Chapitre IV. La première sous-phase : différenciation et développement du schéma corporel

Vers l’âge de quatre ou cinq mois, au moment culminant de la symbiose, les phénomènes du comportement semblent indiquer le début de la première sous-phase de la séparation-individuation, c’est-à-dire la différenciation. Au cours des mois de symbiose, grâce à l’activité du prémoi que Spitz décrit en termes de réceptivité cénesthésique, le jeune nourrisson s’est familiarisé avec la moitié maternante de son self symbiotique, ainsi que l’indique le sourire non spécifique et social. Ce sourire devient graduellement la réponse spécifique (préférentielle) du sourire à la mère, signe décisif qu’un lien spécifique s’est établi entre le nourrisson et sa mère (Bowlby, 1958).

Freud a souligné le fait que les perceptions intérieures sont plus fondamentales et plus élémentaires que les perceptions extérieures. (Le jeune nourrisson répond principalement aux perceptions intérieures, ainsi que l’a noté Spock dans son livre sur les bébés.) Ce sont là les réponses du corps à lui-même et aux organes internes. Greenacre (1960) soutient que les états changeants de tension et de relaxation « sembleraient... constituer une sorte de noyau d’une conscience diffuse du corps » (p. 207). Greenacre dit :

« J’ai idée que le processus de la naissance lui-même est le premier agent important qui prépare à la conscience de la séparation ; et que cela se produit grâce à l’impact considérable de la pression et de la stimulation exercées sur la surface corporelle du nourrisson à la naissance et, en particulier, par les changements marqués de pression et de conditions thermiques entourant l’enfant dans son passage d’une vie intra-muros à une vie extra-muros. »

Dans notre travail d’observation, nous pouvions voir clairement les patterns d’interaction nourrisson-mère, mais ne pouvions que deviner et extrapoler les patterns intérieurs qui contribuent à « ce qui constitue le noyau » du schéma corporel à ses débuts (voir aussi Kafka, 1971). Les patterns de « ce qui constitue le noyau » (Greenacre) ne sont pas accessibles au travail d’observation, mais celui-ci peut permettre d’étudier des comportements qui, par le mécanisme de réfléchissement en miroir, servent à la démarcation du self et de « l’autre ». Jacobson souligne le fait que la capacité de distinguer les objets se développe plus rapidement que celle de distinguer entre le « self » et les objets. Nous pouvons voir le nourrisson se mouler au corps de sa mère et s’en distancier avec le haut de son propre corps ; sentir son propre corps et celui de sa mère ; et manipuler des objets transitionnels. Hoffer met l’accent sur l’importance du toucher (1949,1950 a, 1950 b) dans le processus de formation des limites et également sur l’importance de la libidinisation du corps du nourrisson par sa mère. Greenacre attire l’attention sur « l’approximation d’un sentiment d’unicité sous l’effet du corps chaud de la mère ou de la nurse, qui représente un degré relativement faible de différence de température, texture, odeur, résilience », c’est-à-dire « turgescence » (cf. également Bak, 1941). Ces différences relativement minces peuvent probablement être aisément assimilées par les schémas sensorimoteurs (au sens de Piaget) préordonnés du nourrisson.

Lorsque le plaisir intérieur dû à un ancrage sûr dans la sphère symbiotique (essentiellement entéro- et proprioceptif et de perception par contact) continue et que le plaisir lié à la perception sensorielle extérieure, vision ou regard, et probablement audition ou écoute extérieure, en voie de maturation croissante, stimule l’investissement de l’attention dirigée vers l’extérieur, alors ces deux formes d’investissement de l’attention peuvent osciller librement (Spiegel, 1959 ; Rose, 1964). Le résultat devrait en être un état symbiotique optimal, d’où peut naître une différenciation sans heurts, une expansion hors de la sphère symbiotique.

Éclosion

Le « processus d’éclosion » est, à notre avis, une évolution ontogénétique graduelle du sensorium - le système perception-conscience - qui favorise chez le nourrisson, dès qu’il est éveillé, un sensorium plus constamment alerte (cf. également Wolff, 1959).

