Chapitre V. Prototypes de l’interaction mère-enfant

Ce chapitre sera consacré à l’étude de l’interaction complexe entre la psychopathologie des mères et celle de leurs enfant* psychotiques.

Comme nous l’avons souligné au chapitre II, il est difficile d’attribuer, dans Pédologie de la psychose infantile, la part qui revient aux facteurs intrinsèques et celle qui revient au facteur du milieu. Dans notre premier rapport sur le syndrome autistique, nous avons cité la découverte de Kanner sur les conditions du milieu, l’atmosphère « frigorifiée » des foyers de ces enfants. Toutefois, par la suite, notre expérience nous rendit de plus en plus conscients de la variété des types de parents et des atmosphères familiales, qui allaient de l’atmosphère « moyenne prévisible » (Hartmann, 1939) à l’atmosphère franchement « frigorifiée » et psychotiquement violente. Il nous est impossible de confirmer les dires de Rank (1955) sur l’incidence élevée chez les parents de personnalités soit dépressives, soit hautement narcissiques.

Dans bon nombre de cas, nous avons pu mettre en lumière l’interaction complexe entre le maternage pathologique et le développement de la psychose. Dans plusieurs autres cas, surtout lorsque la mère paraissait moins perturbée, il fut moins facile de discerner une interaction pathologique entre la mère et l’enfant.

Il ne faut pas penser à propos des enfants souffrant de psychose infantile que ce sont des enfants normaux chez qui une mère émotionnellement dérangée aurait induit un processus psychotique. Ces enfants sont vulnérables de constitution et peuvent être prédisposés au développement de la psychose. C’est souvent l’existence même d’un défaut constitutionnel du moi de l’enfant qui tend à créer le cercle vicieux de la relation pathogène mère-enfant, en stimulant la mère à réagir vis-à-vis de l’enfant d’une manière nuisible à ses tentatives de séparation et d’individua-tion (cf. Goldfarb et alii, 1959, et Goldstein, 1959).

Il est évident que des facteurs accidentels tels que la maladie précoce et prolongée ou la douleur interfèrent avec la fusion et l’association des images bonnes et mauvaises à la fois des objets et du self. A la place, il se produit des associations par paires fautives, fusionnées et confuses, d’images partielles du self et de l’objet, et celles-ci font obstacle à l’orientation dans la réalité.

Chez des nourrissons de constitution hypersensible et vulnérable, les effets pathogènes de ces événements intrapsychiques (résultat de l’interaction entre la prédisposition, les événements accidentels et la relation mère-enfant) se trouvent amplifiés. Un stade préspychotique peut s’instaurer, surtout si la fixation à la phase symbiotique se trouve renforcée au cours du processus d’individuation.

L’effet pathogène de l’attitude de la mère symbiotiquement hyperanxieuse se trouve particulièrement accru si cette même mère, jusque-là tendrement dévouée à son enfant, change brusquement d’attitude au moment de la phase de séparation-individuation. Goleman, Kris et Provence (1953) ont attiré l’attention sur le fait important que l’attitude de la mère à l’égard du même enfant peut changer radicalement aux différentes phases de son développement. Le type bien connu de mère parasitaire, infantilisante, qui pour ses propres raisons doit maintenir une surprotection au-delà du stade approprié et alors que ce n’est plus bénéfique, constitue un facteur pathogène complémentaire. Cette attitude devient menace d’engloutissement et, pour cette raison, nocive pour le désengagement normal de l’enfant et son individuation, à partir de sa deuxième année. Un autre type de mère symbiotique parasitaire, incapable de supporter la perte de ce qui était son appendice végétatif, doit le détacher brusquement, au moins sur le plan émotionnel.

Types d’interactions

Mauvaise appariation dans la communication

Au cours de notre « recherche sur l’action thérapeutique » (dans lesquelles nous incluions toujours la mère de l’enfant psychotique), nous avons été frappés par une apparente contradiction : la mère de l’enfant psychotique s’avère souvent très douée et utile pour observer et expliquer le sens de certaines conduites de l’enfant, qui font d’abord figure d’énigmes pour le thérapeute.

Cependant nous avons aussi trouvé au cours de notre recherche sur l’action thérapeuthique que cette compréhension du comportement de l’enfant n’induisait pas des réponses appropriées de la part de la mère. Cette contradiction nous intriguait et ne pouvait être balayée simplement par la notion d’« intellectualisation ».

