Chapitre XII. Sam

Sam était un nourrisson doué, faisant des efforts dans le sens d’un fonctionnement indépendant, dans l’optique tant de la séparation que de l’individuation. Nous avons pu voir les ressources avec lesquelles ce bébé luttait contre l’engloutissement, luttait pour son autonomie. Sam s’engagea précocement sur la voie de l’individuation, bien en avance sur la séparation. Cet écart était dû au retard de son développement moteur, retard en partie intrinsèque et en partie causé par l’environnement. Nous avons constaté très tôt des signes corporels de comportement de distanciation face à sa mère. Le déséquilibre entre la séparation et l’individuation semblait avoir eu un effet quelque peu désorganisateur sur le comportement ludique de Sam et sur le premier développement de son langage.

La mère de Sam

Madame R. se jeta dans son rôle maternant avec une grande intensité et un enthousiasme illimité. Son enthousiasme était à son paroxysme lorsqu’elle réussissait à projeter, et donc à renforcer, son « idéal du moi » : l’image d’une mère généreuse, qui tente de satisfaire le nourrisson sans attendre ses signaux de besoin. Cette idée se trouvait fortement renforcée par son mari.

Le développement des sous-phases chez Sam

Sam était un petit bébé facile, placide, doux et invitant aux caresses. Sa mère prit beaucoup de plaisir à sa première enfance, aimant particulièrement l’allaiter, ce qu’elle continua de faire jusqu’au dix-huitième mois de Sam. Ce dernier n’était pas un bébé « porté à la motricité », et, dès le départ, il semblait préférer une activité musculaire fine et la manipulation d’objets, à une activité musculaire globale de tout le corps. Les premiers mois de la vie de Sam semblaient très agréables à la fois pour la mère et pour l’enfant.

Cependant, au cours de cette première période symbiotique des plus heureuses, madame R. exerçait une action intensément surstimulante. Elle avait besoin que Sam soit continuellement et exclusivement impliqué dans la relation symbiotique avec elle. Elle avait besoin d’une interaction constante avec son bébé.

L’histoire du développement de Sam à partir de la sous-phase de différenciation (quatre à cinq mois) constitue l’histoire de ses tentatives pour s’extirper de son environnement surstimulant. Dès l’âge de quatre-cinq mois, nous avons noté que Sam se repoussait de l’étreinte serrée des bras de sa mère, en raidissant ses bras contre la poitrine de celle-ci, recourbant son tronc vers l’arrière, dans un type de mouvement presque en opisthotonos.

Le style très caractéristique et particulier du comportement de séparation-individuation de Sam résultait, d’une part, de la lenteur, probablement en partie intrinsèque, de son développement moteur, et, d’autre part, de son besoin de s’extirper d’une symbiose contraignante. À cause de la lenteur du développement locomoteur, le processus de séparation ne se déroula pas aussi naturellement et harmonieusement que chez d’autres bébés qui, à l’âge de huit ou neuf mois, commençaient, graduellement et activement, à se distancier de leur mère, dans l’espace.

A l’âge de huit à neuf mois, alors que, chez l’enfant normal, le lien spécifique avec la mère est plus intense, Sam commençait déjà à préférer des étrangers à sa mère, dans des situations particulières. Il ne manifestait aucune réaction à la séparation. Cependant, même à cet âge très précoce, il répondait à la désapprobation de la part de sa mère par une détérioration de son humeur.

A dix mois, Sam continuait de se détourner de sa mère et n’acceptait que passivement ses invitations à des jeux batailleurs. Lorsqu’il commença à ramper, vers l’âge de un an, il se servait de son habileté pour se distancier de sa mère, et même pour l’éviter. Il n’y avait toujours pas de réactions à la séparation, et Sam continuait de préférer à sa mère des observateurs qui lui étaient familiers. Sa mère traitait encore Sam comme un bébé-sur-les-genoux.

Souvent, vers l’âge de onze à douze mois, Sam n’écoutait pas sa mère, même lorsqu’elle lui parlait. Pour attirer son attention, madame R. jouait très durement avec lui, et commençait à initier des jeux de poursuite où elle pourchassait Sam qui se sauvait en rampant. En de telles occasions, madame R. soulevait Sam dans ses bras, changeant la direction de sa route.