En d’autres termes, l’attention du nourrisson, qui, dans les premiers mois de la symbiose, était pour une large part dirigée vers l’intérieur, ou concentrée d’une manière vaguement cinesthésique à l’intérieur de la sphère symbiotique, s’étend progressivement avec l’arrivée d’une activité perceptuelle dirigée vers l’extérieur au cours des périodes d’éveil de plus en plus grandes de l’enfant. C’est là un changement de degré plutôt que d’espèce, car, durant le stade symbiotique, l’enfant a certainement été très attentif à la figure maternante. Mais cette attention se trouve graduellement combinée avec un stock croissant de traces mnésiques des allées et venues de la mère, des expériences « bonnes » et « mauvaises » ; ces dernières ne pouvaient en aucune manière être soulagées par le self, mais le nourrisson pouvait « anticiper avec confiance » le soulagement apporté par les soins de la mère.

En observant des nourrissons dans notre cadre de travail, nous en sommes venus à reconnaître, à tel moment de la sous-phase de différenciation, un certain air de vigilance, de persistance et d’orientation-vers-le-but. Cet air, nous l’avons considéré comme une manifestation du comportement liée au phénomène d’« éclosion », et avons pu dire, au sens large, que le nourrisson qui a cet air « est éclos ». Les membres de notre équipe pouvaient repérer cette nouvelle gestalt sans erreur, mais il était difficile de la définir par des critères spécifiques. Elle se trouve, sans doute, le mieux décrite en termes d’état (cf. Wolff, 1959). L’enfant ne semble plus dériver dans et hors d’un état de vigilance, mais a, lorsqu’il est éveillé, un sensorium plus constamment alerte.

Vers l’âge de six mois commence, à titre de tentative, l’expérimentation de la séparation-individuation. On peut en faire l’observation à partir de comportements du nourrisson tels que tirer les cheveux, les oreilles ou le nez, mettre les aliments dans la bouche de la mère, tenter d’éloigner son corps d’elle afin d’en avoir un meilleur aperçu, scruter sa mère et l’environnement. Cela contraste avec le simple fait de se mouler au corps de la mère en étant tenu par elle (Spock, 1963). Il y a des signes précis du fait que le bébé commence à différencier son propre corps de celui de sa mère. L’âge de six à sept mois est le point culminant de l’exploration manuelle, tactile et visuelle du visage de la mère, et des parties de son corps tant couvertes que découvertes ; c’est au cours de ces semaines que le nourrisson va découvrir avec fascination une broche, une paire de lunettes ou un pendentif portés par la mère. Il peut y avoir des jeux de « coucou » dans lesquels le nourrisson joue encore un rôle passif (Kleeman, 1967). Ces patterns d’exploration se transforment plus tard en une fonction cognitive de vérification du non-familier opposé au déjà familier.

Objets transitionnels et situations traditionnelles

Comme l’a dit Greenacre (1960) :

« L’objet transitionnel lui-même, tel que décrit par Winnicott (1953 [2010]), est un monument dressé au besoin de ce contact avec le corps de la mère, exprimé de façon si touchante par la préférence marquée du nourrisson pour un objet qui est durable, doux, souple, chaud au toucher, mais aussi par la demande qu’il demeure saturé d’odeurs corporelles15. Le fait que l’objet est habituellement pressé contre le visage, près du nez, indique probablement combien il sert de substitut au sein ou à la douce nuque de la mère (p. 208). »

Nous avons pu observer que le nourrisson reprend, à sa manière, le pattern de soulagement ou de stimulation préféré de la mère, c’est-à-dire qu’il l’assimile, et que celui-ci devient ainsi un pattern transitionnel, tels que tapotement de la figure ou autres mouvements répétifs décrits au chapitre précédent.

Greenacre (1960) pense que « la vision n’est pas un simple complément, mais bien un complément indispensable, pour établir la confluence de la surface du corps et promouvoir la conscience de la délimitation du self et du non-self. “Toucher” et absorber les diverses parties du corps par les yeux (vision) aide à rassembler le corps en une image centrale au-delà du niveau de la simple conscience sensorielle immédiate » (p. 208). Le travail d’observation effectué selon notre méthodologie ne s’est pas attaché suffisamment aux détails de structuration de l’objet transitionnel, mais nous a, de façon impressionniste, fourni un riche matériel dont pourront bénéficier des études ultérieures, par exemple nos suivis.

