Chapitre IV. Cas cliniques de psychose infantile

Dans ce chapitre, nous étudierons en détail des cas cliniques de psychose infantile. Ils illustreront dans le domaine de la symptomatologie clinique les hypothèses envisagées aux chapitres précédents sur le plan théorique.

Stanley

Le premier cas révèle de façon particulièrement évidente plusieurs des troubles fondamentaux du moi, de ses fonctions de défense, perceptions, modulation affective, de ses défauts de cognition en termes de causalité et d’abstraction, aussi bien que de ses capacités d’intégration et de synthèse.

Le cas de Stanley livra un important matériel, parce que sa thérapeute, le docteur Paula Elkisch (*), est douée de cette rare et heureuse combinaison de perspicacité clinique et d’intuition observatrice et thérapeutique dénuée de préjugés.

Stanley fut amené pour un traitement alors qu’il était âgé de six ans et suivit une thérapie à orientation analytique pendant plus de trois ans. Sa thérapeute et moi-même eûmes toutes deux la chance de suivre ce cas jusqu’à l’adolescence, alors que, élève de high school, il avait un rendement scolaire relativement bon ; mais quelques-uns de ses mécanismes psychotiques persistaient encore et son inadaptation sociale nous semblait manifeste.

Le cas de Stanley nous ouvrit d’importants aperçus sur un

f1) Les observations rapportées dans cette section s’étalent sur la première année du traitement. La thérapeute était Paula Elkisch, co-auteur de plusieurs essais traitant du cas de Stanley (Mahler et Elkisch, 1953 ; Elkisch et Mahler, 1959).

phénomène propre à certains enfants psychotiques : ce que l’on appelle la « mémoire prodigieuse », qui s’avéra la conséquence de l’échec crucial du moi psychotique à exécuter sa fonction défensive fondamentale, c’est-à-dire le refoulement.

Les parents d’enfants psychotiques mettent souvent l’accent sur leur « mémoire prodigieuse ». Un examen plus approfondi de ce phénomène révèle que cette mémoire des plus petits détails de situations passées chargées d’affect est précisément due à l’absence, chez l’enfant psychotique, d’oubli sélectif.

Dans le cas de Stanley, par exemple, Paula Elkisch put observer que quelque aspect accidentel et secondaire d’un détail d’une expérience subséquente lui rappelait une situation passée et provoquait rapidement en lui une réaction diffuse totale. Une légère ressemblance apparente lui ressuscitait le passé et il devenait complètement envahi par l’affect jadis rattaché à l’expérience passée.

Le cas de Stanley illustre l’absence, dans son moi, de mémoire sélective et de réaction spécifique à certains stimuli perceptifs et affectifs.

Dès le moment où elle commença à faire lire Stanley, sa mère prit l’habitude de lui lire un livre intitulé Whenyou were a baby (Lorsque tu étais bébé), qui provoquait chez lui des pleurs incontrôlables. Sa réaction à cette histoire ne s’est jamais modifiée ; à l’âge de six ans, il pleurait encore à chaudes larmes en écoutant l’histoire ; pourtant il insistait souvent pour qu’on la lui lise. Toutefois, ce n’est pas ce livre seul qui provoquait une réaction émotionnelle si totale ; toute histoire ayant trait aux bébés semblait ainsi faire appel à ce même souvenir total et à cette même réponse affectivo-motrice. A plusieurs reprises, lorsque son institutrice du jardin d’enfants lisait au groupe d’enfants une histoire où étaient mentionnés des bébés, Stanley fondait en larmes. Il criait si fort et se mettait dans un tel état qu’il paraissait nécessaire à son institutrice de téléphoner à la mère de Stanley et de lui demander de venir le consoler ou de le ramener à la maison.

Il y avait dans ce livre qui le faisait pleurer à tout coup, Whenyou were a baby, deux images se faisant face sur deux pages opposées. Une image représentait le « Bébé » dans son parc dont seuls les barreaux étaient illustrés ; l’autre montrait « Panda » assis dans une cage, dont on ne voyait également que les barreaux. Le bébé pleure, ses jouets sont jetés hors du parc et il ne peut les récupérer ; Panda, sur la page opposée, a à' côté de lui un bol de nourriture. Pour quiconque ces deux images suggèrent certaines similarités, en plus des différences, entre la situation de Bébé et celle de Panda. Bébé et Panda sont tous deux derrière les barreaux. Le texte aussi fait le rapprochement, qui dit : « Et Maman pensa : “ Ce bébé ressemble au gros Panda du zoo assis dans sa cage. ” » Ce qu’il y a d’intéressant et d’inhabituel, c’est l’utilisation qui fit ce petit patient de la similarité de situation. Apparemment il négligea complètement les motivations évidentes des pleurs du bébé. D’après notre observation pendant le traitement, chaque fois que Stanley venait en contact soit avec une poupée-bébé ou une image de bébé, il l’appelait « Panda ». A partir de la similarité de situation, Stanley établissait une équation entre Bébé et Panda. Bébé et Panda étaient ensemble dans ce livre, dès lors ils devenaient liés pour toujours. L’image de l’un élucidait celle de l’autre ; les deux « concepts » devinrent fusionnés et presque interchangeables. Stanley s’avérait incapable de séparer ou différencier les deux parties de l’image mixte qu’il avait un jour perçue. Les deux « personnalités » du livre, dont l’image vint à paraître un jour de façon « syncrétique » (Wemer, 1948), devinrent des engrammes, reliés à jamais dans sa mémoire.

Le matériel permettait en outre de supposer que, pour Stanley, la perception et I’affect, « Bébé et pleurer », étaient devenus irréversiblement reliés (Piaget, 1936). Dans le livre, le bébé en larmes se trouvait assis face au Panda qui ne pleurait pas et à côté duquel se trouvait un bol de nourriture. Il arrivait souvent à Stanley de nourrir « un bébé qui pleure » repéré dans un autre livre.On peut supposer que le soin diligent de Stanley à nourrir à la bouteille et à la cuillère le « bébé qui pleure » était motivé par le désir de consoler à la fois le « bébé qui pleure » et lui-même dans son identification à lui. Il n’en était rien. Ni ses réactions ni ses réponses aux questions ne manifestaient la moindre causalité à cet effet. Au contraire, dans son geste de nourrir le « bébé qui pleure », Stanley concrétisait un besoin d’accomplir une restitution à partir d’un souvenir affectif syncrétique et traumatique. (Nous verrons en particulier que le fait de pleurer et celui d’être nourri par la mère appartenaient l’un à l’autre de façon inséparable, irréversible, mais non causale.)

Au cours de l’observation de ce patient, nous avons obtenu la preuve que pour Stanley les représentations psychiques non seulement de bébé et de Panda, mais de trois figures, Bébé, Panda et mère, étaient brouillées, non différenciées l’une de l’autre, et emmêlées à la représentation de son propre self.

En d’autres termes, le schéma corporel du self et les images d’objet, les représentations intrapsychiques de lui-même (Bébé), de Panda et de la mère n’étaient pas clairement différenciées : état de choses qui est caractéristique du syndrome psychotique symbiotique. Non seulement il fusionnait et confondait l’une avec l’autre les quatre représentations, Bébé, Panda, mère et lui-même, mais il se passait encore la même chose pour certaines qualités émotionnelles (affectives) qui avaient été rattachées à ces quatre images coïncidant de façon syncrétique au moment où s’était originairement produite cette conglomération de concepts, vraisemblablement au cours du second semestre de la première année. On reconstruisit à partir du matériel et des données suivantes les indices appuyant une telle supposition.

A certains moments, Stanley se concentrait sur un livre d’enfants, Fun voith faces, qu’il trouvait dans le bureau de sa thérapeute. Il y avait dans ce livre l’image d’une figure de bébé dont l’expression pouvait être modifiée en tirant un petit carton relié au bas de la figure et en repoussant ensuite ce carton. En d’autres termes, le petit carton fonctionnait à la manière d’un « interrupteur » (J) à l’aide duquel on pouvait « faire apparaître » telle expression de physionomie et la « faire disparaître » pour une autre. Une des expressions montrait le bébé « en larmes », l’autre « sans larmes ». Stanley « faisait apparaître » une expression, puis la « faisait disparaître » pour la remplacer par l’autre. C’est donc dire qu’il passait du bébé « en larmes » à l’image du bébé « sans larmes » et inversement. Il appelait le bébé « Panda ». Lorsque Panda, le bébé, ne pleurait pas, Stanley disait : « Maintenant elle (*) est heureuse (3) ! » et il insistait pour entendre le substitut maternel « dire qu’elle est heureuse ». Stanley n’était satisfait pour quelques instants que lorsque la thérapeute disait : « Maintenant elle est heureuse. »

Il semble important d’introduire ici quelques données à propos du comportement général de ce garçon au cours du traitement. Chaque fois qu’il « faisait apparaître ou disparaître » l’expression du bébé, il manifestait un paroxysme d’excitation, c’est-à-dire qu’il levait en l’air ses bras raidis et pliés, tendait

(') Nous expliciterons la signification de l’interrupteur, des dispositifs mécaniques, et particulièrement de la « machine », plus loin dans ce chapitre (cf. aussi Elkisch et Mahler, 1959 ; Elkisch, 1952).

(’) Les poupées, « pieuvres », Pandas, etc., représentaient des filles pour Stanley. Il parlait toujours par exemple de la « fille pieuvre ».

(*) En fait, le bébé « sans larmes » sur cette image n’avait pas l’air « heureux » du tout. D’après notre perception et notre interprétation des expressions émotionnelles du visage, il avait l’air maussade.

rythmiquement les muscles de ses bras maintenus dans cette position pendant un certain temps, penchant en même temps la tête en bas vers la gauche. Sa figure présentait une déformation bizarre, bouche grand ouverte et langue tirée. Tout en grimaçant ainsi, Stanley sautait comme une balle de caoutchouc de telle sorte que toute sa conduite motrice laissait à l’observateur l’impression d’une « performance » d’un jouet mécanique remonté plutôt que celle d’un être humain.

Ce type de comportement (excitation de type catatonique) contrastait et alternait avec un autre type de conduite. Pendant qu’il offrait le spectacle de cette conduite manifestant une excitation catatonique, Stanley ne poursuivait qu’une seule chose, par exemple « changer les figures * du bébé. Il était impossible de distraire l’enfant de cette occupation stéréotypée ou de « l’attirer » vers une autre. Il lui arrivait cependant à certains moments de se conduire d’une manière diamétralement opposée ; dès le début de certaines séances, il « tombait » de sa conduite stéréotypée autistique dans une indifférence totale. Toute attention semblait alors perdue ; il ne voulait ni jouer ni « faire quoi que ce soit ». A la place, il tripotait un quelconque objet dans un état d’hébétude. Par exemple, il pouvait tripoter des jouets qui traînaient là, les laisser échapper, et se déplacer avec léthargie d’un endroit à l’autre sans motif ni but. Il semblait alors n’être rien de plus qu’une quasi-partie de l’environnement, une « parcelle » du milieu, en état de cohésion avec lui et sans différenciation. Hans Volkelt attribue cet état à l’animal, au sujet duquel il dit que « ses perceptions n’existent qu’en tant que partie d’une plus grande totalité d’action dans laquelle l’objet et l’expérience interne existent comme unité syncrétique indivisible » (cf. Wemer, 1948).

D’après notre observation, c’est dans un tel état de semi-stupeur que Stanley tout à coup touchait le bras de la mère substitutive et avec une excitation d’abord légère, l’enfant « se branchait », semble-t-il, dans un état affectif intense et diffus (*). Tel était le cas pour le contact corporel, aussi bien que pour un engramme-déclic. Par exemple, le mot « bébé » prononcé ou lu à partir de livres d’histoires semblait être justement un de ces engrammes inducteurs. Le patient paraissait rechercher très délibérément une telle excitation rapide, par l’inter-

(') Ce cas évoque celui de Malcolm, dont le retrait autistique transitoire en cours de traitement montrait la même oscillation entre la fusion symbiotique et le retrait autistique, bien que, apparemment, dans l’ordre inverse (cf. Furer, 1964).

médiaire d’un stimulus-déclic, comme pour se défendre contre son état apathique, comme pour écarter le danger de fusion symbiotique qui amènerait autrement la dissolution totale de son entité et de son identité dans la matrice de l’environnement. On aurait dit que l’enfant s’était branché sur des pleurs excités, ou tout aussi bien sur des paroxysmes moteurs de type cata-tonique, pour acquérir un mouvement, comme un engin, pour contrecarrer la dissolution symbiotique des frontières de son « self ». Quoiqu’il ne pût plus s’arrêter une fois qu’il avait € déclenché » ces paroxysmes de saut, cramponnement et contorsion, il recherchait cependant le surinvestissement de son moi, les sensations corporelles amplifiées, parce qu’elles semblaient lui permettre de réaliser une quelconque autoidentité (comparer à Eissler, 1953 ; Mahler, 1952, 1953 b). Le but poursuivi était, brièvement, de délimiter son self de sa mère et de l’environnement, en investissant délibérément son self de l’extérieur (en touchant la thérapeute, par exemple) et en créant par là une excitation de l’intérieur. Il avait recours à un mécanisme qui rappelle, quoique de façon beaucoup moins différenciée, le patient adulte d’Eissler (1953). Son patient recourait au mécanisme de « faire le mort » de manière à susciter des émotions de l’intérieur, à « pomper » une émotion simulée adaptée, selon lui, à la situation sociale.

La fascination qu’exerçaient sur Stanley les deux images de bébé dans le livre Fun with faces correspondait à sa quête d’un mécanisme de restitution plutôt primitif et indifférencié (la défense des enfants psychotiques), avec des schèmes simples, assimilables, qu’il lui était possible d’imiter et d’utiliser pour son mécanisme de « brancher-débrancher ». Par le moyen de ces schèmes, il tentait de s’orienter et de s’adapter au sein de la diversité déconcertante d’une réalité sociale hautement structurée ; réalité sociale face à laquelle il manquait à son moi non structuré et fragmenté la capacité de modulation des affects et les préalables d’une perception sélective, d’un oubli sélectif (refoulement) et d’un rappel sélectif. Les jeunes patients psychotiques semblent souvent se rendre compte à quel point ils sont incapables dans la réalité de répondre de façon adéquate aux stimuli affectifs, et ils tentent dès lors d’« apprendre » les émotions et les réactions émotives de la même façon qu’il est possible d’apprendre une habitude (comparer cela au cas de Charlie, celui d’une personnalité « comme si », traité au chapitre I). Ainsi Stanley, de toute évidence, persévérait désespérément dans sa tentative d’apprendre des gestes, « d’étudier » des émotions, ^fl’après leurs incidences mécaniques etphysionomiques (*), comme s’il voulait pallier l’incapacité de son moi à réagir spécifiquement à des expériences réelles, à se les rappeler sélectivement et de façon nuancée.

Stanley se conduisait avec son propre livre d’enfant comme un névrosé traumatique qui essaie de maîtriser un traumatisme, petit à petit, par de continuelles répétitions. Il semble avoir progressé au cours du traitement jusqu’à commencer à maîtriser l’affect envahissant qui avait jusque-là submergé son propre self, en faisant pleurer la « figure de bébé » (du deuxième livre d’images), au lieu de se laisser aller lui-même à des pleurs incontrôlables. En d’autres termes, il était capable de déplacer (de projeter) son besoin de pleurer sur un autre objet (ou image) avec lequel il s’identifiait de façon active et même enjouée. Cela ressortait du fait qu’il accompagnait la physionomie « en larmes » du bébé des sons appropriés qu’il modulait lui-même. N’était-ce pas là une tentative de restitution, et une tentative réussie, qui remplissait Stanley d’une satisfaction que reflétaient ses bonds et son élation paroxysmiques et extatiques ?

Il faut par ailleurs souligner le fait que le « bébé en larmes », lorsqu’il était nourri par Stanley (la mère), ne s’arrêtait pour autant jamais de pleurer. C’est ce qui attira notre attention sur le fait que la nature du défaut du moi et les tentatives de restitution auxquelles nous avions affaire s’avéraient encore plus complexes que nous ne l’avions d’abord cru. Ne penserait-on pas que le « bébé en larmes », une fois nourri par sa mère (personnifiée par Stanley), s’arrêterait de pleurer ? Au lieu de cela, le fait d’être nourri et celui de pleurer devaient, pour Stanley, tous deux continuer simultanément. Pour comprendre cela, il est important de faire référence ici à l’histoire antérieure de l’enfant.