La période des essais de Sam fut atypique ; elle débuta tardivement. Il n’atteignit pas la maîtrise de la locomotion en position verticale à l’âge chronologique de la période des essais. L’oubli, nécessaire, de la mère était exagéré. Il y avait absence totale de réactions à la séparation et de phénomènes de recharge. Il ne semblait pas non plus faire l’expérience d’une élation pleinement épanouie, ni d’une histoire d’amour avec le monde.

Vers l’âge de dix-sept à dix-huit mois, Sam étonna sa mère (qui était alors fort inquiète à son sujet) et les autres personnes, en s’éloignant en marchant de sa mère au terrain de jeu ; c’était aussi l’époque où Sam refusa activement le sein. Très tôt après qu’il eut maîtrisé la locomotion en position verticale, on vit apparaître les premiers signes de la sous-phase de rapprochement. Il n’ignorait plus sa mère, et prenait plaisir à une interaction avec elle. En fait, il commençait maintenant à montrer qu’il lui manquait sa mère ; lorsqu’elle le laissait, il allait vers la chaise vide où elle s’était assise. En son absence, il devenait hyperactif, comme s’il avait besoin d’autostimulation pour recréer l’atmosphère excitante de leur interaction. À certains moments, Sam tentait de poursuivre sa mère en courant, hors de la pièce, et s’inquiétait s’il ne la trouvait pas immédiatement. (Tous ces comportements indiquent des réactions retardées à la séparation, télescopées avec des phénomènes de rapprochement.)

Ce n’est que vers dix-neuf mois que Sam montra un comportement plus typique du premier rapprochement. Il manifesta ces signes de rapprochement qui, chez la plupart des enfants, annoncent la sous-phase de rapprochement. Il commença à apporter des jouets à sa mère, et à éprouver du plaisir à partager avec elle des activités et des possessions. Il y avait un aspect intéressant et très particulier dans le comportement de rapprochement de Sam : alors qu’à certains moments il grimpait sur les genoux de sa mère pour s’y asseoir tranquillement, à d’autres moments, il s’arrêtait au milieu de son approche dès qu’elle-même amorçait un mouvement dans sa direction. Si, à de tels moments, elle l’attrapait contre son gré, il la repoussait, donnait des coups de pied, et la frappait.

Dans les expériences de séparation passive, ses réactions à la séparation devenaient très intenses : Sam pleurait beaucoup lorsque sa mère quittait la pièce. Sa récente maîtrise de la locomotion libre et en position verticale semblait avoir accru son besoin d’être près de sa mère. Cela semblait lui donner un sentiment soudain d’être séparé - n’ayant pas, comme celui qui marche à quatre pattes, le sentiment d’être supporté par la base horizontale du plancher, il se sentait tout à coup très vulnérable. Cependant, après avoir exprimé, un certain temps, cette peur de perdre son support, Sam traversa une période où il prenait à nouveau plaisir à l’exploration, à distance de sa mère, et, en général, montrait certains signes de jubilation d’une sous-phase des essais tardive. Lorsque la lutte du rapprochement réapparut, Sam sembla traverser une alternance de périodes d’accrochage à sa mère et de tentatives pour l’éviter.

Lorsque Sam émergea de la période de lutte et de crise du rapprochement, il était un petit garçon plutôt sombre, qui ne prenait pas grand plaisir à entrer en relation avec l’univers environnant. Il est particulièrement intéressant de noter, dans la relation de Sam aux autres bambins, son manque d’intérêt à l’endroit de ceux qui avaient à peu près son âge, et son attachement à des garçons plus âgés ou à des petits bébés et à leurs mères. Cela rappelle ce trait de caractère que l’on remarque si souvent chez des gens qui, plus tard dans la vie, ne peuvent entrer en relation avec leurs pairs, et pour qui seuls les supérieurs, ou les gens en position de subordonnés, présentent de l’intérêt.

Un autre trait caractéristique de Sam était sa tendance à la mise en scène dans laquelle il prétendait être un bébé sans défense. Il est intéressant de remarquer que cette conduite apparut à une époque où sa mère disait qu’elle désirait être à nouveau enceinte. Sam manifestait donc des tendances à demeurer impliqué dans la relation symbiotique, peut-être pour plaire à sa mère, peut-être aussi pour renouer avec un passé plus heureux où il était le bébé passif de sa mère.

