Chapitre XI. Teddy

Le cas de Teddy illustre comment un enfant qui a connu des traumatismes précoces - privation de maternage due à des circonstances familiales adverses -semble faire face à la situation de la manière suivante : d’abord il demeura dans l’état crépusculaire, quasi délirant, de la sphère symbiotique plus longtemps qu’un enfant normal ; puis il développa une fine sensitivité instinctive (cénesthésique) pour savoir quand et comment extraire chaque miette de provision émotionnelle de sa mère ; et enfin, il trouva des façons actives d’attirer l’attention de sa mère en prenant l’initiative des jeux, en se mettant en valeur, etc. Ainsi donc, certains comportements, tels que la tardivité relative de son attachement spécifique à sa mère (compensation par une symbiose prolongée), ou, par la suite, ses bouffonneries excessives, qu’à un examen superficiel on aurait pu interpréter comme mal adaptés, furent considérés comme véritablement adaptés à ses propres besoins particuliers dans sa situation particulière.

La mère de Teddy

La mère de Teddy était une personne qui avait des manières embarrassées et brusques, qui semblait toujours insouciante, même si, en fait, elle était fort pensive et portée à l’introspection. Cependant, lorsque l’angoisse la submergeait, elle devenait moins sensible aux besoins de ses enfants (lorsqu’ils en étaient encore au stade préverbal). Elle fut une participante extrêmement assidue au Centre pendant plusieurs années. Le groupe fut particulièrement important pour elle à une époque où son mari dut s’absenter. Au Centre, la situation de groupe offrait à cette mère intelligente une stimulation intellectuelle et un support émotionnel.

Madame T. était une mère qui, de façon générale, ne prenait pas grand plaisir à la toute première enfance de ses enfants. Elle appréciait beaucoup plus les périodes ultérieures de leur processus de croissance. Elle montrait une grande tolérance pour les hauts et les bas des sous-phases de la séparation-individuation et avait, en particulier, une empathie remarquable pour le monde des processus primaires, de la deuxième et de la troisième année de la vie.

Le développement des sous-phases chez Teddy

Teddy, le troisième enfant de Madame T., est né à une époque de crise particulièrement difficile pour sa mère. Peu après la naissance de Teddy, deux événements très traumatiques se produisirent dans la famille. Madame T. perdit son père avec qui elle avait eu une relation très étroite et vers lequel elle se tournait en période de difficulté. Moins d’un mois plus tard, Charlie, le frère de Teddy, son aîné de quatorze mois et demi, subit un accident et dut être hospitalisé. Madame T. passait presque tout son temps à l’hôpital, à s’occuper de Charlie, et dut laisser Teddy entre les mains de sa mère, qui demeurait avec la famille, même si celle-ci était, et c’est compréhensible, bouleversée par la perte récente de son mari.

Lorsque l’hospitalisation de Charlie prit fin et que Madame T. put revenir à son rôle de mère vis-à-vis de Teddy, elle était épuisée et déprimée. Elle ne pouvait donner à Teddy qu’un minimum de soins et d’attention. Pour le nourrir, par exemple, elle tenait son biberon d’une façon telle que le bébé reposait à plat sur ses genoux, tourné dans la direction opposée à elle, rendant ainsi impossible tout contact visuel.

Probablement à cause de cette déficience dans le maternage, et non à cause de quelque facteur constitutionnel, Teddy était un bébé léthargique qui ne semblait pas se soucier d’explorer le monde autour de lui. L’investissement de son attention semblait orienté vers l’intérieur. (Il écoutait plus son dedans, pour employer une expression de Spock.) Alors qu’il développa plutôt précocement un sourire social, non spécifique, 1’attachement spécifique à sa mère - exprimé par la réponse spécifique du sourire (Spitz, 1946) - et les autres signes d’une symbiose pleinement épanouie et du début de la différenciation furent lents à apparaître.

Selon les éléments de notre évaluation, Teddy ne commença pas à se différencier au moment habituel, autour de cinq à six mois. Son attachement spécifique à sa mère, aussi bien que son intérêt actif pour le monde extérieur, ne furent pas clairement évidents avant l’âge de sept à huit mois. La poussée maturative de plusieurs des talents moteurs partiels (comme se tirer en position debout, s’asseoir, ramper, etc.) ne donna pas à Teddy l’élan nécessaire à l’individuation. Il investissait très peu d’énergie dans l’exercice de ces fonctions.

Mais la mère de Teddy réagissait par de la fierté et du plaisir à toute nouvelle acquisition de talent, de telle sorte que, au cours de la première sous-phase des essais (sept à huit mois), il y eut une certaine amélioration dans la relation mère-enfant et une amélioration correspondante dans l’humeur et le niveau d’énergie de Teddy. Cependant, comparé à d’autres enfants de son âge, Teddy n’était encore que modérément alerte et sensible, il ne pouvait même soutenir ce niveau de vigilance que stimulé par sa mère. A cette époque, l’humeur de madame T. variait de jour en jour, et l’humeur de Teddy en suivait les variations ; il était quasiment « infecté » (voir A. Freud, 1971) par son humeur. Une grande partie de l’interaction avec sa mère tournait autour de l’imitation, c’est-à-dire du reflet en miroir. Il reflétait en miroir ses gestes. La mère, en retour, se servait de cette prédilection de son fils à l’imiter, pour lui enseigner des jeux tels que « tape-tape-les-mains-agiles », « grand comme ça », etc.