Une des différences majeures entre le développement normal du nourrisson et le trouble extrême de la psychose, et probablement aussi de la pathologie des borderline, nous semblait répondre aux mêmes critères que ceux par lesquels Winnicott (1953 [2010]) évaluait la normalité et la pathologie de l’objet transitionnel (voir aussi Furer, 1964 ; Kestenberg, 1968 ; Roiphe et Galenson, 1973 ; Bak, 1974).

C’est au cours de la première sous-phase de sépa-ration-individuation que tous les nourrissons normaux effectuent leurs premières tentatives de rupture, au sens corporel, d’avec leur état, jusqu’alors complètement passif, de bébé-encore-sur-les-genoux - le stade d’unité duelle avec la mère. On peut observer des différences individuelles d’inclinations et de patterns, mais également des caractéristiques générales du stade de la différenciation elle-même. Tous les enfants aiment s’aventurer et rester à une légère distance des bras enveloppants de la mère ; dès qu’ils en ont la capacité motrice, ils aiment à se laisser glisser en bas des genoux de la mère, mais ont tendance à demeurer le plus près possible de ses pieds, ou à y revenir pour y jouer.

Le pattern de revérification (checking-back)

À partir de l’âge de sept à huit mois, c’est le pattern visuel de « revérification auprès de la mère » - du moins dans notre cadre - qui nous a paru le signe relativement stable le plus important du début de la différenciation somatopsychique. Il semble être, en fait, le plus important pattern normal du développement cognitif et émotionnel.

Le bébé entreprend une exploration comparative (voir Pacella, 1972). Il commence à s’intéresser à la « mère » et semble la comparer avec « l’autre », le non-familier avec le familier, trait par trait. Il paraît alors se familiariser de façon plus approfondie avec ce qu’est la mère, ce qui procure la même sensation, ce qui goûte et sent comme elle, ce qui lui ressemble, ce qui a le même « son » qu’elle. De pair avec l’apprentissage de « la mère en tant que mère » (Brody et Axelrad, 1966), il fait aussi la découverte de ce qui appartient ou n’appartient pas au corps.de la mère - une broche, ses lunettes, etc. Il commence à établir une discrimination entre sa mère et celui ou celle ou ce qui lui ressemble ou non, qui procure une sensation et se déplace de manière différente ou semblable à elle.

Réactions devant l’étranger et angoisse devant l’étranger

Dans la littérature psychanalytique sur le développement de l’enfant, l’ensemble des phénomènes du comportement qui indiquent l’apprentissage de ce qui est « autre que la mère » est décrit, à notre avis, de manière plutôt biaisée et incomplète comme « angoisse devant l’étranger ». Déjà, dans le film classique de Spitz et Wolff sur l’angoisse devant l’étranger, un des traits marquants que nous pouvions y observer était la curiosité des nourrissons : leur vif désir d’en savoir plus sur « l’étranger » dès que celui-ci détournait son regard.

Nous avons la conviction intime, basée sur des observations détaillées et diversifiées faites sur une longue période, qu’il existe des différences individuelles, de très grandes variations dans le « timing », la quantité et la qualité de ce qui est regroupé sous l’expression générale d’« angoisse du 8e mois » et particulière d’« angoisse devant l’étranger » (ce qu’avait commencé à examiner le défunt John Benjamin dans ses travaux minutieux).

À titre d’illustration, comparons, à peu près dans la même tranche d’âge, deux enfants de la même mère : Linda et son frère Peter, de seize mois son aîné.

Nous avons vu Linda faire discrètement et attentivement, sans crainte, un examen visuel et tactile du visage des observateurs participants qui lui étaient relativement peu familiers.

Sa bonne humeur habituelle persistait pendant quelques secondes après qu’un étranger l’eut sortie de son berceau. Elle prenait alors une certaine conscience du « différent de la mère » et entreprenait ce que Syl-via Brody (Brody et Axelrad, 1970) appelle une « inspection douanière », expression utilisée pour décrire l’activité d’exploration visuelle et tactile de nourrisson en voie de différenciation (voir Mahler et McDevitt, 1968).