Alors qu’il était bébé, Stanley avait souffert d’une hernie inguinale. On nous rapporta qu’il avait connu, depuis l’âge de six mois, de fortes douleurs apparaissant soudainement alors qu’il jouait, « heureux et tranquille ». « Tout à coup, Stanley éclatait en sanglots. » Ces accès de douleur subite et violente ne faisaient pas que bouleverser les parents de Stanley : ceux-ci craignaient encore plus ces attaques à cause de la possibilité que les crises violentes ne provoquent une incarcération de l’hemie. L’éventualité d’une opération d’urgence nécessitée par ces crises plongeait les parents dans une inquiétude profonde. Aussi, sur l’avis du médecin, et par peur des conséquences des cris

t1) Comparer avec l’interprétation de Kris (1933) du cas du sculpteur Mesaerschmidt et des pressions, ils entreprirent d’empêcher l’enfant de pleurer à n’importe quel prix. Son besoin de pleurer s’en trouva donc entièrement frustré. Pendant tout ce temps, Stanley présentait aussi un problème d’alimentation. Il vomissait beaucoup et refusait souvent de manger ; mais le fait d’être nourri par sa mère alors qu’il pleurait semblait s’être fondu dans son souvenir en « une seule expérience ». Être nourri et pleurer demeurèrent dans son souvenir synchronisés du point de vue à la fois de la perception et de l’affectivité ; on peut parler ici de « conglomération syncrétique d’engrammes ».

Stanley continuait d’insister pour que le bébé « en larmes » du livre F un with faces soit nourri tout en pleurant. Stanley lui-même nourrissait le bébé « en larmes » comme s’il avait le désir intense d’imposer au bébé ce qu’il avait lui-même enduré lorsqu’il était bébé, être nourri tout en souffrant et en criant. Il nourrissait le bébé en larmes avec diligence et joie, au comble de l’excitation ; ce jeu, expression de son désir, n’avait cependant pas pour but, comme on pourrait s’y attendre, de consoler le bébé, mais bien de maîtriser l’autre aspect des deux expériences traumatiques de sa petite enfance, perçues simultanément et passivement. Ces deux expériences, crier de douleur et être nourri, ils les avaient connues en même temps ; aussi demeuraient-elles liées et condensées dans son souvenir. Il semblait dès lors contraint de maîtriser le trauma de la situation totale, crier de douleur et être nourri, synchroniquement et non en termes de loi de causalité. Cette réaction nous révélait un trouble spécifique du pensé et du senti, résultant de l’échec du moi à opérer un refoulement sélectif.

Ce n’est là qu’un des nombreux exemples qui illustrent le fait que ce petit patient ne pouvait pas relier entre elles des situations qui, pour une personne normale, se présentent dans un rapport de causalité, selon un processus secondaire. Chez Stanley, les mécanismes du processus primaire — condensation, formation substitutive, déplacement, synchronicité, etc. — remplaçaient le processus secondaire. Deux émotions vécues simultanément demeuraient irréversibles et inséparables. Dès lors, lorsqu’il devait faire face à l’une d’elles, envahi par le besoin de pleurer lorsque l’engramme-déclic « bébé » était touché, le même déclic semblait appeler des tentatives de restitution pour l’expérience désagréable vécue simultanément aux débuts de son nourrissage.

Les troubles de perception et d’affectivité (illustrés par une petite partie de l’abondant matériel clinique) occasionnaient chez Stanley un grave défaut du processus psychique. Ce défaut l’immobilisait au palier le plus primitif de l’épreuve de la réalité.

Il était incapable d’établir entre deux opérations le lien qui lui aurait permis de conclure que le fait de satisfaire un besoin (être nourri) puisse aussi avoir pour résultat de soulager la douleur et par conséquent de rendre superflue la décharge affectivo-mo-trice (les pleurs). Son développement était donc bloqué partiellement à un stade de réversibilité primitive de l’action (Piaget), palier qu’atteignent les bébés au stade dit « d’attente confiante » (Benedek, 1938). Il lui était impossible de différencier deux opérations survenues synchroniquement, de comprendre par exemple que pleurer de douleur et être nourri constituaient deux activités distinctes per se, avec des connotations différentes. L’aptitude à tirer de telles conclusions dépend de la capacité d’abstraction et de relation de cause à effet. Mais Stanley était incapable de saisir une succession ou une relation entre des perceptions. Il ne pouvait intégrer des perceptions à des opérations mentales réversibles (Piaget, 1936).

Tout ce matériel démontre donc clairement que la soi-disant « mémoire prodigieuse » des enfants psychotiques s’articule au souvenir de minutieux détails des événements passés chargés d’affect. Ce phénomène se développe à la faveur de la tendance chez de tels patients à régresser à des stades du moi de leur enfance passée beaucoup plus précoces (Fedem, 1952) et à se remémorer des conglomérats d’engrammes affectivo-perceptifs qui semblent stockés, inchangés, dans leur esprit. On peut aussi appeler « pseudo-refoulement » le mécanisme de « stockage mnésique » syncrétique, parce que son contenu n’a pas été vraiment désinvesti et qu’aucun contre-investissement ne semble s’être établi. Selon Freud (1915), » les [différents] mécanismes du refoulement ont au moins un élément en commun : un retrait d’investissement de l'énergie » (p. 154 s.).

Stanley se révéla, à l’âge de six ans et demi, encore incapable de combiner et d’organiser des perceptions ; ses réactions affectives étaient des reproductions, selon un processus primaire, de conglomérats d’engrammes syncrétiques de la petite enfance, qui paraissaient irréversibles, et impossibles à refouler. C’est à ces états précoces du moi qu’il régressait volontiers parce que ceux-ci n’avaient jamais été désinvestis.

La pathogénèse du défaut de son moi qui créait une incapacité sérieuse à apprendre prenait ses racines dans ces facteurs constitutionnels héréditaires aussi bien que dans des causes précoces prédisposantes, somatiques et de l’environnement. Quant

Psychose infawt.il*    4 aux facteurs constitutionnels héréditaires, il y avait dans la famille, entendue au sens large, de cet enfant des personnalités maniaco-dépressives et schizoïdes. Pour ce qui est de la prédisposition précoce : dès 1915, Freud avait souligné, dans son article sur Le refoulement, le fait qu’un stimulus destructeur douloureux (par exemple, une douleur organique) peut prendre « une ressemblance lointaine avec une pulsion... Le but de cette pseudo-pulsion, toutefois, est simplement la cessation du changement dans l’organe et du déplaisir [douleur] inhérent ». Freud continue : « Prenons le cas d’un stimulus pulsionnel, tel que la faim, demeuré insatisfait [ou une douleur organique non soulagée]... il maintient une tension constante de besoin. Rien dans la nature du refoulement ne semble dans ce cas avoir quelque rapport à la question. Le refoulement n’a donc sûrement pas lieu dans les cas où la tension, produite par un manque de satisfaction d’une pulsion instinctuelle, s’élève à un degré insoutenable » (p. 146 s. ; les italiques sont de l’auteur) (*). Il y avait eu, dans les premières années de vie de Stanley, plusieurs autres traumas et un état de « traumatisme silencieux » qui portaient au-delà du seuil de refoulement de larges parts de ses perceptions internes et externes. Nous pouvons supposer que la tolérance de ce petit enfant à la douleur et au déplaisir se trouvait en même temps diminuée et sa prédisposition à l’angoisse augmentée (Greenacre, 1941). Chez le nourrisson « son corps traumatisé ne fournit pas aisément comme tel la quantité de stimulation, d’expérience du moi corporel, qui attend le self en voie de croissance et de récupération » (Hoffer, 1952, p. 38). Il semble que si les états dr détresse organismique du moi sont trop nombreux et chroniques, le progrès vers « l’expérience du moi » et l’amour de l’objet, tout aussi bien que l’épreuve de la réalité, s’en trouvent compromis.

Les conditions dans lesquelles grandit Stanley pendant les quatre premières années de sa vie (a) semblaient rendre imprécises 1’ « expérience du moi » et celle « de l’objet ». En plus des tendances constitutionnelles innées venait s’ajouter pour

0) Cf. aussi Anna Freud (1952 b).

(') A l’âge de trois ans, il se produisit dans la vie de Stanley plusieurs changements traumatiques : (1°) la famille dut quitter la maison familiale partagée avec les grands-parents maternels, parce que (2°) le grand-père devint un psychotique grave (dépression agitée) et (30) l’arrière-grand-mère maternelle, à qui la grand-mère maternelle était attachée de façon morbide, mourut. La grand-mère maternelle et la mère de Stanley réagirent toutes deux par la dépression. C’est à cette époque que l’oncle maternel de Stanley fiit si allarmé de la conduite de son neveu qu’il attira l’attention des parents sur le fait que Stanley paraissait complètement retiré et vivait apparemment dans un univers qui lui était propre.

Stanley le fait que sa mère entretenait avec ses propres père et mère une relation très contraignante, et ce, à des moments cruciaux de la vie du jeune enfant. Elle semble avoir été quelque peu détachée, ou à tout le moins déchirée, entre son rôle de mère et son rôle de fille. Elle fonctionnait en tant que « moi externe » (Mahler, 1952, 1953 b ; Spitz, 1953) de Stanley, mais cependant celui-ci ne vécut pas ses soins comme un sauvetage réel et efficace des situations traumatiques qui s’abattaient sur son « moi rudimentaire » (Greenacre, 1952 a). Son hypersensibilité diffuse, en plus des conditions traumatiques douloureuses de la deuxième moitié de sa première année (Greenacre, 1953), surdéterminées par des « traumatismes silencieux » (Hoffer, 1952) et des influences contraires de l’environnement pendant la phase de * séparation-individuation normale », eurent pour conséquence, semble-t-il, d’arrêter, pour ainsi dire de fixer Stanley au stade symbiotique primaire de la relation mère-enfant, de telle sorte qu’il fut incapable d’établir son identité propre distincte du self maternel.

Une autre déficience caractéristique du moi du patient résulta d’un défaut de sa faculté d’abstraction. Il ne semblait exister pour lui aucune différenciation nette entre l’objet réel et sa représentation psychique (*).

Stanley avait apparemment la perception des stimuli sensoriels externes propre à de tout jeunes bébés : de manière phy-sionomique.

En plus de l’échec du refoulement et du trouble sérieux d’abstraction dans le développement cognitif, le cas de Stanley, et d’autres similaires, nous fournirent un enseignement précieux sur les traits et les troubles élémentaires de la fonction perceptive du moi. Ce sont ces fonctions qui assurent une orientation quant à ce qui est à l’intérieur et à l’extérieur, orientation aussi dans le temps et l’espace, et une différenciation ou discrimination entre l’animé et l’inanimé.

Cet échec de la discrimination perceptuelle la plus fondamentale paraît être à l’origine du mécanisme psychotique de défense, précurseur, semble-t-il, du phénomène de « machine à influencer » décrit par Tausk (1919).

Freud affirma, en 1923 : « La perception joue pour le moi

.(') Un jour, par exemple, pendant sa séance de thérapie, Stanley feuilletait le livre de bébé de son eniance. La mère est absente de certaines pages. Il devint très angoissé et dit : « Où est la maman ? Où est la maman ? » Tournant frénétiquement les pages, il « trouva » la mère, mais ne put cependant se calmer réellement que lorsqu’il courut hors de la pièce voir sa propre mère qui l’attendait à côté.

le rôle qui revient à la pulsion pour le ça » (p. 25). Hartmann (1939) a fait remarquer que la structure est formée par la perception qui s’oriente vers l’univers extérieur et vice versa. Dans le cas Schreber, Freud (1911 b) décrit le retrait complet de libido du monde objectai comme étant l’expérience du Welt-untergang. Le processus régressif du moi chez le petit psychotique Stanley se rapprochait de ces expériences de Weltunter-gang que nous avons étudiées.

Nous postulons que lorsqu’il y a rupture de la capacité d’intégration perceptive du moi, les perceptions externes sont déniées massivement, ainsi que l’a décrit Edith Jacobson pour certains de ses cas limites (1957). En fait, la régression survient, semble-t-il, à ce stade de l’épreuve de la réalité qui, soupçonnons-nous, domine le moi plaisir du tout jeune enfant : le stade d’hallucination négative de projection du déplaisir. Le déni massif n'arrive cependant pas à maîtriser ces stimuli endogènes suscités continuellement dans l’organisme lui-même par les processus physiologiques et qui sont très près des pulsions instinctuelles non neutralisées par le moi. Il n’existe aucun moyen d’échapper aux excitations intéro- et proprioceptives. Ces excitations gagnent de l’importance et se forcent continuellement un chemin vers le sensorium. Alors qu’a été perdu par délibidinisation le monde d’objet externe, et qu’il a été privé de sa dimension animée, les excitations endogènes, qui ont surtout une force agressive, prennent de l’importance. Ces stimuli subissent concrétisation et quasi animation et remplacent le monde objectai externe perdu. Ils déterminent le concept du self de l’enfant psychotique et constituent ou semblent former son schéma corporel. Les forces délibidinisées et quasi animées sont donc projetées sur le monde extérieur. La délibidinisation sert de fonction défensive au moi fragmenté de l’enfant psychotique. Le moi fragmenté est incapable d’affronter les changements et les complexités. L’intégration et la synthèse lui sont impossibles. Les objets vivants sont beaucoup plus changeants, vulnérables et imprévisibles que les objets inanimés : la biodynamique est beaucoup plus complexe et sujette à des modulations infinies, et dès lors beaucoup moins prévisible que les machines à dynamique mécanique. La réalité psychotique intérieure, dominée par des sensations corporelles saturées d’agressivité, proprio- et intéroceptives, semble être vécue comme si le corps était mû par des forces mécaniques, étrangères au moi, plus ou moins démoniaques (objet introjecté) ; toute libido d’objet encore disponible est à son tour investie sur des objets inanimés ou des machineries quasi animées. La dédifférenciation et les perceptions internes saturées d’agressivité donnent naissance au délire de la « machine à influencer » (6).

Ainsi que nous l’avons mentionné, Stanley souffrit, à l’âge de six mois, d’une hernie inguinale. La douleur l’assaillait soudainement alors qu’il était heureux et jouait tranquillement. « Tout à coup, Stanley éclatait violemment en sanglots. » L’enfant connut ces attaques soudaines d’intense douleur viscérale pendant plusieurs mois. L’enfant et ses parents vivaient à la maison des grands-parents et la mère se trouvait forcée de prévenir les cris aigus par tous les moyens, en partie parce que le pédiatre craignait une incarcération possible de l’hemie, et en partie parce qu’il ne fallait pas déranger le grand-père qui présentait un début de maladie mentale. La mère promenait donc cet enfant d’un côté et de l’autre pour faire taire ses expressions de douleur et de rage, circonstance qui rappelle le cas de Steve (cf. chapitre V). Stanley souffrait en plus, au point culminant de sa phase symbiotique, de ces attaques aiguës qui perturbaient la formation normale du schéma corporel. Il n’avait aucune chance de déplacer son agressivité, d’éjecter la douleur et l’inconfort, les expériences « mauvaises », dans l’univers au-delà des frontières de son corps propre. Les représentations de son corps propre devinrent envahies de douloureux et mauvais objets introjectés. Les sensations viscérales traumatiques et précoces interrompirent le cours du processus de libidinisation ; l’enfant régressa à une identification primaire. Cela pourrait se prêter à une reconstruction. Après avoir articulé quelques mots au deuxième semestre de sa seconde année, Stanley cessa de parler. Et autant que nous puissions le supposer, il utilisait sa mère comme extension de lui-même, en quelque sorte comme outil inanimé ou semi-animé, et non comme objet d’amour. A partir de trois ans, il arrivait à Stanley de demeurer étendu sur le sol, de fixer dans le vide, mais jamais de jouer ; bien qu’il s’accrochât fermement à sa mère, cet accrochage différait de celui d’un petit enfant normal un peu trop dépendant. Nous reconnaissons dans ce tableau clinique celui de la psychose symbiotique primaire dans laquelle la mère devient fusionnée au self et appartient à la sphère du système symbiotique. Il était intéressant de voir comment la mère de Stanley était inconsciente de la pathologie flagrante de son fils jusqu’à en dénier l’existence aussi longtemps que possible. Une telle conduite est à peu près typique des mères d’enfants symbiotiques. Comme nous l’avons dit, c’est le frère de la mère qui attira son attention sur les particularités étranges de Stanley. Lorsque l’enfant fut enfin d’âge scolaire, il ne fut plus possible de dénier sa pathologie.