Lorsque Teddy commença à vocaliser, sa mère imitait les sons qu’il poussait, et cela les amena à une vocalisation mutuelle et agréable, dans un mouvement de va-et-vient. Madame T. commençait maintenant à tenir Teddy face à elle, et cela sembla rendre Teddy plus alerte visuellement. Sa capacité d’attention s’accrut et il manifesta graduellement de l’intérêt à regarder. Il commença à faire activement appel à sa mère en prenant l’initiative des petits jeux qu’elle lui avait déjà enseignés.

Teddy avait environ huit mois lorsque se développa finalement cette étape nécessaire de la réponse spécifique du sourire à sa mère, bien que nous sachions, par ailleurs, que son attachement spécifique à elle avait commencé plus tôt. Lorsqu’il avait six à sept mois, il répondait à sa mère dès qu’elle ne faisait que le regarder, même sans expression, avide de chaque miette d’attention de sa part. En même temps que cette réponse spécifique du sourire, il montra des signes d’angoisse devant l’étranger. Il est intéressant de noter que cela survint alors qu’il regardait attentivement un garçon légèrement plus âgé ; il fondit soudain en larmes. Teddy avait toujours vécu une proximité particulière avec son frère aîné, une proximité qui avait une teinte symbiotique. On peut donc se demander si cette première réaction devant l’étranger survenue à propos d’un garçon plus âgé, qui ne lui était pas familier, avait à voir avec sa relation étroite à son frère aîné Charlie ; l’angoisse devant l’étranger, accompagnée de pleurs, survint lorsque Teddy remarqua que ce garçon plus âgé, qui lui était étranger, n’était pas son frère.

Au cours des mois suivants (huit à onze mois), pendant la première sous-phase des essais, Teddy fit de grands progrès quant à ses talents moteurs : il rampait, passait de la position debout à la position assise, et marchait en se tenant. Il était fort actif et jovial, pouvait jouer loin de sa mère pendant de longues périodes, et retourner ensuite vers elle pour s’appuyer sur ses genoux afin de recevoir une recharge émotionnelle. Il semblait tirer satisfaction de ces contacts, même si, lorsqu’elle était déprimée, il en recevait peu de réponse. A cette époque, Teddy était très amical et sociable avec les gens qui lui étaient familiers, bien que, en présence d’étrangers, il demeurât près de sa mère, pour étudier l’étranger à une distance sûre.

A ce moment, nous avons, pour la première fois, remarqué que Teddy dodelinait et balançait sa tête, ce qui devint un pattern caractéristique. Cela semblait, en partie, une imitation du mode de communication que Charlie entretenait avec lui. Non seulement Charlie était très proche de lui par l’âge, mais la mère entretint très tôt une sorte de gémelléité entre les frères. Elle exprimait souvent son désir de voir les garçons tout faire ensemble. Dodeliner et balancer la tête semblait avoir pour fonction de décharger la tension, et, par son exagération, cela devenait, à certains moments, une sorte de bouffonnerie. Par la suite, Teddy se servit de ses expressions faciales bouffonnes pour amuser sa mère et les autres adultes.

A l’âge de onze mois, la bonne humeur de Teddy, caractéristique de la première sous-phase des essais, cessa à cause d’une hospitalisation de plusieurs jours, pour une forte fièvre de cause inconnue. Il avait, antérieurement à cela, manifesté de légères réactions à la séparation, mais elles furent accentuées par l’hospitalisation. Il réagissait avec une plus grande détresse lorsque sa mère quittait la pièce. Son besoin de contact physique étroit avec sa mère s’accrut considérablement ; il l’exprimait parfois de manière négative en la tapant et en l’agrippant avec agressivité41. En même temps, lorsque Teddy revint de l’hôpital, il semblait plus actif, plus alerte, et plus vigilant qu’avant sa maladie. Il avait, de manière générale, plus d’assurance pour demander l’attention de sa mère.

Plus tard, à l’âge de la période des essais à proprement parler (au cours de cette sous-phase, nous nous,attendions à ce que l’humeur du bambin junior soit plus ou moins constamment jubilatoire), l’humeur de Teddy demeurait cependant fort variable. Même lorsque l’humeur de sa mère était bonne, celle de Teddy variait en fonction de ses propres sentiments et processus internes, probablement corporels. La locomotion en position verticale semblait lui faire prendre douloureusement conscience d’être séparé, ce qui fut précipité par le traumatisme de séparation et les procédures médicales angoissantes de son hospitalisation.

Il vaut toutefois la peine de souligner que l’on pouvait toujours ramener Teddy à une meilleure humeur par de l’attention et des stimulations particulières, et cela non seulement de la part de sa mère, mais des autres adultes tout aussi bien (il montrait par là à quel point une attention particulière lui était devenue importante). Alors qu’il appréciait les fréquentes interactions enjouées et affectueuses avec les adultes du Centre, il préférait décidément Charlie, malgré l’agressivité fréquente de celui-ci à son endroit. Lorsqu’une séparation le mettait dans un état de détresse, Teddy était satisfait si on lui permettait d’aller dans la pièce des bambins où se trouvait Charlie. Dès l’âge de douze mois, et par la suite, on constatait que Teddy manifestait un grand intérêt et une grande fierté à l’égard de son propre pénis et de celui de son frère. Sa mère disait que souvent, à la maison, il se masturbait tranquillement. C’était plus frappant chez Teddy que chez les autres garçons du même âge faisant partie de notre projet. (Cela rappelle ces autres enfants, qui compensaient un manque de stimulation adéquate de la part de la personne maternante, en se tournant vers leur propre corps, pour se livrer à des activités autoérotiques, comme une sorte d’autostimulation compensatoire '.)

