Chapitre IX. Donna

En dépit d’une période symbiotique bien syntone et d’un maternage « parfait », Donna n’eut pas la vie facile au cours du processus de séparation-individuation. Bien que les capacités de sa mère aient semblé progresser au rythme des besoins changeants du développement de l’enfant, Donna développa une angoisse de séparation plus précoce et plus grande que la normale. Elle parut perdre graduellement confiance en ses propres ressources et en l’univers extérieur « autre-que-la-mère ». Jusqu’à l’âge de quatorze mois, elle était, sans contredit, de tous les bébés de notre étude, celle qui avait le plus de capacités et elle fonctionnait fort bien au moment des séparations routinières d’avec sa mère. Cependant, en dépit du fait qu’elle avait développé de manière adéquate une permanence cognitive de l’objet, à un âge plus précoce que la majorité des bébés, elle trouvait le processus des adieux avec sa mère très pénible.

La mère de Donna

Longtemps, tous les observateurs engagés dans notre projet considéraient madame D. comme la mère parfaite. Les bébés du Centre la choisirent également comme substitut maternel préféré. Ce n’est que rétrospectivement que nous nous sommes aperçus qu’à la période de première distanciation active du nourrisson, la mère de Donna ne réagissait pas comme les autres mères, qui donnent une « légère poussée » à celui qui est sur le point de prendre son envol. En l’absence de ce léger encouragement à se distancier, Donna percevait fort probablement le doute inconscient de sa mère quant au fait qu’elle ne pourrait se débrouiller seule. Cela semble avoir définitivement contribué à un sentiment particulièrement grand de dépendance à l’égard de l’approbation ou de la désapprobation maternelles (précurseurs très précoces du surmoi).

Le développement des sous-phases chez Donna

Donna avait été un bébé désiré et les deux parents souhaitaient une fille. La mère s’est sentie bien avec elle dès le départ et l’a allaitée pendant deux mois. À l’âge de quatre à cinq mois, à l’apogée de la symbiose, son humeur contente, calme et tranquille était constante. Mère et fille étaient bien syntones l’une vis-à-vis de l’autre et avaient des tempéraments bien harmonisés, toutes deux étant calmes et un peu sérieuses. On pouvait constater les grands talents naturels de Donna en observant la façon dont elle s’amusait dans le parc, babillant et étudiant les personnes autres-que-la-mère. L’examen scrutatif et comparatif commença également au cinquième mois. Donna manifestait son attachement spécifique à sa mère en lui souriant plus souvent qu’aux autres. Lorsqu’elle était fatiguée, elle retrouvait vite son énergie en s’asseyant un court instant sur les genoux de sa mère. Par ailleurs, lorsqu’un observateur la prenait, elle devenait plus calme. Alors qu’à l’occasion elle avait cette légère réaction devant l’étranger, elle ne semblait généralement pas réticente à se faire prendre par un observateur, et « examinait » alors son menton, sa bouche et son nez. On nota des difficultés à s’endormir vers l’âge de cinq à six mois et également des caprices alimentaires très précoces. Donna a rampé très tôt, et elle utilisait ce talent pour s’éloigner en rampant de sa mère et explorer son environnement. Contrairement aux autres enfants, dans les débuts de la différenciation, Donna ne manifesta aucune excitation ou joie débordante : son humeur ne connaissait ni haut ni bas ; elle était d’un tempérament typiquement égal.

Dans la « Réduction des données » concernant la période de sept à huit mois, il y avait un commentaire sur le fait que Donna n’était pas un bébé porté à faire beaucoup de chichis pour quelque chose qu’elle voulait. Il y avait peut-être un lien entre cela et le fait que la mère de Donna n’avait besoin que de signaux minimaux de la part de sa fille. Donna n’avait peut-être pas à se faire insistante et exigeante pour obtenir ce qu’elle voulait. Dès l’âge de six mois, on pouvait observer, dans le comportement de Donna, une conscience naissante du fait d’être séparé. Elle manifestait peu de réactions devant l’étranger.

Au cours de son septième mois, Donna utilisa l’émergence de sa capacité à ramper non seulement pour le plaisir de l’activité, mais également pour atteindre des jouets ou se distancier de la mère. Quand Donna eut atteint son huitième mois, sa première réaction devant l’étranger diminua, et elle se montra particulièrement intéressée par son père, son frère et un garçon du Centre, qui avait son âge. L’état « en sourdine » devint très marqué lorsque la mère se trouvait en dehors de la pièce, et il y avait de légers indices de ce qu’elle fonctionnait moins bien en l’absence de sa mère. Elle était exubérante au moment des réunions avec sa mère. Celle-ci était définitivement le centre d’où Donna rayonnait de plus en plus.

Vers cette époque, Donna s’intéressait à son image dans le miroir et la touchait. Vers huit mois, elle avait encore des difficultés à s’endormir. Sa mère reliait cela au fait que le père rentrait à la maison dans la soirée et que Donna voulait jouer avec lui. Ses habitudes alimentaires tatillonnes continuèrent. Ses réactions devant l’étranger étaient plus marquées qu’au cours des mois précédents, et présentaient un caractère différent : lorsqu’elle était dans les bras de quelqu’un « d’autre-que-la-mère », elle baissait les yeux vers le plancher, évitant de regarder le visage de la personne. Même assise sur les genoux de sa mère, les personnes « autres-que-la-mère » lui apparaissaient menaçantes, si elles s’approchaient trop d’elle.