Depuis le temps que nous connaissons Stanley, et même avant, il a toujours manifesté un « intérêt » particulier pour les choses mécaniques (*). Il y avait, par exemple, dans la ville où il demeurait, une enseigne de bière, représentant un robot mécanique sur une bicyclette. Ce robot était animé d’un mouvement incessant, vingt-quatre heures par jour. Stanley demandait souvent à ses parents de le conduire là où il pouvait voir 1’ « homme à bicyclette ». Son vœu était généralement exaucé et il parlait souvent de ces visites à 1’ « homme à bicyclette ». Stanley remuait parfois ses jambes comme s’il était lui-même sur une bicyclette. Il « roulait » aussi ses bras, sans raison apparente et à la manière d’un robot. Il se comportait également de cette façon mécanique, robotisée, en dehors de ses visites à 1’ « homme à bicyclette » et des moments où il en parlait. Un jour, il revint directement à son analyse après une telle visite ; dans un état de gaieté extatique, exprimé par des mouvements paroxysmiques, il cria : * Il était arrêté aujourd’hui, il était arrêté, c’est mon jour le plus chanceux. » De ce jour, l’homme qui « s’arrêtait », l’homme qui était « branché » ou « non », était devenu pour Stanley un sujet intarissable. Il faut mentionner ici que Stanley reçut à l’âge de cinq ans un tricycle sur lequel il s’asseyait sans jamais pédaler.

Le thème « branché » — « débranché » s’exprimait aussi d’autres façons : pendant des heures et des heures au cours de son traitement, Stanley dessinait des roues qui « tournaient » ou « s’arrêtaient » de tourner. Il dessinait les roues de telle sorte qu’il y eut au centre de chacune d’elles un homme ou un garçon ; il faisait aussi des dessins de différents « interrupteurs » qu’il prétendait « brancher et débrancher ». Il mettait ses roues « en mouvement » en décrivant des cercles avec son crayon et en

(') Nous savons que même les enfants normaux s’intéressent aux machines, intérêt qui semble avoir un lien fondamental à leur phallicité. A l’occasion d’une étude approfondie de dessins d’écoliers normaux, Elkisch (1952) souligna le sens de la projection du senti corporel de ers garçons sur la machine. Parmi les productions artistiques de vingt-deux garçons en période de latence, ■euls deux ne présentaient aucune figure essentiellement mécanique.

l’appuyant sur le papier avec une telle force que chaque crayon volait en éclats. Il répétait sans cesse : « Ça va bientôt s’arrêter », manifestant son intention de s’arrêter de crayonner, intention qui semblait dictée par une partie du moi étrangère, isolée et détachée. Et lorsqu’il s’arrêtait de crayonner, il disait : « Maintenant, ça s’est arrêté. » Il paraissait obsédé par ce qu’il faisait, surexcité, excitation qu’apparemment il « branchait » en lui-même (Eissler, 1953). Il était impossible de l’approcher dans cet état. Si quelqu’un lui posait une question ou essayait de le raisonner, en lui disant, par exemple, que la roue ne s’était pas arrêtée « d’elle-même » mais que c’était lui qui l’avait arrêtée en cessant de crayonner, il se comportait comme s’il n’entendait rien et se refusait à tout contact. Cette confusion dans la relation du sujet actif et de l’objet passif, la projection de sa propre intention en une partie détachée de son moi, était frappante.

L’obsession de Stanley pour 1’ « homme à bicyclette » devint intriquée avec une autre obsession au sujet d’un objet également de type mécanique. Il y avait dans la pièce où se déroulait le traitement un petit téléphone qui bourdonnait lorsque quelqu’un poussait le bouton au bas de l’escalier pour entrer dans la maison. A une certaine période du traitement, ce bourdonnement devint pour Stanley l’expérience la plus étonnante, la plus effrayante et la plus fascinante. A partir de ce moment, il entrait dans la pièce les mains sur les oreilles, une expression d’angoisse sur la figure, se précipitait dans le coin le plus éloigné et y demeurait pendant toute l’heure. Si par hasard il s’approchait du téléphone, il le regardait avec frayeur et fascination, couvrant toujours ses oreilles. Quel que fût le sujet abordé, il posait invariablement la même question stéréotypée : « Que fera le téléphone mural aujourd’hui lorsque le temps sera écoulé ? * Lorsque la thérapeute disait : « Il sonnera », Stanley répondait : « Il ne sonnera pas. » Lorsque la thérapeute ajoutait : « Que penses-tu qu’il arrivera — parce que Benny va venir et il poussera le bouton au bas de l’escalier, tout comme tu l’as fait ? », Stanley disait : « Il ne sonnera pas. » Comme Stanley demeurait si effrayé, perplexe et confus au sujet du téléphone mural, il fut conduit au bas de l’escalier, toutes portes ouvertes, de manière à entendre le bourdonnement en même temps qu’il presserait le bouton. De plus, on demanda à quelqu’un d’autre de presser pour nous le bouton en bas pendant que Stanley et sa thérapeute « attendaient » le bourdonnement en haut. Pendant cette période d’attente, le garçon regardait le téléphone mural dans un état d’attente appréhensive et, lors-qu’il sonna, il remarqua : « Ce n’était pas aussi fort aujourd’hui, parce qu’il savait que nous attendions qu’il bourdonne. »

Cette remarque indique plutôt clairement à quel point le patient projetait sa propre attente fébrile sur la réponse mécanique d’une machine sans vie. La machine « savait que nous attendions... », l’implication n’en étant pas seulement que se produirait une animation du téléphone mural, comme nous pourrions l’attendre d’un petit enfant normal, mais la croyance ferme d’un enfant de sept ans au fonctionnement humain de la machine, à la prise en considération par la machine de son attente, et en son propos délibéré de ne pas sonner aussi fort. Nous pouvons examiner plus en détail sa confusion totale des catégories de temps, d’espace et de causalité, en plus de la confusion des modalités du phénomène de la vie opposé à celui de la machine (Elkisch, 1956 ; Mahler, Ross et De Fries, 1949 ; Mahler 1958). Bien que les démonstrations de la fonction cause-effet fussent répétées, comme précédemment, à plusieurs reprises, Stanley ne pouvait concevoir de lien causal entre le bouton pressé en bas et le bourdonnement produit en haut par le courant électrique. En fait, il demeurait aussi angoissé, confus et perplexe qu’auparavant.

Cette conduite rappelle ce stade du développement précoce du moi décrit par Piaget (1923) chez le jeune enfant qui ne peut concevoir de relation causale à moins que cause et effet ne soient dans son « champ immédiat de perception ». En fait, il y a un stade normal de développement, au point culminant de l’animisme, où le jeune enfant, à un degré plus ou moins grand et pour une période de temps plus ou moins longue, est étonné et effrayé par des sons ou autres événements mécaniques dont la source n’est pas immédiatement perceptible. Il y a aussi un moment où les enfants normaux sont effrayés par les sonnettes, aspirateurs électriques, planche à repasser qui descend du mur, ou tout autre appareil mécanique.

De manière à aider Stanley à surmonter son angoisse et aussi pour nous permettre d’en apprendre davantage sur le fonctionnement de son moi, nous construisîmes un instrument électrique simple, une planche sur laquelle étaient installé sun bouton et une sonnette rapprochés, pour que soient dans son champ de perception immédiate à la fois la chose affectante et la chose affectée, ou la « cause » et 1’ « effet ». Cet appareil n’avait cependant pour Stanley aucun sens explicatif. En venant à son analyse, il apportait « son téléphone mural », comme il l’appelait, et jouait avec lui tout le temps. Le téléphone sur la planche avait un fil électrique qu’il fallait brancher dans une prise ; alors seulement pouvait-on faire sonner le timbre de la planche en pressant le bouton. Stanley branchait le fil dans la prise et l’en retirait, répétant ce geste qui pour lui n’avait aucune autre signification que le fait de <t brancher » et « débrancher u quelque chose. Lorsque le téléphone mural était « branché », Stanley pouvait presser le bouton et la sonnette tintait. Cette activité qu’il poursuivait intensément, bondissant vivement, alternait avec l’exécution de ce pourquoi l’appareil avait été construit à l’origine, c’est-à-dire le geste de presser le bouton avec un résultat de bourdonnement. Ces deux activités — d’une part brancher et débrancher, et d’autre part presser le bouton et entendre le bourdonnement — semblaient pour lui complètement disjointes l’une de l’autre. De plus, son « téléphone mural » ne devint pour lui qu’une machine comme les autres, une machine qui lui permettait de calculer et d’exercer sa propre puissance : elle ne provoquait donc aucune angoisse. Il faut souligner que Stanley perdit vite tout intérêt pour son propre appareil, mais continua de réagir avec la même frayeur au téléphone mural du bureau.

Stanley réagissait aux « machineries » surprenantes à la fois avec fascination et frayeur. Il manifestait la même fascination et la même surprise à l’égard de ces « machineries » qu’il déployait lorsqu’il ressentait une pulsion ou une intention internes. « Ça s’arrêtera bientôt. » Il traitait ses propres pulsions et y réagissait par la même attitude émotionnelle d’expérience passive qu’il avait face à une personne de l’entourage, ou à une force externe, comme par exemple cette réaction aux machines que nous avons déjà vue : « ça s’est arrêté » — parlant de la roue qu’il dessinait. Nous pouvons voir clairement ici le clivage de son moi en une partie intentionnelle isolée et une partie expérimentale passive. Nous pouvons constater aussi l’équation entre la pulsion interne et le phénomène externe des machines.

Peu après son expérience « heureuse » avec l’homme à bicyclette « incapable de bouger », Stanley devint obsédé par le geste d’allumer et d’éteindre les lumières. Pendant des semaines, il arrivait au bureau, ne prêtant aucune attention aux choses et aux personnes, ne retirant ni son manteau ni son bonnet ; il se précipitait avec excitation d’une pièce à l’autre, allumant et éteignant les lumières, activité qui apparaissait comme la réalisation la plus primitive de sa propre toute-puissance magique, comme nous le voyons chez tant d’enfants psychotiques. Stanley allumait alors la lumière et regardait l’ampoule comme s’il voyait une lumière pour la première fois de sa vie ; il l’éteignait ensuite et contemplait la lumière éteinte avec le même étonnement perplexe. Il criait : « Maintenant elle est éteinte », et adressait un sourire à la thérapeute ou l’étreignait, bondissant d’excitation. Il y avait trente et un interrupteurs bien comptés et aucun ne fut laissé de côté. Son activité d’allumer et d’éteindre connaissait son apogée lorsqu’il manipulait la lumière du réfrigérateur, un des objets qui le fascinait le plus, puisque c’était là la place de la nourriture ; en fait, comme il le verbalisait, « de la nourriture de bébé avariée ».

Un grand nombre de ces machines qui obsédaient tant Stanley et qu’il demandait à explorer encore et encore semblaient liées à ses propres doutes angoissés concernant son schéma corporel ; elles présentaient un lien assez évident avec ses intenses préoccupations orales et anales. Lorsqu’il se trouvait par exemple dans un magasin d’alimentation, il n’avait cesse jusqu’à ce que sa mère le conduise à un des grands congélateurs qu’il « explorait ». L’ « homme à bicyclette » figurait sur une réclame de bière ; ce fait incitait le garçon à produire un flot de mots insensés, d’associations gratuites, tous rattachés à la « bière », comme par exemple « bière-Esslinger 7 », « bière-traîner », « traîner-bière », « tache-traîner », « traîner-tache ». Stanley remarqua au sujet du téléphone mural : « Il va descendre du mur et prendre une bouchée de toi. » Il développa également une crainte intense de l’ascenseur, rattachée au fait qu’il pouvait tomber dans l’espace étroit entre l’ascenseur et le plancher, fantasme oral passif d’être avalé, qu’il relia verbalement aux trous d’hommes dans la rue qu’il évitait avec angoisse, à la chasse d’eau, et à des fantasmes élaborés concernant sa nourriture allant à l’égout.

Les angoisses de Stanley et ses réactions de panique présentaient toujours un caractère diffus. Par cet aspect aussi il était un représentant typique de cas semblables de psychose infantile. Leur angoisse rappelait plus une détresse organismique — la panique d’annihilation du nourrisson ou l’angoisse de séparation de l’enfant qui commence à marcher — que la crainte de la perte d’amour ou l’angoisse de castration. Son corps entier se trouvant sous l’emprise d’une agressivité primaire, la peur d’exploser et d’être morcelé constituait sa crainte fondamentale.

Qui plus est, Stanley se fixa essentiellement à un niveau sadique-oral ; la plupart de ces cas régressent à ce stade. Freud (1938) affirme que dans ces cas de clivage du moi « à l’aide de la répression au stade oral, cela [l’angoisse de castration] prenait la forme d’une crainte d’être dévoré par le père » (p. 277 s.). Freud nous fit penser au mythe de Cronos qui avala ses enfants. Dans le cas de Stanley, il y avait une crainte typique d’être avalé, en quelque sorte englouti — englouti primitivement par la mère perçue dans son image propre comme ayant perdu sa dimension animée, comme si elle était dépouillée de sa nature humaine (*).

L’autre crainte rencontrée chez les enfants psychotiques plus âgés, à la pré-adolescence et à l’adolescence, est celle de perdre leur substance corporelle, d’être vidés des * sucs corporels de jeunesse », ainsi que l’a dit Teddy, un adolescent schizophrène que j’ai analysé. Teddy était tourmenté par le délire que son père, son grand-père et lui-même formaient un système de vases communicants qui entraient en compétition pour tirer le fluide vital l’un de l’autre pendant la nuit. La survie dépendait, croyait Teddy, de qui réussissait le mieux à tirer le plus du fluide vital des autres pendant la nuit. Par ailleurs, il travaillait ferme à l’invention d’une « machine cardiaque » qu’il pourrait brancher et relier au système circulatoire de son corps de manière à ne jamais mourir.

Revenons à Stanley : son obsession délirante la plus persistante concernait les haricots verts descendant dans l’égout. Il avait mangé une fois à l’école des haricots verts inhabituelle-ment longs. Depuis cet incident, il répétait inlassablement chaque jour les mêmes questions au sujet des haricots verts : où sont-ils allés, où sont-ils maintenant, à quoi ressemblent-ils maintenant, qu’est-ce qui allait leur arriver dans l’égout, et ainsi de suite. Trois mois après cet événement, Stanley en parlait encore : « Les haricots verts que j’ai mangés dans la classe de mademoiselle A., ils sont partis dans l’égout. Pourquoi m’en inquiéterais-je ? C’est stupide, je le sais, car c’était il y a longtemps et ils me donnent de la force, ils rendent mes muscles forts et c’est sûrement les déchets qui s’en vont. De quelle

(') Hanns Sachs fit le commentaire suivant dans son essai sur The Dtlay of the Machine Age (1933) : « L’homme animiste vitalisait l’univers inanimé avec un narcissisme pour lequel il ne pouvait trouver d’autre issue ; le schizophrène transforme son propre corps en quelque chose d’étrange et d'inanimé (d’abord par des « sentiments d’aliénation », et à un stade plus avancé de régression en une « machine à influencer ») » (p. 127).

couleur sont-ils ? Je suppose qu’ils ont pris la couleur de mon corps — descendant ainsi dans l’égout. Ils doivent avoir la couleur de mon derrière. Je ne devrais pas m’en inquiéter. » Ces verbalisations et d’autres semblables montraient les intenses craintes et perplexités hypocondriaques de Stanley, sa confusion totale entre les pulsions internes et les puissances externes, entre les expériences intentionnelles et passives, et particulièrement les pkénombies affectivo-moteurs et moteurs (8).

Depuis les attaques douloureuses de sa première année, Stanley avait toujours eu des problèmes d’alimentation. Il se plaignait de son estomac avec une fréquence inhabituelle. Les douleurs gastriques et le besoin de vomir, particulièrement en des moments de maladie physique, lui devenaient très angoissants — à un point tel qu’il refusait de manger pendant un certain temps après de telles maladies, alors même qu’il était assez bien pour manger ce qu’il voulait. Nous avons déjà parlé de la mémoire prodigieuse de Stanley comme étant symptomatique de l’échec du refoulement de son moi. Considérant le fait que Stanley était incapable d’oublier certaines situations passées chargées d’affect, et qu’il semblait, comme plusieurs de ces enfants, avoir une étrange mémoire psychosomatique, nous pouvons supposer que les sensations ou les besoins surgissant dans ses voies gastro-entériques, comme les douleurs gastriques, les troubles abdominaux et le vomissement, lui rappelaient les attaques soudaines de sa première enfance. Nous pensons ici à la référence de Tausk au cas de Staudenmeyer (1919), un homme qui « attribuait tout mouvement péristaltique dont il avait conscience à l’action de démons spéciaux qui avaient élu domicile dans ses intestins » (p. 59). Il semblerait que, à cause de la fragmentation du moi, toutes les sensations demeuraient non intégrées, bouleversements entéroceptifi des viscères et sensations de faim de la cavité orale, sensations reliées à la défécation, impression de nausée, besoin de vomir.