L’apprentissage de la marche, chez Teddy, était un processus intéressant. Bien qu’il parût prêt à marcher bien avant l’heure, il ne commença en fait à marcher librement et indépendamment que lorsqu’il eut quinze mois. Sa mère était, de toute évidence, inquiète, désappointée et impatiente. Elle disait souvent : « Pourquoi ne me lâche-t-il pas, alors qu’il est manifestement prêt à marcher tout seul ? » Nous pouvons faire l’hypothèse que l’hospitalisation avait entraîné une conscience trop brusque d’être séparé, provoquant par là un déséquilibre dans la distribution de la libido à ce moment crucial de la marche libre. Il pouvait marcher, mais ne pouvait lâcher prise. Il devait s’agripper ! Madame T. avait beaucoup d’ambition pour ses enfants. Ainsi que nous en avons déjà discuté, la capacité de l’enfant à marcher sans se tenir revêt, pour les mères, une fonction de signal très importante. Cela leur prouve que leur enfant grandit avec succès, qu’il « va pouvoir se débrouiller dans le vaste monde ». Le retard de Teddy pour la marche libre affectait beaucoup sa mère. En retour, cette réaction semblait atténuer chez Teddy le plaisir des activités motrices et exploratoires. L’importante fonction autonome de la marche libre semblait empêtrée dans un conflit, ce qui privait à la fois la mère et le fils du plaisir pur de la jubilation que cet exploit provoque généralement. À cette époque, au Centre, Teddy était dans un état « en sourdine » et léthargique, et on nous disait qu’à la maison il avait commencé à avoir des accès de colère.

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Dès que Teddy se mit à marcher librement (à l’âge de quinze mois), il montra tous les signes d’une « histoire d’amour avec le monde ». Il était, de façon plus constante, exubérant, actif, s’extériorisait davantage et avait plus d’assurance. Ses activités étaient mieux dirigées vers un but, et ses accès de colère cessèrent. Il connaissait moins de détresse au moment des séparations. Son attachement à Charlie restait très fort, et il semblait non seulement refléter son frère en miroir et l’imiter, mais véritablement s’identifier à lui. À ce moment, on put constater un attachement particulièrement fort à certains adultes préférés, surtout des femmes, et la relation que Teddy entretenait avec eux reflétait de bien des façons sa relation avec sa mère. C’est comme s’il avait besoin de provisions supplémentaires pour compenser la déficience de maternage du début de sa vie.

Vers son seizième mois, Teddy entra dans la sous-phase typique de rapprochement, comme l’indiquait sa conscience des allées et venues de sa mère. Il semblait avoir besoin de savoir où elle se trouvait, et d’aller la retrouver s’il le voulait. Il paraissait bien syntone avec son degré de disponibilité et y adaptait ses demandes. À certains moments, il semblait encore avoir tendance à glisser hors du contact avec le monde, l’investissement de son attention étant orienté vers l’intérieur.

A l’âge d’un an et demi, le comportement de rapprochement de Teddy connut une plus grande intensité. Il allait plus souvent vers sa mère. Parfois il voulait partager avec elle ses plaisirs et ses expériences, parfois il désirait seulement être près d’elle ou s’asseoir sur ses genoux. Même s’il jouait à une certaine distance, il levait souvent les yeux vers elle. Il évitait maintenant tout contact avec ces adultes qui avaient été auparavant ses meilleurs amis, comme s’il éprouvait le besoin de renforcer la spécificité de sa relation à sa mère. Les réactions à la séparation devinrent plus intenses, surtout à un moment où il connut au Centre deux expériences de séparation inhabituelles, lorsque sa mère et Charlie partirent tous les deux. Teddy réagit à cette double séparation par beaucoup d’agressivité, non provoquée, contre les autres enfants. Nous avions le sentiment que c’était là

- même à un si jeune âge - une identification à l’agresseur : son frère (cf. A. Freud, 1936 [1964]). Pour Teddy, la crise de rapprochement semblait donc impliquer non seulement sa mère, mais aussi son frère Charlie. À l’âge de deux ans, Teddy semblait en plein cœur de la crise et de la lutte du rapprochement.

Il entrait plus aisément en relation avec les adultes qu’avec les enfants de son âge. Il était fier d’être un garçon, aimait s’exhiber de multiples façons en faisant le bouffon, en montrant ses talents moteurs, autant qu’en exhibant son corps, y compris son pénis. (Il aimait courir çà et là, sans pantalon et sans couche.) En même temps, il se montrait fort négatif et résistait aux efforts de sa mère pour l’entraîner à la propreté. Il semblait déchiré entre son désir d’une relation étroite et exclusive avec elle et la poussée vers un fonctionnement indépendant d’elle, en identification avec ses aînés, qui fréquentaient maintenant tous deux l’école. Après sa brève période de « timidité », il montra une caractéristique persistante : son étonnante capacité d’avoir recours à des substituts pour répondre à ses besoins de proximité ou de stimulation. A l’âge de deux ans, il avait encore tendance à devenir léthargique ou détaché, lorsqu’il ne réussissait pas à obtenir l’attention ou la participation des gens. Cela, toutefois, arrivait rarement, parce qu’il était devenu fort habile à attirer l’attention sur lui par des bouffonneries fines et attirantes. Son agressivité semblait souvent lui servir à obtenir une réponse de l’autre. Au cours des derniers mois de sa deuxième année, Teddy avait tendance à devenir sur stimulé et surexcité dans ses jeux42, mais un peu d’encouragement de la part d’un adulte pouvait l’orienter vers une activité plus structurée.

