psychose infantile est l’inachèvement de l’individuation, c’est-à-dire du sentiment d’identité individuelle. La formation de l’identité présuppose la structuration du moi et la neutralisation des pulsions. A cela il y a deux préalables : (i) que les stimuli intéro- et proprioceptifs ne soient pas envahissants au point d’empêcher la formation de structure ; (2) qu’en l’absence chez le nourrisson d’un « organisateur interne » (Spitz, 1959), le partenaire symbiotique puisse servir d’amortisseur contre les stimuli internes et externes, les organisant graduellement pour le nourrisson, et l’orientant vers la configuration monde intérieur-monde extérieur, c’est-à-dire vers la formation d’une frontière et la perceptions ensorielle. Freud (1923) met l’accent sur le fait que « pour le moi, la perception joue le rôle qui revient à l’instinct pour le ça » (p. 25). Hartmann fait remarquer que la formation de structure et la neutralisation des pulsions constituent un processus circulaire : la structure est formée à partir de l’orientation perceptive vers le monde extérieur, et vice versa. Si les deux conditions mentionnées ci-dessus ne sont pas réalisées, la faculté perceptive du moi ne peut s’accroître, pas plus que ne peut se développer la fonction intégra tive et synthétique du moi (Hartmann, 1953 ; Hartmann, Kris, Loewenstein, 1946).

Moi corporel

Le commencement du sentiment d’identité individuelle et de la séparation de l’objet se trouve médiatisé par nos sensations corporelles. Le schéma corporel en est le noyau, qui consiste en un investissement libidinal prédominant, relativement stabilisé, du corps en ses parties centrales et périphériques (Greenacre, 1953).

Ce sont les stimuli proprioceptifs internes aussi bien que les perceptions par contact, la sensitivité soumise à une forte pression et l’échange thermique aussi bien que les expérience kines-thésiques (équilibre) dans la situation de nourrissage, qui contribuent de façon beaucoup plus importante et immédiate au développement du schéma corporel que les images matura-tionnelles, visuelles et auditives, de perception à distance. Ces dernières concourent d’abord et essentiellement à la récognition et à la distinction du monde objectai. Ce n’est qu’ultérieurement que le moi réalise l’intégration des sentiments corporels et des fantasmes inconscients au sujet du corps propre, et surtout de son contenu, avec les données visuelles, auditives et kinesthésiques qui s’y rattachent. Cela coïncide avec le premier degré d’intégration du sentiment d’identité, un des acquis du processus de séparation-individuation en cours (A. Freud, 1952 a).

Schéma corporel et perception

Le chemin qui conduit à l’individuation est médiatisé par les processus de perception orientés vers la recherche de l’objet de satisfaction des besoins, qui est fortement investi d’énergie libidinale. Rappelons-nous la comparaison par Freud des pseudopodes de l’amibe pour dire que le « self » s’étend vers l’objet, l’intègre à sa propre sphère, en assimile (introjecte) une partie, seulement pour s’en retirer temporairement. Il ré-extériorise la représentation de l’objet à laquelle ont été attachés certains traits de la représentation du self. La formation d’engrammes prévisuels primitifs passe par les impressions par contact via la mère. Par exemple, la perception des processus internes, rattachés à la nourriture et au contact, complétée plus tard par la perception à distance, forme la base des représentations du corps comme schéma corporel. Tout cela constitue le noyau de l’idée du Je, le centre autour duquel se cristallisent, se structurent et s’organisent les traces mnésiques, les sentiments et les idées se rapportant au self. Ceux-ci sont graduellement différenciés des représentations intrapsychiques du monde objectai (Jacobson, 1954)-

Le fait que nous ne pensions habituellement pas à l’identité de notre self nous indique qu’il existe une synthèse équilibrée entre les images centrales du self, les frontières du corps propre, les représentations du self et les représentations d’objet, ces deux dernières clairement distinctes les unes des autres. Une comparaison avec le champ organique s’impose ici : toutes conditions étant normales, nous ne sentons pas, ni n’observons le tonus ou le fonctionnement des différentes parties de notre musculature ; nous ne sommes attentifs à des changements dans l’innervation de nos muscles que si nous sommes tendus, anxieux ou craintifs.

Le tonus musculaire normal se maintient par interaction équilibrée de muscles congénères et antagonistes. De la même manière nous pouvons nous représenter l’état normal de l'entité et de l’identité maintenu par un investissement cohésif résultant du développement centripète et centrifuge des processus silencieux d’investissement et de contre-investissement.

La thèse que je développe est que des troubles sérieux, permanents ou transitoires, du sentiment d’identité ont pour cause des changements massifs d’investissement de ce processus régula-toire compliqué. Dans certaines circonstances, à certains tournants de la différenciation du self, des déplacements d’investissement peuvent atteindre un point tel que les contributions à et à partir de notre sentiment d’identité peuvent être dissociées (Mahler, i960). Il peut se produire un retrait narcissique, un déplacement libidinal massif des représentations objectales aux seules représentations du self ; ou il peut y avoir perte d’énergie neutralisée investie sur l’objet ou les représentations du self au profit d’un investissement organique (comme dans le cas des névroses « psychosomatiques » d’organe) ; ou ce peut être une redistribution massive d’investissement d’énergie neutralisée sur la représentation de la partie sexuelle de l’image de soi ; on peut aussi constater un grand excès de stimulation prématurée conduisant à une symptomatologie perverse-polymorphe, comme dans les cas de fétichisme rapportés par Greenacre (1953), mais alors avec un clivage plus important des représentations du self. La défusion des pulsions engendre toujours, semble-t-il, un surplus d’agressivité non neutralisée.

Les études sur la psychose infantile confirment l’idée de Bak (1954) que le processus schizophrénique aurait pour cause des changements physiologiques sous forme d’« agressivisations » survenant dans le schéma corporel ; ceux-ci, en retour, peuvent surgir d’une relation mère-nourrisson insatisfaisante et avoir pour conséquence une « fragilité » du moi. Au cours des phases présymbiotique et symbiotique, la force centrifuge des décharges agressives primaires (cf. Hoffer, 1949, 1950 a) se trouve minimisée par les aspects libidinaux du contre-investissement centripète et les perceptions agréables par contact retirées des soins de la mère. Les perceptions par contact comprennent la chaleur, la turgescence, les impressions tactiles douces, les sensations de légère pression, l’odeur et les impressions gustatives. Si la faculté perceptive du moi ne s’est pas développée, pour des raisons intrinsèques ou extrinsèques (par exemple dans le cas d’un excès de stimulation intéro- et proprioceptive engendré par une maladie grave pendant les premiers mois de la vie), alors ce surplus, scindant et désorganisant, de force centrifuge d’agressivité non neutralisée entrave fortement la structuration du moi. Au cours du processus de structuration de la perception centripète, il semblerait important que les perceptions par contact à l’intérieur de la sphère symbiotique n’augmentent pas le traumatisme relatif de la stimulation externe, mais qu’elles s’intégrent plutôt avec les perceptions à distance. En d’autres termes, les impressions par contact ne doivent pas bloquer, étouffer ou retarder les perceptions à distance ; par ailleurs, si elles sont trop vagues et déficientes, elles manquent de la force nécessaire pour assurer un schéma corporel stable.

Notre sens de l’identité du self naît de l’alternance de deux types d’expérience : d’une part, le contact corporel agréable avec la mère qui prodigue les soins et l’agréable union hallucinatoire à elle pendant le sommeil ; d’autre part, les périodes alternées d’éveil. Au cours des périodes prolongées d’éveil, il se produit probablement une libidinisation de la surface corporelle et de tous ces phénomènes transitoires qui constituent la frontière perceptive idéationnelle entre le self et le monde objectai (Winnicott, 1953 a). Les récepteurs à distance jouent un rôle comparativement mineur dans la découverte corporelle du self, alors qu’ils tiennent une place prépondérante dans la « découverte de l’objet ».