Dans son texte classique, Tausk (1919) suggéra que le produit final de sa patiente, mademoiselle Natalija, la « machine à influencer », devait avoir des précurseurs à ce « stade du développement où son propre corps devient le but de la recherche d’objet » (p. 72). Dans le cas de Stanley, cette même période de la vie fut une époque de douleur intense et de détresse. Parallèlement aux douloureuses attaques viscérales et aux distorsions de la symbiose précoce mère-nourrisson, le moi corporel de Stanley n’était pas suffisamment investi de libido narcissique secondaire. L’image maternelle demeura fusionnée ou devint régressivement totalement fusionnée. La nécessité d’un fonctionnement autonome déclencha dans le cas de Stanley une coupure psychotique d’avec la réalité. Lorsque sa croissance maturative confronta l’enfant au fait de la séparation, la mère symbiotique dénia ou ne remarqua peut-être pas les réactions inévitables de panique avec agitation qui surgissent dans de tels cas à ce moment-clé. La libido fut retirée et stockée en une forme non différenciée, à l’intérieur du corps. Le comportement de Stanley reflétait clairement son aliénation, c’est-à-dire la délibidinisation et l’agressivisation du moi corporel en ses parties périphériques : on était frappé par la mécanisation particulière de ses propres fonctions et mouvements, par sa propre qualité de machine.

En fait, la préoccupation incessante pour les machines quasi animées, identifiées de façon si évidente aux représentations déshumanisées, dévitalisées de ses fonctions orales, anales et phalliques, ses objets introjectés clivés et étrangers au moi, exprimaient la lutte de l’enfant pour trouver son auto-identité et quelque orientation et intégration de la réalité interne face à la réalité externe (*).

Cette confusion totale au sujet des frontières et de l’identité était spectaculaire et dramatique dans plusieurs autres cas. Nous avons, par exemple, été témoins du comportement d’enfants psychotiques au moment de la défécation, qui représentait pour eux une crise majeure. Ils se conduisaient comme si les fèces étaient de dangereux objets introjectés, étrangers au moi, des objets douloureux à l’intérieur, mais qui devenaient encore plus dangereux à l’extérieur en passant du sphincter au monde extérieur. (J’ai été témoin de telles situations dans le cas de Lotta, dont nous reparlerons plus loin dans ce chapitre.)

Revenons-en encore au cas de Stanley. Comme nous l’avons mentionné précédemment, Stanley s’avéra incapable d’expri-

(') Pour une description plus détaillée de cette phase du traitement de Stanley, voir Elkisch (1956).

mer ses émotions et ses affects autrement que sous la forme la plus primitive et extrême. Il n’avait aucune capacité de nuance. S’il manifestait quelques émotions que ce soient, elles représentaient des affects extrêmes, panique ou extase orgastique (Mahler et Elkisch, 1953). A d’autres moments, il manifestait une apathie totale et même une stupeur de type catatonique. Ces deux formes, brutes et extrêmes, de comportements affectifs alternaient parfois à l’intérieur d’une même séance thérapeutique, souvent même de l’un à l’autre et vice-versa ; il semblait donc à l’observateur que le garçon se « passait » lui-même d’un type de conduite à l’autre. Une fois qu’il s’était « branché », le mouvement paraissait souvent produit de l’intérieur, comme celui d’un engin — un engin gagnant de la vitesse et fonctionnant avec une telle puissance que l’enfant n’avait aucun moyen de l’arrêter. En outre, ces émotions qu’il paraissait « brancher » et « débrancher » comme un de ces interrupteurs, Stanley les créait d’une façon très particulière et plutôt « non émotionnelle ». L’enfant, sachant évidemment que son entourage attendait de lui certaines expressions émotionnelles, donnait à certains moments, dans sa tentative pour s’adapter et se plier à cette attente, l’impression qu’il se forçait à « apprendre » des émotions. En voici un exemple : à plusieurs reprises pendant ses séances, le garçon se levait soudainement et sans la moindre provocation ou le moindre lien apparent avec ce qui se passait auparavant allait d’un endroit à l’autre, prenait des objets à la portée de sa main, les lançait à terre et essayait de les détruire. Il levait la tête, souriant et un peu fier, et disait : « Aujourd’hui, je veux être vilain. » Même si une telle conduite peut paraître « agressive », le garçon ne pouvait en fait convaincre personne qu’il s’agissait là d’une agressivité réelle, pas plus que ne pourrait le faire un acteur très médiocre. Voici une autre manifestation bizarre, artificielle, visant apparemment à satisfaire son image sensorielle du self, affectivement démunie : il suppliait son père de lui donner la fessée ! Nous avons vu et décrit d’autres cas où un enfant avait recours à des moyens bizarres pour obtenir un investissement libidinal et agressif plus grand de 1’ « enveloppe du moi » afin d’en arriver à une démarcation du corps propre. Le père de Stanley coopérait par jeu, frappant le garçoD mais certainement sans lui faire mal. Mais tandis qu’il « frappait » le garçon, Stanley se mettait à pleurer. Il criait et criait et ses parents avaient toutes les peines à l’arrêter. L’engin en lui avait acquis de la force et devait être arrêté par un opérateur extérieur. Ces « scènes » devaient se répéter souvent.

Les tentatives de Stanley pour atteindre une quelconque homéo-stasie et adaptation à la réalité se manifestaient de plusieurs façons, toutes mécaniques ou à caractère de machine. L’apprentissage des émotions et la manifestation des émotions apprises avaient leur équivalent dans le champ intellectuel. Là, elles paraissaient moins étranges et moins surprenantes qu’au niveau des affects. Toute sa manière de communiquer était empreinte d’un caractère de répétition en perroquet. L’enfant faisait semblant de lire sans être capable de lire, parcourant les livres qu’on lui avait lus et qu’il avait appris par cœur en les écoutant. Il employait ces phrases empruntées à d’autres, surtout aux adultes de son entourage, et répétait ces phrases avec la même intonation, parfois même accompagnées des mêmes mimiques, gestes et expressions faciales qui auraient fort bien pu être ceux de l’adulte qui les avait prononcées. A quelques exceptions près, les phrases que Stanley répétait en perroquet n’étaient pas complètement inappropriées aux situations dans lesquelles il les employait, de telle sorte que son discours de perroquet et ses mimiques constituaient réellement un pont, un lien entre lui et la réalité.

L’apprentissage intellectuel de Stanley, dans un sens plus restreint, ne lui offrait cependant pas un tel lien à la réalité. Là, ses « méthodes », à cause de leur caractère mécanique et de type « mosaïque », manquaient des traits humains essentiels à l’apprentissage par essais et erreurs, par transfert et abstraction. Stanley, comme nous l’avons montré plus haut, avait une mémoire prodigieuse, mais celle-ci s’avéra, à un examen approfondi, être un stockage d’engrammes discontinus, non organisés quant aux qualités d’essentiel et d’inessentiel.

L’enfant réagissait comme s’il y avait un interrupteur sur lui et que la machine mnésique avait été mise en mouvement. Aussi, lorsque Stanley répétait les discours et les manières de quelqu’un, c’était comme si le contenu de la conversation antérieure ne pouvait être détaché de certains caractères propres à cette conversation ou situation, ou à la personne qui avait pu lui parler ou lui faire la lecture. Deux ou plusieurs choses, images, concepts, affects et perceptions vécues ensemble à un moment, devenaient des conglomérats d’engrammes, reliés l’un à l’autre dans sa mémoire de façon syncrétique et définitive.

Pour résumer ce que nous a appris le cas de Stanley, nous pouvons dire que les précurseurs infantiles de la « machine à influencer » se fondent sur :

la délibidinisation du schéma corporel (spécialement de ses frontières) ;

Pintrojection totale de la mère et le retrait de libido d’elle et du inonde objectai.

Le résultat en est un état narcissique, dans lequel le moi devient fragmenté et les frontières du self confuses, fusionnées à celles de la mère.

Le principal éclu.x, moi fragmenté concerne l’ensemble des mécanismes d’intégration et de synthèse des stimuli internes et externes. Il y a également échec du refoulement.

A la place des mécanismes de défense, c’est la dédifférencia-tion qui est utilisée (voir aussi Peto, 1959, 1967).

La dédifférenciation se fonde sur un déni massif du perçu — le perçu interne saturé d’agressivité gagne par là de l’importance. Ces stimuli ou perceptions internes subissent perte de la dimension animée et mécanisation (Mahler, i960).

L’enfant psychotique, tout comme l’enfant normal, voit le monde à sa propre image. Dès lors tous les objets de la réalité de l’enfant psychotique acquièrent le même caractère de machine, semi-animé, surhumain, que son propre schéma corporel.

La différence majeure entre l’adulte et l’enfant psychotiques semble être que chez l’adulte la machine externe hallucinée (projetée) influence le self, alors que chez l’enfant psychotique la qualité qui l’influence vient encore manifestement de sa propre représentation du self et est alors projetée (secondairement) sur l’univers extérieur.

Le cas de Stanley illustre les séquelles de l’interférence intrinsèque (les crises douloureuses d’hemie) et de l’interférence précoce de l’environnement (inhibition externe des pleurs) avec le processus de libidinisation de la surface corporelle, de la peau, et de « l’enveloppe » sensoriperceptive du moi, aussi bien que de la suite ordonnée de l’érotisation des zones (Fliess, *957)-

Lotta

Le cas de Lotta constitue une démonstration navrante de la conséquence des insultes endurées par un nourrisson de constitution probablement vulnérable, pratiquement dès le premier jour de sa vie extra-utérine, à tous les degrés de libidinisation des zones.

Lotta présentait un cas d’autisme infantile précoce, au sens de Kanner. A la manière d’une expérience cruelle de la nature, et plus que tout autre cas, elle me permit de comprendre les éléments qui tissent une personnalité humaine, précisément parce que dans sa structure ces éléments apparaissaient extrêmement fragmentés et isolés.

Lorsque je lui rendis visite pour commencer le traitement, Lotta était âgée de trois ans et deux mois. Je savais que pour l’atteindre il était essentiel que le contact s’amorce dans un milieu qui lui était familier. Non seulement il y avait absence chez elle de la moindre trace d’« attente confiante », mais sa quête d’uniformité semblait le seul principe qui lui permît d’exister.

Lotta avait souffert de multiples traumatismes de la part d’une mère qui vivait elle-même dans un état de dépendance haineuse à sa propre mère. Lotta avait fait l’expérience de graves privations de nourriture ; à un âge très précoce, sa petite cuillère l’avait blessée à la lèvre. Elle avait été soumise à un régime d’apprentissage à la propreté qui était appliqué de façon stricte et sans amour. Dès les premiers signes d’« attouchement sur elle-même », elle fut atteinte de vulvo-vaginite. Un excès dramatique de stimulation enraya donc la libidinisa-tion normale des zones dans tous les domaines du développement psychosexuel. Des luttes quotidiennes contre la constipation, avec retrait digital des fèces, ne constituent qu’un des indices du genre d’atmosphère qui régnait. A l’âge de trois ans et demi, Lotta ne maîtrisait aucun langage, aucune communication gestuelle, aucune intégration de la main, de la bouche et des yeux (Hoffer, 1949). Elle ne se nourrissait pas elle-même, pas plus qu’elle n’était capable de s’occuper d’elle-même, et manifestait une réaction de terreur et d’effroi à tout contact fortuit de ou par une autre personne. D’après l’évaluation habituelle de l’intelligence, on l’aurait classée parmi les débiles profonds. Les habitudes de Lotta présentaient toutefois un caractère de stabilité compulsive, ses talents moteurs et manuels étaient adéquats pour son âge, elle avait une connaissance et une mémoire phénoménales de son milieu statique et inanimé.

En cours de thérapie, elle fut amenée petit à petit, par tous les moyens imaginables, à une perception sensorielle de l’univers extérieur, en acceptant progressivement le contact avec le corps de l’analyste. On ne put cependant observer aucune identification normale ; elle s’en tenait plutôt à une action extensive en miroir et à une expression verbale écholalique. Sa formation de mots était autistique et son discours lui servait non à Pintercommunication, mais à des commandements et des signaux — et s’adressait autant à des objets inanimés, surtout de type mécanique, qu’à l’analyste.

Elle semblait rattraper rapidement des fragments isolés du développement arrêté de son moi. Elle passa par une exploration agressive et répétée de son environnement inanimé — claquant les portes, allumant et éteignant les lumières, et manipulant toute chose à la manière d’un aveugle.

A un certain moment de son traitement, Lotta soumettait son environnement à des essais répétés et mettait alors la patience de sa mère à rude épreuve. Son analyste lui offrit une petite lampe de poche pour qu’elle puisse canaliser un peu de sa conduite troublante pour la constellation familiale hypertendue. Elle devint très attachée à la petite lampe de poche, un peu à la manière d’un bébé qui fait ses dents. En la ramenant chez elle en voiture, sa mère se servit comme à l’accoutumée du briquet automatique pour allumer une cigarette. Lotta se saisit subrepticement du briquet rougeoyant et le porta à sa bouche, s’infligeant de sévères brûlures aux lèvres.

Sans expérience adéquate de la réalité, Lotta semblait vouloir atteindre l’objet transitionnel, le « fétiche psychotique » qui, plus que pour le jeune enfant normal, lui permettrait de combler le vide entre son isolement narcissique et le monde d’objets vivants, son début de relation symbiotique à son analyste et la relation à ses parents. Lotta ne manifestait pratiquement aucune réaction. Sa sensibilité à la douleur semblait loin au-dessous de la normale. Ce signe, parmi d’autres, constitue à mon avis un indice du manque ou du défaut de l’investissement périphérique chez les jeunes patients essentiellement autistiques. Au contraire, elle sentait et réagissait aux stimuli proprioceptifs et aux douleurs viscérales (Mahler, 1950) i9).

Dans le cas de Lotta, comme dans plusieurs autres similaires, il semblait inévitable que les fonctions autonomes du moi surgissent, soient regroupées et existent simultanément comme un assemblage de parties faiblement reliées, maintenues ensemble de manière statique sans la matrice spécifique de « corrélation affective » au cours du traitement. (Comparer au cas de Stanley décrit plus haut.)

Ce tableau bizarre de fonctions éparses du moi et le manque très évident en clinique, d’investissement périphérique attire notre attention sur le fait que dans la psychose infantile autistique, les vicissitudes de la libido et de l’agressivité ne peuvent être retracées simplement en termes de stades hiérarchiques des zones. Nous pouvons plutôt retracer dans le traitement de certains cas le cours de la libido et de l’agressivité passant, par un investissement progressif, d’une position viscérale-splanchnique à une direction céphalique et à l’extérieur vers la périphérie du corps, la peau, les organes des sens, c’est-à-dire vers le système perceptif conscient (Mahler, 1950). Les forces instinctuelles, libido et agressivité, existent toutes deux sous une forme non neutralisée, à cause de l’absence ou de la déficience grave de la fonction synthétique du moi. Il y a un manque inhérent de contact avec ou de protection contre la perception de l’environnement humain.

Chaque fois que Lotta se trouvait dans un état de grande angoisse, tout son petit corps était secoué de sanglots sans larmes ; cependant elle ne cherchait ni n’acceptait l’aide de qui que ce soit, mais se jetait aplatie au sol et s’appuyait sur ce support solide. Elle avait aussi l’habitude de s’accrocher à sa chaise haute familière, mais en aucun cas à son père ni à sa mère. Ce qui caractérisait cette enfant psychotique autistique et tous ceux que j’ai pu observer, c’est une étrange incapacité à faire la différence entre les objets animés et inanimés, même dans un sens perceptif (comparer Stimimann, 1947).

Dès 1952, je me rendis compte de l’inutilité, pour un enfant psychotique qui avait régressé et organisé ses défenses d’adaptation et de survie à l’intérieur de sa coquille autistique créée secondairement, d’un traitement entrepris sans l’entière participation de l’objet symbiotique originaire, la mère. A cette époque, j’écrivis :

...si [l’enfant primairement ou secondairement] autistique est forcé trop rapidement au contact social... il est souvent jeté dans un état catatonique et ensuite dans un... processus psychotique ftdminant... si de telles réactions catastrophiques ne peuvent être évitées, il semble préférable pour ces nourrissons autistiques de pouvoir demeurer dans leur coquille autistique, même si, dans un « état hébété d’orientation restreinte », ils ne peuvent évoluer que vers un degré très limité d’adaptation à la réalité. Le diagnostic de leur « condition originaire » échappe alors habituellement à la reconnaissance ; ils sont rejetés dans la catégorie des débiles mentaux (p. 303).

Un épisode des plus dramatiques survint dans la vie de la petite Lotta alors qu’elle était âgée de quatre ans et demi, après qu’elle eut établi avec moi une relation symbiotique dans la seconde année du traitement analytique. La famille déménagea dans une banlieue éloignée. Résultat : son traitement fut interrompu et son environnement inanimé changea radicalement. Je reçus par la suite un appel désespéré de la mère, et leur rendis visite. Lotta offrait le tableau le plus déchirant et tragique de deuil extrême. Elle était incapable de fixer son regard sur moi ; elle se conduisait plutôt comme si elle désirait écarter la perception même de ma présence en rampant avec agitation et se laissant glisser assise dans le jardin, se balançant et jetant de la terre avec ses deux mains sur sa petite tête échevelée ; elle gémissait tristement, mais sans larmes et sans le moindre signe d’appel vers les êtres humains qui l’entouraient. Lotta avait perdu tous les signaux appris en thérapie et qui m’avaient permis de combler ses besoins. Ce langage par signes, de nature syncrétique mais bien investi de libido, avait impliqué confiance et anticipation agréable. Elle repoussait maintenant toute tentative d’approche venant de sa mère ou de moi. Inutile de dire que lorsque je repris Lotta en traitement, il me fut extrêmement difficile de rétablir un contact avec elle et ce, au prix de très grands efforts.