Résumé du développement des sous-phases chez teddy

La symbiose fut très prolongée et la différenciation très tardive, de telle sorte que cette première sous-phase de la séparation-individuation recouvrait, plus qu’il n’est normal, la première période des essais.

La sous-phase des essais, dans sa première partie, fut interrompue par l’hospitalisation de Teddy ; cela sembla le rendre prématurément conscient d’être séparé, avec cette conséquence qu’il avait, à cette époque, des réactions à la séparation plus fortes qu’il n’est habituel de voir.

La sous-phase des essais à proprement parler fut retardée parce que Teddy (à cause du récent traumatisme de l’hospitalisation) se montrait réticent à s’embarquer dans la locomotion en position verticale et indépendante. Cette phase était marquée, chez Teddy, par un besoin continuel de stimulation maternelle, et elle fut raccourcie à cause de son début si tardif, ce qui fait qu’elle fut très tôt envahie par la période du rapprochement.

Au cours de la période du rapprochement, même si la mère de Teddy lui était entièrement disponible, elle impliquait toujours son frère aîné Charlie. Madame T., ainsi que nous l’avons dit, ne manquait pas d’identifier entre eux les deux enfants, les traitant presque comme s’ils étaient jumeaux. La sous-phase du rapprochement ne semblait pas avoir très distinctement un début et une fin, et toute la spécificité de cette sous-phase lui faisait défaut. Teddy arriva quand même à sa troisième année en ayant atteint le degré prévisible de permanence de l’objet et un haut degré d’individualité. Il était bien disposé par rapport à l’environnement humain, même s’il manifestait beaucoup d’agressivité, dirigée surtout contre les enfants de son âge. Teddy recherchait et aimait la stimulation sensorielle, sous ses modalités orales, tactiles et auditives. Mâcher, sucer, souffler et les autres activités buccales étaient fréquentes, et il aimait toucher à des textures intéressantes. La musique le stimulait, il y répondait par ses mains, ses pieds, sa tête et tout le corps. Son besoin de stimulation, apparemment plus grand que la normale, venait sans doute de la déficience de sa première enfance.

La troisième année de Teddy

Au début de sa troisième année, ses expressions faciales n’étaient pas tout à fait au point, de même que ses activités. Il interrompait fréquemment ce qu’il faisait pour fixer le vide. Cela arrivait surtout lorsque sa mère n’était pas dans la pièce. (Cela rappelait le comportement de construction imagière des nourrissons « en sourdine », voir p. 129.) Lorsqu’il était dans un état si flottant, apparemment non relié, Teddy pouvait parfois frapper soudainement un autre enfant, sans provocation ou raison apparentes. Des éclats d’agressivité gratuite de cette sorte semblaient l’aider à sortir de son état de rêverie diurne et d’apparente apathie, et il se montrait alors fort jovial, avec ce petit côté espiègle qui le rendait si attachant pour les observateurs.

À l’âge de vingt et un à vingt-deux mois, Teddy était déjà très affecté par le fait que son frère aîné allait maintenant à la maternelle, et ne venait plus au Centre avec lui. Teddy semblait perdu sans son aîné. Les jours où Charlie venait visiter Teddy au Centre, ce dernier était dans un état plus constamment alerte.

Teddy était un garçon actif, qui aimait expérimenter différentes façons de se servir de son corps. Il aimait également jouer avec le matériel qui lui procurait une stimulation sensorielle, comme l’eau, la peinture et la pâte à modeler ; il les préférait aux jouets.

Au début de la quatrième sous-phase (la consolidation de l’individualité de l’enfant), alors que Charlie n’était plus au Centre avec Teddy dans la pièce des bambins, Teddy, à notre grande surprise, rejoua activement le pattern dont il avait fait l’expérience passive lorsque sa mère avait l’habitude de le nourrir alors qu’il regardait dans la direction opposée à elle. Teddy était encore, de manière générale, amical et intéressé par les gens, mais il n’aimait pas qu’ils s’approchent trop et il évitait le contact visuel.

Les vicissitudes du développement des sous-phases, chez Teddy, au cours de la différenciation et des essais, associées au défaut inusité de contact visuel entre sa mère et lui pendant la phase symbiotique, paraissent avoir été les facteurs responsables d’une certaine inégalité, chez lui, de l’intégration de son schéma corporel.

Nous avons décrit la conscience précoce qu’avait

Teddy de certaines parties de son corps, en particulier de ses organes génitaux. C’était dû à son intimité avec Charlie, ce qui lui procurait une perception visuelle constante du pénis de son frère, différent mais semblable au sien, quant à sa taille et aux autres attributs, et donc facilement assimilé à son propre schéma corporel (cf. aussi Greenacre, 1959 et 1968). Alors qu’au début de sa vie, il fut refusé à Teddy la chance de faire face à sa mère lorsqu’elle le nourrissait, la tendance de sa mère à favoriser une relation gémellaire entre Teddy et Charlie poussait manifestement Teddy à une observation précoce du corps de son frère (y compris ses organes génitaux). Cette possibilité de regarder son frère donna une impulsion à ses propres sensations corporelles (il détecta la présence de son pénis à douze mois) et renforça son activité autoérotique, génitale et précoce (masturbation tranquille et autosatisfaisante).