Le jeune nourrisson reçoit de façon presque complètement passive les stimuli intenses heurtant son organisme. Ces stimuli représentent un traumatisme potentiel en regard de son existence intra-utérine protégée d’autrefois. Le fait que le système perceptif-conscient, le « sensorium », ne soit pas encore investi constitue pendant les premières semaines une barrière relative contre les stimuli (Benjamin, 1961). Les stimuli des processus physiologiques internes représentent chez le nourrisson un traumatisme potentiel, et ce particulièrement en l’absence d’« organisateur interne ».

Hartmann (1952) a mis l’accent sur la « double position » du corps : il fait « à la fois partie du monde intérieur et extérieur » (p. 166 ; voir aussi Hartmann, Kris, Loewenstein, 1946). Pour le nourrisson, cette caractéristique le distingue du reste de l’univers et l’habilite par là à établir la distinction entre le self et le non-self. L’ensemble des représentations de son propre corps et de ses organes qu’instaure ce processus de distinction, son « schéma corporel », a une importance fondamentale pour le développement ultérieur de son moi. Ce schéma corporel ne coïncide pas avec le corps objectif, car les vêtements et les membres amputés peuvent par exemple en faire partie (comparer Mahler et Silberpfennig, 1938) (*).

Willi Hoffer (1949, 1950 b) et Winnicott (1965) ont décrit des aspects importants du développement perceptif-émotionnel et de la différenciation du moi corporel. Le premier a exposé les étapes du développement du moi corporel, le second a examiné le rôle que jouent, dans le développement de l’identité individuelle, le premier objet inanimé — 1* « objet non-moi », la « première possession », selon son expression — et les autres objets et phénomènes transitionnels. Selon Winnicott, c’est la « première possession inanimée non-moi » que le bébé peut porter à sa bouche et manipuler à volonté qui, par les expériences orales, tactiles de perception par contact et kinesthésiques aussi bien que par celles de perception à distance, aide à instaurer les trois types d’expérience qui forment les représentations (i°) du Je, (20) de l’objet libidinal, (30) du reste de la réalité extérieure animée, semi-animée et inanimée. Fondé sur la différenciation du moi corporel au cours de la première année de la vie, le sentiment de séparation de l’objet et du « Je » subit une forte poussée maturative lorsque vient l’âge où s’amorce la locomotion, comme nous le montrerons plus loin.

(') Hartmann et Schilder (1927) ont trouvé que « les sensations, l’expérience subjective de notre corps ne dérivent pas comme telles de la surface du corps. Elles dérivent de zones fris de la surface du corps, de 1 /5 à 4/5 plus profondes que la surface. De plus, les orifices du corps sont situés subjectivement sous la surface. Notre expérience immédiate par rapport à l’intérieur de notre corps ne contient rien au sujet des organes. Nous percevons seulement une masse lourde. En ce qui concerne les parties du corps, nous n’avons qu’un sens de la gravité. A ces sensations de gravité s’ajoutent des sensations corporelles autour des orifices ou zones ». Schilder et Wechsler (i935) ont étudié la question suivante : « Que savent les enfants de l’intérieur du corps ? » Quoique non suffisant et pas assez représentatif, leur échantillonnage semble proposer que l’enfant normal ne parait porter qu’une faible attention à l’intérieur de son corps. Nous tournons tous notre attention vers la périphérie de notre corps. Pour les enian ts de quatre à dix ans, U n’existe à l’intérieur du corps que ce que l’on met dans cet organe quasi creux, le corps. Il est intéressant de noter toutefois que certains enfants plus vieux, questionnés sur ce qu’il y a sous leur peau et à l’intérieur de leur corps, répondent : « Moi-même en personne ! » Schilder et Wechsler font remarquer que « c’est un des paradoxes de notre expérience corporelle que nos sensations aient trait à la surface du corps et cependant que nous ne la considérions pas [la surface actuelle] comme notre corps propre. La peau peut être retirée... Nous sommes à l’intérieur de notre peau et ne connaissons rien directement de l’intérieur de notre corps ». En ce qui concerne les sentiments intégrés du corps, la peau « n’est que l’enveloppe de notre vrai self et de ce qu’il y a à 1 intérieur de nous. Mais dans les couches profondes infantiles de notre esprit, nous ne sommes pas parfaitement sûrs qu’il y ait autre chose à l’intérieur de nous que ce que nous y entassons de l’extérieur ».

Après une expérimentation quasi corporelle (à partir de la fin de la première année), il semble se produire un investissement plus stable et par suite une meilleure différenciation des frontières du corps propre. C’est le moment où commencent à se former des représentations intrapsychiques plus claires du « Je », à la suite des déplacements normaux d’énergie investie à l’intérieur du corps (les viscères) vers l’extérieur du schéma corporel, particulièrement des zones libidinales. La locomotion constitue un facteur-clé de ce développement.

Réalisation maturative de la locomotion

La locomotion permet à l’enfant de se séparer, de s’éloigner physiquement de sa mère, alors qu’émotionnellement il peut se trouver loin d’y être préparé. L’enfant de deux ans fait très vite l’expérience de la séparation de bien d’autres façons. Il prend plaisir à son indépendance et en pratique la maîtrise avec une grande ténacité ; dès lors, le moi a recours à une grande quantité de libido et d’agressivité. Par ailleurs, certains enfants qui commencent à marcher manifestent des réactions contraires et un accrochage accru à la mère par réaction contre leur propre autonomie. La conscience d’un fonctionnement indépendant peut provoquer chez ces jeunes enfants vulnérables une angoisse intense ; ils tentent désespérément de dénier le fait de la séparation et en même temps luttent contre le ré-engloutissement par une opposition croissante au partenaire adulte (l).

Les psychologues expérimentaux et les théoriciens ont aussi découvert que la phase d’individuation, pendant laquelle l’enfant développe une « conscience de soi », constitue une période difficile dans sa vie. Wallon et son disciple Zazzo (1953) ont étudié la récognition de sa propre image chez le jeune enfant dans trois situations différentes : dans le miroir, sur des photos et dans des films (p. 174 s.). Ils ont trouvé que la récognition dans le miroir ne se produit pas avant l’âge de deux ans et deux ou trois mois (a). Quelques semaines avant cet événement, les obser-

0) Ekstein (1954, 1955) et Ekstein et Wallerstein (1954, 1956) ont décrit des mécanismes similaires, la « distanciation » spatiale, contre la crainte de ré-engloutissement.

(') Il semble toutefois y avoir des exceptions à cette localisation dans le temps de la récognition de l’identité de soi. Une telle exception (récognition prématurée) semble avoir été remarquée dans le cas d’un jumeau monozygote (Mahler et Silberpfennig, 1938).

Les expériences et les observations de John McDevitt paraissent indiquer une conscience intermittente beaucoup plus précoce de la récognition, vuu®~e et de type Gestalt, de l’image du self (corporel). Le développement •emble progressif et le caractère croissant et décroissant de la conscience disparaît finalement.

vateurs ont remarqué « une sorte de désorganisation, comme si un état soudain de conscience de soi avait provoqué un bouleversement affectif » (Zazzo, 1953). Jusqu’à la fin de la troisième année, l’enfant manifeste à la fois une certaine crainte et en même temps un certain plaisir à se regarder dans le miroir. L’image devient familière vers l’âge de deux ans et dix mois et cesse alors de créer un malaise. C’est au même âge, entre deux ans et dix mois et trois ans, que commence à être utilisé sans hésitation et grammaticalement le pronom « je ».

Le stade négativiste normal de l’enfant qui commence à marcher constitue la réaction de comportement qui va de pair avec ce processus d’individuation ou de désengagement de la symbiose mère-enfant. L’angoisse de ré-engloutissement menace une différenciation individuelle récente, à peine amorcée et qui doit être défendue. Moins la phase symbiotique aura été satisfaisante et plus elle aura été parasitaire, plus cette réaction négativiste sera prédominante et exagérée (A. Freud, 1952 a ; Loewald, 1951 ; Mahler et Gosliner, 1955). Un moi qui est incapable de fonctionner séparément du partenaire symbiotique tente de se replonger dans le fantasme délirant de l’unité avec la mère toute-puissante, en la contraignant à fonctionner comme extension du self. Naturellement, cette tentative ne réussit habituellement pas à enrayer le processus d’aliénation de la réalité (une réalité encore représentée surtout exclusivement par la mère).