Lorsque Donna avait environ de neuf à dix mois, la famille fit un voyage à la campagne et Donna passa entre plusieurs mains. Par la suite, Donna connut, au Centre, des réactions intenses à la séparation. Lorsque sa mère était à l’extérieur de la pièce, Donna regardait souvent en direction de la porte, et fouillait la pièce de ses yeux. Tout ce qui lui rappelait sa mère la bouleversait, par exemple lorsqu’elle voyait quelqu’un d’autre que celle-ci passer la porte, lorsqu’elle apercevait sa propre image dans le miroir, sans elle, ou lorsqu’elle trouvait quelqu’un d’autre assis sur sa chaise32. Le fait de regarder les observateurs dans les yeux provoquait chez elle une sorte de réaction devant l’étranger, et, au retour de sa mère, elle regardait périodiquement son visage, comme pour se rassurer. Parallèlement à ces réactions précoces à la séparation, Donna semblait également précoce dans son identification en miroir avec sa mère, identification à la fois gestuelle et mimétique.

Au cours de cette première période des essais, allant de neuf à dix mois, exception faite de ses réactions à la séparation, Donna jouait joyeusement et indépendamment, loin de sa mère. Donna et sa mère demeuraient toujours très conscientes de la présence l’une de l’autre, même lorsque Donna poursuivait ses activités à distance '. De temps à autre, Donna revenait vers sa mère pour une brève recharge émotionnelle.

Donna était sensible aux interférences de sa mère dans ses premières tentatives de fonctionnement autonome. Elle pleurait lorsque celle-ci l’empêchait de franchir le seuil de la porte ouverte.

Donna apprit à marcher à onze mois et demi, pendant les vacances d’été. Bien qu’elle ne fût pas craintive, elle était prudente (contrairement à la majorité des autres enfants) dans ses activités motrices. Au retour des vacances d’été, Donna semblait à l’apogée de son histoire d’amour avec le monde, inhérente à la période des essais. Elle était relativement oublieuse de la présence de sa mère et amicale avec les observateurs. Madame D. disait : « Elle adore tout le monde et tout. Elle veut embrasser l’univers entier. » À cette époque, même si elle n’aimait pas que sa mère quitte la pièce, elle pouvait faire face à son absence en se tournant vers une activité motrice, vers des jouets et vers d’autres personnes.

Les progrès cognitifs de Donna étaient caractérisés comme suit, sous la rubrique « Les nouvelles fonctions naissantes du moi » (la seconde des neuf « questions orientrices » ; voir appendice C, p. 401) : « Elle continue d’apprendre par imitation du geste, et son intelligence sensori-motrice progresse. Elle commence à rattacher des mots à des états de sentiment, des objets et des actions [les « mots globaux » de Spitz]. » Deux mois plus tard, Donna se mit à recourir à ces mots globaux pour les faire servir à la communication.

Cependant, au cours de ses treizième et quatorzième mois, les activités croissantes de Donna entraînèrent une plus grande frustration et un début de colère. Aux dires de sa mère, lorsque Donna ne pouvait avoir ce qu’elle voulait, elle criait de colère. Un jour, alors que Donna ne pouvait avoir le jouet d’un garçon du Centre, à peu près de son âge, elle se mit à donner furieusement des coups de pied en l’air, tout en continuant de sourire. Une autre fois, elle buta sa tête contre la poitrine d’une petite fille, et lui enleva ses jouets. Elle poussa volontairement un petit garçon sur le côté, même si son expression ne traduisait pas clairement de la colère ; elle semblait plutôt faire le bouffon. Elle donna un coup de marteau en bois sur la tête d’une petite fille, et parut ensuite inquiète et confuse lorsque l’enfant, de quinze mois, se mit à pleurer ; Donna recula et commença à sucer ses doigts. Elle enlevait plutôt cavalièrement son jouet à un enfant, mais semblait bouleversée lorsque celui-ci pleurait. Un jour, elle renversa une petite fille. Madame D. raconta que Donna se fâchait suite à une frustration, surtout si elle voulait aller dehors. De plus, si sa mère lui parlait sur un ton de colère ou de réprimande, les sentiments de Donna étaient aussitôt blessés, elle pouvait alors pleurer et avoir l’air malheureuse. Un des observateurs trouvait que madame D. était un peu lente à empêcher Donna de faire mal aux autres enfants. Madame D. expliquait, en bonne partie, ce type de comportement par les jeux batailleurs de Donna avec son frère à la maison. L’observateur participant assigné à ce couple mère-nourrisson avait l’impression que la mère s’opposait rarement à Donna, était extrêmement patiente, et, en conséquence, qu’il y avait rarement de confrontation entre les deux.

Pendant la période allant de son quatorzième à son quinzième mois, on décrivait Donna comme une enfant très alerte, plus active que tous les autres du même âge, et très impliquée dans la locomotion, surtout pour ce qui est de grimper. Lorsqu’elle était en colère, elle réagissait par des expressions de colère plus centrées et dirigées qu’auparavant. On disait également d’elle qu’elle était plus constamment heureuse et exubérante, se fiant plus à elle-même, plus indépendante et confiante que jamais. C’était, de tous les enfants de cet âge, celle qui était la plus sûre d’elle-même, sachant toujours ce qu’elle voulait.