Lorsque, à de tels moments, la mère de Linda la prenait dans ses bras, celle-ci n’avait plus aucun besoin d’examiner le visage familier de sa mère ; au contraire, dans son excitation, elle poussait et « malmenait » la nuque de sa mère.

La bonne humeur de Linda et sa confiance provenaient avant tout de sa proximité avec sa mère et de l’interaction essentiellement agréable qu’elle avait avec elle.

Contrairement à la « confiance fondamentale » de Linda et à l’absence chez elle de toute angoisse marquée devant l’étranger, et ce à tout âge, nous avons pu observer chez son frère Peter, à l’âge de sept ou huit mois, une angoisse marquée devant l’étranger. Après un moment de latence, une ou deux minutes peut-être, pendant lequel il réagissait aux approches prudentes et discrètes de « l’étranger », et où son étonnement et sa curiosité apparaissaient chez lui aussi de façon évidente, Peter semblait ensuite submergé par son appréhension devant l’étranger. Même assis près de sa mère, sur la même chaise de paille, avec la possibilité de s’appuyer sur le corps de sa mère s’il le désirait, il fondait en larmes en regardant l’étranger, précisément au moment où sa mère commençait à lui tapoter la tête16.

De telles observations comparatives démontrent l’importance des différences existant entre la conséquence spécifique de l’interaction tendue et imprévisible de Peter et de sa mère et la conséquence du climat essentiellement agréable et harmonieux existant au cours de la phase symbiotique de Linda tout autant qu’après son éclosion.

Nous avons tenté de comprendre ces variations, en tenant compte des talents différents du frère et de la sœur, et du climat émotionnel dominant de la relation particulière mère-nourrisson, tel que nous avons pu l’observer dans leur interaction (et au cours des entrevues avec la mère).

A partir de cette observation et de plusieurs autres, nous en sommes venus à considérer le développement des réactions devant l’étranger dans un contexte élargi : une fois que le nourrisson est devenu suffisamment individué pour pouvoir reconnaître le visage de sa mère - la reconnaissance visuelle et tactile et peut-être autre - et une fois qu’il s’est familiarisé avec l’humeur et le « sentiment » général de son partenaire dans la dyade symbiotique, alors il se tourne, avec plus ou moins d’étonnement et de curiosité, vers une exploration et un examen prolongé, visuel et tactile, du visage et de la gestalt des autres. Il les examine de près et de loin. Il semble comparer et vérifier les traits du visage de l’étranger en rapport avec celui de sa mère, ainsi qu’avec toute image intérieure qu’il peut avoir de sa mère (pas nécessairement, et pas même essentiellement, visuelle). Il semble aussi faire une revérification auprès de la gestalt de sa mère, de son visage en particulier, en relation avec d’autres expériences nouvelles et intéressantes.

Chez les enfants qui ont connu une phase symbiotique optimale et une prédominance d’« anticipation confiante », la curiosité et l’étonnement, repérables, dans notre cadre, à travers le pattern de revérification, sont les éléments prédominants (Benedek, 1938) dans leur inspection de l’étranger. Au contraire, chez les enfants dont la confiance fondamentale a été moins bonne, on peut voir apparaître un changement brusque dans le sens d’une angoisse accrue devant l’étranger ; ou il peut se produire une période prolongée de réaction mitigée devant l’étranger, qui interfère, de façon transitoire, avec le plaisir lié au comportement d’inspection. Ce phénomène et les facteurs qui en sous-tendent les variations constituent, à notre avis, un aspect important de notre évaluation de l’objet libidinal, de la socialisation et de la première étape vers la permanence de l’objet émotionnel. Cette relation inverse entre la confiance fondamentale et l’angoisse devant l’étranger demande plus ample développement et vérification (voir Mahler et McDevitt, 1968).