Mais un retard dans l’intégration de son schéma corporel rendit nécessaire, pour Teddy, de compenser ce défaut de manière défensive et adaptative et constructive. Ses jeux intenses de « coucou », et l’exercice de la modalité visuelle, remplissaient la même fonction défensive et compensatoire.

Les observations suivantes, faites à partir des comportements de Teddy et de la compréhension des dynamiques sous-jacentes, corroborent ces spéculations.

A un certain moment au cours de sa troisième année, lorsque Teddy reconnut son image dans le miroir et sa photographie comme étant « moi », il avait une manière inusitée de se pointer lui-même. À la question : « Où est Teddy ? », il pointait l’index en direction de ses yeux, de son nez ou de sa bouche, plutôt que vers son corps entier, son self. Cela indiquait un retard dans l’intégration du schéma corporel propre à cet âge. Au même moment, le grand plaisir pris par Teddy aux activités sensorielles et physiques a peut-être compensé, jusqu’à un certain point, ce défaut d’intégration du schéma corporel. On serait tenté de penser que cette conscience sensorielle de son corps en mouvement aidait à ce que Teddy se sente aussi à l’aise, parce que le mouvement dans l’espace l’aidait à se sentir plus solidement « tenu ensemble », plus « d’une pièce » en quelque sorte.

On pourrait comprendre le comportement de Teddy au début de sa troisième année à la lumière de deux faits importants dans sa vie. D’abord, comme nous l’avons déjà mentionné, Teddy, à l’âge chronologique du rapprochement, semblait toujours quelque peu perdu en l’absence de son frère Charlie. Teddy était passé au travers des trois premières sous-phases du processus de séparation-individuation en présence de (et probablement avec l’aide de) cette sorte de disponibilité émotionnelle, libidinale et agressive, de son frère aîné, ce qui compensait, en quelque sorte, la disponibilité limitée de sa mère. La mère de Teddy, qui était surchargée au moment de la naissance de Teddy, disait souvent combien il était heureux que les deux frères fussent d’un âge si rapproché, qu’ils pouvaient tout faire ensemble. Lorsque Teddy eut d’abord à faire face à sa conscience croissante d’être séparé, il le fit dans une sorte d’appropriation (apper-sonation) de Charlie. A l’âge chronologique de la quatrième sous-phase, il dut se séparer et s’individuer à nouveau, pour détacher son corps propre et son individualité de l’implication antérieure, du genre symbiotique, avec Charlie. Une observation de jeu nous permit de constater, chez Teddy, sa forte identification en miroir, et probablement sa grande confusion, avec l’image de Charlie. Dans cette séance de jeu, Teddy nommait la grande poupée-garçon alternativement « Teddy » et « Charlie ». Lorsque l’observateur du jeu lui demanda : « Quel est ton nom ? », Teddy répondit : « Charlie ». Lorsque sa mère lui posa la même question, il répéta sa réponse. Nous avions fortement l’impression que ce n’était pas là seulement un fantasme, un souhait formulé en jouant, mais qu’il y avait une authentique et grande confusion d’identité, quasi délirante. De toute manière, nous avions le sentiment qu’au moins dans la vie fantasmatique de Teddy, Charlie et lui étaient interchangeables. (Teddy traversa une période où il refusait de porter ses vêtements et voulait mettre ceux de Charlie.)

Le deuxième fait du début de la vie de Teddy qui semblait influencer son comportement, au début et au cours de sa troisième année, était le défaut de maternage dont il avait fait l’expérience dans les premiers mois de sa vie. Teddy était particulièrement sensible non seulement à la présence ou à l’absence physique de sa mère, mais également, au début de sa troisième année, à son degré de disponibilité et à son humeur générale. Cela faisait reposer sur ses épaules le poids exceptionnellement lourd d’avoir à tout faire ce qui était en son pouvoir pour amener sa mère à s’impliquer. C’est ce qu’il avait fait par ses bouffonneries, son caractère charmant, ses singeries habituellement attachantes et, à certains moments, par ses éclats imprévisibles d’agressivité.

Dans le deuxième quart de la troisième année, il y avait des indices que Teddy avait atteint une plus grande conscience de lui-même comme personne totale, ayant la propriété et le contrôle de son propre corps et de ses propres sentiments corporels. Teddy exprimait cette conscience en montrant qu’il considérait ses fèces comme sa possession propre, qu’il pouvait retenir ou donner. Cette conscience des produits de son corps coïncidait, chez Teddy, avec le début des expressions verbales liées à la propriété. Lorsqu’un autre garçon tenta de lui enlever un livre, Teddy - au lieu de le frapper comme il l’aurait fait quelques semaines plus tôt - agrippa le livre et dit : « Moi l.m. » ; ou lorsqu’une autre enfant s’assit sur les genoux de sa mère, il la repoussa en disant : « Non, ma maman. » Il appelait le Centre : « Mienne école », indiquant par là qu’il avait maintenant une école à lui, tout comme Charlie. Cette capacité de s’agripper à ses possessions, et de mettre en mots le sens de « mien » et « tien », apparut plus tard chez Teddy que chez d’autres enfants et représentait à la fois un indice de, et une poussée vers, un sentiment plus fort de sa propre individualité (identité). En même temps, les activités de Teddy devinrent plus orientées vers un but ; il commença également à essayer de contrôler plus activement les expériences de séparation. Il inventa de nombreux jeux de « coucou » et de cache-cache. Il anticipait le départ de sa mère et lui disait de quitter la pièce dès qu’il savait que c’était le temps qu’elle parte.