Il semble que, vers quatorze-quinze mois, Donna reconnaissait sa propre image dans le miroir. Elle faisait de grands progrès pour ce qui est de différencier la représentation de son self, et semblait donc, assez tôt, consciente du fait d’être séparée.

Autour de la même époque, l’interaction avec la mère se modifia dans le sens de partager avec elle des activités agréables, indice du début de la sous-phase de rapprochement33. Donna commença à réagir au fait que sa mère quittait la pièce, en pleurant immédiatement, mais elle pouvait encore, relativement facilement, en être distraite. Bientôt, cependant, elle se mit à anticiper avec anxiété le départ de sa mère. À ce moment, elle tenta de faire face à son angoisse de séparation en pratiquant activement des séparations. Elle disait « bye-bye » (au revoir) fréquemment et allait vers le parc. Toutefois, lorsque sa mère quittait la pièce, Donna courait rapidement vers la porte et pleurait. Il n’était désormais plus facile de distraire Donna, et elle devint, de façon générale, intolérante à la frustration. Sa façon de s’arranger des absences de sa mère était de vouloir, elle aussi, passer la porte, lui permettre de sortir semblait soulager sa détresse. À côté de la rivalité, de la jalousie et de l’augmentation de l’agressivité, on notait, pour la première fois chez Donna, certaines peurs ; le bruit de l’aspirateur, les masques de Halloween, les monstres et la télévision l’effrayaient34.

Lorsque Donna eut environ seize mois, sa crise de rapprochement commença : devenant de plus en plus consciente du fait d’être séparée de sa mère, elle désirait de plus en plus être près d’elle. Elle n’aimait pas voir sa mère porter attention aux autres enfants. Lorsque celle-ci s’asseyait près d’un bébé, Donna enlevait la tétine au bébé et la mettait dans sa propre bouche. Elle grimpait sur les genoux de sa mère et enfouissait son visage dans ses jupes. À cette époque, elle devint plus manifestement jalouse de son frère aîné et demandait tout ce qu’il avait. Elle était entêtée pour obtenir ce qu’elle voulait. Lorsque sa mère sortait pour une entrevue, Donna faisait des chichis et allait à la porte en pleurant. On nota que l’on commençait à entendre assez souvent le mot « non » dans la bouche de Donna. Certaines fois, elle pouvait se laisser distraire par le jeu, surtout le jeu de balle. Cependant, lorsqu’un observateur la prenait, elle s’écroulait et pleurait jusqu’à ce qu’elle voie sa mère. À cette époque, au cœur du remous provoqué par le rapprochement, elle semblait également prendre conscience de la différence des sexes. Elle relevait sa jupe et regardait son abdomen protubérant. Elle touchait son sexe lorsqu’on lui changeait sa couche. Elle remarquait maintenant lorsqu’elle était mouillée, et n’aimait pas cela. Nous avons également appris de sa mère que Donna « regardait » le pénis de son frère aîné, lorsque les deux enfants prenaient leur bain ensemble.

De seize à dix-huit mois environ, Donna sembla connaître une résolution temporaire de sa crise de rapprochement par le biais de l’identification avec sa mère. Elle commença à jouer à la mère avec les poupées et les bébés. Elle recherchait maintenant fort peu sa mère, et, lorsqu’elle le faisait, ce n’était habituellement pas pour en tirer du réconfort, mais plutôt un contact bref, ou pour jouer à un jeu ou partager une expérience ou un sentiment. Elle quittait librement la pouponnière. Elle était fort heureuse, entrait en interaction animée avec tous les observateurs, et se montrait très intéressée par les autres enfants. Elle fonctionnait bien lorsque sa mère était sortie pour une entrevue, se réconfortant en buvant du jus de fruits. Elle fit preuve de son développement affectivo-cognitif précoce du moi en étant la seule enfant de son âge à pouvoir identifier les gens sur les photographies ; elle pouvait s’identifier elle-même, reconnaître sa mère et les autres enfants du Centre. Elle connaissait également les noms de tous les autres enfants. À cet âge, elle manifestait une grande tolérance à la frustration, aidée en cela par son identification à sa mère.

Ces solutions apparentes de la lutte du rapprochement ne sont, généralement, que des solutions temporaires. La crise du rapprochement réapparut, dans le cas de Donna, en l’espace d’un mois. A l’âge de dix-huit mois, Donna manifesta à nouveau beaucoup plus d’inquiétude au sujet des allées et venues de sa mère, et une peur plus intense devant l’étranger ; elle montrait aussi une plus grande possessivité. Alors que Donna allait librement à la pièce des bambins, depuis un bon moment (dès le moment où elle put marcher seule), elle ne s’y rendait plus maintenant sans sa mère. Elle évitait également la proximité avec les autres enfants, et semblait dans un état de grande détresse lorsque sa mère quittait la pièce. Elle était à nouveau très possessive vis-à-vis de sa mère, et ne voulait la partager avec personne. Donna pleurait facilement lorsqu’on la réprimandait. Elle développa, à cette époque, une grande peur des bruits forts, tels que le grondement de camions qui passaient et le forage dans les rues.