Éclosion tardive et prématurée

Dans les cas où le processus symbiotique, la création de la membrane-« bouclier » commune de l’unité duelle, a été retardé ou perturbé, le processus de différenciation semble retardé ou prématuré. Nous avons décrit, au chapitre précédent, le cas de la petite fille à qui sa mère répondait mécaniquement en la berçant, mais sans chaleur ni intérêt apparents. Pendant la phase symbiotique, cette petite fille était effacée et ne semblait pas se mouler au corps de sa mère, en faire quasiment partie. Elle souriait de façon non discriminatoire, et ne répondait pas à sa mère comme à une

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personne unique. À l’âge où les autres enfants conté mencent à prendre une part de plus en plus active dans le rapprochement et la distanciation de la mère, elle se retournait autoérotiquement vers son propre corps pour en retirer une stimulation agréable ; elle se complaisait dans un bercement prolongé, plutôt que dans des comportements actifs de rapprochement et de distanciation.

Dans un autre cas, la relation symbiotique était insatisfaisante pour différentes raisons. La mère de ce petit garçon était déprimée pendant sa première enfance. Il était son troisième enfant et la mère était plutôt surchargée ; ils vivaient dans des conditions modestes et dans un logement exigu. Peu après la naissance de cet enfant, le père de la mère, avec qui elle avait entretenu une relation très étroite, mourut. De plus, son aîné subit un grave accident alors que son troisième n’avait que quelques mois. La combinaison de ces conditions fit que la mère en oublia, sans y prendre garde, son nouvel enfant. Il était nourri au biberon et souvent le dos tourné à sa mère. Elle évitait en général tout contact visuel avec lui. Malgré cela, fondamentalement sa mère l’aimait, ainsi que tous ses enfants. Comme la petite fille mentionnée précédemment, ce petit garçon fut lent à reconnaître sa mère en tant que personne spéciale. La réponse spécifique du sourire fut retardée. Il fut également lent à utiliser la modalité visuelle, premier instrument qui favorise une distanciation active en permettant simultanément à l’enfant de combler l’écart spatial, c’est-à-dire de garder un contact par perception à distance. Bien qu’en retard dans son développement, il ne montra jamais le caractère effacé et mécanique des comportements de symbiose et de différenciation observés chez la petite fille.

Nous avons aussi pu observer des enfants qui connaissaient une relation symbiotique plutôt insatisfaisante à cause de la grande ambivalence de leur mère à leur endroit et à l’égard de son rôle de mère. Chez ces enfants, les perturbations de la symbiose n’étaient pas dues à l’indifférence ou à la dépression de la mère, mais à son imprévisibilité. Ces nourrissons, comme si c’était là une compensation, connurent leur mère assez tôt ; leur relation s’améliora lorsqu’une plus grande distance rendit la situation plus confortable et lorsqu’ils eurent accès à de nouvelles sources de plaisir liées à leur autonomie croissante et au monde extérieur. Ce que nous voyons, apparemment, c’est une capacité adaptative très précoce chez le nourrisson.

La petite fille, qui avait une mère narcissique et avare, se différencia tardivement, à notre avis, à cause Su fait qu’elle ne pouvait pas se fier à sa mère comme partenaire symbiotique et qu’elle devait trop faire tout « le travail » par elle-même ; c’est-à-dire qu’elle devait jouer à la mère pour elle-même. Ainsi, quand elle s’est effectivement différenciée, elle a pu montrer quelques signes de développement d’un « faux self » (cf. James, 1960). Cela paraît être un moyen d’utiliser au maximum ses propres ressources. Nous avons plus tard appris que l’attitude authentiquement maternelle de son père, dès son plus jeune âge, lui évita de se détourner du monde objectai humain. Le petit garçon, qui recevait insuffisamment de provisions symbiotiques pour des raisons très diverses, prolongea apparemment la période de symbiose comme pour leur donner à lui et à sa mère le temps de se rattraper. Il n’émergea de la sphère symbiotique que lorsque lui-même et sans doute aussi sa mère furent prêts.