Le moi de Lotta souffrit un dommage psychique similaire, mais beaucoup plus permanent, et en fait irréversible, lorsque, à l’âge de sept ans, elle fut placée en institution pour enfants autistiques et souffrant de lésions cérébrales. Ironiquement, elle y fut placée après .avoir réalisé une poussée de développement en thérapie et atteint un vocabulaire étendu, quoique du style d’un automate. Sa mère lui avait enseigné le vocabulaire, et elle avait pu lui apprendre aussi des opérations mentales automatisées, remarquables de complexité, incluant la capacité de lire. Malheureusement, Lotta atteignit un plafond dans cet apprentissage automatique, et sa mère, préoccupée par une nouvelle grossesse, était incapable de répondre aux besoins de Lotta, manifestés sous la forme d’avances très détournées et délicates. Les deux parents décidèrent que « ça ne valait tout simplement pas la peine ».

La mère de Lotta m’écrivit au sujet de sa visite à l’institution. La description qu’elle donnait de sa fille dans sa lettre faisait songer à celle d’un adulte en état de mélancolie profonde. Lotta ne parlait pas, ne faisait que supplier désespérément des yeux. Ses mouvements étaient lents et nonchalants ; elle marchait d’une allure traînante. La mère rapporta aussi qu’elle refusait de manger. Par la suite Lotta fut reprise à la maison et les soin* dont elle fit l’objet la ramenèrent pour ainsi dire à la vie, une vie extrêmement automatisée et délibidinisée. Sa mère réussit à l’entraîner avec assez de succès pour qu’elle puisse être acceptée et inscrite à l’école publique.

Lotta me fut ramenée en visite lorsqu’elle avait neuf ans. Ses réponses étaient automatiques ; elle ne me reconnaissait aucunement comme personne. Elle se rappelait syncrétique-ment les détails les plus minutieux de la salle de jeu, et énuméra, sur le mode du processus primaire, tous les objets autour d’elle. On assistait à une étonnante exécution d’ordres donnés de toute évidence par sa mère avant leur visite. Par exemple, chaque fois que j’essayais de lui dire quelque chose de personnel, elle écartait une pulsion agressive intérieure en récitant à voix forte, sur le ton d’un crieur de rue : « Sois toujours polie » ; « Tu devrais aimer tous les enfants » ; « Va au tableau noir » ; « Je peux exécuter de longues divisions, je peux épeler » ; « L’ascenseur va nous descendre » ; « Tu vas aller à la maison » ; « Tu vas dormir à la maison ». Elle avait recours à ces ordres intériorisés mais non intégrés pour maîtriser son angoisse et sa méfiance fondamentale.

Ce sont précisément de telles expériences, celle de Lotta et d’autres semblables, qui nous poussèrent à élaborer une approche thérapeutique par laquelle la mère se trouvait pleinement intégrée au processus thérapeutique ; cette approche l’aidait donc à se prêter à son enfant pour revivre les phases manquantes et déformées du développement. A l’intérieur de cette « formule thérapeutique tripartite » nouvellement développée, le thérapeute sert de catalyseur, d’agent de transfert et de tampon entre l’enfant et sa mère. Une telle approche devrait prévenir la réaction irréversible et catastrophique à la désintégration d’une symbiose récemment établie et imposée thérapeutiquement, comme dans le cas de Lotta (cf. le chapitre VI).

Comme David Beres (i960) l’a succintement exposé : « C’est seulement avec le développement de... la capacité de créer une représentation psychique de l’objet absent que l’enfant progresse d’une réponse immédiate syncrétique, affectivo-sensorimotrice, à une réponse différée, abstraite et conceptualisée, caractéristique de l’humain » (p. 334). Cette image intrapsychique, cette représentation mentale de l’objet symbiotique temporairement absent semble servir de catalyseur indispensable en ce qu’il permet à toutes les capacités potentiellement autonomes du moi primitif de devenir fonctionnelles. Je la considère comme l’étincelle qui allume la capacité du moi de vivre un affect humain, un développement humain social et émotionnel.

Chez les enfants psychotiques, l’effondrement des fonctions fondamentales du moi — de toutes ou d’une partie d’entre elles — peut être attribué à l’une des causes suivantes : (i°) l’incapacité du moi à créer une image intrapsychique quelque peu complexe de l’objet symbiotique humain ; ou (20) la perte d’une représentation psychique précaire de l’objet symbiotique qui, à cause de son lien excessif à la satisfaction des besoins à un niveau symbiotique-parasitaire, ne peut progresser vers une permanence de l’objet, et qui ne peut donc faire face aux demandes de la phase de séparation-individuation. Nous sommes tous familiers avec les séquelles chroniques de tels événements psychiques. Ce que nous voyons rarement, et ce qui est rarement exposé dans la littérature, c’est la période de chagrin et de deuil qui, à mon avis, précède inévitablement et introduit la rupture symbiotique totale avec la réalité, c’est-à-dire le retrait autistique secondaire.

La tristesse et le chagrin sont les premiers signes d’un développement progressif et semblent les corollaires nécessaires de l’émergence de l’enfant hors de l’univers autistique ayant perdu sa dimension animée par la restauration ie l’objet libidinal.

C’est un fait bien connu que les réponses affectives de l’enfant psychotique ayant régressé jusqu’à un univers autistique, confortablement réduit et qui lui est propre, seront minimales à moins que cet univers autistique, tout-puissant, dédifférencié, ne se trouve bouleversé. Aussi, lorsque la thérapie et un environnement non familier et inanimé se heurtent en même temps à son retrait autistique, ses réactions affectives peuvent varier largement, depuis l’errement et la recherche (l), en passant par une agitation et un tourment incessants, hyperactifs et irritables, pour en arriver enfin à des réactions de profonde panique, des accès de rage, des colères violentes, des actes surtout auto-agressifs, comme se frapper la tête, se mordre, etc., jusqu’à ce qu’il atteigne un état d’épuisement et d’extrême apathie. Alors, comme l’enfant commence à retrouver l’objet symbiotique et à investir de libido sa représentation, nous pouvons observer une plus grande gamme d’humeurs et d’émotions passant par le moi, la tristesse au lieu du désespoir, la colère au lieu de la rage, l’attente et l’angoisse au lieu de la panique. Ces manifestations d’émotions marquent la première étape de l’abandon et du remplacement des défenses autistiques ; elles inaugurent aussi l’émergence du moi comme structure fonctionnelle de la personnalité.

Amy

Ces processus peuvent être observés chez plusieurs enfants en thérapie ; Amy est un de ces cas. Elle fut conduite en thérapie à l’âge de trois ans et demi. A ce moment elle se concentrait sans but sur des activités stéréotypées, comme de verser partout de l’eau et du sable. Elle était incapable d’attention et semblait regarder à travers les gens. Elle urinait et déféquait chaque fois qu’elle y était poussée par un besoin de décharge physique ; elle s’élançait ici et là, saisissant des objets. Le plus léger changement dans son environnement provoquait des cris aigus et des gémissements prolongés (*). Amy réagissait aux frustrations, si minimes fussent-elles, par des colères désespérées et une hyperactivité excessive.

Au cours de notre « recherche sur l’action thérapeutique », Amy devint remarquablement attachée à sa thérapeute, s’en servant de la façon la plus primitive comme extension de son moi, tel un outil destiné à satisfaire ses besoins. Parallèlement à ce développement, Amy retenait ses selles et maîtrisait aussi d’autres tensions. A ce moment, l’enfant, qui avait auparavant alterné entre une hyperactivité destructrice et un épuisement léthargique, commença occasionnellement à manifester par sa mimique et ses gestes de la tristesse et même du chagrin.

En restaurant l’objet humain, la thérapeute avait aidé Amy à élaborer certaines représentations de l’objet symbiotique. Toutefois, à cette étape précise de sa thérapie, Amy pleurait de manière inconsolable en entendant des mots-déclics tels que berceau, couverture, s’étendre, s’endormir. Bien que son sommeil lui-même ne fût pas troublé, il nous semblait qu’Amy manifestait à cette époque un mécanisme semblable à ceux qui surviennent de façon transitoire dans les troubles normaux du sommeil chez de jeunes enfants normaux de deux ans.

Lors d’une table-ronde traitant des Troubles du sommeil chez les enfants (cf. Friend, 1956), Anna Maenchen s’arrêta sur « la répugnance maturative non spécifique à abandonner toute l’activité et l’autonomie de la vie éveillée » au cours de la première enfance. Marianne Kris mentionna l’expérience de Liselotte Frankl en tant que consultante dans un journal londonien. Frankl recevait « surtout des demandes d’aide pour des troubles du sommeil

Ç) La thérapeute d’Amy était Mmo Emmogcne Kamaiko, un de nos travailleurs seniors au Centre d’Enfants Masters.

chez les enfants de deux ans ». Le lien intime entre la perte de la relation d’objet et les questions de régression est important dans ces troubles transitoires du sommeil. Il est intéressant de noter que nous avons vu par expérience, ainsi que d’autres chercheurs sur la psychose infantile, que les enfants essentiellement autistiques ne souffraient pas de troubles du sommeil, alors que ceux qui étaient essentiellement symbiotiques présentaient tôt ou tard des dérangements du sommeil. Maenchen pense que l’enfant, « une fois retiré en sa coquille autistique, n’a plus peur jusqu’à ce qu’il sorte de son retrait ». Réciproquement, d’après elle, l’apparition de troubles du sommeil peut être une indication que le progrès dans le développement du moi se poursuit ('). Je crois que dans le cas d’Amy, ses réactions d’angoisse et d’inquiétude, lorsqu’étaient prononcés des mots lui rappelant l’état de régression du moi propre au sommeil, indiquaient une conscience croissante de la relation d’objet humain. Lorsque Amy commença d’élaborer l’image ou l’idée d’un objet symbiotique, elle devint consciente du danger inhérent à la perte de la symbiose avec cet objet pendant le sommeil.

Malcolm

Nous avions là un cas inusité. Malcolm souffrait d’un syndrome de psychose symbiotique dans lequel le père était l’objet symbiotique, réagissant par ailleurs à sa mère par des défenses autistiques.

Lorsque nous rencontrâmes Malcolm, un enfant âgé de trois ans et demi, il avait atteint un degré beaucoup plus élevé d’intégration qu’Amy. Lorsqu’il arrivait au Centre avec sa « mère normalement dévouée », il montrait parfois cette expression glacée, si caractéristique des enfants primairement ou secondairement autistiques. C’était cependant le type même de l’enfant souffrant d’un syndrome de psychose symbiotique. Il répondait à sa mère et était habituellement en contact avec elle, mais sur le mode d’un processus plutôt primaire. Il établit par la suite une relation du même type avec son thérapeute, à condition que ses demandes fussent comprises correctement et accomplies

(') Il est intéressant de remarquer que Lotta avait développé un léger trouble du sommeil au moment où elle s’attacha à une houppette qu’elle frappait sur sa joue avec soulagement. Elle emportait la houppette avec elle au lit et pendant un certain temps s’éveillait en pleurant lorsqu’elle la perdait. Dès que quelqu’un la lui récupérait, Lotta se rendormait.

promptement. Sa petite figure s’illuminait toutefois aussitôt que quelqu’un suggérait le jeu de téléphoner à son père. Son visage reflétait un désir vif et plein de regret, alors qu’il poursuivait sur le téléphone-jouet sa conversation imaginaire avec son père.

Malcolm établit aussi un contact passionné avec le docteur Furer, substitut paternel, se serrant contre lui et prenant un air penaud et triste chaque fois que celui-ci quittait la pièce. Son étrange relation symbiotique à son père ne céda que graduellement, grâce à une expérience renouvelée de la relation symbiotique avec le thérapeute, et par la suite avec sa mère, en extériorisant les représentations clivées du self et de l’objet, en concentrant sa libido sur la représentation de la « bonne mère » et en projetant son agressivité sur l’image de la « mauvaise mère ». C’est seulement après que se fut relâché le lien symbiotique délirant et pathologique à son père que Malcolm put faire pour la première fois l’expérience de l’union qui lui avait fait défaut dans sa relation à sa mère. Au cours de cette phase, qui commença après que Malcolm se fut permis de cracher sur les gens, ses séances thérapeutiques comportaient babillages, gazouillements et gloussements incessants avec sa mère. Incidemment, sa mère nous dit : « Malcolm semble avoir avec moi les mêmes expériences que ses deux frères aînés lorsqu’ils étaient bébés. »

M. Furer a exposé en détail le cas de Malcolm, s’attachant au problème du fétiche psychotique.

George

L’identification bisexuelle et le besoin de fusion symbiotique étaient de la plus haute importance dans le syndrome psychotique de George. Lorsqu’il fut admis dans le service d’enfants de l’Institut Psychiatrique de l’État de New York et de l’Université de Columbia, George avait un peu moins de sept ans et présentait des symptômes foudroyants de délire et d’hallucinations. Il s’était développé à peu près normalement jusqu’à trois ans, époque à laquelle sa mère devint enceinte. Il commença alors à avoir des terreurs nocturnes et ce que sa mère, avec justesse, appelait des <c colères parlantes ». Il arpentait alors la pièce, se parlant furieusement à lui-même sur un sujet apparemment complètement hors de propos par rapport à son environnement. Peu après la naissance de sa petite sœur, il devint très perturbé.

Il voulait porter le linge du bébé, et souvent celui de sa mère. Il insistait sur le fait qu’il voulait être une fille, préférait les animaux femelles et posait à sa mère d’incessantes questions sur la raison pour laquelle il ne devrait pas être une fille. A peu près au même moment, il commença à avoir peur des ouvertures dans une clôture près de laquelle il passait, et partout où il en rencontrait. Son père se servait souvent de cette crainte comme menace, lui disant souvent qu’il le mettrait dans un trou. George tentait de se rassurer auprès de son père en demandant souvent : « M’aimes-tu ? »

George devint un très bon élève, quoique asocial. A l’école, il parlait souvent de sa sœur, et continuellement de son petit chat. « J’ai un chat à la maison. C’est une fille-chat. J’aime mon chat. Je suis une fille-chat. » Il n’avait aucun contact avec les autres enfants, qui le terrifiaient, et ne put être gardé à l’école, au moins un certain temps, qu’à cause de la grande sympathie de son instituteur à son égard. Sa conduite à l’école devint cependant si bizarre que l’instituteur l’envoya pour une hospitalisation.

Sa crainte et son désir de castration pouvaient être retracés jusqu’à la grossesse de sa mère. Il développa tout d’abord un étrange intérêt pour les barils. Il s’arrêtait, touchait des barils et les contemplait avec un vif intérêt. Après cet intérêt pour les barils (ils habitaient à côté d’une brasserie), il devint fasciné par les tuyaux de toute sorte, qu’encore une fois il devait toucher, commentant leur dimension, leur forme ou autre caractéristique. Il jouait avec les tuyaux de son père pendant de longs moments. Après quelques mois, il se préoccupa de la même manière des appareils électriques. Inlassablement il prétendait brancher un fil dans une prise. Il développa plus tard un grand intérêt pour les feux, intérêt prédominant au moment de son hospitalisation. A l’hôpital, ses tentatives hallucinatoires et délirantes de restitution étaient liées à ses tendances incorporative* et destructrices à l’égard de sa sœur et de sa mère. Dans ses hallucinations les plus graves, il y avait un feu détruisant sa petite sœur. Au début, George verbalisait ses hallucinations concernant le feu, et nous savions donc comment interpréter sa conduite agitée lorsqu’elle trahissait de telles visions. Dans ses moments plus lucides, il affirmait : « J’ai peur de tuer ma mère. J’ai des idées de vouloir la tuer. Oui, je pense à la tuer, et ces pensées me bouleversent tant. Ça me donne de mauvaises sensations dans ma tête. Ça me bouleverse tant lorsque je suis à la maison. Docteur, vous êtes censée retirer cela. »

Ses hallucinations étaient en même temps des tentatives de restitution. Alors qu’il était assis à côté de l’infirmière qu’il aimait et détestait le plus, il descendit la fermeture de son pantalon et commença à tirer sur la jupe de l’infirmière comme s’il rassemblait quelque chose. Il mit alors les mains dans son pantalon, comme s’il y versait ce qu’il avait rassemblé. Cette manœuvre dura un court moment ; puis il remonta sa fermeture et resta assis, souriant. « J’ai une Hollinger [nom de l’infirmière] là-dedans... c’est ça que j’ai là ». George fut dans un état d’exaltation hilarante pour le reste de la journée, et il s’asseyait à l’écart dans un coin, communiquant avec l’objet chéri intro-jecté (M. Klein, 1932).

