Chapitre XIII. Variations des sous-phases et différenciation

En guise de conclusion, l’auteur senior résuma les résultats de ce travail d’observation, poursuivi avec ses collègues pendant plus d’une décennie et demie. Cette étude nous a fourni un aperçu sur ce fondement de la vie mentale qui ne livre pas son contenu et sa nature par le biais du verbal - « l’immémorable et l’inoubliable » (A. Frank, 1969). Mahler disait, en 1963 :

« Lorsqu’ils ont déjà une longue vie de travail derrière eux, certains analystes tentent de s’approcher de la source véritable de leurs efforts de reconstruction. Certains, comme moi, recherchent des données d’observation verbales et préverbales - in statu nascendi - qui pourraient confirmer, réfuter, modifier ou aider à élaborer les hypothèses psychanalytiques. Par l’étude des nourrissons normaux et de leurs mères, j’ai tenté non seulement d’apporter un complément à mon travail psychanalytique avec les adultes et les enfants névrosés, mais aussi d’y trouver une perspective supplémentaire et de valider mes études antérieures dans le domaine de la psychose infantile. J’ai toujours eu un intérêt personnel pour un aspect particulier du riche héritage que nous a légué Freud, son insistance sur le fait que la dépendance émotionnelle à l’égard de la mère, dépendance qui s’atténue mais ne connaît pas de fin, est une vérité universelle de

l’existence humaine. Le fait que le nourrisson humain ne soit pas biologiquement prêt à maintenir sa vie séparée conditionne cette phase prolongée spécifique à l’espèce, que nous avons appelée « la symbiose mère-nourrisson ». He crois que c’est de cette phase symbiotique de l’unité duelle mère-nourrisson que dérivent ces expériences qui ! servent de précurseurs aux débuts individuels, qui, de pair avec les facteurs constitutionnels et innés, déterminent, pour chaque être humain, son profil somatique et psychologique unique » (p. 307).

Elle poursuivait :

« J’ai le sentiment que notre travail a prouvé, cliniquement, et de façon suffisamment claire, que la disponibilité libidinale de la mère facilite, à cause de la dépendance émotionnelle de l’enfant, le développement optimal de ses potentialités innées... J’ai tenté, par des exemples précis, de démontrer comment ce facteur contribue ou entrave la synthèse harmonieuse des fonctions autonomes au service du moi, la neutralisation des pulsions et la sublimation, en activant ou en arrêtant temporairement le flux de l’énergie de développement, processus qu’a si magnifiquement décrit Ernst Kris (1955) [les italiques sont de nous]. La richesse et l’abondance de l’énergie de développement à la période de l’individua-tion explique la régénération des potentialités de développement à un degré jamais atteint en aucune autre période de la vie, sauf peut-être à l’adolescence. Cela illustre la vigueur et la capacité adaptative et potentielle de l’espèce humaine, et démontre l’importance de l’influence catalysatrice de l’objet d’amour.

Je désirais montrer en particulier jusqu’à quel point le nourrisson-bambin normal est résolu, et souvent habile, à extraire des provisions de contact et de participation de sa mère, en dépit parfois de circonstances fortement adverses ; comment il tente d’incorporer chaque miette de ces provisions dans les canaux libidinaux en vue d’une organisation progressive de sa personnalité. Je voudrais par ailleurs souligner dans quel embarras se trouvent les mères de notre culture ; en dépit de leurs conflits inconscients à propos de leur rôle maternel, et aux prises avec leurs fantasmes concernant l’enfant en voie de croissance, elles doivent néanmoins répondre aux signaux, très changeants et dominés par les processus primaires, de leur nourrisson qui éclôt de la membrane symbiotique pour devenir un bambin individué » (p. 322).

Le présent volume expose tout ce que nous avons appris depuis le moment où ces lignes, que nous venons de citer, furent écrites. Mais il sert aussi à souligner ce que le lecteur doit sentir dès maintenant

- et dont les auteurs sont pleinement conscients - à savoir le fait qu’il y a beaucoup plus de questions laissées sans réponses ou partiellement répondues que de questions pour lesquelles nous avons pu fournir un éclaircissement substantiel.