Bébé Peter était un des enfants qui avait une relation symbiotique intense mais inconfortable. Il commença d’« éclore » tôt. Il passa rapidement à la phase de différenciation, s’extirpant d’une symbiose inconfortable. Peter était un enfant qui développa une intense réaction devant l’étranger et une angoisse devant l’étranger. Ce fut là, semble-t-il, un de ses premiers

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patterns défensifs. Longtemps après avoir surmonté ses réactions initiales devant l’étranger, celles-ci réapparaissaient, bien qu’à un degré considérablement atténué, chaque fois que Peter traversait une période de crise. Il semble que la phase symbiotique insatisfaisante avait empêché Peter de faire provision suffisante de cette confiance fondamentale, de ce narcissisme normal, qui assure une base solide à partir de laquelle on peut s’aventurer avec confiance vers le monde « autre-que-la-mère ». De plus, s’étant différencié -c’est-à-dire ayant commencé de se séparer - très tôt, Peter était facilement submergé par l’angoisse de la détresse parce que ses capacités autonomes du moi en voie de développement étaient précoces et, par là même, vulnérables. Nous avons constaté, à maintes reprises, que l’histoire des enfants qui semblaient éprouver des difficultés inhabituelles face à la séparation d’avec la mère révélait une conscience exceptionnellement précoce de leur mère comme différente des autres adultes qui prenaient soin d’eux.

Les premiers patterns de différenciation semblent non seulement être d’une grande rationalité en termes de relation mère-enfant et du talent particulier de chaque enfant, mais semblent également déclencher des patterns d’organisation de la personnalité qui persistent apparemment dans le développement futur du processus de séparation-individuation et probablement au-delà. La naissance de l’enfant en tant qu’individu survient lorsque, en réponse à la réponse maternelle sélective à sa signalisation, l’enfant modifie graduellement son comportement. « C’est le besoin spécifique inconscient de la mère qui, des potentialités infinies du nourrisson, va réveiller celles en particulier qui créent pour chaque mère “l’enfant” » qui reflète ses propres besoins uniques et individuels. Ce processus se déroule, bien sûr, dans les limites des talents innés de l’enfant » (Mahler, 1963 ; voir aussi Lichten-stein, 1964).

Il nous est apparu que ces nourrissons dont les mères avaient pris plaisir à une phase symbiotique sans trop de conflits, ces nourrissons qui ont été saturés, mais non sursaturés, au cours de cette période d’importante unicité avec la mère, semblaient commencer au moment normal à montrer des signes de différenciation active, en s’éloignant légèrement du corps de la mère. Au contraire, dans les cas où il y avait ambivalence ou parasitisme, intrusivité, « étouffement », de la part de la mère, la différenciation montrait des perturbations à divers degrés et sous différentes formes. Dans d’autres cas où la mère agissait clairement selon ses propres besoins symbio-tiques-parasitaires, plutôt qu’en fonction du nourrisson, la différenciation s’installait de façon presque véhémente. C’est ce qui se passa dans le cas d’un petit garçon, à un âge aussi précoce que quatre ou cinq mois, parce que sa mère était symbiotiquement trop enveloppante. Pendant un bon moment, cet enfant préférait être tenu par des adultes autres que la mère, des adultes qui lui fournissaient une opportunité plus grande d’explorer visuellement l’environnement pendant qu’il était dans les bras. Il semblait repousser physiquement sa mère, de façon beaucoup plus défensive, raidir vigoureusement ses pieds et ses bras contre le corps de la mère (même s’arquer vers l’arrière presque en opisthotonos). Dans son cas, cela semblait remplir une double fonction : 1) comme pour les autres nourrissons symbiotiques « plus dans la moyenne », cela servait à lui assurer une position d’où il pourrait explorer plus aisément l’environnement autre-que-la-mère, à lui offrir une nouvelle perspective sur sa mère, d’un meilleur point de vue, à lui permettre d’entrer en relation visuelle avec elle à une plus grande distance ; et 2) cela avait pour effet de réduire la surface de contact corporel avec la mère. Ce qui nous a le plus étonné, ce fut le fait que, chez ces enfants (symbiotiquement) étroitement enveloppés, ce processus actif de distanciation commençait plus tôt que prévu. Chez un autre enfant qui avait une mère similaire, le contact physique étroit était évité.

La recherche de distance au cours de la sous-phase de différenciation s’accompagnait, semblait-il, d’une plus grande conscience de la mère en tant que personne spéciale, même si, comme dans le cas rapporté ci-dessus, cette conscience était négative (cf. aussi les patterns différentiels de scrutation et de « revérification »).