On peut discerner en général deux types d’indices chez l’enfant psychotique : des schèmes symbiotiques et des schèmes autistiques secondaires. La compréhension de certaines mères semble fixée aux schèmes autistiques : soit qu’elles dénient les « indices symbiotiques », soit que certaines mères d’enfants psychotiques symbiotiques, tout en paraissant sensibles aussi aux indices symbiotiques, s’avèrent incapables d’y répondre. Nous ne pouvons que supposer que le manque chez ces mères de réponse appropriée aux indices symbiotiques survient parce que ces indices portent en eux une demande intense de symbiose faite par l’enfant psychotique à une mère « perplexe » (Goldfarb et alii, 1958, 1959). Ainsi, de la même façon que les mères fuient la thérapie au moment où celle-ci suscite chez l’enfant des demandes de symbiose plus intenses, elles fuient aussi la compréhension et la réponse aux indices porteurs de ces demandes. Ce n’est là qu’un exemple du phénomène que nous avons appelé « mauvaise appariation dans la communication » (voir aussi Goldfarb et alii, 1956 ; Lidz, 1963 ; Lidz et alii,

•965).

Équilibre autistique

Il faut remarquer qu’une fois que la psychose prend le dessus dans la personnalité de l’enfant et domine presque tout son fonctionnement, cela requiert de toutes les mères, de quelque type que ce soit, une adaptation à ce fait. Cette adaptation implique presque toujours que la mère renonce à sa fonction normale de maternage. Dans plusieurs cas, surtout lorsqu’il y a prédominance des facteurs autistiques secondaires, on peut observer chez elles un retrait similaire à celui de leur enfant, avec des degrés divers de stupéfaction, perplexité et hostilité. Il y a place pour des variations entre cet extrême et son opposé, celui où la mère s’adapte si complètement aux indices qui servent chez l’enfant l’illusion délirante de toute-puissance magique, que l’observateur éprouve le sentiment inquiétant qu’il n’existe en réalité aucune séparation entre la mère et l’enfant. Nous voulons souligner que les variations et adaptations de la mère ne sont pas forcément le signe de la présence chez elle d’une pathologie grave, ou ne signifient pas que dans tous les cas ses réactions à l’enfant soient motivées par un besoin de « symbiose parasitaire ». Nous avons fait l’expérience du fait que ces équilibres entre la mère et l’enfant tendent à maintenir un état statique de psychose chez l’enfant, état que la thérapie doit rompre pour que puisse s’opérer un changement progressif (*).

Séries complémentaires et pronostics

Lorsque furent d’abord retracés les syndromes de psychose infantile et qu’une distinction nette fut faite entre la psychose symbiotique et autistique, le pronostic de l’enfant présentant un cas de psychose symbiotique était perçu comme meilleur que celui des cas d’autisme infantile. Notre expérience ultérieure nous amena (comme nous l’exposerons au chapitre VI) à réviser cette opinion concernant les types de syndromes cliniques et de pronostics. Nous mettrions maintenant l’accent sur l’opposition entre les facteurs de constitution et d’expérience dans l’étiologie de la psychose (à la fois autistique et symbiotique), bien que ceux-ci soient souvent difficiles à déterminer. Notre expérience récente nous a montré qu’il est difficile pour quiconque de prononcer un pronostic fiable sans une observation prolongée et un traitement d’essai.

Comme nous l’avons noté, des enfants qui paraissent cliniquement autistiques peuvent sortir plutôt rapidement de ce retrait (autisme secondaire), alors que certains enfants souffrant de psychose symbiotique, surtout ceux qui présentent des pulsions

(*) Cette idée trè » importante fut formulée par celui qui était mon coéquipier, le docteur David L. Mayer.

auto-destructrices, peuvent s’avérer relativement intraitables. Qui plus est, nous avons également remarqué que, en cours de traitement, ce qui peut sembler un retrait autistique est quelquefois au service de l’auto-guérison et n’est que temporaire et réversible. D’autres enfants qui semblent présenter des traits plus symbiotiques et qui souffrent sans relâche au cours du traitement ne progressent malheureusement pas au-delà de ce niveau de a relation pré-objectale psychotique ».