Ce changement rapide dans l’affect et le comportement de Donna fut déclenché par une maladie nécessitant une injection de pénicilline, que sa mère ne put empêcher. Cela ébranla la croyance de Donna en la toute-puissance de sa mère, et porta atteinte à sa croyance aux pouvoirs magiques de sa mère. Une nuit, alors qu’elle était malade, elle s’éveilla, repoussa sa mère, ne lui permettant pas de la réconforter, mais insista pour que ce soit plutôt son père qui le fasse.

Donna semblait maintenant tiraillée entre son désir d’avoir un fonctionnement autonome et son besoin d’être constamment près de sa mère. Elle devait toujours savoir où se trouvait sa mère. Tout en jouant à la maison, elle appelait souvent « maman ». Même si sa mère répondait d’une autre pièce, cela ne suffisait pas ; elle devait aller voir sa mère avant de pouvoir retourner à son jeu.

Ainsi, lorsqu’elle s’aventurait loin de sa mère, dans la pièce des bambins, la plus légère frustration la faisait revenir vers sa mère. On remarqua qu’elle était très possessive dans la pièce des bambins, ses mots préférés étant « je », « moi » et « le mien », et ce, dès l’âge de dix-neuf mois.

On nota que Donna était fort négative et entêtée. Elle insistait pour faire elle-même les choses, s’opposait à ce qu’on l’habille, lui change sa couche ou la mette au lit. (Elle était au cœur de la phase anale.) Le comportement d’accrochage de Donna35 alternait cependant avec un comportement plus indépendant, assuré et aventureux.

Autour du début de son vingt et unième mois, Donna subit une intervention mineure au cuir chevelu. Pendant l’intervention, elle était enveloppée d’un drap, et maintenue sur la table par trois infirmières. Elle pleura amèrement tout le temps que dura l’intervention. Après son retour à la maison, elle parut assez joyeuse, mais elle ne voulait pas se regarder dans le miroir le jour suivant, parce qu’elle portait un pansement sur la tête. Elle fit un lien entre une boîte de mousse pour le bain qu’elle avait reçue en cadeau à l’époque, et l’opération chirurgicale, et refusa de prendre un bain.

Deux semaines après l’opération de Donna, son frère dut être conduit à l’hôpital pour une amygdalectomie. La mère passa la nuit à l’hôpital avec lui. C’était la première fois, dans la vie de Donna, que sa mère passait la nuit loin d’elle.

L’injection de pénicilline, l’opération et l’amygda-lectomie, avec l’absence de la mère toute une nuit, constituèrent une accumulation de traumatismes qui survint précisément dans cette période vulnérable du rapprochement, alors que les processus d’intériorisation sont à leur apogée. Nous pouvions donc voir, de façon particulièrement claire, dans le cas de Donna, comment la crise du rapprochement est exacerbée par la conjonction des trois principales angoisses de l’enfance : la peur de l’abandon (peur de perte d’objet), la peur de perdre l’amour, et, plus particulièrement, l’angoisse de castration.

Au cours des derniers mois de sa deuxième année, Donna continua d’avoir un comportement de rapprochement que l’on pourrait dire exagéré. Elle continuait d’avoir besoin d’être physiquement près de sa mère. Elle semblait trouver difficile de laisser sa mère pour s’engager dans des activités propres. Après une période de séparation, elle recherchait un contact, sur un mode régressif, avec sa mère ; elle ressentait le besoin de toucher et de sentir sa mère : la voir et savoir où elle se trouvait ne suffisaient pas. La grande ambivalence de Donna à l’égard de sa mère s’exprimait dans le fait que, lorsqu’elle se trouvait avec celle-ci, elle était souvent exigeante et coercitive. Bien qu’on la décrive généralement comme étant d’humeur enjouée, joyeuse et égale, elle pleurnichait et rechignait à la moindre frustration. Pendant cette période, Donna, qui avait toujours été une enfant prudente, devint encore plus prudente et était réticente à entreprendre toute nouvelle activité motrice, surtout celle qui aurait comporté un élément d’autostimulation, comme se bercer sur un cheval à bascule. Elle avait plusieurs petites peurs et appréhensions et réagissait fort négativement à toute tentative d’entraînement à la propreté. Bref, à la fin de sa deuxième année, Donna n’avait, en aucune façon, résolu sa crise de rapprochement.

L’évaluation du développement des sous-phases chez Donna nous confrontait à un casse-tête. Nous avions affaire à une enfant très douée, avec une mère très coopérative et prête à répondre au moindre signal de sa fille. Cependant, même pendant la sous-phase des essais, Donna développa des réactions à la séparation un peu plus fortes que celles des autres enfants, aussi bien qu’une réticence à prendre entièrement plaisir à son fonctionnement locomoteur précoce, peut-être à cause de sa peur, plus grande que la normale, de perdre l’objet. Même si, dans son cas, cela n’était pas extrême, il semblait que ce soit juste assez pour établir un pattern caractéristique, un comportement par lequel Donna signifiait clairement qu’elle avait le sentiment qu’elle ne pouvait se débrouiller sans sa mère, même si (ou peut-être est-ce là la cause) sa mère était toujours prête et toujours disponible pour elle.