Dans le domaine psychosexuel, Sam montrait des signes de surexcitation sexuelle et d’angoisse de castration plus grands que la normale. À la fin de sa deuxième année, il avait si peur des WC que sa mère abandonna toute tentative de l’entraîner à la propreté. Il devint en même temps préoccupé par les pénis, appelant une banane un « fait pipi » et disant du pénis de son ami qu’il était joli.

La troisième année de Sam

Sam, dans ses jeux, était bruyant, souvent hors de contrôle et agité. L’attention erratique que sa mère lui portait n’était pas conforme à ses besoins : parfois elle l’envahissait physiquement, parfois elle le dominait verbalement. En retour, Sam ignorait souvent les instructions de sa mère, et lui disait de s’asseoir lorsqu’elle devenait trop intrusive.

Sam allait volontiers à la pièce des bambins, et y demeurait sans sa mère, contrairement à la plupart des enfants de son âge qui, ainsi que nous l’avons décrit, avaient d’abord besoin d’encouragement pour rester sans leur mère dans cette pièce. Lorsqu’il se trouvait dans la pièce des bambins, Sam ne demandait presque jamais sa mère. S’il le faisait, il était facilement satisfait, en sachant où elle se trouvait.

Au début de sa troisième année, suite aux vacances d’été, la mère de Sam raconta que son fils avait récemment décidé de ne plus porter de couches ; il restait sec et, sauf lorsqu’il était dans son berceau avec une couche, il faisait ses selles dans son petit pot. Elle raconta que Sam était fier de sa réussite et s’en vantait à ses amis. Mais alors, après quelques jours, il décida de revenir aux couches. L’apprentissage de la propreté devint, à partir de ce moment, une situation conflictuelle entre Sam et sa mère, de la même façon que les fonctions autonomes, telles que ramper et marcher, avaient évolué (en partie de l’extérieur) vers un conflit au cours de la deuxième année de Sam.

Lorsqu’il fut impossible à Madame R. de maintenir l’illusion que Sam faisait un avec elle, sa moitié symbiotique, elle le perçut comme un petit garçon volontaire qui échappait à son contrôle. Elle disait que lorsque Sam s’était fait une idée de ce qu’il voulait, rien ne pouvait le « faire bouger ».

Sam, à cet âge, était très excité sexuellement. Nous avons pu observer que lorsqu’on lui retirait son pantalon pour aller aux WC, Sam se masturbait, poussant sur le bout de son pénis avec un plaisir manifeste. Il dit une fois « gentil pénis » et, regardant alors l’observateur, ajouta « toi, gentille personne ».

Le plaisir que Sam prenait à son corps, surtout à son pénis, sembla s’étendre à l’univers entier. Mais certains signes laissaient deviner des peurs concernant le corps et des angoisses de castration plus grandes que la normale. Il se déroula un jour la séquence suivante : il s’était bercé sur un bateau à bascule de manière jubilatoire, repoussant avec assurance un autre garçon chaque fois que celui-ci tentait d’embarquer dans le bateau. Après s’être bercé, il avait rattaché entre eux les grands trains, puis y avait mis des animaux, disant que chaque animal avait un « bobo ». Il apparaissait donc que cette activité mastur-batoire était, du moins en partie, une tentative de se rassurer contre ses peurs de castration.

Au cours de la troisième année, l’angoisse de castration s’amplifia. Il se montrait inquiet même pour de légères bosses. Lorsqu’un autre enfant lui montra son genou blessé, Sam en fut très inquiet, puis dit que la jardinière avait une blessure, et lui également. Tout le temps que dura cette conversation, qui se déroulait dans les WÇ, Sam, qui n’avait pas son pantalon, se masturbait. À vingt-huit mois, il ne se servait toujours pas des WC ; il y jouait plutôt, essayant les WC et tirant les chasses d’eau.

Sam semblait alors très conscient de la grossesse de sa mère, bien qu’on ne lui en eût rien dit. Il exprimait la conscience qu’il en avait en jouant au bébé et en maternant des poupées. Il avait remarqué que sa mère avait grossi, et madame R. raconta qu’il avait dit qu’il avait lui-même un bébé à l’intérieur de lui.