Les cas suivants sont des cas typiques de psychose infantile. Les enfants souffrirent des séquelles de l’échec de la symbiose mère-enfant. Aucun d’eux ne put se servir de la mère comme pôle d’orientation, comme moi externe (Spitz, 1957). Dans le cas de Violet, l’autisme secondaire dominait le tableau, alors que dans le cas de Benny prévalaient des mécanismes symbiotiques délirants. Dans le troisième cas, celui de Steve, la psychose de la mère enraya complètement le processus de séparation-individuation p).

Exposés de cas

Violet

Le cas de Violet et de sa mère illustre avec une clarté inhabituelle l’histoire d’une interaction mère-enfant essentiellement autistique.

Les parents de Violet étaient tous deux très jeunes, en fait

tous deux plutôt infantiles, lorsqu’elle est née. La mère, qui avait grandi seule et sans amis dans la maison d’une grand-mère d’une brutalité sadique, se sentait profondément abandonnée de ses parents. En plus de la grand-mère, il y avait eu un oncle maternel infirme ; il mourut peu après le mariage des parents de Violet. La mort de l’oncle avait provoqué chez madame V. des cauchemars répétés, dans lesquels il émergeait de son cercueil, ni mort ni vivant, et se repliait sur lui-même comme un fœtus. En luttant pour se distraire de ces rêves, il était apparu à madame V. qu’un enfant l’absorberait peut-être entièrement ; ce serait quelque chose entièrement à elle !

En relatant ce fantasme, madame V. associa immédiatement sur le fait que son père lui avait offert une poupée lorsqu’elle avait trois ans. Elle avait conservé cette poupée toute sa vie ; elle l’avait toujours dans une malle. La petite fille née de cette femme de vingt ans représentait de toute évidence dans son économie émotionnelle une autre poupée, cette fois animée et vivante (Kestenberg, 1956).

Sept semaines après la naissance de Violet, madame V. devint profondément déprimée ; cela coïncida avec la mort de son père. A partir de ce moment, la relation de la mère au bébé changea brusquement. Selon ses propres dires, ses soins à Violet se limitaient à la nourrir au sein ; elle sentait que l’intimité qui en résultait était sa seule raison de se raccrocher à la vie. Entre-temps, la « poupée vivante » était écartée ; jamais elle ne jouait avec elle, lui parlait ou lui souriait ; elle ne manifestait pour elle aucun intérêt de quelque sorte. Il y avait donc alternance des extrêmes — d’une part la relation très intense pendant la tétée ; d’autre part, le retrait total de la mère entre ces moments.

Madame V. était incapable de gratifier les besoins totalement symbiotiques de Violet, si ce n’est de cette façon absurde, en fait contradictoire. Pas même un moi complètement structuré, encore moins le moi rudimentaire d’un nourrisson, n’aurait pu synthétiser et intégrer un schème si compartimenté, avec des tonalités de sentiments si violemment contrastées. La « puissance constitutionnelle de l’enfant à émettre des messages » était-elle normale ou sous-développée, nous n’en savons rien, mais elle fut sûrement négligée et, à l’âge d’un an, elle avait disparu.

Au cours des neuf premiers mois, le nourrisson pleura énormément, exprimant sa tension de besoin fort bruyamment. Madame V. y répondait souvent avec rage, à certains moments même par des actes d’agression physique. Nous ne savons pas jusqu’à quel point ce bébé pouvait trouver un soulagement dans son propre corps adéquatement libidinisé par des moyens auto-érotiques, tels que sucer, se frapper elle-même, etc. Nous savons cependant que vers huit ou neuf mois, Violet tenta de barbouiller avec ses fèces et que lorsque sa mère en eut connaissance, elle entra dans une rage violente, battit le bébé, avec ce résultat que Violet n’aurait jamais barbouillé à nouveau.

Au moins au cours des premiers mois, Violet paraît avoir fixé les yeux sur sa mère pendant qu’elle était nourrie, et lui avoir souri ; elle vocalisa vers l’âge de huit ou neuf mois. Tous ces signes de « recherche de contact social » cessèrent et disparurent lentement à l’âge de quinze mois. Bien qu’aucun événement ne puisse fournir la preuve évidente d’une régression massive, quelque chose semble avoir fait défaut vers l’âge d’un an. Violet ne répondait pas aux gens, souriait peu, ne semblait pas s’amuser, etc. Lorsque Violet eut quinze mois, le pédiatre dit aux parents qu’il y avait chez elle quelque chose d’« étrange ».