Importance cruciale du « maternage » et perception du « principe maternant » comme essentiellement bon

Nous employons le terme de « principe maternant » ou d’« agent maternant » pour désigner la perception, l’acceptation apparente, des soins attentifs secourables venant du partenaire humain ; ces soins sont perçus, quoique de manière vague et non spécifique, comme autant de satisfactions agréables des besoins procurées par la mère (ou le thérapeute). La première étape dans le passage de la phase autistique à la phase symbiotique (et, dans le traitement, l’évolution d’un enfant présentant un syndrome à prédominance autistique vers la symbiose) est l’investissement du « principe maternant ». Il faut se rappeler que ce passage n’implique pas encore la différenciation de l’objet maternel comme représentation psychique distincte du self ; cela se produit beaucoup plus tard, lorsque le processus de séparation-individuation est nettement plus avancé.

Du point de vue des pulsions instinctuelles et de la formation de la structure psychique, nous pouvons décrire la vie éveillée du nouveau-né comme se centrant autour de ses tentatives pour réduire la tension. Pour remédier au déplaisir, le nourrisson a deux voies : son propre corps (Hoffer, 1949) et les soins de sa mère. Le jeune enfant ne peut isoler ni différencier le sein et les soins maternels comme soulagement de ses intenses besoins de satisfaction de ses propres tentatives pour réduire la tension en urinant, toussant, éternuant, crachant, régurgitant, vomissant et toutes les autres façons par lesquelles il tente de se débarrasser d’une tension désagréable. Les conséquences de ces phénomènes d’expulsion, ainsi que la gratification procurée par les soins maternels, aident le nourrisson, au moment propice, à différencier la qualité agréable et bonne de la qualité désagréable et mauvaise des expériences.

Lorsque la mère est source de satisfaction, le nourrisson lui répond positivement : c’est ce que nous pouvons observer dans la réduction de tension manifestée au repos et dans le sommeil. Lorsque la tension corporelle ou les manipulations maternelles provoquent douleur et déplaisir, le nourrisson les traite comme il traite les stimuli nocifs en général : il opère un retrait, tente de les expulser, de les éliminer. En d’autres termes, la première orientation du nourrisson dans sa vie extrautérine est corrélative aux stimuli # bons-agréables » versus « mauvais-désagréables ». Puisque la faim constitue le besoin biologique le plus impératif du nouveau-né, ces qualités de « bon » et « mauvais » semblent se confondre avec le caractère « comestible » ou « non-comestible » des substances.

Il se produit, grâce à la faculté perceptive innée et autonome du moi primitif (Hartmann, 1939), des dépôts de traces mnésiques relatives aux deux qualités primaires de stimuli. Nous pouvons nous représenter ces parcelles de traces mnésiques comme autant d’îlots à l’intérieur du « sentiment océanique » de fusion complète et d’unité à la mère, dans l’état semi-conscient du nourrisson. Ces îlots mnésiques, marqués de l’empreinte des stimuli « agréable-bon » ou « désagréable-mauvais », ne sont pas encore attribués ni au self ni au non-self. Nous pouvons penser aussi que ces traces mnésiques primitives sont investies de cette énergie pulsionnelle, primaire et indifférenciée décrite par Fenichel (1945) et Edith Jacobson (1954).

Le jeune enfant est soumis à une expérience rythmique et sans cesse répétée : le fait que la faim et les autres tensions de besoins à l’intérieur du corps ne peuvent être réduites, au-delà d’un certain degré, à moins que la satisfaction ne vienne d’une source extérieure à sa propre sphère. Cette expérience répétée d’une bonne source extérieure de satisfaction des besoins qui le soulage d’une mauvaise tension intérieure le conduit à une vague distinction entre le « self » et le « non-self ». C’est à ce point de différenciations que les îlots mnésiques à prédominance « bonne » et « mauvaise » deviennent vaguement attribués au self et au non-self. Les qualités de « source de plaisir » ou « c source de douleur » se raccrochent à la mère, mais aussi à ces îlots mnésiques primitifs formés par les sensations « agréable » et « désagréable » à l’intérieur de son propre corps. Il semble y avoir là un début de formation d’images partielles éparses de l’objet et aussi d’images partielles du corps propre (Jacob-son, 1954). Je désire souligner que les images du self sont dotées des mêmes qualités essentiellement « bonnes » ou « mauvaises » que les images partielles éparses de la mère (cf. Hendrick, 1951 a).

Il me semblerait que, surgies de l’énergie pulsionnelle primaire indifférenciée, la libido et l’agressivité deviennent différenciées pari passu de l’orientation primitive de l’enfant dans la réalité, et ce, conformément à la différenciation des images partielles « bonnes » et « mauvaises » de la mère et du self. « La mère de la chair », pour reprendre l’expression à laquelle recourt Bowlby (1951) pour désigner la vraie mère, est à la fois source de plaisir et de déplaisir, tout comme le corps même du nourrisson. Le nourrisson réagit aux « mauvais » stimuli venant de l’intérieur ou de l’extérieur avec une violente agressivité, par des mécanismes d’évitement et d’éjection ; aux « bons » stimuli ayant leur source à l’intérieur ou à l’extérieur, le bébé réagit par une heureuse quiétude et, plus tard, par un mouvement d’approche. Toutefois, ces manifestations autant agréables que désagréables restent marquées par la pulsion indifférenciée et non neutralisée d’incorporation, agressive et non discriminatoire, du bon et du mauvais, pulsion qui atteint son point culminant à la période d’agressivité orale.

Le nourrisson manifeste une tendance à sucer, porter à la bouche, incorporer, dévorer la plus grande part possible de l’objet extérieur. Ses tendances à l’expulsion, l’éjection et l’évite-ment alternent avec sa tendance à l’engloutissement.

Il est difficile de démontrer l’hypothèse psychanalytique généralement admise à l’effet que l’enfant reléguerait les sentiments désagréables au non-self, au monde extérieur. Il est encore plus difficile d’observer l’hallucination négative du nourrisson qu’il ne l’est d’observer son précurseur positif. Ce que nous pouvons observer, ce sont les deux groupes distincts de phénomènes que nous venons de décrire. Le nourrisson tente d’expulser, de séparer de sa propre sphère corporelle toute stimulation douloureuse, indépendamment de son origine extérieure ou intérieure. Deuxièmement, nous pouvons aussi observer, particulièrement à partir de l’âge de cinq-six mois, une tendance incorporative non discriminée, qui nous est familière à tous. Dans les deux groupes de phénomènes observables, il semble avec évidence y avoir un surplus d’agressivité non neutralisée qui s’opposerait à la libido.

Hoffer (1950 b) attira l’attention sur le fait que la déflexion du surplus d’agressivité non neutralisée à partir du moi corporel est de toute première importance pour le développement normal de ce moi corporel.

D’un autre côté, l’investissement libidinal devrait progressivement se déplacer des organes viscéraux, et particulièrement abdominaux, dans une direction crânienne et périphérique (Ribble, 1941 ; Greenacre, 1945 ; Mahler, 1952). Le déplacement libidinal de l’investissement vers le système sensoriperceptif représente un grand progrès et il en résulte une démarcation plus claire entre le corps du nourrisson et celui de la mère.

Nous pouvons supposer que ce n’est pas avant la deuxième année que se produisent la confluence et l’intégration primitive des îlots mnésiques épars « bons » et « mauvais » en deux images partielles scindées, « bonnes » et « mauvaises », de la mère. Ceci se trouve confirmé par l’ambivalence émotionnelle normale (et l’ambivalence de comportement), cliniquement observable à cet âge. Les mécanismes d’identification primaire, alternant rapidement, ne sont possibles et prédominants qu’à partir de l’âge de douze à dix-huit mois, au cours du processus de séparation-individuation. C’est à Mélanie Klein (1932) que nous en devons la description.

Au cours du développement normal ultérieur, on assiste à l’unification des images partielles d’objets et du self, et à la démarcation entre une représentation unifiée de l’objet et une représentation unifiée du self.