Il était évident qu’il tentait, à sa manière infantile, des efforts de restitution pour résoudre, bien que sur un mode psychotique, son conflit bisexuel ; solution comparable au genre d’efforts faits par les schizophrènes adolescents et adultes.

George nous fournit un exemple de la façon dont la défense psychotique symbiotique de re-fusion régressive à l’objet d’amour est utilisée pour repousser l’irruption de la pulsion instinctuelle destructrice qui menace d’annihiler le self et le monde objectai. Dans plusieurs cas, cette défense seule ne suffit pas, et il apparaît alors un autisme secondaire.

Seulement en de rares occasions nous pouvons observer le clivage du monde objectai, le processus réel de perte d’identité et la fragmentation du moi. Il fut possible de reconstruire certains des processus impliqués dans le cas de George (cf. aussi le cas décrit par Kubie et Israël [1955] dans leur article intitulé Sayyou’re Sony).

Aussitôt après la naissance de George, son père s’engagea dans la marine. La mère et l’enfant n’eurent pratiquement que leur seule compagnie réciproque. Lorsque George eut deux ans, son père revint, mais se montra désintéressé et morose. George n’avait aucune chance de vivre et de surmonter à l’âge approprié le malaise normal du nourrisson et du jeune enfant devant des étrangers. Son père apparut brusquement et dut faire figure de total étranger pour George. Il n’est pas surprenant dès lors qu’il semblait mécomprendre totalement, dans sa troisième année, le sens affectif des situations sociales, incompréhension compliquée en outre par la projection de son agressivité non neutralisée. Par exemple, il pleurait si un étranger l’accueillait d’un amical « Bonjour », comme si le mot « bonjour » constituait une menace sérieuse. Si des amis ou des parents lui tapotaient l’épaule ou la tête, il devenait terrifié, disait qu’ils l’avaient frappé, et semblait craindre qu’ils ne lui fassent mal. Son discours devint soudainement surinvesti, discours qui, typiquement, avait été inutile au cours de sa relation symbiotique prolongée à sa mère, puisque les partenaires symbiotiques communiquent dans une atmosphère préverbale ou non verbale. Vers l’âge de deux ans et demi ou trois ans, le mutisme de George se transforma brusquement en un langage échevelé et empreint de panique, ses « colères parlantes ». A la fin de la troisième année de George, sa mère devint enceinte, et ce fut le début de ses terreurs nocturnes. Au cours des derniers mois de la grossesse de sa mère, il développa un intérêt absorbant et exclusif pour l’examen tactile de son environnement inanimé. Il manifesta à ce moment son intérêt compulsif pour les barils, barils de bière surtout, et par la suite pour les tuyaux. Puisque son père était plombier, il pouvait jouer pendant de longs moments avec les tuyaux qui se trouvaient dans la boutique. Après quelques mois apparut une préoccupation semblable pour les appareils électriques. Plus tard, son intérêt se porta sur les feux, et c’est cet intérêt qui prédominait au moment de son hospitalisation.

Le cas de George n’est qu’un exemple parmi d’autres d’un retrait progressif de la réalité provoqué par la perte de la faculté humaine innée de discrimination entre l’animé et l’inanimé, le vivant et le mort. Von Monakow a nommé proto-diakrisis cette discrimination primaire. Elle semble dépendre et être constituée d’impressions de chaleur, élasticité, turgescence, et de sensations tactiles profondes entre deux organismes supérieurs vivant en contact l’un avec l’autre.

Dans sa troisième année, George manifesta une confusion totale au sujet du fonctionnement des corps vivants et des systèmes inanimés. La nature de la différence sexuelle des corps était pour lui un sujet de confusion toute particulière. Après une période symbiotique parasitaire avec sa mère, période beaucoup trop exclusive et morbide, George se trouva soudainement confronté à un environnement hostile et étendu, impliquant une séparation de la mère dans un sens de fonctionnement maturatif, sans que rien ne l’eût préparé émotionnellement à renoncer au délire de sa fusion toute-puissante à elle. George semblait avoir essayé frénétiquement de développer des mécanismes de contre-investissement pour le protéger contre la fragmentation de son moi fragile. Il tenta de contrebalancer la perte menaçante de l’univers d’objet libidinal en tentant de le recapturer dans un sens concret, en utilisant les facultés de perception par contact de son moi. Nous assistons très souvent à ce genre d’épreuve frénétique de la réalité dans le cas d’un enfant psychotique de ce type. George essayait de façon compulsive et fébrile de tâter des doigts, de « sentir » les choses. De toute évidence il voulait distinguer, comparer les barils de bière et le corps de sa mère enceinte. Plus tard, après la naissance de sa petite sœur, George compara, à sa manière tactile, les symboles concrets de l’anatomie mâle et femelle.

Le problème de la bisexualité accrut de façon frappante la lutte de ce garçon pour reconquérir sa complétude symbiotique avec la « mère perdue ». Son angoisse de castration et l’envie que lui faisait la relation du bébé et de sa mère paraissent avoir poussé George à de vives hallucinations corporelles, caractérisées par leur contenu psychotiquement destructeur.

Des patients qui, comme George, débutent par un insoluble problème symbiotique, coupent les liens avec une réalité insoutenable, s’enfoncent dans leur réalité autistique interne créée par eux et élaborent leur propre monde objectai représenté par les objets introjectés. Ces patients régressent donc secondairement à l’autisme afin de maintenir leur vie et leur entité dans une quelconque forme dédifférenciée et privée de sa dimension animée. En d’autres termes, puisqu’une panique continuelle de séparation-annihilation s’avère insoutenable, les enfants qui commencent par une psychose symbiotique auront recours, comme mesures défensives, à des mécanismes autistiques. C’est là un moyen d’écarter le danger de perte d’une entité individuelle minimale qu’ils ont pu réussir à atteindre, soit par leur développement, soit par traitement. Ils cherchent par le mécanisme de l’autisme à préserver le peu d’autonomie qu’ils peuvent avoir acquise. Ces réactions autistiques, répétons-le, sont des tentatives secondaires d’écarter la menace de ré-engloutissement dans une relation symbiotique, puisqu’une telle fusion signifierait la destruction de l’entité individuelle à peine atteinte par l’enfant.

Clifford

Ce cas constitue un autre exemple frappant de conflit psychotique en rapport avec la bisexualité. Ce sont des hallucinations corporelles d’identité bisexuelle qui caractérisent l’enfant psychotique plus âgé.

Clifford, qui présentait un type mixte de schizophrénie infantile, était aussi, depuis l’âge de six ans et demi, un patient du service d’enfants. Son développement parut normal au cours de ses quatorze premiers mois, bien qu’il ne fut jamais un bébé que l’on pût cajoler et que, vu de façon rétrospective, il semblât avoir manifesté, au cours de ses deuxième, troisième et quatrième années, des traits caractéristiques de l’autisme infantile précoce. A l’âge de trois ans et demi, il conçut une jalousie intense pour sa sœur de dix-huit mois. Son discours ne connut aucun développement. Il avait recours à une phraséologie stéréotypée, formulée sur un ton chantonnant, et ne parlait jamais de lui-même qu’à la troisième personne. Il devint obsédé par l’équipement mécanique et électrique. A cinq ans, les mécanismes symbiotiques de restitution devinrent de plus en plus marqués. Alors que, jusque-là, il avait défendu son univers autistique, clos, il insistait maintenant pour partager le lit de ses parents et recherchait un contact corporel avec chacun d’eux. Son conflit bisexuel se manifesta d’une façon similaire à celui de George. Clifford commença de mordre les infirmières de façon soudaine et impulsive lorsqu’il les croisait par exemple dans le couloir. Il disait « aimer » les infirmières, les appelait chacune attentivement par leur nom et recherchait leur compagnie pour une sorte de conversation ritualisée consistant surtout à les identifier par leur nom et à leur dire son nom, nommant ensuite le reste du personnel du service. On découragea son habitude de mordre et il se mit alors à se vêtir de deux mouchoirs arrangés en jupe ou en cape d’infirmière, et insistait : « Ne m’appelez pas Clifford, appelez-moi mademoiselle Clifford. Je suis une infirmière. » Si cet ordre n’était pas exécuté, il devenait angoissé ; il insista pendant un certain temps pour qu’on l’appelle « mademoiselle Clifford » ou « infirmière Clifford ».

Dans les séances thérapeutiques, cette phase de sa conduite s’amorça par un déni. « Je ne veux pas être une fille. Les filles portent des robes, les garçons des pantalons. Je ne veux pas être comme ma sœur. Garçons et filles sont différents. » Cela fut répété à la maison, mais suivi presque aussitôt, comme à l’hôpital, d’une période pendant laquelle il insistait pour porter les vêtements de sa jeune sœur et pour être appelé « mademoiselle Clifford » par sa famille aussi.

Alma

Le cas suivant illustre une tentative désespérée pour perpétuer la fusion symbiotique lorsque celle-ci entre en conflit avec la lutte pour la séparation et l’individuation, lutte accompagnée d’un conflit bisexuel à la fois dans les mots et le comportement d’une patiente adolescente.

Aima nous fut amenée au service à l’âge de quatorze ans (*). Le début de sa psychose peut être retracé à l’âge de quatre ans et demi. A ce moment-là, elle avait eu une forte fièvre et été hospitalisée pendant dix jours pour cause de rougeole compliquée de pneumonie. Sa tendance à la « somatisation » et à la symbolisation corporelle se révéla dans ce qui parut être des fantasmes infantiles de grossesse. Ceux-ci se manifestaient par le fait que pendant toute la période de son hospitalisation elle ne présenta aucun mouvement intestinal. Après son retour à la maison, son abdomen formait saillie, fait vérifié par plusieurs observateurs. A partir de ce moment, Aima parut quelque peu différente : faible, malade, gémissant et pleurant. Pendant ses trois premiers jours à la maison elle déféqua continuellement et son abdomen reprit son volume normal. A la suite de cette expulsion de fèces, mais non pendant, elle commença à bégayer. Elle devint difficile pour la nourriture, refusait continuellement tout solide (écartant des fantasmes sadiques-oraux ?) et vomissait souvent. Elle entra à l’école à l’âge de six ans, mais ne semblait s’y faire aucun ami. A sept ans, selon ses dires, un homme plus âgé lui fit des avances sexuelles. Il était difficile de déterminer s’il y avait effectivement eu des avances d’ordre sexuel, ou si c’était là son interprétation de l’événement.

A dix ans, Aima fut très troublée à la suite d’un mauvais rêve. Sa « nervosité » survint après la vision du film Blanche-Neige et les Sept Mains. Après ce film, la patiente fit un rêve dont elle s’éveilla en criant et courut à sa mère. Il fallut un long moment et beaucoup d’encouragements pour qu’Alma explique enfin ce qui la troublait : « Elle avait entendu une voix disant : » Étrangle ta mère, étrangle ta mère. » Elle avait peur de dormir dans sa chambre et insistait pour dormir avec son père, renvoyant ainsi sa mère dans une autre chambre. C’est à ce moment qu’elle fut conduite chez un psychiatre.

Aima se mit à penser que ses amis ne l’aimaient pas parce que quelque chose n’allait pas dans sa figure. Elle sentait que celle-ci était trop maigre, elle sentait qu’elle paraissait plus âgée qu’elle ne l’était (à peu près de l’âge de sa mère). Elle devint exagérément inquiète de la santé de sa mère, et aussi exagérément rai-

(’) Je dois ce matériel à la coopération du docteur William H. Cox, Jr.

sonneuse. Dans le service, elle se regardait continuellement dans un miroir, et disait que tout le département (ou univers 10) était une image en miroir d’elle-même. Elle disait : « Toutes choses sont deux substances, l’âme et le sexe ; certaines personnes et certaines choses sont d’abord “ sexe ” (surtout les femmes), certaines personnes combinent ensemble le sexe et les sentiments d’âme (surtout les hommes). Le même sentiment que j’ai à l’égard de ma mère appartient au sentiment du sexe. » Dans une lettre elle écrivit :

Peut-être qu'alors [à dix ans] je me séparai pour la première fois de ma mère et je craignis la réalité et dès lors ne lui donnai aucune chance (1). Je me coupai de tout et oubliai les sentiments de l’âme. Peut-être comme lorsque j’ai vu Blanche-Neige et les Sept Nains, d’une certaine façon j’étais la sorcière et donnais la pomme à manger à la jille — et j’ai vu le prince et j’ai vu les sentiments du sexe et de l’âme qui [les sentiments] dans la réalité concernent les hommes. — Peut-être que d’une certaine façon je voulais retirer ma mère de moi par étranglement et en même temps m’étrangler ou me punir moi-même [pour et par] le meurtre de Blanche-Neige. Tout ce que je sais, c’est qu’après avoir dit : « Étrangle ta mère », inconsciemment j’identifiai ma mère à la sorcière et me coupai en quelque sorte de ma mère. Je me sentais bizarre à l’intérieur : étrange, vide : une bizarrerie inquiétante. [Alors] je n’eus plus peur de moi-même pendant quelques secondes. Mais pendant une année entière je vomissais continuellement et me sentais toujours étourdie (*). Peut-être que, inconsciemment, je m’étranglais moi-même (comme la sorcière) ou était-ce ma mère — ou était-ce Blanche-Neige — ou étaient-ce les souris que maman tua (8) — mais j’imagine qu’il s’agissait de moi. — Je croyais que je marcherais dans mon sommeil et la tuerais (*). Après quelques secondes, je ne me sentais pas vide, mais différente.

On ne pourrait demander une description plus explicite des étapes qui amorcèrent la perte progressive de la réalité, la coupure psychotique de la réalité et le développement ultérieur de mécanismes de restitution dans cette psychose symbiotique. Il y a confusion entre le self et la mère et un manque de direction entre les tendances libidinales et agressives. Il y a confusion et fusion à la fois de la mère et du self, comme objets des forces instinctuelles non neutralisées.

La mère persécutrice introjectée fait craindre à Aima d’avoir l’air plus âgée qu’elle ne l’est ; elle a des sentiments sexuels pour sa mère, une pulsion à l’étrangler — en elle-même et à l’extérieur — et dit ensuite qu’elle est son image en miroir alors que l’univers est sa propre image reflétée. « C’est comme si je devais vivre avec mon reflet (comme lorsque je regarde dans le miroir) [la mère en elle-même] et dois faire face à mon reflet lorsque je vois des gens parce qu’ils sont pour moi des reflets déambulants ou vivants ». Elle exprime en ses propres termes la fusion des trois représentations — self, mère et univers : « Et si j’étais le reflet vivant de ma mère et qu’en me regardant dans le miroir c’était une double exposition. Et je vois mon reflet dans les autres et ça me rend malheureuse... Je tourne en rond. Il n’y a aucune issue. Je vis dans un univers qui a une surface plane, plate comme mon reflet dans le miroir, et les gens que je vois dans cet univers sont le reflet vivant de moi-même, et cette personne-sexe que je vois dans le miroir n’est pas moi. Je refuse d’accepter cette personne. »

La patiente exprime clairement le nœud de la lutte pathogène pour abandonner la fusion symbiotique-parasitaire à l’image parentale et illustre de manière frappante les mécanismes kleiniens, lorsqu’elle dit : « Après avoir dit “ Étrangle ta mère ”, inconsciemment j’identifiai ma mère à la sorcière et me coupai en quelque sorte de ma mère... Mais pendant une année entière, je vomissais continuellement et me sentais toujours étourdie. Peut-être que, inconsciemment, je m’étranglais moi-même [ou la mère en elle-même] et me sentais coupable de m’étrangler — ou était-ce ma mère — ou était-ce Blanche-Neige [que la sorcière essaya de tuer] — ou étaient-ce les souris que maman tua — mais j’imagine qu’il s’agissait de moi. Après quelques secondes je ne me sentais pas vide, mais différente ».

Ce n’est là qu’un bref extrait de l’abondant matériel apporté par la jeune fÜle. Bien que ces productions se rattachent à la période de son adolescence, nous les citons ici parce qu’elles décrivent réellement de façon rétrospective (ainsi que l’ont confirmé sa mère, sa sœur et son père) la genèse de sa psychose et parce qu’elle a donné là une description, grâce à son étrange talent pour l’introspection, des aspects et fonctions les plus

Payohoie infantile    5 essentiels des mécanismes hallucinatoires, symbiotiques-parasi-taires, de restitution (*).