La description de la routine journalière de Violet au moment de sa prise en charge, à deux ans et sept mois, indiquait la même éducation bizarre que celle qui avait dû présider à la première année de sa vie. Les parents de Violet étaient tous deux musiciens, et elle était « enfermée dehors » pendant plusieurs heures tandis que les parents pratiquaient leurs instruments, malgré les protestations de Violet et ses colères fréquentes. « Si la mère en avait le temps, elle pouvait sermonner Violet de diverses manières. » Mais il y avait plus de chance qu’elle relègue Violet dans l’entrée et la laisse là à se frapper la tête sur le plancher et à agiter bras et jambes, tandis qu’elle reprenait sa musique. Elle croyait que Violet s’arrêterait en entendant jouer sa mère et « se rendrait compte que ses colères ne la mèneraient tout simplement nulle part ».

Lorsque nous vîmes Violet pour la première fois, elle était muette ; elle présentait une expression absolument vide et inanimée et ne fixait son attention sur rien ni personne. Elle ne possédait aucun langage verbal. Les mouvements de l’enfant, petits et grands, semblaient bien coordonnés ; elle se mouvait avec cette grâce d’elfe déployée par certaines patientes psychotiques. Ses cheveux blonds raides étaient souvent dépeignés. Ses traits, délicats et semblables à ceux d’un lutin, offraient cependant une expression neutre et sans esprit. Elle ne manifestait aucune réponse aux gens et se comportait comme si elle n’entendait pas leurs voix. Les tests psychologiques (à vingt-trois mois) classèrent Violet à un niveau supérieur dans l’échelle de performance ; son examen neurologique fut complètement négatif ; l’EEG était légèrement anormal, de façon diffuse.

Les plaintes essentielles de la mère au sujet de l’enfant concernaient sa destructivité et son indocilité, ses troubles du sommeil et de la nutrition. Elle se préoccupait du fait que Violet n’était pas dressée à la propreté, qu’elle entrait dans des colères fréquentes et qu’elle ne parlait pas.

Du moment où elle put se traîner, lorsqu’elle était laissée seule, Violet déchirait des livres, mâchouillait des disques et les éparpillait tout autour jusqu’à ce que la pièce ressemble à un champ de bataille. Cela se produisait habituellement lorsque les parents jouaient et Violet, avec un grand talent, arrivait à se saisir des partitions et des disques. (Madame V. trouvait qu’il était naturel pour elle de laisser Violet si souvent seule, puisqu’elle-même avait toujours été si seule.)

Lorsque madame V. nous amena Violet pour un diagnostic, nous pûmes observer et noter certains traits de son interaction avec sa fille. Madame V. apparut comme une femme quelque peu tendue, mince, au début de ses vingt ans, qui arborait un sourire de sphinx, énigmatique. Elle se montrait facilement irritée dans ses relations avec l’enfant et généralement prête à faire des tentatives de contact avec elle. Elle ne dirigeait souvent son enfant qu’à moitié, mais au premier signe de retrait de l’enfant (réaction typique), la mère se repliait aussi. Nous pûmes observer la mère durant plus d’une longue séance pendant laquelle elle n’adressait pas un seul mot à l’enfant.

Au moment de la prise en charge, alors que la mère et le psychiatre parlaient dans la salle de jeux pendant environ cinquante-cinq minutes, l’enfant s’occupa elle-même en errant dans la pièce, examinant et jouant par intermittences avec de petits jouets, l’électrophone ou la lumière qu’elle atteignait en grimpant sur une chaise. A une occasion elle alla explorer dans le couloir ; le psychiatre dut la récupérer, car la mère ne fit aucun effort pour la suivre hors de la pièce. Au cours de l’observation de prise en charge, l’enfant ne fit aucune tentative pour attirer l’attention de sa mère et ne s’approcha qu’occasionnellement du médecin. Lorsqu’elle le faisait, elle évitait tout contact du regard ; elle jetait plutôt un coup d’œil bref en direction du médecin, et détournait ensuite les yeux.