L’intégration durable par laquelle sont réunies et synthétisées les images maternelles « bonne » et « mauvaise » n’est pas réalisée au stade symbiotique de la relation mère-enfant, même dans le cas d’un développement normal, et n’est pa* achevée non plus au cours des dix-huit mois suivants de la vie, pendant la phase de séparation-individuation. Si les phases de symbiose et de séparation-individuation sont normales, il reste toutefois que, à partir de l’âge de trois ans ou trois ans et demi, l’enfant est de plus en plus capable de répondre à la « mère totale », de se rendre compte qu’une seule et même personne peut être à la fois gratifiante et perturbatrice. Avec la venue de la période de latence, l’enfant devrait percevoir clairement et reconnaître non seulement que la mère est un être distinct et complexe, mais aussi que d’autres objets d’amour importants et lui-même sont tout aussi bien distincts et complexes. Il devrait commencer à pouvoir moduler en lui-même des sentiments, apprécier le « bon » et le « mauvais » par une « conduite d’essai » (c’est-à-dire la pensée). En bref, il devrait en arriver à établir la permanence de l’objet et à accepter de plus en plus le principe de réalité.

Freud (1924 a, 1924 b) considérait que la désimplication du moi de la réalité constituait le trouble principal dans les psychoses d’adultes et d’adolescents. Pour transposer cette idée à la psychose infantile, on doit insister sur le fait que le nourrisson a à devenir familier avec la réalité, très progressivement, par le biais de la mère.

Comme nous l’avons exposé plus haut, la réalité du nourrisson, sa familiarité au monde, se réalise par sa découverte, au cours du stade symbiotique de l’unité duelle, du fait que ses besoins reçoivent satisfaction de son partenaire symbiotique à l’extérieur de son * self ». A la lumière de la déficience centrale de l’enfant psychotique, à savoir son incapacité à se servir de la mère pour en arriver même au sens le plus primaire de réalité, c’est-à-dire le sens de la mère comme objet de satisfaction des besoins, on ne peut considérer l’enfant psychotique comme étant devenu désimpliqué de la réalité. Le fait est qu’il n’a jamais atteint un sens stable de la réalité extérieure.

Controverse entre causalité (étiologie) constitutionnelle (nature) et causalité expérimentale (éducation)

Il doit être très clair maintenant, après ce qui précède, que je considère la question nature-éducation comme une question sujette à controverse. Nul ne peut s’empêcher de sentir, lorsqu’il observe les enfants psychotiques autistiques et symbiotiques, que l’étiologie première de la psychose chez ces enfants, l’incapacité primaire de l’enfant psychotique à faire servir (à percevoir) à son homéostasie l’agent maternant catalysateur, est innée, constitutionnelle et probablement héréditaire, ou alors acquise dans les tous premiers jours ou toutes premières semaines de la vie extra-utérine. En d’autres termes, il semble y avoir présence d’une déficience prédisposante (N. D. C. Lewis).

Mes propres observations ne confirment pas les théories qui impliquent exclusivement ou même surtout la mère « scliizo-phrénogène ». Il me semble plus utile d’aborder ces problèmes en termes de séries complémentaires (Ergànzungsreihe) : (a) S’il se produit, au cours de la phase très vulnérable de l’autisme et de la symbiose, un traumatisme très grave, accumulé et atterrant chez un enfant de constitution relativement forte, il peut en résulter une psychose, et l’objet humain de l’univers extérieur perd son pouvoir de catalysateur, d’amortissage et de polarisation dans l’évolution intrapsychique et 1’ « éclosion » du nourrisson, (b) D’un autre côté, chez des nourrissons constitutionnellement prédisposés hypersensiblesou vulnérables, le maternage normal ne suffit pas à remédier au défaut inné d’utilisation catalysante, amortissante et polarisatrice de l’objet humain d’amour ou de l’agent maternant de l’univers extérieur, pour l’évolution intrapsychique et la différenciation.

A mon avis, tout ce problème complexe s’éclaire si nous comparons chez les différents types d’enfants la nature du lien à la mère : les enfants normaux, névrotiques, poussés par les pulsions, ceux dont le cerveau présente une lésion organique mineure, les enfants gravement privés émotionnellement ou physiquement, et le groupe des enfants psychotiques.

Je ne m’attacherai ici qu’à quelques-unes de ces catégories : les enfants souffrant de dépression anaclitique, les nourrissons mis en institution, et les enfants élevés dans des camps de concentration ou dans des foyers nourriciers qui changent continuellement. Si je choisis ces catégories d’enfants, c’est que ceux-ci ont tous un facteur en commun, à savoir la perte de l’objet dans la réalité. Si nous rapprochons les nourrissons ayant subi une perte réelle d’objet et les enfants psychotiques, nous pouvons mettre en lumière la nature de la « perte d’objet » dans la psychose.

Provence et Lipton (1962) ont démontré que toutes les facultés primitives faisaient leur apparition à un moment prédéterminé (même s’il y avait délai) chez les nourrissons institutionnalisés privés de leur mère. Ces facultés se développaient à un moment précis fixé par un schème inhérent de maturation, et s’avéraient dans une large mesure indépendants des facteurs de l’environnement. Toutefois, très peu de temps après leur apparition, ces facultés <t se desséchaient sur la vigne », selon l’expression de ces auteurs, faute de ce que Piaget appelle des « aliments fonctionnels », c’est-à-dire une stimulation par l’objet humain. Quoique le développement émotionnel de ces nourrissons en institutions semblait accuser un retard considérable dès le deuxième semestre de la première année, ceux-ci paraissaient posséder un talent inné pour extraire chaque miette d’aliment fonctionnel humain, chaque parcelle de stimulation disponible.

J’ai souligné à plusieurs reprises déjà le fait que chez le nourrisson normal non psychotique la disponibilité libidinale de la mère (ou d’un substitut maternel) facilitait, à cause de la dépendance émotionnelle de l’enfant, le développement optimal de ses potentialités innées. Chez le nourrisson moyen placé dans un milieu acceptable moyen (c’est-à-dire avec la disponibilité d’une « mère normalement dévouée »), l’énergie de développement très riche et abondante, surtout au cours du processus d’individuation, explique la régénération des potentialités de développement à un niveau jamais atteint en toute autre période de la vie (sauf peut-être à l’adolescence).

Nous savons, à partir par exemple des investigations de Spitz (1945 b, 1946 a, 1946 b), que les nourrissons souffrant de dépression anaclitique, qui ont subi une perte de l’objet (symbiotique) d’amour au second semestre de la première année, tentent de regagner le monde objectai perdu, ce qui implique dans l’enfance la découverte d’un objet substitutif. Par contre, lorsque l’objet symbiotique ne peut être restauré et lorsque nulle mère substitutive n’est disponible, les nourrissons souffrant de dépression anaclitique succombent à l’inanition et meurent littéralement, à la suite de la perte de l’objet symbiotique. Toutefois, dans les cas où la mère est rendue au bébé souffrant de dépression anaclitique et quand cette restauration se produit dans un délai raisonnable (après la séparation), avant que le moi vulnérable du nourrisson n’ait subi un dommage irréversible, le nourrisson se rétablit.

Il est étonnant de constater à quel point le nourrisson normal possède une grande puissance de récupération. Le talent inné du nourrisson en institution à tirer profit de chaque parcelle de stimulus humain et d’aliment fonctionnel de l’environnement, de chaque parcelle disponible de contact humain, est tout aussi impressionnant.

L’expérience de deux autres groupes de bébés présente un rapport étroit avec la question de l’impact des facteurs opposés, expérience et hérédité. Les nourrissons auxquels je pense forent soumis à des substitutions d’objets (symbiotiques) de satisfaction des besoins d’une fréquence inhabituelle. Ils avaient en même temps à lutter contre la perte constante de l’objet originel d’amour, la mère. Je me réfère ici à ces nourrissons dont parle Anna Freud et Sophie Dann (1951) et au groupe étudié par William Goldfarb (1945).