L’accumulation des traumatismes vécus par Donna, associés au pattern primitif d’avoir besoin de sa mère à proximité, sa confrontation à l’anatomie de son frère dans l’intimité du bain, et leur hyperstimulation mutuelle et querelleuse, tout cela semblait faire qu’il était impossible pour Donna d’en arriver à une solution de sa crise de rapprochement. L’angoisse de séparation chez Donna, et c’est là un fait intéressant, était la plus forte pendant le processus des adieux lui-même. Une fois que sa mère l’avait laissée dans la pièce des bambins, elle pouvait très bien fonctionner, mieux qu’en sa présence. Elle semblait alors « oublier » temporairement son besoin en s’impliquant dans un jeu, approprié à son âge, avec les autres bambins ; elle apparaissait à nouveau comme un des enfants les plus doués, un de ceux qui prenaient le plus grand plaisir au fonctionnement autonome.

La troisième année de Donna

Au début de sa troisième année, Donna semblait, de façon générale, être une enfant au tempérament égal et au visage expressif. À certains moments, elle était plutôt morose, mais, à d’autres, elle pouvait devenir exubérante et courir librement çà et là. Elle montrait toutefois certains signes de crainte face à des activités motrices globales, telles que grimper. Donna était résolument sociable, attirait les adultes, et manifestait du plaisir dans ses activités lorsqu’elle recevait de l’attention ou les encouragements d’un adulte. Elle préférait jouer avec des gens plutôt que toute seule. On nota qu’elle avait de l’assurance, et écartait quiconque se mettait en travers de son chemin.

Deux thèmes principaux émergèrent. Le premier concernait son accrochage à sa mère. Nous l’avions vu plus tôt et cela réapparaissait maintenant, à partir de vingt-quatre à vingt-cinq mois. Chaque jour, en arrivant au Centre, elle s’accrochait à sa mère et ne répondait à aucune tentative de l’amener à jouer. Chaque jour, cela prenait un certain temps (jusqu’à une heure entière) pour que Donna se détache de sa mère. Cependant, une fois que sa mère avait quitté la pièce, Donna s’impliquait dans des activités de jeu, et, même si elle demandait sa mère à l’occasion, une explication quant à l’endroit où se trouvait cette dernière la rassurait rapidement.

L’autre thème qui émergea tôt au cours de la troisième année concernait la réaction de Donna à la différence des sexes et son inquiétude face aux WC. Un jour, elle prit des poupées et mit la maman et les filles sur les WC, rejetant en même temps le père et les garçons. Lorsque les garçons de la pièce des bambins s’absentèrent pour aller aux WC, Donna souleva sa jupe, pointa en direction de son sexe, et dit : « Maman. » Elle quitta ensuite elle-même la pièce et commença à chercher sa « vraie mère ». Ne la trouvant pas, elle rejoignit les enfants aux WC. Lorsqu’elle vit un des garçons qui remontait son pantalon, elle dit « Non », et repartit à la recherche de sa mère, qu’elle trouva finalement dans la pouponnière. Elle ne resta toutefois qu’un court moment avec sa mère, et se mit bientôt à s’amuser avec les jouets de la pouponnière. Elle arrangeait les jouets selon des patterns, mettait des anneaux sur des quilles, et jouait avec des cubes creux ; il sembla que le fait de s’amuser avec ses jouets plus structurés et symboliques, même s’ils étaient adaptés plutôt à des bébés, aida Donna à maîtriser ses sentiments d’angoisse. Nous avions l’impression que ces sentiments avaient, en grande partie, rapport avec l’angoisse de castration.

Au cours des premiers mois de sa troisième année, Donna parut vaciller entre une image féminine d’elle-même et une image masculine. Cela semblait se dérouler parallèlement au déni des différences anatomiques ; c’est-à-dire qu’elle évitait de regarder un garçon qui courait sans ses pantalons, ou elle disait, après avoir vu uriner un garçon, qu'il était une fille. Donna fut particulièrement excitée lorsqu’un des garçons la pourchassa avec un pinceau. Dans ses activités ludiques, Donna alternait entre se montrer féminine et charmante, ou alors garçonnière et agressive. Dans son jeu avec les poupées, elle leur donna à toutes le nom de son frère aîné.

Il y avait aussi un jeu d’imagination concernant une petite fille au lit avec son papa. Sa mère perçut un nouveau caractère, plus féminin, dans la relation de Donna à son père, même si, selon la mère, Donna ne manifestait aucune rivalité, aucune jalousie, par rapport à elle.

Afin de comprendre le cours du développement de la troisième année de Donna, qui fut, contrairement à notre attente, difficile, fluctuant et problématique, il est essentiel de reconnaître le rôle important joué par l’envie du pénis et l’inquiétude à propos de son propre sexe. On a pu l’inférer en observant son comportement, mais aussi le matériel verbal, surtout pendant les sessions de jeu.

Donna fit une infection urinaire au cours de son vingt-huitième mois. Elle éprouva des malaises dans la région génitale et fut examinée par une femme médecin, qui ne lui était pas familière, son médecin (mâle) habituel étant en dehors de la ville. Cette expérience accrut l’angoisse de castration de Donna, et, dès ce moment, elle exprima ouvertement sa crainte de se blesser, par exemple lorsqu’elle grimpait. Elle ne pouvait aisément dire où et comment elle se blesserait, mais elle le signifia finalement en s’asseyant sur une de ses mains, tenant son sexe de l’autre.