La seule communication sonore entre la mère et l’enfant, la seule situation qui provoquait des sourires de l’enfant en relation à sa mère, tournait autour du piano. En fait, l’enfant faisait preuve d’étonnants talents musicaux, d’une oreille inhabituelle et d’une incroyable habileté à reproduire sur le piano toute musique entendue, ne fût-ce qu’en passant. Si son père, en jouant, ne réussissait pas à reproduire la musique exactement comme elle l’avait entendue jouer sur un disque par un grand maître, elle se mettait en colère.

Dans le cas de Violet, nous avons affaire à une mère schizoïde qui écarte ses propres pulsions meurtrières par détachement et isolation (1).

Benny

Dans le cas de Benny, au contraire, nous rencontrons une mère intrusive, étouffante, directive, à l’affection envahissante et physiquement hyperstimulante, qui poussa son fils à indi-viduer à un rythme rapide, et sans vraiment lui donner la possibilité de se désengager graduellement de ce qui était une symbiose mutuellement parasitaire.

Benny, lors de ses premières visites au Centre, était en grande partie traîné ou porté dans l’édifice et dans la pièce. Il manifestait une détresse extrême et une panique diffuse. Il s’accrochait à sa mère et tirait sur elle, mais dès que celle-ci tentait de l’apaiser en le prenant dans ses bras, il essayait violemment de se dégager, se repoussant et s’arquant vers l’arrière.

La première fois que nous le vîmes, il présentait ce que l’on ne peut que décrire en termes d’état catatonique aigu. Il s’accrochait à sa mère, poussant des cris de détresse, arquant alternativement son corps d’un mouvement extrême vers l’arrière, ou se fondant littéralement en son corps à elle. Lorsqu’il se tenait debout seul, il se dressait sur la pointe des pieds, dans une tension extrême de tous ses muscles, au point que l’on ne pouvait s’empêcher de penser que c’était là une position très douloureuse. Par ailleurs il montrait une certaine flexibilité de cire et pouvait être dirigé vers le haut de l'escalier du bout des doigts.

Benny donnait l’impression d’un syndrome psychotique symbiotique classique chez un enfant de trois ans et demi. Son discours était surtout fragmenté, fait que la mère rattachait à des commerciaux télévisés entendus plusieurs mois auparavant. Cependant, lors de la prise en charge, nous perçûmes immédiatement qu’il y avait, à l’occasion, des communications ver-

(*) Pour le détail de nos efforts thérapeutiques avec Violet, voir le chapitre VI.

baies brèves, mais dirigées. Il disait « Bonjour » en entrant chez le médecin et faisait de temps à autre de courtes remarques appropriées.

Une grande partie de l’énergie de l’enfant semblait employée à éluder la mère qui était incroyablement omniprésente. A l’occasion, il se conformait à ses directives avec quelque plaisir, même si elle était souvent physiquement et directement envahissante, s’agenouillant sur lui, lui masquant le ciel, le chatouillant. Tout l’éventail des conduites de réconfort de la mère fut déployé ; elle parlait à Benny, lui mentait même presque sans arrêt, et au niveau de la réalité la plus primitive, celle des « causes et conséquences ». Si elle désirait par exemple le garder dans la pièce, elle lui disait que la porte était brisée ou coincée ; lorsqu’elle voulait le distraire de son jeu, elle disait que ses doigts resteraient pris. On pouvait la voir rôdant constamment autour de Benny, lui « enseignant » et lui offrant inlassablement des directives pour son jeu.

Malgré un effort attentif, au cours du long traitement de Benny et de sa mère, celle-ci ne put rapporter aucune preuve manifeste de déviation au cours de la première année de son fils ; il avait été un nourrisson attirant et sensible (1). Pendant sa deuxième année aussi, la mère en était satisfaite, considérant ce fils premier-né comme un enfant doué (la correction, espérait-elle, de sa propre image du self dépréciée). A cette époque l’enfant réussissait, à l’étonnement de tous, des performances telles que lire les sommes sur la caisse enregistreuse et réciter des chansons et des comptines mémorisées après les avoir entendues de sa mère et à la télévision.