Aro

Ce cas de psychose symbiotique primaire met en lumière la parenté entre les tics généralisés et la lutte contre le ré-engloutissement et contre les objets persécuteurs introjectés.

Aro fut amené pour une consultation, à l’âge de neuf ans et demi, par son pédiatre à cause d’attaques paroxysmiques inhabili-tantes de tics généralisés. Il avait souffert de tics, avec certaines interruptions, depuis l’âge de sept ans. Le pédiatre qui nous l’envoyait dit qu’Aro était hypertonique et hyperkinésique depuis sa naissance. Il avait souffert de spasmes pyloriques. On dit cependant que ce fut un enfant heureux et ouvert jusqu’à environ deux ans et demi. Nourrisson, on dit qu’il souriait aux gens, gazouillait, jouait à taper des mains, à « comment grand », etc. A un interrogatoire plus poussé, la mère se rappela toutefois qu’Aro n’avait jamais pu supporter les frustrations. Il insistait pour avoir à tout moment à portée de la main sa mère ou son infirmière. Aro se mettait en colère lorsque, à partir d’un an, on le mettait dans un parc.

Rétrospectivement, cela constituait, à notre avis, le premier signe manifeste d’un trouble progressif de neutralisation de l’énergie pulsionnelle agressive. Des troubles ultérieurs de comportement confirmèrent cette supposition : dès qu’Aro put se tenir debout et marcher, il manifesta à l’égard de son frère et de sa sœur, de cinq et sept ans plus âgés, une hostilité « mortelle ». Il leur lançait fourchettes et couteaux et crachait sur eux. Cette conduite amena en retour un changement radical et brusque dans l’attitude de la mère à l’endroit d’Aro. Elle était indignée et complètement intolérante devant les attaques effrontées et apparemment vicieuses du petit garçon contre ses aînés. La mère, sans hésitation, se rangea totalement du côté de ces derniers. Aro était souvent sévèrement repris, réprimandé et laissé en arrière avec ostentation.

Mais, dans le cas d’Aro, il y avait des signes objectifs et des symptômes d’une vulnérabilité constitutionnelle du moi, tels que l’hypertonicité. A dix semaines, Aro développa une grave sténose pylorique. Il se saisissait avidement de son biberon et descendait son lait en quelques minutes. Des contractions gastriques étaient ensuite visibles sous la paroi abdominale.

(l) Ils sont identique* à ceux d’autres cas symbiotiques, par exemple George, décrit plus haut, et Betty, analysée de cinq à onze ans (voir chapitre II).

Des expressions évidentes de douleur accompagnaient ces contractions, et le lait était expulsé violemment par un vomissement en jet dru. Peu après son vomissement, Aro sevoyaitimposer un autre biberon ; s’il vomissait encore, on le nourrissait de force. Il fut sevré du biberon pour une tasse à cinq mois. A partir de ce moment, il se mit à porter à sa bouche, sans discrimination, ses doigts, des jouets et divers objets.

Des tentatives de dressage à la propreté furent entreprises incroyablement tôt par une infirmière stricte. Vers quatre ans, Aro commença à retenir ses fèces pendant une semaine entière, se plaignant que déféquer faisait mal. Malgré ses protestations et ses luttes, sa mère lui administra de fréquents lavements.

Aro entra à l’école à cinq ans et demi ; ses tics commencèrent un an plus tard. A cette époque, mourut le père de sa mère, qui était attaché au garçon et à qui celui-ci répondait affectivement. Peu après la mort du grand-père, Aro apparut déprimé et ses tics devinrent violents. Ce qui était le plus troublant pour la famille, c’était un tic de cris aigus. (Plus tard, au cours d’un effondrement psychotique, on entendit Aro dire qu’il avait un cri pouvant être entendu par tout l’univers et capable de ramener les morts à la vie.)

A l’école, Aro était incapable d’obtenir des résultats satisfaisants, malgré un Q,.I. normal. A neuf ans, il connut son premier effondrement psychotique, qui dura six semaines. Il affirmait qu’il ne quitterait pas sa chambre tant que dureraient ses tics. Il criait des prières à Dieu et annonçait que son père et lui avaient un secret. « Je pratique le cri le plus aigu du monde. Lorsque je lancerai ce cri, tout reviendra à la vie — même le tableau dans la chambre. » Plus tard, dans son analyse, Aro élabora ce fantasme. En plus du désir évident de ranimer le grand-père mort, Aro fantasma qu’en réponse à ce cri, les tigres les plus féroces d’Afrique viendraient à lui, le protégeraient et tueraient ses ennemis. Les détails du début de cet effondrement psychotique sont très révélateurs. Il se produisit en cours de psychothérapie avec un thérapeute qui était aussi celui de sa mère. Le matin de la crise, Aro devait être conduit chez le psychiatre, et sa mère remarqua qu’il rampait comme un bébé sur la pelouse et se masturbait. Ils attendirent alors une amie dans leur voiture. Elle se rappelle avoir craint un accident. Aro, toujours affecté par l’humeur de sa mère, se montrait tendu et inquiet. L’amie, une institutrice, arriva finalement et expliqua de façon dramatique la raison de son retard. Un de ses élèves s’était gravement coupé le genou et ils avaient dû arrêter l’hémorragie. A ce moment, Aro glissa sur le plancher de la voiture, se contorsionnant et laissant entendre des sons inarticulés et des grognements. Son corps paraissait entièrement hors de contrôle et ses vêtements étaient trempés de sueur. Le psychiatre lui administra un sédatif qui fut inefficace et à la suite duquel Aro refusa de quitter la pièce. L’histoire sanglante que raconta l’amie au sujet de l’accident de l’enfant servit de déclic à l’effondrement psychotique d’Aro. Il souffrait à cette époque d’une angoisse intense de castration. Sa masturbation excessive était le signe de l’échec du refoulement de son conflit oedipien. Les reproches sévères de la mère, la crainte d’un accident, l’accident de l’élève et particulièrement la visite imminente chez le psychiatre appartenant à la mère et représentant le père punisseur, tout cela amplifia la terreur grandissante d’Aro. Son effondrement psychotique représente pour son moi désorganisé un refuge contre l’angoisse de castration, une réunion au bon objet à un niveau régressif. L’enfant, presque complètement désorganisé, aspirait à la force et à la nourriture dispensées par les puissances supérieures bénéfiques (Dieu, père, etc.). Seuls les bons objets sont syntoniques pour le moi et tolérables à l’intérieur. Ce n’est que par l’alternance constante de l’expulsion du mauvais objet et de l’incorporation du bon objet qu’Aro peut réussir à réapprovisionner son self vide et désorganisé. Il semble que la conduite régressive d’Aro, au cours de ses épisodes psychotiques, conduite qui implique cette alternance de mécanismes primitifs d’intro-jection-projection, ressemble au schéma de la relation entre le nourrisson symbiotique normal et sa mère, où alternent les mécanismes d’incorporation et d’expulsion. L’autisme, avec sa mégalomanie inhérente, implique l’union et la fusion avec la bonne mère, alors que les paroxysmes de tics signifient la perte de contrôle de la lutte pour éjecter le mauvais objet incorporé.

Aro, un frêle enfant de dix ans, était habituellement conduit au bureau par sa mère, qui l’attendait dans la salle d’attente avec un sourire d’excuse. Aro s’asseyait aussi loin d’elle qu’il lui était possible et fixait son regard au loin, sur le plafond ou sur le mur. Il risquait souvent un coup d’œil vers elle et rapidement reprenait sa contemplation. Son corps était secoué de mouvements involontaires des bras, du torse, du cou et de la figure. Les mouvements étaient surtout accentués à la bouche et à la mâchoire. Nous ne donnerons pas une description détaillée de ses paroxysmes de tics. Des vocalisations fortes et gutturales accompagnaient souvent ses mouvements de tics. A ces moments-là, le garçon apparaissait terrifié et angoissé. A la fin du paroxysme de tic, Aro le répétait de façon voulue, abrégée et avec un air de maîtrise nonchalante. Il lui arrivait, au cours de cette répétition voulue, de fredonner un petit air et de marquer le rythme avec son corps. Pendant tout ce temps, il tentait de garder une attitude méprisante, moqueuse, qu’il maintenait jusqu’à la crise suivante.

La description que font Mahler (1944, 1949 a) et Mahler et alia (1945, 1946) du syndrome de tic comme perte du contrôle de la lutte contre les objets introjectés, les puissances démoniaques internes étrangères au moi, s’applique très bien au syndrome de tic d’Aro. Pour Aro, c’était comme si ces puissances prenaient possession de son self et le réduisaient à l’état de marionnette. La répétition volontaire de l’attaque de tic indique que l’éjection du démon a été réussie et que la force interne étrangère au moi a été bannie. L’enfant, pour un moment, a une fois encore repris le commandement. Son air de maîtrise au cours de la répétition voulue des mouvements de tic, la réponse rythmique de son corps à son fredonnement, indiquent que son auto-contrôle dépend de l’introjection de la bonne mère ;il se berce et s’apaise.

Le moi déficient d’Aro est incapable d’affronter seul ses besoins internes. Il tente continuellement d’obtenir force et gratification de l’extérieur par le biais de l’incorporation. Son schéma régressif est celui du nourrisson suçant des provisions de l’extérieur. Conséquemment à cet effort d’incorporation avide, le mauvais et le douloureux sont ingérés et introjectés tout autant que le bon et l’agréable.

Le cycle du paroxysme de tic — besoin, agitation interne, perte du contrôle corporel, d’une part, et, d’autre part, obtention de gratification et d’apaisement par introjection — évoque les expériences de spasmes pyloriques vécues par Aro à dix semaines. La nourriture avalée avait alors provoqué des douleurs réelles et abouti à l’expulsion par vomissement. Celui-ci était invariablement suivi d’un nouveau biberon jusqu’à ce que l’enfant en arrive à satiété, même au prix d’un nourrissage forcé. Ou alors il s’ensuivait un apaisement par épuisement.

La relation entre Aro et sa mère fournissait une démonstration graphique à la fois de la peur de ré-engloutissement et de l’angoisse de séparation. C’était la mère qui sonnait à la porte du bureau, poussait le bouton de l’ascenseur, ouvrait les portes, accueillait l’analyste et lui disait au revoir. Il n’y avait jamais de conversation ou de contact physique entre la mère et le fils. Occassionnellement, lorsque sa mère s’approchait trop de lui, Aro, avec son poing, la frappait brusquement à la poitrine.

Bien qu’il n’y eût aucune conversation entre la mère et l’enfant, ils communiquaient beaucoup par gestes, mouvements corporels et expressions faciales. La mère était particulièrement habile à se tenir à une distance qui pour Aro était la distance optimale. Il lui faisait savoir par des tics ou en portant les doigts à sa bouche, etc., si elle s’éloignait trop et, comme nous l’avons dit, la frappait lorsqu’elle s’approchait trop.

L’incident suivant illustre bien la communication non verbale entre Aro et sa mère. Une fois, dans la salle d’attente, Aro bondit sur ses pieds, regarda sa mère, puis en direction des W.-C. Il fit un geste en direction de son pénis. Sa mère se leva promptement, ouvrit la porte des W.-C. et alluma la lumière. Aro urina la porte ouverte, se retournant vers sa mère et gloussant joyeusement. La mère tira la chasse d’eau.

Dès le début, Aro vint volontiers seul dans la salle de consultation. Sans paraître reconnaître l’analyste, il passait devant lui, d’une démarche curieusement propulsée, et traversait en courant les portes ouvertes vers la salle de jeux. Il ne répondait jamais aux civilités sociales. Il se dérobait et fuyait à la moindre approche physique de la part de l’analyste. Il arrivait souvent à Aro de regarder de côté, de se marmonner à lui-même, puis de rire aux éclats, sans contagion apparente. Il ne paraissait à de tels moments que répondre à des idées ou stimuli purement internes. Il était hors de contrôle, se frappait violemment sur la chaise ou le mur, et projetait son corps çà et là dans un paroxysme de rire. Cette conduite paraissait franchement psychotique.

Aro écoutait attentivement le son que faisait l’ascenseur par lequel descendait sa mère. Aussitôt que le bruit cessait, il errait dans la pièce, en examinant le contenu. Il regardait, touchait, retouchait, sentait les objets, les portait à sa bouche et comparait leur poids. Il y goûtait et les mordait.

Il demandait alors à l’analyste : c Qu’est-ce que c’est ? — Depuis combien de temps l’avez-vous ? — Est-il vieux ? — A quoi ça sert ? — Lequel est le meilleur ? », etc. Il répétait inlassablement de telles questions, d’une voix bougonne et querelleuse. Toute tentative de réponse était annulée par le tic vocal puissant d’Aro et sa répétition des tout premiers mots de la réponse. Lorsqu’une réponse était enfin complétée, Aro la répétait encore et encore, chaque fois sur un ton et avec une inflexion différente, de telle sorte que la réponse donnait toute une gamme d’implications, depuis une simple constatation jusqu’à des affects de préoccupation, refus de croire, étonnement, colère, mépris.

Ses essais de restitution pour s’orienter dans l’environnement réussissaient avec les objets inanimés. Il lui était possible de les intégrer à sa propre expérience et de les ranger dans des catégories de bon et mauvais, à cause de leur stabilité et de leur permanence, et parce qu’il pouvait les explorer à son propre rythme. Aro était incapable d’associer, nuancer ou synthétiser. Le gris n’existait pas, seulement le blanc et le noir. Les autos fabriquées par General Motors étaient bonnes, toutes les autres étaient mauvaises. Aro ne faisait aucune discrimination ou gradation de l’intérieur d’un groupe. Il n’y avait aucune différence entre une Cadillac et une Chevrolet. Elles étaient toutes deux de General Motors et donc toutes deux bonnes. Contrairement à lui, les objets inanimés ne changeaient pas rapidement, de façon imprévisible, et servaient donc de cadre de référence pour l’enfant qui luttait pour acquérir un contrôle dans un univers chaotique.

Les tentatives d’orientation d’Aro par voie de questions réussirent moins heureusement. Les réponses provoquées par ses questions n’étaient prévisibles ni quant à leur forme finale ni quant à leur signification ultime ou leur effet sur lui. Constamment menacé de perdre son auto-identité par l’ascendant de puissances étrangères au moi, Aro devait maintenir une domination et un contrôle sur les réponses apportées à ses questions. Ses interprétations, imitations, etc., servaient à cette fin. Il était attentif à ne pas être pris par surprise et à ne subir aucun bouleversement émotionnel. Il vivait une émotion non recherchée et qui suivait un cours imprévisible comme s’il s’agissait d’un corps étranger menaçant l’intégrité de son moi. Parce qu’il était incapable de synthétiser et de nuancer, Aro devait avoir recours aux manœuvres décrites pour « apprivoiser » en quelque sorte la réponse et s’assurer ainsi une maîtrise sur elle. Il la faisait sienne par un processus alternatif d’expulsion et d’incorporation.

Le passage d’une situation à une autre s’avérait très difficile pour lui. C’était très net lorsqu’il entendait le bruit de l’ascen-ceur, annonçant le retour de sa mère. Il tiquait violemment, courait à la porte, revenait au centre de la pièce, répétant cette manœuvre à plusieurs reprises, et demandant sans cesse : « Est-ce que c’est l’heure, est-ce qu - ,’esf ' neure ? »

Ce qui était frappant dans la relatioi. entre Aro et sa mère, c’était son effort pour se maintenir à une distance optimale d’elle, spatialement et émotionnellement. Il cherchait à atteindre un équilibre entre son moi affaibli qui attendait d’elle des provisions constantes et la menace d’être englouti par elle et de perdre son auto-identité.

Il ne pouvait s’éloigner de la maison de plus de quelques coins de rue. Il protestait en criant lorsque sa mère parlait de quitter la maison ; et si elle insistait, il se provoquait à lui-même des haut-le-cœur et vomissait. Le père qui, surtout avant le début de l’analyse, avait l’habitude de garder Aro, rapporta que peu après que sa mère était sortie de la maison, Aro s’empiffrait de nourriture. Il mangeait un nombre inouï de hot-dogs et ingurgitait une quantité incroyable de « soda pop ». Alors, dans un état de grande détresse, il se tournait vers son père et le suppliait par des gestes véhéments de l’aider à se libérer de la nourriture ingurgitée qui provoquait des douleurs.

Aro ne tolérait aucune intimité. Il ne pouvait souffrir que sa mère l’embrasse ou s’approche de lui. Grossier et hostile à son égard, il prenait un plaisir particulier à prononcer des obscénités en sa présence. Il la frappait, lui disait qu’elle était affreuse, et lui ordonnait souvent de quitter la pièce.