Il y eut également à cette époque, autour de vingt-huit mois, un changement dans le comportement de

Donna face aux WC. Donna était devenue propre le mois précédent (entre vingt-six et vingt-sept mois) et se débrouillait habituellement toute seule. Au Centre, lorsqu’elle urinait dans les WC, elle était très fière. Mais, suite au traumatisme engendré par l’infection urinaire et l’examen par un médecin inconnu, pendant lequel elle avait dû s’étendre sur une table sans être tenue par sa mère, elle réclamait de l’aide pour aller aux WC, et évitait le plus soigneusement, pendant un moment, de se regarder elle-même ou son urine. Elle évitait manifestement les souvenirs pénibles liés à l’infection urinaire, mais se plaignait de sa « blessure », pointant en direction de ses organes génitaux.

Nous avons recueilli, auprès de la mère de Donna et de Donna elle-même, un matériel très varié concernant les peurs de castration, l’inquiétude à propos de la scène primitive, et les fantasmes d’être un garçon. Dans une de ses séances de jeu, Donna dit qu’elle s’était blessée au genou, et pointa en direction de son sexe. Elle se plaignit également, auprès de l’observateur participant mâle, qu’elle s’était blessée au genou dans le terrain de jeu, et fournit une association très importante en affirmant que c’était sa mère qui l’avait poussée, tenant donc, clairement, sa mère pour responsable de sa « blessure ».

A cette époque, Donna aimait construire de grandes structures pour ensuite les démolir. Elle aimait également observer les autres enfants dans les WC, même si elle ne pouvait elle-même parler des WC du Centre, ni les utiliser. Sa mère raconta que Donna se servait, à l’occasion, de son petit pot à la maison, mais ce n’était pas la règle générale (une régression plus grande dans l’apprentissage à la propreté).

Suite à son infection urinaire, Donna commença à s’accrocher à sa mère, chaque jour de façon de plus en plus véhémente, lorsqu’elles arrivaient au Centre. Elle pleurait souvent très amèrement lorsque sa mère partait. Cependant, Donna ne suivait pas sa mère, même si la jardinière offrait de l’y conduire. Elle paraissait, en fait, soulagée par le départ de celle-ci ; elle semblait déchirée entre son désir de s’accrocher à sa mère, et son désir de fonctionner de manière indépendante. Nous pouvions donc voir se dérouler sous nos yeux l’intériorisation d’un conflit. Donna semblait recourir à toutes ses ressources pour se permettre, chaque jour, de se séparer de sa mère. Son humeur, pendant la période d’accrochage, était pleurnicheuse, renfermée et craintive, et on disait d’elle qu’elle était souvent en colère contre sa mère. Il semblait que la mère n’était plus désormais, aux yeux de Donna, la figure « toute généreuse » d’autrefois. Il en résultait une grande ambivalence à l’endroit de sa mère, et un clivage du monde objectai.

Dans la seconde moitié de la troisième année, en dépit de ses angoisses de castration croissantes et de ses conflits partiellement intériorisés, Donna commença à s’aventurer dans des activités qu’elle avait craintes jusque-là ; elle allait sur le cheval à bascule quoique, au début, de manière brève et craintive. Elle commença également à grimper volontiers sur de larges cubes de bois, activité qui, auparavant, l’effrayait. Mais, en même temps, Donna devint plus vulnérable et craintive devant l’agressivité des autres enfants.

Il est intéressant de noter que, en dépit de tout cela, Donna recherchait activement ses compagnons de jeu parmi les garçons, plutôt que parmi les filles. Elle aimait jouer avec Charlie, qui lui commandait comme son frère aîné à la maison. Elle suivait un autre garçon du groupe, comme son ombre ; il était son compagnon de jeu préféré. On nota qu’elle parut fort désespérée le jour où la mère de son « petit ami » refusa de l’emmener chez elle, comme elle le faisait souvent. Un des observateurs fit alors remarquer que Donna se comportait comme si elle espérait pouvoir obtenir le pénis de son compagnon de jeu grâce à son intimité avec lui (comme par une sorte d’osmose). Nous ne savons pas si c’était là les signes préliminaires de l’acceptation, par la petite fille, de son identité sexuelle (de genre), acceptation teintée de masochisme.

Les difficultés de Donna à se mêler aux activités de la pièce des bambins continuèrent, et ce n’est sûrement pas sans rapport avec la grande ambivalence que nous venons de décrire. Le matin où elle allait s’impliquer dans une activité, elle avait souvent le doigt dans la bouche, le mordant et explorant sa bouche. Lorsqu’elle s’engageait finalement dans une activité de jeu, c’était souvent un jeu avec les poupées, qui consistait habituellement à les nourrir. La mère demeurait très patiente avec Donna, tentant, à certains moments, de l’intéresser à des activités, mais, à d’autres moments, attendant simplement que Donna s’éloigne d’elle-même. Les conditions existant dans la pièce des bambins eurent également une influence sur le besoin d’accrochage à sa mère, et sur son aptitude à se séparer d’elle. S’il y avait plus d’activité que d’habitude, elle était susceptible de s’accrocher à sa mère avec une plus grande ténacité et pour plus longtemps.