Nous allons illustrer certains des phénomènes de la première sous-phase (différenciation) par un choix de cas d’enfants : tous (comme tous les enfants « normaux ») montrent des développements généraux associés aux phases, et également des variations hautement individualisées dépendant de la relation à leur mère, de leur talent inné, et de leur histoire spécifique (Weil, 1970).

Bernie avait connu une première relation heureuse avec sa mère, qui paraissait retirer une grande gratification de l’allaitement. À cause de ses sentiments de culpabilité à l’égard de son fils aîné et aussi parce qu’il avait mordu son mamelon (cf. Spock, 1965), elle sevra Bernie de façon abrupte et impulsive. Le sevrage amena un changement marqué dans l’atmosphère de la relation symbiotique. Au début, le nourrisson manifestait une réaction de fouissement insistant et apeuré en direction du sein perdu, tandis que la mère déniait désespérément ses réactions évidentes au traumatisme du sevrage. Le rayonnement et le contentement manifestés par la mère au cours de l’allaitement avaient fait place à l’indifférence et à l’apathie, tandis que le nourrisson à son tour devenait apeuré, indifférent et apathique. Le nourrisson heureux, souriant et se moulant bien, alors qu’il était au sein, devint temporairement un bébé qui, dans les bras, demeurait passif, non moulant, comme une poche17.

Puis, pendant une brève période, chaque poussée maturative du nourrisson semblait influencer favorablement l’interaction généralement difficile entre Bernie et sa mère. Bernie manifestait beaucoup d’intérêt pour la locomotion : il s'exerçait à ramper, et à se dresser avec beaucoup de plaisir et de persistance. En devenant capable de fixer les autres des yeux, de donner des signes de reconnaissance différentielle de sa mère, et grâce à la gratification retirée de ses propres fonctions motrices partielles, en voie de développement, il put étendre son champ d’exploration de manière à englober tout l’espace de la salle de jeux (et tout l’appartement chez lui). Sa mère semblait soulagée par le relâchement des demandes et de la dépendance symbiotiques de son fils, et Bernie, en retour, réussissait à utiliser toute parcelle d’encouragement ou de protection au cours de la période des essais.

Comme nous l’avons dit précédemment, nous avons pu observer une transition étonnamment différente de la phase symbiotique à la phase de séparation-individuation, chez l’autre petit garçon qui avait avec sa mère une relation symbiotique étroite et prolongée. Les parents de cet enfant avaient tous deux des besoins symbiotiques-parasitaires, surévaluaient leur enfant en tant qu’être végétatif, et le maintenaient dans un état continu de dépendance symbiotique (cf. Parens et Saul, 1971). Cela a manifestement ralenti l’investissement libidinal de ses fonctions motrices (voir plus loin), pour lesquelles peut-être il n’était constitutionnellement que peu doué. Alors que Bernie amorçait la phase de séparation-individuation avec comme modalité préférée l’exploration motrice, la modalité préférée de ce petit garçon impliquait, pendant une longue période, le recours aux organes sensoriels tactiles, de préhension et visuels. Cette préférence semblait être le résultat de nombreux facteurs. Les parents insistaient tous deux pour soulager sa tension dès qu’elle se manifestait, de telle sorte qu’il n’avait nul besoin de s’exercer tant soit peu à trouver ce qu’il voulait. Sa mère nous manifesta, et communiqua de manière non verbale à l’enfant son désir de le voir demeurer sédentaire et de consentir à être manipulé en position couchée, même s’il s’y opposait particulièrement.

Ce même petit garçon était, de nature, un enfant lent quant à la maturation de ses fonctions motrices. Comparé à d’autres enfants du même âge, sa musculature était plus flasque, ses mouvements corporels généraux plus prudents et moins énergiques (une exception notable : il donnait de vigoureux coups de pied lorsqu’il était excité). Confiné à un espace réduit de par son manque d’habileté motrice, il faisait l’usage le plus extensif de ses facultés perceptivo-cognitives et de préhension, manifestement en cours d’émergence, afin de s’occuper et de s’amuser pendant de longues périodes en « faisant durer les spectacles intéressants » (Piaget, 1936). Il demeurait en même temps extrêmement alerte visuellement à ce qui se passait autour de lui ; il faisait volontiers appel aux autres et acceptait leur réconfort.