On put observer chez Teddy des inquiétudes à propos de la castration et son intérêt pour la différence des sexes, après qu’il eut développé un sentiment plus fort d’individualité et de possession. On nous rapporta qu’à la maison, Teddy et son frère parlaient beaucoup d’enlever le pénis et les autres parties du corps et de les remettre ensuite. Au Centre, Teddy s’intéressa aux morceaux manquants des choses brisées ; il avait besoin que chaque chose soit à sa place. Il remarqua soudain un bouton de porte, qui manquait depuis des mois, et en fit souvent la remarque par la suite. Il insistait également pour que la fermeture Éclair des manteaux soit complètement remontée et que sa mère porte le capuchon de son manteau. L’angoisse de castration de Teddy semblait donc s’exprimer indirectement dans son désir que chaque chose soit à sa place, à l’ordre et complète.

On rapporta des comportements rattachés aux peurs de castration lorsqu’il avait deux ans et demi. Il était très difficile de contrôler Teddy dans un magasin de chaussures ; lorsque le vendeur tentait de lui retirer ses chaussures, il protestait vivement. Se faire couper les cheveux était pour lui une expérience particulièrement traumatisante ; il criait et résistait, et sa mère devait lui tenir les bras et les jambes. Le jour qui suivait une coupe de cheveux, Teddy éprouvait beaucoup plus de difficulté à se séparer de sa mère ; il manifestait clairement sa colère contre elle qui l’avait soumis à cette expérience, et, en même temps, il avait peur de perdre son amour.

Dans ses jeux et autrement, Teddy exprimait ses angoisses de castration constantes, amplifiées par ses propres fantasmes agressifs, plus forts que la normale. Dans ses jeux avec les poupées et les jouets en forme d’animaux, il mettait en acte son désir de couper des parties de leur corps. C’était l’acmé de la préoccupation extrême de Teddy concernant les choses brisées ou entières (non brisées). Il commençait maintenant à discuter plus ouvertement la question de savoir qui avait et qui n’avait pas de pénis. Un jour, en regardant un trou entre les jambes d’une poupée et en parlant de sa conscience de la différence des sexes, il se mit à se masturber et puis courut aux WC pour uriner. Il était intéressant de suivre, dans le jeu de Teddy, la perlaboration de sa peur aiguë et précoce des blessures corporelles. Teddy prenait toujours plaisir à utiliser son propre corps. Un jour, en se déshabillant pour aller aux WC, il dirigea son pénis vers sa mère, avec une expression espiègle et séductrice dans les yeux, et fit suivre ce geste d’une sorte de jeu de « coucou », couvrant et découvrant son pénis avec sa culotte. Plusieurs des activités de Teddy semblaient reliées à sa conscience de son corps et des façons de l’utiliser. Il faisait des bouffonneries ou des expériences enjouées en utilisant des choses dans une relation inappropriée à des parties de son corps. Par exemple, après avoir joué à se faire la barbe, il se servit du rasoir sur sa tête et sa bouche. Après avoir parlé au téléphone, il tenait le récepteur à la hauteur de ses yeux ou de son ventre et le raccrochait de travers. Il mettait des morceaux de pâte à modeler dans ses oreilles ; en même temps, il se rassurait en attirant l’attention et en montrant combien il était grand, fort ou habile. Il le faisait surtout lorsque sa mère était absente de la pièce. Il marchait d’une allure conquérante, ventre en avant et martelant le sol de ses pieds. Il semblait perpétuellement en mouvement, gigotant, secouant ses épaules, ou grimaçant.

Tout son comportement révélait chez Teddy le lien existant entre angoisse de castration, angoisse de séparation et agressivité comme défense. Par exemple, un jour, après avoir été réticent à laisser sa mère quitter la pièce, Teddy se troubla parce qu’un craquelin était tombé sur le sol et s’était cassé. Il commença à gémir et se mit aussitôt à briser d’autres craquelins, les jetant sur le plancher. Mais après avoir fait cela, il sourit. Il nous sembla qu’il avait tenté de contrecarrer son inquiétude à propos du craquelin cassé en en cassant d’autres, activement et triomphalement. Après cette séquence de comportement, Teddy alla à la pouponnière où se trouvait sa mère, joua à une certaine distance d’elle pendant quelques minutes, puis se dirigea vers elle, lui tendit son doigt, et lui dit en gémissant : « M’a mordu. » Elle le prit et lui demanda : « Qui t’a mordu ? », et Teddy nomma diverses personnes. (La mère n’était pas consciente du fait que Teddy voulait être puni, et qu’il avait besoin d’être mordu parce qu’il venait tout juste d’être un vilain garçon !) Plus tard, de retour à la pièce des bambins, sans sa mère, il fut bouleversé à nouveau lorsqu’un élément de jeu se brisa. Il commença à le briser de plus en plus, jetant les morceaux partout sur le plancher. Puis il lança une cuillère, qui se cassa également, et dit : « Papa l’a brisée. » Finalement, il jeta les poupées qui représentaient le papa et la maman au travers de la pièce. Tout cela démontre que Teddy devait faire face, à l’intérieur de lui-même, à une quantité plus grande que la normale d’énergie pulsionnelle agressive qu’il n’avait pas réussi à neutraliser.