Donna avait recours à certains comportements pour écarter l’angoisse. Elle s’exhibait souvent, par exemple en faisant voir certains tours qu’elle pouvait exécuter avec son propre corps. Elle en avait appris certains de son frère, d’autres de son père ; les autres étaient, apparemment, son invention propre. Cela semblait être une tentative pour se rassurer sur le fait que son corps était correct (il pouvait même exécuter des tours). Après avoir montré un tour appris de son père, elle regarda ses bras et dit : « Ce sont des bras de bébé. » Elle avait une poupée à propos de laquelle elle affirmait avec insistance que ce n’était ni une fille, ni un garçon, juste un bébé. Apparemment, pour Donna, le bébé pouvait toujours, potentiellement, devenir un garçon. La mère raconta que lorsque Donna était dans un état de détresse, elle faisait référence à elle-même comme à un bébé, alors que, lorsqu’elle était de bonne humeur, elle disait qu’elle était une fille.

La séquence de jeu qui va suivre illustre à quel point l’univers peut devenir dangereux lorsque la mère symbiotique, en qui l’enfant avait antérieurement toute confiance, devient menaçante, après la prise de conscience claire du fait d’en être séparé. Donna peignait un « lion ». Elle peignit ensuite une petite tache que, dit-elle, le lion avait arrachée avec ses dents sur la maman lion (le pénis arraché par les dents du lion ?). Elle semblait aux prises avec une confusion dans sa vie fantasmatique, se demandant si sa mère « 1’ « avait et le lui cachait ou si elle était castrée elle aussi.

Donna ressentait son absence de pénis comme une blessure narcissique dont elle blâmait sa mère ; la régression était sa principale défense ; elle s’accrochait, comme un bébé, à la mère symbiotique, et suçait ses doigts en même temps. En fait, la mère de Donna la réconfortait comme on le ferait pour un bébé, en la tenant dans ses bras. Elle apaisait ainsi l’agressivité dans la relation, mais amenait Donna à inhiber, c’est-à-dire retenir et refouler, ses impulsions agressives. Le père semblait devenir une figure de plus en plus importante pour Donna. Opposant quelquefois de la résistance à sa mère, elle suivait volontiers son père lorsqu’il voulait la mettre au lit. Un soir, alors que ses parents s’apprêtaient à sortir pour la soirée, Donna embrassa son père, mais non sa mère. Son activité préférée, à cette époque, était de s’asseoir sur les genoux de son père tandis qu’il se berçait dans une chaise à bascule. Au cours d’une visite à domicile, Donna fut très heureuse de nous montrer les jouets que son père lui avait réparés.

En écoutant une histoire à propos de trains, Donna donna une tape, avec sa main, sur l’image du train, et, excitée, porta son autre main sur son sexe en se berçant d’avant en arrière. Puis elle donna une tape sur l’illustration et mit sa main dans sa bouche en faisant mine d’avaler le train. Cela peut avoir représenté une tentative de défaire la castration en prétendant avaler le train, le jouet préféré de son petit copain dont elle convoitait tant le pénis.

Un jour en particulier, vers l’âge de deux ans et demi, Donna arriva au Centre d’excellente humeur ; elle put laisser sa mère et aller directement à la pièce des bambins sans aucun besoin de s’accrocher. C’était suite à une visite au zoo, au cours de laquelle, pour la première fois, Donna avait pu boire avec une paille, comme le faisait son frère. Elle était très fière de cet exploit, et c’était peut-être là la clé de sa bonne humeur.

Dans la seconde moitié de sa troisième année, Donna imitait souvent le jeu des garçons ; c’était là une tentative de solution à son envie du pénis. Elle devint plus libre dans ses activités motrices globales. Elle commença à enfourcher le cheval à bascule, monter et descendre les escaliers, et prenait un plaisir particulier à se laisser glisser, à plat ventre, sur une planche inclinée. Il semble que ce genre d’activité lui procurait un plaisir sensuel et l’assurait de ce que son corps était intact.

La mère raconta qu’à la maison Donna aimait à se promener sans sa culotte, et qu’elle touchait souvent à son sexe, disant que ça lui faisait mal. La mère crut qu’il n’y avait plus aucun malaise physique, que l’infection urinaire avait disparu, et que les plaintes de Donna traduisaient plutôt son inquiétude concernant cette partie de son corps.

La relation de Donna avec les garçons et les hommes prit un caractère plus ouvertement suppliant. Elle voulait que son père fasse des choses pour elle, comme de l’habiller. Au Centre, lorsqu’elle allait aux WC en compagnie d’un observateur mâle, elle insistait pour qu’il l’aide énormément, et écartait ses jambes pour lui montrer ce qu’elle avait fait, tout autant que pour exposer son état « castré ». Elle tentait également d’imiter son père et son frère urinant. En jouant, elle enfourcha la planche inclinée, poussa un camion jusqu’au haut de la planche, puis le laissa glisser entre ses jambes. Elle verbalisa que, même si elle n’avait pas encore de pénis, elle était certaine qu’il lui en pousserait un.

A la même époque, Donna s’intéressait vivement aux mères et aux bébés, et lorsqu’elle vit une illustration représentant un grand et un petit avion, elle les décrivit en termes de maman avion et bébé avion. Elle semblait passer de l’état de bébé à l’identification à sa mère, en maternant des poupées, cuisinant, etc. On décrivait souvent sa façon d’être comme étant mature, et, à de tels moments, elle se montrait empressée auprès des autres enfants, y compris son frère.