Les enfants décrits par Anna Freud et Sophie Dann avaient passé les premières années de leur vie dans des camps de concentration. Leur mère leur avait été brutalement enlevée. En plus des privations matérielles extrêmes, ils devaient constamment faire face à de nouvelles personnes qui disparaissaient à leur tour et étaient elles-mêmes en proie à une terreur continuelle. Il était donc impossible pour ces nourrissons d’établir quelque relation symbiotique que ce soit. Alors que ces expériences laissaient leur empreinte sur les relations d’objet de ces enfants, ils développaient de profondes attaches entre eux et aucun d’eux ne souffrit de psychose infantile.

Les bébés qui font l’objet des études de William Goldfarb et auxquels se réfère Bowlby (1951) avaient été placés en foyers nourriciers et très souvent renvoyés d’un foyer à l’autre. Cependant, au milieu de circonstances des plus éprouvantes, ces nourrissons purent trouver des substitutions à la perte réelle de maternage. Quoiqu’ils durent peut-être payer, plus tard dans leur vie, de désordres névrotiques, de distorsions de caractère ou de difficultés psychopathiques cette perte d’objet, ils ne coupèrent cependant jamais leur lien à la réalité. Nous devons supposer que leur moi rudimentaire put retenir quelque trace mnésique d’une satisfaction antérieure de source humaine extérieure, que quelque vestige d’« attente confiante » demeura opérant, qu’ils purent intégrer tout substitut d’attention maternelle disponible, si maigre fût-il, et enfin qu’ils furent capables d’utiliser au maximum les ressources auto-érotiques de leur propre corps et probablement aussi d’objets transitionnels (Winnicott, 1953 b). En d’autres termes, ils purent créer pour eux-mêmes un univers narcissique non déshumanisé.

Au contraire, l’anamnèse d’enfants présentant des psychoses essentiellement autistiques ou symbiotiques ne révélait pas, ou alors très rarement, l’existence d’une séparation réelle de la mère sur une période de temps assez importante. Dans la plupart de ces cas il n’y avait pas de perte réelle de l’objet symbiotique au-delà de ces brèves séparations dont font l’expérience la majorité des nourrissons normaux pendant les deux ou trois premières années de leur vie. Je pense ici à des séparations aussi courantes que ces absences transitoires de la mère dues à la naissance d’un autre enfant ou à l’hospitalisation de la mère ou de l’enfant. Lorsque de tels événements se produisent à la fin de la première année (ou au stade crucial de séparation-individuation), il ne fait aucun doute que le nourrisson en souffre beaucoup. Cependant, la plupart des bébés sont capables d’accepter des objets d’amour substitutifs un tant soit peu disponibles pendant l’absence de la mère. Il semble qu’ils puissent développer et retenir une image mentale de l’objet symbiotique originel. C’est ce qui leur permet de profiter temporairement de la satisfaction de leurs besoins par un substitut et de rétablir l’image originelle après réunification.

Puisque, de façon évidente, une séparation réelle et prolongée d’avec la mère était absente de l’anamnèse de nos enfants psychotique », nous devons insister sur le fait que la perte réelle d’objet ne constitue pas un facteur étiologique dans leur coupure psychotique de la réalité. Il en est ainsi parce que le lien de l’enfant psychotique à sa mère est d’un tout autre ordre (voir aussi Mahler, 1968).

Substitutions psychotiques a la relation objectale et défense

Le nourrisson psychotique ne pouvant utiliser sa mère de la manière habituelle, il lui faut avoir recours à différentes façons de se maintenir en vie. Ces mécanismes substitutifs diffèrent des relations d’objet aussi bien que des mécanismes de défense propres à tout autre groupe d’enfants. L’enfànt psychotique a recours, selon diverses combinaisons et dosages, à deux mécanismes principaux, essentiellement autistiques et symbiotiques : perte de la dimension animée, dédifférenciation, dévitalisation, et fusion et défusion Nous ne pouvons parler ici ni de mécanismes de défense ni de mécanismes d’adaptation au sens où on emploie ces termes dans le cas des autres groupes d’enfants, normaux ou névrosés. Pour cette raison, j’aimerais les désigner sous le nom de mécanismes de maintien.

Ces mécanismes de maintien jouent un rôle défensif contre les liens objectaux, si nous acceptons, dans le cas de l’enfant psychotique, une connotation différente au terme « objet ».

Pour parler de relation d’objet chez les psychotiques ou de « relation psychotique d’objet », il nous faut redéfinir et élargir considérablement le concept de relation d’objet tel qu’il fut élaboré à l’origine en psychanalyse. Dans son sens originel, freudien, l’expression <c relation d’objet » désignait le fait qu’une personne humaine en investisse un- autre de libido d’objet. Dans ce sens, la relation d’objet est le facteur singulier le plus sûr pour déterminer la santé mentale d’une part et le potentiel thérapeutique d’autre part. Nous avions coutume de parler de relations de nature narcissique pour les distinguer et les opposer à la relation d’objet.

Il est dès lors évident que si nous employons l’expression « relations psychotiques d’objet », nous abandonnons des définitions aussi strictes. Nous devons ouvrir et élargir le concept d’« objet » aussi bien que celui de « relation » et enfin aussi, comme je le montrerai plus loin, celui de « défense ». En un sens plus large, nous pouvons parler d’objet pour tout ce qui, dans un champ d’interaction physiologique ou autre, se heurte à l’organisme en tant que partie de son environnement, au cours de la vie intra-utérine ou extra-utérine. Ce concept élargi de la relation objet-sujet peut s’avérer inestimable dans la recherche sur le développement ontogénétique le plus précoce, tout autant que pour le déchiffrement de certaines des énigmes de la psychose. Nous avons beaucoup à apprendre de l’éthologie moderne et de ces travailleurs qui ont, très justement à mon avis, mis l’accent sur le fait que c’est la physiologie, plus que la psychologie, qui nous indique le chemin à suivre.

De récentes recherches (telles que celles de Greene, 1958) sur les interactions physiologiques entre le fœtus et sa mère, et le nouveau-né et sa mère, jettent la lumière sur certaines interactions rythmiques vasculo-respiratoires de l’unité duelle mère-foetus et mère-nouveau-né. Selon les observations et hypothèses de Greene, c’est cette compatibilité rythmique, rendant prévisible l’expérience perceptive, qui constitue la configuration-clé ou Gestalt qui habilite le sujet à devenir éventuellement conscient de (à percevoir) l’objet (4). Il semblerait que des incompatibilités précoces puissent contribuer à un échec précoce des processus de libidinisation. Nous avons peut-être là un des facteurs à l’origine de la régression des relations d’objet (au sens de Winnicott) à des niveaux psychotiques. Dans son essai sur Objets transitionnels et phénomènes transitionnels (1953 b), Winnicott a décrit comment l’utilisation optimale d’objets transitionnels inanimés facilite l’autonomie du moi, alors qu’une adhérence à ou une substitution trop rigide d’objets transitionnels au lieu de relations humaines peut être le signe premier et assez certain d’une pathologie ultérieure

La confusion, sinon l’échec total de la distinction, de la discrimination affective, entre le social, l’univers objectai humain et l’environnement inanimé, est un phénomène commun, plus ou moins manifestement, à tous les psychotiques. Dans certains cas nous ne trouvons qu’une absence ou une présence très faible de contact émotionnel, des phénomènes d’aliénation et des troubles de déréalisation. Dans des cas de grave dépression psychotique aiguë, nous trouvons cependant une perte de la dimension animée du monde objectai humain accompagnée d’une animation concomitante de l’environnement inanimé (voir les cas rapportés à la fin de ce chapitre et au chapitre IV). Il semble exister, entre ces deux groupes de troubles d’investissement, des transitions fluctuantes (comparer, par exemple, des cas de fétichisme).

Ce que j’ai dit de l’élargissement du concept de « relations d’objet » s’applique tout aussi bien à celui de défense. Ce concept, tel qu’employé en psychanalyse, se réfère à des mécanismes opérant contre les pulsions instinctuelles et leurs représentations internes. Il doit être clair cependant, à la lumière de ce que j’ai dit plus haut, qu’il n’existe pas de différenciation des pulsions instinctuelles elles-mêmes, ou entre les pulsions et le moi, l’objet et le sujet. Pour cette raison, les « mécanismes psychotiques de maintien » agissent contre une « pulsion-objet » indifférenciée qui persiste bien au-delà du stade normal de l’unité duelle.