Ces deux enfants illustrent deux manières différentes d’entrer dans la première sous-phase de séparation-individuation : la différenciation. Il peut être intéressant de souligner qu’ils avaient le même classement, quant à l’ensemble de leur performance, aux tests de développement.

Nous avions l’impression que la dernière mère, qui avait pris un plaisir intense à la relation symbiotique avec son bébé au sein, appartenait à ce groupe de mères qui ne peuvent supporter le détachement graduel du nourrisson au début de la phase de séparation-individuation. Elles s’attachent et se « rattachent » (« Appersonation », Sperling, 1944) le nourrisson et découragent ses tâtonnements vers un fonctionnement indépendant, plutôt que de permettre et d’encourager une séparation graduelle. Il y a, par ailleurs, ainsi que nous l’avons déjà décrit (Mahler, 1967 a), un assez grand nombre de mères qui, à la différence des mères symbiotiques à outrance, commencent par s’accrocher à leur nourrisson pour ensuite le précipiter brusquement vers « l’autonomie » (cf. Greenson, 1968 ; Mahler, 1968 [2001], 1971).

Autant sont importantes les variables intrinsèques pour un éventuel développement harmonieux de la personnalité, autant une interaction mère-enfant favorable affecte l’adéquation aux sous-phases. Coleman, Kris et Provence (1953) ont attiré l’attention, il y a plusieurs années, sur les variations d’attitude des mères au cours des premières années de vie de l’enfant. L’attitude de la mère doit également s’adapter à tout le cours du processus de séparation-individuation

- mais particulièrement à certains points cruciaux ou nodaux de ce processus18 !

La séparation et l'individuation : deux lignes du développement

C’est lorsque des éléments du processus sont quelque peu perturbés que l’on peut le mieux comprendre les phénomènes du développement normal. C’est vers la fin de la première année et dans les premiers mois de la deuxième que l’on peut voir clairement qu’il y a, dans le processus intrapsychique de séparation-individuation, deux lignes de développement, entremêlées, mais n’ayant pas toujours une même ampleur ou une progression proportionnelle. Une de ces lignes est l’individuation, l’évolution de l’autonomie, de la perception, de la mémoire, de la cognition, de l’épreuve de réalité ; l’autre est la ligne intrapsychique de développement de la séparation qui entraîne la différenciation, la distanciation, la formation des limites et le détachement de la mère. Tous ces processus de structuration culmineront éventuellement dans des représentations intériorisées du self, en tant que distinctes des représentations intérieures de l’objet. Les phénomènes comportementaux superficiels du processus de séparation-individuation peuvent être observés en d’innombrables variations subtiles comme accompagnant le développement psychique vers l’avant. Les situations optimales semblent être celles où la conscience de la séparation corporelle en termes de différenciation de la mère suit parallèlement (c’est-à-dire ne traîne pas loin derrière, ni ne devance de très loin) le développement du fonctionnement autonome du bambin - cognition, perception, mémoire, épreuve de réalité, etc. ; bref, ces fonctions du moi qui servent à l’individuation.

Dans notre travail de recherche par observation, les progressions et régressions et l’intégration graduelle de ces deux lignes de développement - c’est-à-dire la séparation-individuation - peuvent être étudiées par le biais des mouvements de va-et-vient entre l’enfant et la mère. Nous pouvons suivre ce développement par le biais de l’interaction mère-nourrisson et en particulier par l’observation de l’affectivo-motilité, des gestes et des vocalisations très nettes de l’enfant lui-même.

Nous trouvons intéressant de comparer des enfants qui ont eu un développement moteur lent avec des enfants ayant marché précocement. Par exemple, deux de nos petits garçons se trouvaient aux deux extrêmes de l’éventail des deux lignes du processus de séparation-individuation : maturation versus développement, séparation versus individuation. L’un nous est arrivé marchant déjà à l’âge de neuf mois ; l’autre a fait ses premiers pas sans aide deux jours avant d’avoir dix-sept mois : huit mois d’écart !

L’impact d’un tel écart sur le processus de sépa-ration-individuation sera exposé et illustré dans les chapitres suivants.