A seize mois, il devint très angoissé ; c’était le commencement de l’apprentissage à la propreté. Au cours des six mois suivants, il y eut un développement relativement rapide du tableau clinique de la psychose symbiotique. Il devint très colérique et très angoissé lorsqu’il était séparé de ses parents, même pour une période très brève. Alternativement il s’accrochait à sa mère et la repoussait, développant graduellement un état de détresse extrême qui persistait jour et nuit. Il ne dormait que très peu. Par des gestes, il appelait sa mère à l’aide, gémissant tristement ; mais dès que sa mère le prenait dans ses bras, il la repoussait, arquant son dos dans un mouvement brusque vers l’arrière. Il y avait une fuite évidente de toute échange signi-

(') L’étude de filins tournés à la maison, visionnés récemment, révéla chez Benny, à l’âge de huit mois, une incapacité à fixer son attention sur l’univers extérieur, son expression révélant un trouble.

fiant avec un être humain par contact expressif ou corporel.

Au cours de son traitement, le garçon fit de grands progrès dans le sens d’une prise de conscience et de l’engagement communicatif avec les autres êtres humains, y compris un début de discours. Toutefois, chaque nouvelle étape de développement, d’individuation, créait un état de panique aiguë, exprimée par l’alternance des deux attitudes que nous avons déjà mentionnées, s’accrocher et repousser. Il faut mentionner qu’avec le temps, en dépit de la panique, l’ampleur du retrait des contacts humains dans ces cas semblait décroître.

Steve

Ce cas illustre un lien possible entre le maternage mécanique et le fétiche psychotique.

Les expériences de perception par contact et les expériences kinesthésiques semblent essentielles au développement du schéma corporel dans ses parties centrales et périphériques (Greenacre,

1953) et aussi à la formation du concept du self (Jacobson,

1954), alors que les perceptions à distance paraissent faciliter la séparation du corps maternel et la démarcation entre son propre corps et le milieu. Nous supposons que la formation de structure (moi) (Hartmann et alii, 1946) dépend de ces deux processus, des expériences de perception par contact et à distance. La libidinisation progressive de l’enveloppe du moi corporel (le système Pcs-Cs) et le développement du moi impliquent un processus circulaire. Dans ce processus circulaire, le partenaire maternant constitue un catalyseur indispensable. L’œuvre de Greenacre (1953), en particulier, nous éclaire au sujet des vicissitudes de la relation mère-nourrisson et de la distorsion du schéma corporel chez le fétichiste. Greenacre a montré que l’accroissement de stimulation visuelle aux dépens des expériences tactiles cause des distorsions chez l’enfant préfétichiste. Le contraire semble s’être produit dans certains de nos cas. Dans ces cas, les mères marchaient ou arpentaient la pièce d’un côté à l’autre, tenant fermement le bébé serré dans leurs bras, avec l’intention de le tenir tranquille ou, encore mieux, somnolent. La disproportion cruciale concernait donc l’excès de stimulation des perceptions par contact et kinesthésiques, avec frustration, presque élimination totale, des expériences de perception à distance (surtout visuelles). Cette sorte de « maternage » était prédominante dans un de nos cas (décrit brièvement par Mahler, Ross et De Fries, 1949).

La mère de Steve ne pouvait supporter les états éveillés de son bébé : c’était une femme psychotique qui était désespérée d’avoir un garçon, par crainte qu’il ne devienne un bon-à-rien comme son frère à elle. Elle pensait que si l’enfant pouvait seulement dormir pendant de longues périodes, il aurait de meilleures chances de vivre dans un état de bien-être végétatif. Aussi marchait-elle de long en large avec Steve serré dans ses bras, « Jusqu’à ce que mes bras fussent engourdis et que je ne sache plus où je finissais et où commençait le bébé. » Il n’est donc pas surprenant que lorsque nous avons rencontré Steve, à l’âge de huit ans, son principal symptôme ait été un manque total d’identité, une incertitude et une perplexité concernant son propre schéma corporel, et surtout quant à ses frontières. Il allait à tout un chacun, posant la question : « Est-ce que ce sont là mes mains, est-ce que celles-là sont vos mains ? Ces mains peuvent-elles tuer ? Je suis plusieurs personnes ! » Steve recherchait un autre mode de compensation dans la théâtralisation et l’attachement à la télévision et au cinéma, imitant en miroir tous les acteurs. C’est-à-dire qu’il tentait de compenser le manque de la partie visuelle de son schéma corporel par son voyeurisme et ses tentatives d’identification en miroir (Elkisch, 1950).