À trente mois, il sembla se produire d’importants changements. Le plus important était sans doute son besoin croissant de sa mère. Cela devint particulièrement évident un jour où sa mère quitta plusieurs fois la pièce. Il ne réagit pas à son premier départ, mais peu après son retour, il voulut être pris dans ses bras. Lorsque madame R. parla à nouveau de quitter la pièce, Sam, de manière agitée et répétée, lui demanda de rester. Lorsqu’elle entreprit néanmoins de partir, il la retint. Il la demanda peu après qu’elle se fut échappée furtivement, et il s’écoula un bon moment avant qu’il pût s’intéresser au jeu. En son absence, son comportement dans les jeux parut affolé ; il courait d’une chose à l’autre. L’équilibre de la relation semblait s’être déplacé, Sam ayant un grand besoin d’attention et sa mère lui en prêtant relativement moins. Nous devons garder présent à l’esprit que cela fut peut-être amplifié par la grossesse de la mère - madame R. devenait de plus en plus centrée sur elle-même, comme le font nécessairement les femmes enceintes - et Sam réagissait à son retrait par un comportement de plus en plus frénétique et accaparant.

L’angoisse de castration ou de mutilation de Sam persista. Le père de Sam aimait le conduire dans les musées. Au musée, Sam demanda à voir la statue de la « dame cassée ». Il parla d’une statue ayant un « fait pipi brisé ». Il semblait maintenant y avoir des efforts pour maîtriser son angoisse par le jeu. Madame R. jouait à enlever le nez de Sam, puis le sien, disant : « Je le mange. » Jouant avec une observatrice, Sam fit semblant de lui couper les cheveux. Il prenait ainsi le rôle actif, s’identifiant à l’agresseur. Jouant avec de la pâte à modeler, Sam la roula en une longue bande, appelant ça un doigt, et dit ensuite : « Blessé doigt, coupé, c’est un bobo. »

Sam poursuivait ses tentatives pour surmonter ses angoisses par toutes sortes de précurseurs de défenses. Un jour, le frère aîné d’un enfant vint déguisé en Superman, et, bien que Sam en eût très peur et s’accrochât à la jardinière, il s’arrangea plus tard pour refléter le garçon en miroir, s’identifiant par le jeu. Il annonça : « Je suis Superman. » Sam tenta également de traduire en mots ses sentiments de colère. Un jour qu’on l’avait empêché de prendre quelque chose à un autre enfant, il dit : « Je suis en colère. »

Le jour de la naissance de sa petite sœur, c’est la jardinière qui conduisit Sam au Centre. Au début, même s’il avait besoin d’être un peu rassuré, il alla fort bien. Il se dirigea vers le miroir, sembla excité par ses propres bouffonneries et dit alors : « Sam est bien. » La jardinière répondit : « Sam est un garçon bien », et il répliqua : « Sam est un garçon. » Plus tard, lorsqu’un autre garçon le rejoignit, Sam dit : « Seulement des garçons. » Ce jour-là, on s’informa souvent, auprès de Sam, de sa mère et de sa petite sœur. Au début, il s’arrangeait fort bien de ces questions. Il était occupé à un jeu avec de l’eau et dit que le bébé prenait un bain ; puis il dit qu’il était un lapin. Mais à mesure que les questions se répétaient, Sam semblait éprouver plus de difficultés. Il tenta d’abord d’éviter les questions, s’éloignant de la personne qui les posait ; puis sa colère commença à monter. Il devint plus attentif et férocement concentré sur son jeu, frappant et coupant des animaux faits de pâte à modeler, arrachant leurs membres et leurs queues, mais se rassurant quant à l’intégrité de son propre corps, en disant : « Couteau pas dangereux pour moi ». Il devint excessivement sensible à l’agressivité dirigée contre lui. Lorsqu’un autre garçon tira sur un des animaux, Sam dit : « Charlie m’a fait mal. » Il avait un morceau de pâte à modeler qu’il piétina, et appela un « lapin », le mot qu’il avait d’abord employé pour désigner sa petite sœur. Il mit un morceau de pâte à modeler dans son pantalon, disant qu’il le mettait dans son « fait pipi » (voulant peut-être renvoyer le bébé dans le ventre ?) et insistant pour le ramener à la maison ; il fut bouleversé lorsque celui-ci tomba de son pantalon. Il accepta finalement de ramener à la maison dans un sac de plastique le « bébé lapin » qu’il avait piétiné.