Plusieurs théories sur la psychose infantile partent de l’idée que ces formations pathologiques représentent autant de régressions à des phases précoces, quoique normales, du développement. « Régression » est pris dans le sens d’un changement dans la relation à l’objet humain réel, et implique que cette relation est équivalente à celle qui existe entre l’enfant de trois à dix-huit mois et sa mère au cours de la phase symbiotique normale, ou à la relation pré-objectale du nouveau-né ou du nourrisson de un mois ou deux à sa mère, caractéristique de la phase autistique normale.

Les formations pathologiques représentent, qu’il s’agisse de syndromes essentiellement autistiques ou symbiotiques, de sérieuses distorsions qui se produisent à cause de processus intrapsychiques pathologiques. Il s’opère alors, dans le cas du syndrome symbiotique, une refonte des représentations de la mère et du self en une unité toute-puissante délirante mère-enfant, avec une défusion des pulsions instinctuelles et une prédominance de l’agressivité, c’est-à-dire une régression au sens de régression défensive psychotique des formations intra-psychiques. On peut constater l’extériorisation de ces formations régressives, leur manifestation dans une conduite observable, par exemple dans l’attente chez l’enfant d’une réponse à son plus simple signal, tel qu’il le traduit en geste, le vocalise ou le pense. Le prototype de cette personnation psychotique est l’utilisation par l’enfant psychotique de la main maternelle comme extension mécanique non individualisée de son propre corps, en une croyance apparente que tout ce qu’il pense est automatiquement et simultanément pensé aussi par la mère.

Une telle conceptualisation admet bien sûr une interaction dynamique entre les expériences de l’enfant et le processus intrapsychique. A une certaine étape du traitement, le thérapeute peut par exemple tenter de s’introduire avec la mère dans cette unité délirante. Afin de faciliter le progrès, cette étape est alors suivie de distanciation et frustration croissantes, d’un désengagement progressif de cette unité symbiotique pathologique.

Il faut souligner ici que lorsque le concept de syndrome pathologique de la psychose symbiotique de l’enfant fut formulé, on décrivait la relation entre la mère et son enfant psychotique en termes d’union « symbiotique parasitaire ». Cette expression mettait en évidence la nature réciproquement dommageable de cette union intime, en opposition avec l’usage en biologie du terme de « symbiose » qui implique alors une relation présentant un bénéfice réciproque.

Bref, il n’est pas inutile de rappeler que la situation intrapsychique de l’enfant psychotique n’implique aucune régression à une phase connue de développement.

Les concepts de différentes phases de développement, autistique normale, symbiotique normale, et, par la suite, de séparation-individuation normale, sont nés en partie de la comparaison de la phénoménologie du développement du nourrisson normal avec les reconstructions génétiques faites au cours de

1 étude du tableau des symptômes des enfants psychotiques. La conduite des enfants présentant essentiellement un « syndrome psychotique symbiotique » montrait le délire d’une unité toute-

Peyoboee infantile    3

puissante mère-enfant rappelant cet état de l’organisation psychique attribué hypothétiquement au nourrisson de trois à dix mois. Le retrait et autres manifestations du syndrome psychotique autistique évoquaient aussi bien l’hypothèse de cette étape de non-différenciation complète du moi et du ça, du self et du monde objectai, présumée essentielle chez le nouveau-né jusqu’à la fin du deuxième mois : la phase autistique normale.

Précisons la différence entre les deux syndromes psychotiques et leur parallèle dans le développement normal. Chez le nourrisson de quatre à dix mois aussi bien que chez l’enfant psychotique symbiotique, il y a conscience du fait que la sensation de faim vient de l’intérieur de son propre corps et que le soulagement vient de l’extérieur. Au contraire, une telle conscience ou, en d’autres termes, différenciation ou discrimination entre l’intérieur et l’extérieur n’est nullement concevable, à quelque degré que ce soit, chez le nouveau-né jusqu’à l’âge de deux mois ou dans le cas /l’un syndrome psychotique est essentiellement autistique (lJ.

Exemples cliniques

Je vais maintenant illustrer, à l’aide de matériel clinique, le fonctionnement des mécanismes de maintien. Renée, patiente de Sechehaye (1950), décrivit graphiquement l’expérience subjective rattachée au processus d’animation-déshumanisation : « J’étais comme frigorifiée. J’ai vu... chaque chose séparée... détachée des autres, froide, implacable, inhumaine, à force d’être sans vie... Ces personnes... devinrent vides... Maman, je la percevais [comme] une statue, une figure de glace qui me souriait. Et ce sourire, découvrant ses dents blanches, m’effrayait... les « choses »... commencèrent à prendre vie, soudainement la

(■) Il y a une distinction clinique descriptive qui présente un certain intérêt en regard de la symptomatologie clinique de l’autisme : il semble y avoir une différence dynamique entre l’autisme comme syndrome et le retrait de type autistique comme défense temporaire. Dans le dernier cas, on assiste à un état de fusion temporaire ou partielle du self et des représentations d’objet, impliquant une sorte de recharge intrapsychique, symbolique, de type symbiotique, tout en maintenant une distanciation du self. C’est le contraire du processus autistique de perte de la dimension animée qui est un autisme rigide, intransigeant et non une conduite de type autistique temporaire, intermittente, au service, semble-t-il, du repos et de la récupération du moi, par exemple en cours de traitement. Nous pensons que pendant ces périodes il y a restitution de toute structure du moi formée au \ cours de la thérapie. Cette régression temporaire parait servir à ce que ■■ Winnicott (1953 b) a décrit comme « la tâche humaine perpétuelle de 'jnaintenir les réalité interne et externe distinctes bien qu’en interrelation »

< chose » se dressa. La jarre de pierre... était là qui me dévisageait... je détournai mon regard. Mes yeux rencontrèrent une chaise, puis une table ; elles étaient vivantes, aussi... »

En d’autres termes, on pourrait reconstruire, comme dans l’expérience de Weltuntergang de Schreber ou dans le cas de mon jeune patient George (voir chapitre IV), cet échec total et progressif de la capacité perceptive-intégrative du moi, condamnée éventuellement à devenir la victime passive de forces instinctuelles diffuses et rapidement déneutralisées. Le moi tente d’écarter les assauts des deux groupes de stimuli, externe et interne, par un certain nombre de mécanismes psychotiques : les plus importants en sont le déni massif, le déplacement, la condensation et la dédifférenciation. Les stimuli complexes, particulièrement ceux qui appellent une réponse socio-émotionnelle, sont déniés massivement, éloignés par hallucination autistique, de telle sorte que la régression du moi n’ait pas à s’arrêter avant que ne soit atteint ce niveau de dédifférenciation perceptive où s’efface la discrimination primitive entre le vivant et l’inanimé (la protodiakrisis de von Mona-kow).

Le cas de George est exposé en détail au chapitre IV. Je voudrais ici décrire comment chez George, âgé de sept ans, se détériora graduellement la faculté perceptive de son moi au moment de la perte subite de la possession symbiotique de sa mère. Il présentait de singulières préoccupations, comme par exemple la recherche fébrile de barils de bière autour de la brasserie située près de chez lui, afin d’en toucher et d’en sentir la surface. C’étaient là des tentatives de recapturer, de réparer, par une expérience perceptive tactile primitive, le lien rompu qui le rattachait au corps de sa mère enceinte. Dans ce cas, comme dans le cas de certains autres patients psychotiques, les étapes de la dédifférenciation recélaient manifestement des éléments de déshumanisation, de dévitalisation de l’univers des objets humains vivants, y compris les propres sensations corporelles du patient, et d’animation relative, de quasi-humanisation de l’environnement inanimé. Cette phase au cours de laquelle son univers semble peuplé de projections hallucinatoires-délirantes d’objets extra-humains introjectés, ne représente qu’une des phases (mieux connue parce que plus évidente) de cette régression du psychotique (cf. Bychowski, 1956 a, 1956 b).