Un événement survenu à de fréquentes reprises illustrait dramatiquement sa crainte de ré-engloutissement et son angoisse de séparation. Aro appelait sa mère d’un gémissement triste et implorait : « Maman, maman », en se dirigeant vers elle. Il s’arrêtait alors, mais continuait d’appeler, la suppliant de venir vers lui. Lorsqu’elle s’approchait, il se ruait sur elle, la frappait et criait : « Va-t’en, putain. » Si elle se retirait, il appelait à nouveau. Lorsqu’elle refusait enfin de venir vers lui, il l’implorait, fondait en larmes, enfonçait ses doigts dans sa bouche jusqu’à ce qu’il se provoque un haut-le-cœur ou un vomissement.

La conduite ambivalente d’Aro apparaît comme le résultat de son incapacité à créer une représentation fusionnée et unifiée de sa mère, aussi bien que de son propre self. A cause d’un besoin interne, c’est vers la bonne mère qu’il se dirige et c’est elle qu’il implore. La mère qui s’approche est inconciliable avec son image mentale idéalisée de la mère toute bonne. Aro réagit à la mère réelle qui vient vers lui en la repoussant violemment, acte qui rappelle les mécanismes primitifs d’évitement du bébé au cours de la phase symbiotique — le geste par lequel le bébé tente d’expulser le douloureux stimulus introjecté.

Comme Aro entrait indubitalement dans son stade œdipien (dont les aspects passifs négatifs prédominaient dans le matériel analytique), le père devint en quelque sorte la figure secourable, glorifiée, fondamentalement le « bon objet ». Par ailleurs son conflit œdipien avec sa mère entretenait d’elle une image essentiellement mauvaise et menaçante. A cause de l’angoisse de castration, la mère « affreuse, castrée » ne doit pas trop s’approcher ni physiquement ni émotionnellement, c’est-à-dire qu’elle doit s’asseoir à l’arrière de la voiture lorsque lui s’assoit à l’avant avec son père, etc. L’intimité avec la mauvaise mère aurait pour conséquence un ré-engloutissement dans un ébranlement de l’organisation du moi. La peur d’être dévoré et l’angoisse de castration reçoivent un impact accru par les attaques terrifiantes de tics du garçon. Les mouvements involontaires constituent pour Aro une perte de contrôle d’une partie de son corps et la perte de cette partie du corps dans la représentation du self au profit d’une force démoniaque plus puissante, la mauvaise mère et peut-être le père œdipien.

Dans le cas d’Aro, les mécanismes psychotiques existaient côte à côte avec les mécanismes névrotiques. Grâce à sa personnalisation des fonctions opérantes de la mère comme moi externe (Spitz, 1951 ), Aro était encore capable de fonctionner à un niveau régressif et réduit. Bien qu’il eût connu plusieurs épisodes franchement psychotiques, la coupure de la réalité n’était ni définitive ni complète. La grande différence entre des cas comme celui d’Aro, où prédominent les réminiscences, et les autres, où la perte de la réalité semble permanente et irréversible, est de savoir si oui ou non la représentation des objets d’amour externes demeure partiellement investie ou si l’investissement a été complètement retiré.

Bowlby et alii (1952) ont observé que, à l’occasion d’une séparation réelle du petit enfant de sa mère, ce sont à la fois la bonne et la mauvaise image de la mère qui subissent des changements rapides. La bonne mère devient glorifiée et la mauvaise mère une image haïssable. Le film de James Robertson, A Two-year old goes to Hospüal (1952), illustre clairement le fait que lorsque l’enfant se trouve réuni à sa mère après une séparation, l’enfant de deux ans et demi, même normal, éprouve certaines difficultés temporaires à identifier l’une ou l’autre de ses images internes avec la vraie mère. Dans le film, l’enfant manifestait une réponse vide, fugitive lorsque confronté à sa « mère de chair ». (De manière significative, pour le père, les réactions de la fille, même après une seconde séparation au cours de six mois, ne montrèrent pratiquement aucun effet négatif durable — contrairement à l’effet désorganisateur et nuisible que la seconde séparation eut sur la relation mère-enfant.)

L’enfant symbiotique chez qui s’est amorcé, par les facteurs énumérés précédemment, le stade prépsychotique connaît, même sans séparation réelle, un effet similaire à celui que produit chez l’enfant normal de deux ans une séparation réelle répétée d’avec la mère. Une rupture psychotique peut survenir en réponse à tout trauma additionnel, au moment de la tension relative du processus d’individuation. L’expérience de déceptions au cours des stades oral, anal et surtout œdipien du développement psychosexuel, véhicule la menace de castration, qui en retour renforce chez ces enfants la menace d’attaque orale. Dominent surtout alors les fantasmes de se faire dérober le contenu du corps et finalement d’être englouti et dévoré. Ce dernier, répétons-le, est la contrepartie projective de la tendance avide de ces enfants à sucer, ingurgiter bons et mauvais objets indifféremment.

Rétrospectivement nous savons que dans ces cas l’intégration des images de la bonne et de la mauvaise mère et la différenciation nette des représentations d’objets partiels externes et des images partielles du self ont été déficientes. Au moment donc où la crainte de ré-engloutissement, crainte en fait de dissolution de l’identité, se superpose à ce qui est apparemment opposé, la panique de séparation, les deux submergent le moi. Il y a une telle intensité dans tout ceci que l’intégration progressive et le déblocage graduel des couples de représentations d’images partielles dispersées du self et de l’objet s’en trouvent enrayés. Il y a régression au stade où la libido et l’agressivité non neutralisées étaient investies dans le système symbiotique à l’intérieur de la réalité délirante de l’enfant. A ce point, la mère réelle cesse d’exister en tant qu’entité distincte. Les objets scindés introjectés dominent l’univers de l’enfant psychotique. Ce sont là les cas extrêmes d’enfants qui ne semblent pas répondre aux stimuli externes mais qui paraissent continuellement en communication avec les objets introjectés, ainsi que le prouvent postures bizarres, ricanements et activités stéréotypées. Très souvent les objets introjectés acquièrent une personnalisation symbolique par le moyen d’une préoccupation exclusive pour un morceau de carton, une cloche hallucinée, une extrémité « adorée », un animal-jouet, et autres choses semblables auxquelles les patients vouent une tendresse passionnée. Si on leur dit que le fétiche psychotique constitue un danger, ou s’il leur est retiré symboliquement, ils tombent dans une panique profonde. A ce stade le patient ne manifeste plus aucun signe qui laisserait entendre que sa mère lui manque. C’est à ce moment que l’on formule à tort sur ces enfants un diagnostic courant de psychose infantile autistique primaire.

B.S. ET M.C.

Les cas suivants, dont l’exposé sera très bref, mettent en lumière la genèse et la dynamique d’une rupture complète d’avec la réalité.

B. S. avait six ans lorsqu’il fut admis au Service d’Enfants de l’Institut Psychiatrique de l’État de New York. Il était extrêmement hyperactif et destructeur. Non seulement il déployait une agressivité aveugle contre les autres enfants, mais il se mutilait également par morsure et égratignure, de telle sorte que de grosses calosités brunes couvraient ses avant-bras et sa main gauche.

Sa maladie commença à l’âge de deux ans. Sa première année fut marquée par la maladie, une diarrhée chronique. Il était si faible et débilité que sa croissance maturative précoce en fut gravement retardée. Il demeurait tranquillement étendu, seul, allongé sur le dos, et n’adressait aucune demande à sa mère qui veillait à ses besoins physiques. Aucune réponse ni à son frère ni à son père ; il ne semblait pas les connaître. Lorsqu’il eut deux ans, sa mère contracta une pleurésie et dut être hospitalisée. La réaction de l’enfant à cet événement ne nous fut pas rapportée, mais lorsqu’il commença à marcher à l’âge de deux ans et demi, l’enfant, jusque-là excessivement placide, devint hyperactif, se frappant la tête contre le berceau, arrachant ses cheveux par touffes et manifestant une conduite de plus en plus étrange. Il s’écarta des gens, mais garda sa couverture de landeau comme compagnon inséparable. U l’enroulait, lui parlait et appartenait manifestement à un « univers différent ». Il présentait toujours de sérieux problèmes alimentaires et ne prenait aucun aliment s’il ne lui était donné à la petite cuillère par sa mère. Il s’attaquait à des enfants plus jeunes et, lorsqu’on l’en empêchait, se mordait et s’égratignait lui-même.

Dans le service, il ne parlait qu’à son fétiche, dans un babillage continuel, simulant souvent l’attitude de sa mère lui parlant à lui. Le fétiche, de toute évidence, le représentait dans ce monologue.

B. S., comme Aro, semblait possédé par une agressivité non neutralisée, destructrice, qui s’exprimait parfois par une agitation catatonique et des accès de violence à l’égard des objets et de son propre corps.

La coupure ou le retrait réel de la réalité ne se manifestait que rarement sous nos yeux. Des observations telles que celles décrites par Kubie et Israël (1955) dans Say Tou’re Sony sont exceptionnelles. Dans le cas de Kubie, la sévère régression psychotique de la petite fille fut déclenchée par la perte de la figure substitutive de la bonne mère, représentée par une aide-ménagère réconfortante, coïncidant avec de sévères châtiments corporels infligés par le « bon père ».

Nous croyons qu’une image stable du père ou d’un autre substitut maternel, au-delà du tournant des dix-huit mois et même avant, est bénéfique et constitue peut-être un préalable nécessaire pour neutraliser et contrebalancer la sensibilité excessive à la menace de ré-engloutissement par la mère, sensibilité caractéristique de cet âge.

Nous avons déjà mentionné le conflit entre la peur de ré-engloutissement et la panique de séparation au cours de la phase d’individuation. Nous sommes portés à voir de façon trop restrictive dans le père une figure castatrice, une sorte d’image de la mauvaise mère à la période pré-œdipienne. Loewald (1951) fut le premier, à notre connaissance, à mettre l’accent sur le fait que « contre la menace de ré-engloutissement maternel, la position paternelle ne constitue pas une autre menace ou un autre danger, mais un support de force puissante » (p. 15). S’il existe un manque relatif de support de la part de l’un ou l’autre parent (ou des substituts maternels « non contaminés » (11)), le ré-engloutissement du moi dans le gouffre du stade symbiotique primaire non différencié constitue une menace réelle.

A la phase de séparation-individuation, le jeune enfant de dix-huit mois à trois ans, dont le moi est vulnérable de constitution et fixé symbiotiquement, en est traumatisé davantage et peut régresser à des stades encore plus archaïques du développement de la personnalité. Un retour au stade autistique anobjec-tal peut représenter la seule solution. L’enfant peut perdre soudainement ou progressivement son identité individuelle et son contact avec la réalité.

C’est ce qui arriva à M. C., âgé de cinq ans, dont la mère disait : « Tous mes enfants paraissaient semblables ». Bien que nous n’ayons aucune donnée concernant le stade symbiotique du développement de M. C., nous pouvons aisément le reconstruire à partir de la conduite actuelle de la mère au moment de l’hospitalisation de M. G., à cinq ans et demi. A cette époque, il était encore nourri exclusivement au biberon. La mère n’avait fait non plus aucune tentative pour favoriser la croissance d’indépendance dans les autres domaines. On ne permettait ou n’encourageait jamais M. G. à s’habiller lui-même ou à développer quelque spontanéité.

Peu après la naissance de M. C., son père commença à prendre goût à l’alcool, d’abord de façon modérée, mais graduellement à un degré de plus en plus élevé. Au cours de la première phase, bien au-delà du second anniversaire de M. C., le père demeura relativement dévoué, soignant l’enfant et veillant à ses besoins. Avec le temps cependant sa conduite devint de plus en plus imprévisible. Intoxiqué, il abusait souvent physiquement de la mère. Cela convergea finalement en un épisode particulier lorsque le patient avait quatre ans et demi. La conduite du père était si menaçante à l’égard de la mère qu’elle appela la police, qui procéda alors à l’arrestation du père. M. C., témoin de tout l’épisode, en fut extrêmement troublé, non seulement à cause de l’abus physique du père sur la mère, mais surtout à cause du rude traitement reçu par le père aux mains des policiers. Lorsque le père fut emmené par les policiers, l’agitation et la détresse de M. C. furent très grandes. Il criait sans cesse : « Où emmènent-ils mon papa ? » Sa mère dut conduire M. G. au commissariat de police et là obtenir la libération de son mari. C’est à la suite de cette expérience que M. C. régressa graduellement : son discours, jusque-là adéquat pour son âge, devint éventuellement limité à deux mots. Il urinait chaque fois que le besoin se faisait sentir et déféquait dans les armoires. Le père, à moitié par colère, à moitié par jeu, jetait l’enfànt sur le lit ou au plancher ; cela devint un schème de conduite dans lequel M. C. se laissait tomber sur le plancher et demeurait là, tranquille et sans réponse, fixant d’un regard vide. Ce n’est là qu’une des manifestations de son retrait de la réalité dans un univers intérieur créé par lui.

Nous avons vu qu’Aro fonctionnait (en grande partie) au niveau du nourrisson symbiotique et du jeune enfant entre dix-huit et trente-six mois. Il se servait de sa mère comme d’un moi externe. Il l’écartait également par des défenses autistiques par crainte d’une dissolution totale de son entité individuelle. Le cas d’Aro, ainsi que le retrait autistique complet dans un univers intérieur autistique auto-suffisant, dans les cas de B. S. et M. C., montrent, à notre avis, que cette forme psychotique de négativisme constitue une réaction de restitution. La coupure d’avec la réalité et le retrait dans un univers intérieur servent à la fonction de survie, lorsque les bonne images sont insuffisantes dans l’univers extérieur et inutilisables pour contrecarrer la menace des puissances démoniaques internes qui harassent, attaquent et annihilent le moi de l’intérieur, comme dans le cas de ceux qui présentent des tics ; ou si les deux images parentales deviennent complètement amoindries et sans secours contre la menace de castration (Jacobson, 1953) ; si enfin on ne peut dépendre d’aucune image d’objet dans le monde extérieur pour ge protéger contre l’attaque des mauvais objets introjectés et de l’univers hostile (police, psychothérapeute dangereux, mort du grand-père, etc.). Si nous avons appelé < réaction de restitution » cette défense psychotique régressive en soi, cet autisme secondaire, c’est parce que le moi restaure par là, bien que de façon régressive, l’heureux sentiment océanique, l’unité à 1’ « objet », qui paraît être un substitut quasi délirant pour l’enfant dont le moi est incapable de supporter le second processus d’éclosion : la séparation du bon objet.


6 On observe chez plusieurs de ceux qui ont des tics pulsionnels ce phénomène de vivre leurs « pulsions », leurs tics involontaires, comme de » événements mécaniques, étrangers au moi (cf. Mahler, 1944, >949 b ; Mahler et Rangell, 1943 ; Mahler et Luke 1946).

7 « Esslinger » est le nom d’une marque de bière américaine, que Stanley décompose en « Ess-linger », linger signifiant traîner, s’attarder, flâner, mot qu’il associe à smear, tache. (N. d T.)

8 Le docteur M. Schur, dans sa discussion, mit l*accent sur le fait que le cas de Stanley illustrait la conception de la passivité de Rapaport (1958), c’est-à-dire que le passage de la passivité à l’activité constitue un palier essentiel dans la formation de structure et dans l'autonomie du moi. Au début, il n’y a aucune activité vis-à-vis des pulsions. C’est seulement par un développement progressif de la structure que s’instaure l’activité, et avec elle toutes les fonctions d’inhibition vis-à-vis des pulsions. En retour, les états de régression ont pour résultat une passivité plus ou moins totale. Ceci est très clair dans le cas de Stanley chez qui la passivité « totale » à l’égard des pulsions était si évidente, et qui, d’une façon très frénétique et primitive, tentait de brancher et de débrancher la pulsion.

9 Lorsque la mère de Lotta, malgré ma demande, lui administrait des lavgtift, je le savais toujours parce que Lotta, au cours de la séance thérapeutique, réagissait aux sensations internes péristaltiques entéroceptives et à la souffrance abdominale comme si elle était possédée par des objets introjectés démoniaques.

10 Dans le texte anglais, la confusion possible vient de la ressemblance phonétique entre les termes uiard (département) et world (univers). (N. d. T.)

(*) L’anamnèse nous apprend que la première vraie séparation et la première réaction prépsychotique à l’affrontement de la réalité sans la mère avaient en fait eu lieu lorsque Aima avait quatre ans et demi.

(•) Encore une fois, l’anamnèse nous apprend que les vomissements et le refus des solides (écartant manifestement par éjection les fantasmes sadiques-oraux d’incorporation) commencèrent à l’âge de quatre ans et demi.

(•) Aima fut frappée d’horreur lorsque sa mère tua réellement des souris dans leur cuisine.

(•) C’était là la rationalisation qu’invoquait Aima pour expliquer le fait de dormir avec son père : être protégée de sa pulsion dangereuse.

11 Ainsi que l’a appelé Emst Kris lors de sa discussion de l’exposé de Mahler et Gosliner (1955) à la Société Psychanalytique de New York en « 954-