Le maternage mécanique, angoissé et coercitif, qui avait maintenu le nourrisson dans un contact corporel si intime avec la mère, domina toute l’enfance de Steve. D y eut dans son cas (comme aussi dans celui de Stanley [voir chapitre IV]) frustration de l’orientation perceptive à distance, visuelle et auditive, de l’expérimentation dirigée vers l’exploration de l’univers au-delà de l’unité symbiotique mère-nourrisson. La mère décourageait tout signe d’autonomie individuelle chez le jeune enfant. Elle réagissait avec une impatience acerbe et une hostilité primitive aux manifestations auto-érotiques accrues, résultant d’un besoin grandissant créé par l’excès de stimulation de la mère dans son intimité étroite et prolongée. Un parasitisme symbiotique, comportant une auto-observation hypocondriaque, fut entretenu et donc tout progrès de l’identification primaire à l’identification secondaire, compromis.

Au point de vue du processus de séparation-individuation, ce qui se passa dans ce cas, comme dans d’autres similaires, ce fut, au moment de la phase symbiotique, l’absence de choix ou de possibilité d’expérimentation qui ordinairement prépare le nourrisson à une séparation progressive, à une identification graduelle et partielle à l’objet (la mère). Donc, dans certains cas où l’expérimentation avec séparation, au cours de la phase symbiotique, ne parvient pas à préparer la voie à une séparation-individuation progressive, la panique de séparation devient si grande que l’introjection partielle et l’identification progressive à la mère n’abolit pas la peur de l’annihilation. Le seul recours possible est alors l’introjection totale pour contrecarrer la panique de séparation, et de là s’ensuit la symptomatologie de la psychose (voir chapitre I).

Lorsque la mère est totalement introjectée, ce mécanisme même de défense l’annule comme pôle d’orientation dans la réalité, et en même temps les parties priéphériques du schéma corporel (le système Pcs-Cs) semblent devenir proportionnellement privées d’investissement libidinal. Le mécanisme d’intro-jection totale crée donc une situation régressive semblable à celle de l’identification primaire. Le choix et la recherche d’objet demeurent dans l’aire du propre self, avec affaiblissement de la conscience perceptive du non-self. Le résultat en est la perte de la capacité du moi à intégrer les stimuli externes et internes. En d’autres termes : s’il y a défaut de représentation du partenaire humain comme pôle d’orientation dans la réalité externe (parce que totalement introjecté et vide de libido d’objet), le moi perd sa capacité d’intégration perceptive.

Résumé

A mon avis, les cas rapportés dans ce chapitre montrent que le noyau de la psychose infantile doit être recherché dans l’une ou l’autre distorsion, que nous avons décrite, de la phase symbiotique. Dans le premier cas, ce qui était au cœur du trouble psychotique, c’était l’évidente non-disponibilité émotionnelle de la mère, qui oscillait entre une intimité purement physique extrême pendant la tétée, et surtout la destructivité de ses crises de rage imprévisibles. Ces expériences contrastantes conduisirent l’enfant à un rejet autistique de tout contact humain et à la perte de la dimension animée de l’univers de la réalité. Il était impossible dans ce cas d’évaluer avec un quelconque degré de précision les facteurs constitutionnels.

Dans le second cas, c’était au contraire l’omniprésence de la mère qui créait une intrusion et une interférence insoutenables dans la structuration du moi en voie d’éclosion, qui était peut-être vulnérable par constitution et probablement par prédisposition. Il était donc impossible pour le nourrisson de faire à son propre rythme l’expérience de l’alternance normale des séquences de gratification-frustration ; il en résulta aussi que le processus d’individuation de la période de séparation-individuation devint un processus dominé par une panique profonde.

Dans le troisième cas, la psychose de la mère empêcha totalement le processus de séparation-individuation. L’enfant ne développa que des représentations d’objets partiels et son schéma corporel demeura fragmenté. Et tout cela était faussement associé.

Dans tous ces cas, nous pouvons voir que ce fut d’abord et essentiellement dans des distorsions graves de la symbiose normale que s’enracina la psychose infantile.