Il semblerait que les imprévisibles actes de destruction, de violence froide, apparemment dépourvue d’émotion quoique calculée, s’appuient sur cette régression fatale, cette défense psychotique du moi. Dans cet état régressif, la pulsion est vécue comme un ordre contraignant qui menace continuellement de l’intérieur le moi en voie de désintégration. Le moi ne fait l’expérience de stimuli externes acceptables que si ceux-ci sont simples, apaisants et prévisibles et ne demandent aucune réponse émotionnelle active et compliquée. Plus les stimuli sensoriels sont complexes, variables et imprévisibles, plus ils deviennent menaçants. Les stimuli qui atteignent le moi en voie de fragmentation rapide et qui viennent du monde objectai vivant sont beaucoup plus complexes et paraissent beaucoup plus dangereux. Ils semblent conjurer les pulsions démoniaques internes (personnifiées souvent comme objets introjectés tourmentant). L’enfant psychotique, aussi bien que l’adulte psychotique, est souvent tourmenté par des pulsions meurtrières déclenchées par des stimuli venus d’« objets d’amour » résiduels humains.

A l’âge de huit ans, au retour d ? fins de semaine passées en visite chez lui, George implorait : « J’ai peur de tuer ma mère. J’ai des idées de la tuer et ça me bouleverse tant ! Ça me donne de mauvaises sensations dans la tête. Ça me bouleverse tant lorsque je suis à la maison. Docteur, vous êtes censée les retirer. »

Le cas d’Alma présente une autre illustration de désimpli-cation psychotique de la réalité. Elle a clairement décrit la dévitalisation, la perte de la dimension animée visant tous les éléments du monde objectai social vivant, y compris son propre self.

Pour illustrer l'animation compensatoire ou restitutive, la « machine-isation » du monde objectai inanimé, je voudrais brièvement citer ici les cas de Barry, six ans, et de Betty, sept ans. A l’âge de six ans, on dut hospitaliser Barry, qui avait un Q.I.de 170 ou plus, parce qu’il avait tenté, avec une préméditation déterminée, d’appliquer une perceuse sur la tempe d’un de ses camarades afin de voir dans la tête du petit garçon s’il avait un cerveau. Barry était un garçon étrangement détaché et brillant. Sa mère avait souffert d’une psychose post partum et avait épisodiquement des périodes dépressives (probablement schizophréniques). Au cours de ces épisodes, elle gardait Barry au lit avec elle dans une chambre à demi plongée dans l’obscurité. C’est ce qui arriva à Barry au cours de sa deuxième année. Chaque fois que le petit garçon pleurnichait ou rechignait, sa mère, pour le tenir occupé, avait l’habitude de lui lancer par la tête divers livres d’images. Le père de Barry nourrissait au sujet de son fils de grands espoirs et avait pour lui de grandes ambitions. Il enseigna l’alphabet à Barry qui, à l’âge de deux ans et demi, étonnait les adultes en citant de sages sentences tirées de revues. Il pouvait lire et comprendre de grands mots du dictionnaire et parlait avec un vocabulaire d’adulte.

Lorsqu’il entra au centre, ce garçon d’intelligence supérieure et si précoce se comportait de manière étrangement léthargique, n’avait aucun contact émotionnel et s’exprimait en un langage qui lui était particulier. Il semblait vivre dans un univers qu’il appelait le * pays clandestin », peuplé de symboles animés quasi personnifiés. Dans cet univers, les gens communiquaient par un langage de signes et de gestes. Ils manifestaient par exemple leurs émotions en changeant la couleur de leur peau, et ainsi de suite. Barry ne parlait que de ces gens clandestins dont il était le maître, et il ne manifestait d’émotions que lorsque quelqu’un essayait de le tirer de cet univers. (Plus tard, d’une voix dépourvue d’émotion, il répéta en perroquet ce qu’il avait dû entendre dire par son père : que sa mère n’avait aucun amour pour lui ; c’est pour cette raison, dit Barry, qu’il préférait et aimait tant les gens clandestins.) En d’autres termes, Barry était en quelque sorte conscient que le remplacement du monde objectai humain par ces êtres qu’il avait créés était dû à l’échec de sa relation d’amour primaire. Barry avait annihilé les personnes réelles en retirant toute la libido de leurs représentations et en leur substituant des créations de son délire.

En de rares cas, les étapes régressives du moi pour contrecarrer les pulsions meurtrières peuvent être reconstruites après des années de travail analytique. Le traitement analytique de Betty, petite fille de sept ans, avait été précédé par ce que l’on appelle une « thérapie de relaxation » avec un psychiatre d’enfant reconnu. Il avait réussi, alors que Betty avait quatre ans, à la sortir du mutisme dans lequel elle était plongée depuis l’âge de trois ans. Betty commença spontanément, à la fin de la deuxième année de traitement analytique, à jouer et à représenter avec une étonnante absence d’émotion les séances de « thérapie de relaxation » qui s’étaient déroulées cinq ans et demi auparavant. Elle reconstitua la « scène » telle que celle-ci avait alors été montée pour elle par son psychiatre pour l’aider à exprimer, à « abréagir » ses sentiments et pulsions hostiles. Betty, à la façon typique des enfants psychotiques, n’avait pas refoulé mais se rappelait encore dans le menu détail comment elle avait voulu arracher des dents le pénis de son frère, le pousser à la rivière, etc. (*). Après avoir rejoué tout ceci, Betty

(') Il faut aussi souligner l’échec de Betty à refouler les situations passées chargées d’affect. Il en était de même pour Stanley (voir chapitre IV).

s’arrêta et remarqua ensuite sur le même ton récitatif : « N’est-ce pas triste pour une petite fille de vouloir faire tout cela à son propre frère ? »

Encore, pour une enfant comme Betty, la différence entre la vie et la mort, c’est-à-dire rendre inanimé ce qui avait été vivant, et dès lors « moins irritant », n’avait-elle pas la même résonance émotionnelle que pour les gens normaux.

Betty attribuait aux poupées de ma collection toutes les émotions que reflétaient, à son avis, leurs traits. Ces traits étaient constants et prévisibles, alors qu’elle tentait sans succès de déchiffrer les émotions des êtres vivants. C’était une enfant qui essayait désespérément de s’identifier aux gens en les imitant, en apprenant leurs émotions (comparer au patient d’Eissler, 1953). Pendant des semaines elle m’accueillit en me disant : « Ai-je l’air triste aujourd’hui ? S’il vous plaît, dites-moi que j’ai l’air heureuse... » Elle s’attendait à ce que le fait que je lui dise qu’elle avait l’air heureuse lui communique de quelque façon un sentiment de bonheur. Betty luttait contre toute activité non sollicitée de la part des personnes de son entourage. Au cours des séances d’analyse, elle entrait dans une rage chaque fois que je tentais de m’écarter de mon rôle de marionnette dont Betty tirait les cordes. Elle avait concrétisé le transfert des émotions et des pensées et en était venue à y croire.

Cette concrétisation était aussi une caractéristique d’un autre de mes patients. Il s’agissait de Teddy, un adolescent qui croyait aussi en ma possibilité de connaître ses pensées et qui exprimait dans son système délirant son idée de transfert d’émotions et de force. Il craignait de perdre sa substance corporelle, d’être absorbé par son père et son grand-père ; il croyait que son corps formait avec eux une sorte de système de vases communiquants. La nuit, la partie père-grand-père de son système tirait de lui les « sucs corporels de jeunesse ». Sa survie dépendait de qui, de lui ou de la partie père-grand-père, réussissait le mieux à tirer le plus de fluide vital des autres. Il inventa une machine cardiaque élaborée qu’il pouvait brancher et relier à son système circulatoire de façon à ne jamais mourir. Voilà pour ce qui est de la défense de Teddy, perte de la dimension animée et concrétisation.