Il y eut un changement dans l’attitude de Donna concernant les « accidents » de la propreté et le fait de mouiller son lit la nuit. Elle était bouleversée et pleurait lorsqu’elle se mouillait en route pour les WC, alors que, auparavant, elle acceptait très calmement de tels accidents. Dans le passé, elle appelait souvent sa mère la nuit pour que celle-ci la conduise aux WC, mais le faisait moins souvent maintenant et passait toute la nuit au sec. Parfois, elle s’éveillait la nuit en larmes, désolée, disant qu’elle avait envie de faire « pipi ». Bien qu’on n’ait aucun indice de pressions exercées sur Donna à propos de l’apprentissage de la propreté, elle paraissait maintenant avoir peur de mouiller son lit (précurseurs du développement du surmoi ?).

Donna continua de manifester, de diverses manières, des inquiétudes au sujet d’une blessure à son corps. Elle déplaça, en grande partie, son angoisse sur son nez, et, ainsi que nous l’avons déjà mentionné, sur ses genoux. La mère de Donna rapporta l’incident suivant. Donna avait saigné du nez. Elle s’alarma indûment, pleura de façon excessive, et essuya du sang sur son genou ; elle parut très effrayée. Plus tard, lorsqu’elle raconta l’incident à son père, elle oublia de parler du nez qui saignait et lui dit qu’elle s’était blessée au genou. Déjà une fois auparavant, elle avait reproché à sa mère de l’avoir poussée volontairement, lui causant une blessure au genou.

Vers la fin de sa troisième année, Donna oscillait toujours entre un comportement plutôt mature et indépendant, dans plusieurs domaines, et des comportements par lesquels elle s’accrochait à son état de bébé. Sa maturité se révélait dans son identification à sa mère : dans son comportement de maternage à l’égard de ses poupées, dans le fait d’aller aux WC sans aide (même en dehors de chez elle), dans son désir de choisir ses propres vêtements, etc. Mais elle buvait toujours son lait dans un biberon et sa réaction initiale devant toute situation étrange ou génératrice d’angoisse était de s’accrocher à sa mère, de tirer sur ses vêtements, ou de mettre de la nourriture dans sa bouche. Sa mère, jusqu’alors si patiente et indulgente à l’égard de Donna, commençait à manifester quelques réactions négatives ; elle se montrait impatiente et irritée devant l’accrochage de sa fille.

Donna, sentant l’impatience croissante de sa mère devant à la fois ses difficultés au moment des adieux et son indépendance grandissante, semblait rechercher, par elle-même, de nouvelles solutions. À certains moments, elle se précipitait dans la pièce des bambins, comme pour ne pas se donner le temps d’hésiter ou pour ne pas laisser à l’angoisse la chance de la submerger. Elle en arriva même à une nouvelle solution : elle trouva un rituel des adieux qui lui facilitait la transition entre être avec sa mère et fonctionner sans elle. Elle demeurait un moment près de sa mère, tout en montrant à un observateur ce qu’elle avait apporté de la maison. Elle entrait dans les moindres détails, parfois au sujet d’un nombre de choses, reliant le ici et maintenant à quelque chose de familier, et alors elle pouvait laisser partir sa mère (ce qui nous rappelait le comportement similaire de Bruce).

A cause de talents naturels supérieurs et de ce qui nous semblait être un maternage supérieur, nous pensions que Donna était, de tous les nourrissons et bambins juniors, celle qui avait le plus de chances de connaître un développement harmonieux des sous-phases. Nous nous attendions à ce que, avec révolution relativement stable de son moi et son nourrissage des plus favorables, elle ait atteint la permanence de l’objet libidinal à sa troisième année. Nous pensions également qu’elle atteindrait graduellement les deux niveaux de formation de l’identité, à la quatrième sous-phase de la séparation-individuation, avec un minimum de difficultés de développement.

Que ce ne fût point le cas nous fit prendre clairement conscience de l’intrication et de la variabilité du « développement normal » moyen. Nous nous sommes aperçus, en particulier, que les prévisions, dans le domaine du « développement normal », sont chose impossible, au-delà de la simple constatation que, selon toutes probabilités, une pathologie majeure sera évitée dans le futur.

Dans le cas de Donna, les difficultés du développement semblaient dues précisément au manque de progression dans le remplacement par l’estime de soi de sa croyance en sa propre toute-puissance magique, appuyée sur une confiance plus qu’optimale en la toute-puissance de sa mère.

Mais cependant, et c’est là le plus important, les difficultés résultaient de l’accumulation de « traumatismes de choc » (Kris, 1956), survenus entre le vingtième et le trentième mois, qui ont, semble-t-il, empêché la neutralisation progressive de l’agressivité. Un brusque refoulement s’avéra nécessaire, qui dut être renforcé par un mécanisme de défense supplémentaire, la formation réactionnelle. Il s’ensuivit une angoisse de séparation et une inhibition plus accentuées que la normale, et une difficulté, au moins temporaire, de sublimation. Nous avions toutefois confiance que, en dépit de ses difficultés et grâce au flux d’énergie disponible pour le développement, Donna surmonterait probablement ces troubles.