Sam fut dans un état d’énervement et de panique pendant presque tout le mois qui suivit la naissance de sa petite sœur : il était hyperactif, agité et parlait continuellement dans un langage qui était un charabia et qui exprimait souvent un matériel fantasmatique, sur le mode des processus primaires. Il ne s’adressait pas directement aux gens en parlant. Lorsqu’il voulait quelque chose, il ne faisait que nommer la chose sans cesse, s’attendant apparemment à ce qu’elle apparaisse comme par magie. Alors que le style et le contenu de ses activités exprimaient beaucoup de colère, celle-ci était rarement dirigée directement contre les gens. Il fabriqua des monstres avec de la pâte à modeler, les nommant Maman Monstre, Papa Monstre et Bébé Monstre. Il disait flatter le Bébé Monstre, mais en fait il le battait. On pensa que Sam avait des préoccupations concernant la scène primitive, lorsqu’il prit le Papa et la Maman Monstres et les roula ensemble.

Les inquiétudes concernant la castration persistèrent. Lorsque la jardinière eut un léger accident, Sam dit : « Jardinière toute brisée. » Il voulut réparer une égratignure de sa mère en lui appliquant des sparadraps. Sa peur que le soleil ne blesse ses yeux suggéra une association immédiate, qui démontrait comment les défenses se structurent in statu nascendi

- dans ce cas contre le regard et le voyeurisme. Il couvrit les yeux des jouets en forme d’animaux pour les protéger. Regardant une illustration représentant un soleil radieux et des nuages, il fut heureux de la présence des nuages et voulut en dessiner d’autres afin de couvrir le soleil. Il semblait que sa peur du soleil et de son pouvoir d’aveugler concernait le fait de voir la nudité de sa petite sœur et, également, de sa mère et de son père.

Il est frappant de constater que Sam ne parlait jamais de ce qui, présumons-nous, le préoccupait alors au plus haut point, c’est-à-dire l’absence de sa mère du Centre, et le nouveau bébé. L’étendue de cet évitement et de ce déni pouvait se constater dans sa réaction à la principale investigatrice. Plusieurs fois, elle tenta de lui parler de sa mère et du bébé. Il se sauvait alors en courant ou faisait comme s’il n’entendait rien. Il prit alors l’habitude de se sauver loin d’elle ou de lui dire de s’en aller dès qu’il la voyait. Il réagissait ainsi à « l’intrusion » de l’investigatrice, un peu comme il avait réagi à celle de sa mère, depuis plus longtemps ; en même temps, ce comportement exprimait son besoin d’écarter le souvenir de sa mère, qui lui manquait et à qui probablement il en voulait aussi de l’avoir abandonné et trahi. Dans ses jeux, il y avait de rares références aux bébés. En plus du Bébé Monstre, il y avait aussi dans ses jeux le bébé qu’il baignait et inondait avec de l’eau.

Le comportement suivant confirma le fait que la représentation mentale de la mère était particulièrement dissociée de la « mère en chair et en os » : lorsque madame R. était à l’hôpital, elle téléphonait à Sam tous les matins. Selon madame R., au début de ces conversations téléphoniques, Sam affirmait avec insistance que ce n’était pas à elle, sa mère, qu’il parlait au téléphone, mais simplement à une « gentille dame » ; par ailleurs, il ne pouvait se résoudre à laisser cette « gentille dame », et lui parlait pendant quelque quarante-cinq minutes, ne permettant pas à sa mère de raccrocher le récepteur. Nous ne pouvons avancer que des hypothèses sur le sens du comportement de Sam, qui semblait traduire différents niveaux de permanence de l’objet émotionnel, sinon carrément un clivage défensif. Il avait peut-être besoin de protéger la bonne image de la mère de sa propre colère, de la séparer de l’image de la mauvaise mère qui l’avait laissé pour un « autre bébé » ; il devait peut-être dénier l’existence de l’image de la mauvaise mère, au prix d’une dédifférenciation perceptuelle temporaire.

Nous pouvons inférer à quel point, à ce moment, la représentation intérieure et la perception externe de l’objet libidinal étaient instables et confuses, à partir de la description précédente de son comportement au téléphone, mais aussi à partir d’un épisode très instructif, survenu au Centre. Un des premiers jours après le retour à la maison de sa mère et du bébé, Sam refusa de quitter le Centre, soutenant que sa mère était au Centre et qu’elle le ramènerait à la maison. Il ne pouvait comprendre que sa mère était à la maison et qu'il devait aller la retrouver.