Les frontières du self de Betty et son identité étaient également confuses, son self se fusionnant avec qui elle se trouvait. Elle s’attendait à ce que je prenne une part concrète à ses pensées, ses intentions et ses sentiments, et y croyait : dès lors je pouvais les donner et les reprendre. Autour de Pâques, Betty revint à la maison avec deux brindilles qu’elle déposa en croix et demanda ensuite à sa mère ce qu’elle pensait que c’était. Sa mère répondit : <■' Je suppose que c’est une croix. » Sur ce, Betty entreprit furieusement de fouetter sa mère, criant en même temps que sa mère avait délibérément blessé les sentiments de Jésus, qu’elle aurait dû reconnaître qu’il s’agissait de la Croix à laquelle II était cloué, ce que, selon Betty, sa mère savait. J’abordai ceci dans l’analyse de Betty et j’appris alors que ses fantasmes sadomasochistes avaient subi nombre d’élaborations psychotiques. Elle recourait plus particulièrement au déni massif, à la condensation et au déplacement. Elle dotait de vie animée les représentations du Sauveur crucifié, qu’elle avait vues à l’église, et les répliques en miniature qui étaient en vente. Il y avait chez elle identification à Jésus, et condensation des persécutions cruelles et du martyre qu’il avait soufferts et de ses propres souffrances attribuées à la * méchanceté » de sa mère. Ses pulsions sadomasochistes trouvaient ainsi un « acting out » de la manière décrite (Elkisch et Mahler, 1959 ; Bettelheim, 1959).

Les réactions de rage et de panique de Betty, qui l’avaient conduite à l’analyse, concernaient des objets inanimés dont elle se préoccupait sans cesse, en un premier temps avec amour. Avec le temps, ils prirent vie et la persécutèrent. Elle accusa tout d’abord son frère de lui avoir volé son jardin japonais, puis le précieux contenu de sa boîte à bijoux. A un stade plus avancé elle eut des délires et de franches hallucinations au sujet de ces choses qui venaient la nuit vers elle. Son persécuteur le plus acharné devint la corbeille à papier animée. Il n’est peut-être pas sans intérêt pour nous de savoir que Betty a encore, à l’âge de vingt ans, cette idée psychotique, même si elle a réussi à circonscrire et en quelque sorte « distancier » (isoler d’elle-même) les aires psychotiques de sa personnalité. (Depuis son adolescence elle est en analyse avec un collègue.)

J’ai présenté jusqu’à maintenant quelques brefs exemples cliniques du mécanisme de déshumanisation et de réanimation auxquels régresse, dans sa quête d’adaptation, le moi en voie de désintégration lorsque échoue sa capacité perceptivo-intégrative. Le moi est alors devenu la victime passive des pulsions ayant subi déneutralisation et défusion, surtout des pulsions destructrices. Au sujet d’un autre cas (dont il sera question au chapitre IV), j’ai observé, avec Elkisch, des mécanismes psychotiques que nous sentions être les précurseurs infantiles de la « machine à influencer » (Tausk, 1919). Chez ce garçon, Stan-ley, opéraient de façon similaire la dédifférenciation et une quasi-équation de l’animé et de l’inanimé. La dédifférenciation s’articulait sur un déni massif du perçu, des stimuli venant du monde extérieur.

f Par la brèche de ce déni psychotique hallucinatoire, le perçu

 ; interne, saturé d’agressivité, gagne de l’importance. De telles excitations internes ne peuvent être déniées ; elles se forcent un chemin jusqu’au sensorium. Pour faire face à ces stimuli proprio- et intéroceptifs, le moi psychotique tente de les dédif-îérencier, de leur faire perdre leur dimension animée. Les émotions sont ramenées à la motion, par le biais de la perception des innervations motrices, et, semble-t-il, aux mouvements mécaniques. Les sensations internes du corps même et d’êtres phénomènes vitaux sont projetées sur des phénomènes mécaniques auxquels elles sont identifiées. On peut souvent discerner clairement un clivage du moi en partie intentionnelle et en partie expérimentale. Le schéma corporel en devient alors apparemment assemblé mécaniquement à la manière d’une mosaïque, par fragments d’une image du self mécaniciste.

- Puisque l’enfant psychotique, tout comme l’enfant normal, voit le monde à travers sa propre image, dans la réalité de l’enfant psychotique tous les objets héritent de la même qualité mécanique et extra-humaine que son propre schéma corporel.

Au début Betty identifiait son corps propre au jardin japonais et, par le biais de la boîte à bijoux, à la corbeille à papier. Au stade suivant, elle projetait sa propre image du self privée de sa dimension animée, saturée d’agressivité, sur les objets animés et se sentait persécutée par eux.

Résumé

Je voudrais souligner l’actualité du critère, essentiel pour Freud, de la coupure psychotique d’avec la réalité, c’est-à-dire le retrait du monde d’objet libidinal humain. Nous pouvons rarement observer, mais sommes souvent à même de reconstruire, la lutte prépsychotique, les efforts désespérés pour s’accrocher, tenir au monde objectai humain. Les « relations psychotiques d’objet », à des êtres humains ou autrement, et les « défenses psychotiques » ne sont donc rien de plus que des tentatives de restitution d’un moi rudimentaire ou fragmenté et sont au service de la survie. Aucun organisme ne peut vivre dans le vide et aucun être humain ne peut vivre dans un état totalement anobjectal (Rollman-Branch, i960 ; Winnicott, 1953 a ;

Spitz, 1965). A cause du manque dans l’organisme du nourrisson de fonctions somatiques autonomes de défense, et à cause aussi de la désorientation relative à ce qui est à l’intérieur et ce qui est à l’extérieur du self organismique, le partenaire maternant doit encourager et aider l’orientation et l’affrontement, même les plus primitifs. Nous sommes portés à penser que dans des cas d’autisme précoce, la détresse organismique qui affecte l’organisme à un stade si précoce de maturité est d’une telle intensité qu’elle détruit certainement la perception de la mère comme fonctionnant à son profit. La fixation ou la régression à un type archaïque de dédifférenciation perceptive semble être en cause dans le trouble particulier de l’autisme, trouble dont le symptôme le plus évident est que la mère en tant que représentative du monde extérieur ne paraît pas être perçue du tout par l’enfant. Elle ne semble avoir aucune existence en tant que « pôle vivant d’orientation » dans l’univers de la réalité. Ni le self ni même le corps propre ne semblent distincts des objets inanimés de l’environnement. La régression ne se fait donc pas à une phase nomale du développement humain.

On peut discuter pour savoir si cette conduite hallucinatoire négative, cette sourde oreille à la mère et à l’univers entier, constitue ou non une tentative acquise d’écarter la mère de manière spécifique et active. S’il s’agit d’une défense psychosomatique acquise, elle se développe si tôt (à la naissance ou après) que la question du contenu et du sens psychiques demeure ouverte. Il en est qui peuvent penser, et je crois que Greenacre est de ceux-là, qu'il existe peut-être, à l’origine de cette réaction autistique négative, de graves incompatibilités physiologiques intra-utérines entre le foetus et sa mère. Ces enfants ont apparemment réussi à construire, ou à maintenir et solidifier leur barrière hallucinatoire originelle massive et négative de défense contre les stimuli, celle des premières semaines de vie, en réaction au choc de l’univers extérieur. Ces eniknts autistiques commandent à l’adulte, par des signaux et des gestes, de tenir lieu d’extension exécutive, de commutateur mécanique inanimé, ou de levier ou de machine,

Au contraire, dans le cas de la psychose symbiotique, l’enfant a quelque conscience du principe maternant. Il oscille toutefois entre le désir de fusion au « bon » objet partiel et la nécessité d’éviter le ré-engloutissement avec l’objet partiel « tout-mauvais ». Ses mécanismes de maintien, quoique moins archaïques, sont beaucoup plus bizarres, variés et empreints de panique.

Pour ni l’un ni l’autre de ces syndromes on ne peut parler de vraie relation d’objet. Seule la relation d’objet à l’objet humain d’amour, qui implique une identification partielle à l’objet et un investissement sur lui d’énergie libidinale neutralisée, favorise le développement émotionnel et la formation de structure. Seule la libido neutralisée par le « passage d’objet » humain devient assez désinvestie d’énergie pulsionnelle pour être disponible au moi.