Les sentiments conflictuels, un mélange d’aspiration à la proximité et d’agressivité, étaient fort typiques de Teddy. Il provoquait une querelle avec sa jardinière puis fondait en larmes ; mais lorsque la jardinière le prenait pour le réconforter, il donnait des coups de pied, agrippait ses cheveux, tout en essayant pendant ce temps de mouler tendrement son corps au sien. Lorsqu’elle le déposait, il revenait vers elle, enfouissant son visage sur ses genoux, entourait ses mollets de ses bras, dans un geste qui indiquait son désir de se fondre, alors qu’en même temps il devait écarter son désir de fusion. C’est là un exemple remarquable des dérivés du mécanisme fondamental de clivage (pas nécessairement négatif).

Au cours de la troisième année, il devint très important pour Teddy d’être considéré comme un bon garçon, d’avoir l’approbation de sa mère. Il en résultait une tendance à avoir recours à la projection comme mécanisme de défense. Teddy blâmait rapidement quiconque se trouvait là pour tout mal causé par lui ou toute blessure dont il avait fait l’expérience ; il en résultait également une tendance à la formation précoce des précurseurs du surmoi, qui se traduisait par sa préoccupation au sujet de savoir qui était « bon » et qui était « mauvais ».

Madame T. indiqua que Teddy venait vers elle et disait : « Charlie est un méchant garçon, moi je suis un gentil garçon. » Teddy écoutait, un jour que sa mère racontait à la jardinière comment il lui avait égratigné le nez alors qu’elle tentait de le mettre au lit. Lorsqu’on lui demanda s’il avait fait mal à maman, il répondit : « Oui, vilain. » La jardinière interpréta cette réponse dans le sens qu’il avait été vilain d’égratigner maman, mais Teddy la corrigea : « Non, maman vilain », regardant sa mère d’un air indigné. Teddy cherchait aussi quelqu’un à blâmer lorsqu’il se blessait physiquement. Un jour qu’il aidait la jardinière à transporter une table et qu’il marchait à reculons, il tomba. Il frappa alors violemment la jardinière à plusieurs reprises, et dit : « Tu m’as fait mal », et il s’éloigna en tapant des pieds, faisant le bouffon et riant ; c’était là un indice de ce que son sens de la réalité fonctionnait correctement. La jardinière sentit que Teddy savait que ce n’était pas elle qui avait provoqué sa chute, mais qu’il tirait une certaine satisfaction à l’en blâmer, tout en tournant cela en plaisanterie. De la même manière, lorsqu’il se sentait blessé ou furieux parce que sa mère était partie, il semblait tenir ceux qui étaient présents pour responsables de cette blessure, et tentait en retour de les blesser. À cette époque, alors que Teddy semblait si préoccupé de savoir qui était bon et qui était méchant, qui était à blâmer et qui était blessé, il ajouta deux nouveaux mots à son vocabulaire : « oui » et « je ».

Ces comportements, qui étaient, à notre avis, les précurseurs du développement du surmoi, coloraient les très fortes réactions à la séparation, qu’il connut à cette époque. À certains moments, les séparations lui étaient intolérables. Il pleurait et suppliait sa mère de ne pas partir. À d’autres moments, il la laissait partir, mais son comportement exprimait la tension suscitée par le fait de devoir rester sans elle, et, parfois, il devait sortir et la chercher. Il devint plus têtu, vorace et agressif en l’absence de sa mère, et il recherchait l’attention exclusive d’un des observateurs, plus souvent sa jardinière. Parfois, il avait encore tout simplement l’air triste et abattu et s’asseyait en fixant le vide, comme s’il devait se rappeler l’image intérieure de la bonne « mère symbiotique ». Il continuait de travailler fort à la maîtrise de ses sentiments et prit l’initiative de nombreux jeux de cache-cache, de bonjour-au revoir, avec les observateurs. Il aimait jouer le rôle de celui qui part, fermant la porte derrière lui et disant : « Je vais revenir. »

Il apparut clairement, en une certaine occasion, qu’à cause de sa colère contre sa mère qui l’avait laissé, Teddy faisait en quelque sorte une équivalence entre « la mauvaise mère de la séparation » et les fèces. Il écarta sa peur et son désir que sa mère ne disparaisse avec la chasse d’eau des WC par une séquence de jeu dans laquelle il mit en acte ce qui suit : alors qu’il jouait avec la famille de la maison de poupées, avec les WC et la baignoire de la maison de poupées, il se troubla parce qu’il lui sembla qu’à ce moment l’observateur ne prêtait pas attention à lui et à son jeu. Il versa de l’eau sur la poupée représentant la mère, et jeta cette poupée sur les genoux de l’observateur ; puis il quitta la pièce et annonça qu’il voulait sa maman. Plutôt que d’aller à la pièce des entretiens ou à la pouponnière, où il aurait été susceptible de trouver sa mère, Teddy se dirigea vers les WC, regarda dans un des WC d’enfant, puis leva les yeux vers l’observateur et demanda où était sa maman. L’observateur le conduisit à la pièce où avait lieu l’entretien avec sa mère. Un court instant plus tard, comme ils quittaient la pièce des entretiens, Teddy courait et dit à sa mère : « Toi chasse d’eau toi. »

Au moment des réunions, souvent Teddy n’allait pas directement à sa mère, sa joie ne s’exprimant que par sa meilleure humeur. Lorsqu’il allait vers elle, il posait joyeusement sa tête sur ses genoux ou tentait de se glisser dans un espace étroit à côté de sa chaise.