La mère de Sam nous dit qu’il était fier et protecteur avec sa petite sœur. Elle appuya cette affirmation d’une description de ce qui était arrivé lorsqu’elle était sortie avec le bébé. Sam répétait sans cesse aux gens de ne pas regarder dans le landau car ils feraient pleurer le bébé (peur du « mauvais œil » ?, voir Petô, 1969). Nous avions le sentiment que Sam ne voulait pas que les gens voient le bébé, mettant ainsi en acte son désir que le bébé soit invisible, c’est-à-dire inexistant, mais tentant peut-être aussi d’écarter son propre désir de voir le bébé frappé du « mauvais œil ».

De l’âge de trente à trente-six mois, nous avons observé, chez Sam, une saine tendance vers la permanence de l’objet libidinal et l’intériorisation des représentations de l’objet et du self.

Ainsi que nous l’avions souvent constaté, Sam répondait bien à toute situation dans laquelle un adulte pouvait offrir à son moi un support et une attention sereins. Même dans un état d’agitation, il se calmait volontiers et fonctionnait de manière plus constructive dès qu’un observateur pouvait lui prêter une attention individuelle et travailler de façon adéquate avec lui. Ce fut très évident un jour où il était le seul bambin présent dans la pièce des bambins. Non seulement il était beaucoup plus calme et capable de prendre plaisir au jeu, mais, pendant tout le reste du mois, il demeura relativement calme et plus constructif dans ses activités de jeu. Il était plus capable de tourner son attention vers les choses du monde extérieur, que d’être aussi souvent syntone avec ce qui semblait être ses sensations intérieures. Au lieu de papillonner de façon décousue d’une activité à l’autre, il s’intéressa aux activités des autres enfants. Lorsqu’on lui dit qu’il devait attendre son tour pour jouer avec un ensemble de cubes dont se servait un autre enfant, il s’arrangea pour se joindre à l’autre enfant dans son jeu. Il était cependant fort instructif d’observer qu’après une longue absence du Centre, son humeur régressait ; il paraissait moins calme, et son jeu semblait à nouveau moins bien organisé.

Le jour de ses trois ans, Sam s’amusait à des activités dans la pièce, était calme et bien intégré, et s’occupait à des jeux structurés. Il construisit une grande structure avec des cubes. Il s’assit calmement à la table dressée pour son anniversaire. Son discours était mieux relié à des situations réelles. Encore une fois, nous pouvions constater à quel point il réagissait bien à toute personne ou situation qui encourageait un fonctionnement adapté à son âge.

La mère de Sam le voyait comme un petit garçon non seulement gentil et talentueux, mais, en fait, presque invulnérable et pouvant tout faire sans effort. Elle avait le sentiment qu’il n’était pas du tout affecté par le fait qu’elle dût prêter tant d’attention au nouveau bébé. Elle racontait que Sam, à ce moment, était surtout attaché à son père. Lorsqu’elle exprimait son désir de les accompagner dans une sortie, il lui disait de rester à la maison avec le bébé.

En résumé, nous avons vu que Sam fut capable très précocement de rechercher activement des personnes autres-que-la-mère et de les utiliser comme refuge contre la demande symbiotique de sa mère et la surstimulation qui émanait d’elle. Très tôt, il préférait souvent être pris dans les bras de quelqu’un d’autre que ceux de sa mère ; plus tard, il pouvait avoir recours à la jardinière de la pièce des bambins pour l’aider à surmonter ses sentiments troublants à la suite de la naissance de sa petite sœur. Même si le développement des sous-phases était aussi atypique (développement moteur tardif et nourrissage prolongé), il fit en réalité, à un certain degré, l’expérience de la jubilation de la période des essais. Il fut peut-être heureux, dans son cas, que la mère se trouve absorbée par un nouveau bébé ; des expériences telles que la séparation physique pendant le séjour à l’hôpital de sa mère le rendirent plus conscient d’être séparé, avec, comme conséquence nécessaire, le sentiment de manque - et donc de nostalgie de la mère jadis symbiotique.

Nous avons vu un premier comportement d’évi-tement (se détourner et se repousser loin de la mère) se développer par la suite en des défenses de déni et de désaveu, in statu nascendi. Bien que, durant sa troisième année, Sam ait eu recours à la régression et au clivage dans des situations de tensions, il était également capable de se servir, de façon optimale, des ressources de son moi autonome.