Un autre trait intéressant de la personnalité de Teddy est que, sans doute parce qu’il avait connu de plus grandes difficultés que la normale à devenir un individu séparé, il était plus volontiers conscient des sentiments des autres qu’un enfant normal dans sa troisième année. Il se servait parfois de cette conscience pour exercer un pouvoir sur eux, comme il le faisait lorsqu’il accusait son frère ou sa sœur d’être « méchants », alors que lui, Teddy, était gentil ; il savait fort bien que ces accusations les troublaient. À d’autres moments cependant, Teddy pouvait être plein de considération et de gentillesse. Lorsqu’un jour, une petite fille du Centre parut particulièrement inquiète,

Teddy partagea avec elle son jouet préféré ; il lui montra très gentiment comment s’en servir. Un autre exemple d’empathie se produisit le même jour que l’incident avec la petite fille. Teddy, qui se berçait sur un cheval à bascule, en avait repoussé sans arrêt un autre enfant, mais, lorsqu’il descendit du cheval, il offrit gentiment à ce même enfant le cheval maintenant libre, avant de quitter la pièce.

Après avoir dit à maintes reprises à sa mère ou à la jardinière : « Je ne t’aime pas », Teddy se rappela l’affront et ne manqua pas de s’amender un peu plus tard en les rassurant : « Je t’aime maintenant. »

Le développement psychosexuel et le développement du moi de Teddy progressaient fort bien dans la seconde moitié de sa troisième année. Il devint propre. Il était fier de pouvoir faire des choses par lui-même, comme défaire lui-même la fermeture Éclair de son anorak, ou verser du jus de fruits dans son verre.

La mère raconta qu’il y avait eu, à la maison, de nombreuses querelles entre Charlie et Teddy, mais que, maintenant, ces querelles n’avaient plus pour objet des possessions ou une compétition pour obtenir l’attention. Plutôt, disait-elle, ils semblaient simplement se trouver dans le chemin l’un de l’autre, comme des individus affirmant leurs droits individuels. Ils se chamaillaient jusqu’à ce que l’un des deux se fasse suffisamment mal pour venir vers sa mère, et elle sentait qu’elle ne pouvait les laisser seuls ensemble, avec un objet potentiellement dangereux à portée de la main. Avec le sentiment accru chez Teddy de son existence séparée, et à cause de son désir de possession exclusive de la mère, ces batailles prenaient souvent un aspect de lutte pour la « survie ».

Au Centre, Teddy laissait filtrer plus indirectement sa crainte qu’il n’y ait un danger caché. Il exprima sa peur qu’un cafard qu’il avait vu ne le morde et ne le mange, et Charlie en même temps. Cependant, son bon sens de la réalité lui permit, dans la minute qui suivit, de ramasser le cafard, le jeter dans les WC et tirer la chasse d’eau.

Teddy s’intéressait à la grandeur relative des choses et, lié à cela, il avait un respect, nouvellement exprimé, pour la position de son père qui était le plus grand de la famille. Il dessina une petite ligne et une grande ligne, un petit cercle et un grand cercle. Alors que, dans le passé, il n’aimait pas se faire appeler le plus petit, il ne semblait plus s’en soucier, dès lors que les autres aussi étaient « les plus petits ». En fait, il appelait tout le monde, sauf son père, « le plus petit ».

Au cours d’une visite à domicile, Teddy fit remarquer plusieurs fois à l’observateur que son papa était le plus grand de la famille. En regardant un livre sur des familles d’animaux, Teddy était troublé chaque fois qu’une des filles appelait le plus grand animal la maman. Il hurlait et disait : « Non, c’est un papa. » Le fait que maintenant, dans la phase phallique, Teddy pût réaliser une vraie identification du moi à son père était un acquis très important. Il établissait son individualité de plein droit, se séparant et s’individuant d’avec Charlie.

On nota encore plusieurs fois, au cours de la seconde moitié de la troisième année, la tendance de Teddy à être déprimé ou à avoir une expression triste, assis, fixant le vide, tandis que mécaniquement il versait de l’eau ou mangeait, ou tout simplement ne faisait rien. Cette humeur triste survenait alors que sa mère était absente de la pièce, et, habituellement, lorsqu’elle lui était rappelée par les autres enfants qui, à cette époque, parlaient beaucoup de l’endroit où se trouvait leur mère. Il semblait penser de temps à autre, et même constamment, à sa mère. Il manifestait également de l’inquiétude concernant son propre corps. Ces deux préoccupations - comme nous l’avons déjà noté - semblaient étroitement reliées dans l’esprit de Teddy.

Cependant, vers la fin de la troisième année, en dépit de ces périodes occasionnelles de tristesse, Teddy acceptait fort bien la séparation. Il laissait partir sa mère sans protester ; bien qu’il pût avoir l’air triste, ou la laisser partir en soupirant, il jouait très bien, pendant un bon moment, en son absence. Ce n’est qu’après un long moment, et lorsque des enfants, parlant de leur mère, la lui rappelaient, qu’il commençait à avoir l’air triste et à exprimer son besoin de sa mère. Lorsqu’on l’amenait à elle, il se contentait tout simplement de voir où elle se trouvait ; il la laissait rapidement, jouant à son jeu habituel de bonjour-au-revoir, et retournait dans la pièce des bambins à un jeu constructif et adapté à son âge. En d’autres termes, à la fin de sa troisième année, Teddy avait atteint un niveau raisonnable de permanence de l’objet et de permanence du self, et il avait consolidé son individualité.