L’hypothèse de l’origine symbiotique de la condition humaine enclencha notre premier projet pilote et informel, projet qui s’était assigné pour tâche limitée de trouver comment l’enfant, qui atteint une structure moyenne normale ou névrotique, réussit dans le processus de réalisation de son entité et de son identité individuelles - ce que l’enfant psychotique symbiotique est incapable de réaliser43. La première partie de ce projet parallèle présentait une hypothèse beaucoup plus spécifique, en complément de la théorie que nous avions formulée au sujet de l’origine symbiotique de la condition humaine, à savoir, l’hypothèse des sous-phases du processus de séparation-individuation.

La seconde hypothèse fut la conséquence du fait que, au cours de notre projet pilote « naturel », nous ne pouvions nous empêcher de noter le faisceau de variables qui se retrouvaient à certains points tournants du processus d’individuation, car cela avait tendance à se répéter. Cela nous amena à penser qu’il serait avantageux d’ordonner les données recueillies sur les processus intrapsychiques de séparation et d’individuation, selon les comportements répétitifs observables et les autres indices de surface de ces processus. Nous avons divisé le processus en quatre sous-phases : différenciation, essais, rapprochement et « sur la voie de la permanence de l’objet », et consolidation de l’individualité. Le « timing » de ces sous-phases ne peut être déterminé de façon précise : elles s’entrecoupent autant que les phases libidinales des zones.

Comme l’a décrit en détail le docteur Pine dans l’appendice B, il est normal que ce qui avait commencé par une étude non systématique et « naturelle » évolue vers un projet de recherche systématique et surtout en coupe - une sorte d’étude normative - : nous y avons cherché des intuitions et des conclusions en comparant et opposant des nourrissons et des bambins de même niveau d’âge, du point de vue de leur stade de différenciation de leur mère (représentations d’objets) et de l’intégration des représentations de leur self en voie d’individuation.

Ainsi que l’illustre la troisième partie, cette étude évolua cependant par la suite en une étude longitudinale mais limitée. Suivant le développement de chaque enfant, de façon intensive et ininterrompue, nous avons naturellement pu observer le déroulement de leurs processus symbiotiques et de séparation-individuation.

Il est extrêmement difficile de traduire en termes psychologiques les phénomènes observables des états du moi précoce et non cohésif (pour employer nos termes, les périodes « autistique » et « symbiotique précoce »). Les extrapolations faites à partir des données du comportement à la phase préverbale sont encore plus risquées que celles faites à des périodes ultérieures de la vie. Pour comprendre les phénomènes préverbaux, comme l’a dit succinctement Augusta Bonnard (1958) : « Nous sommes forcés de rechercher, en grande partie, leurs connotations dans leur continuation à des stades ultérieurs, ou dans l’évaluation de manifestations régressives. » Cette seconde approche (chercher à comprendre le développement par l’évaluation des manifestations régressives) fut adoptée par l’auteur senior en collaboration avec le docteur Furer dans les années 1950 et jusqu’en 1963. Elle porta ses fruits dans différents articles du début des années 1960, et surtout dans le livre : Psychose infantile. Symbiose humaine et individuation.

Dans le travail présenté dans ce volume, nous avons essayé de valider notre conception de l’ubiquité de la symbiose humaine, en en suivant la continuation dans les stades ultérieurs du développement, c’est-à-dire dans la seconde moitié de la première année et dans les deuxième et troisième années de la vie. L’étude de la seconde moitié de la troisième année44 servit également de plate-forme d’où nous, analystes, pouvions à la fois regarder vers l’arrière, vers les processus individuels de séparation-individuation de chaque enfant, et vers l’avant, afin de tenter, dans notre esprit, un pronostic du cours futur du développement de la personnalité individuelle45.

Aussi notre modeste projet pilote se développa-t-il en une étude normative qui pourra éventuellement enrichir la théorie psychanalytique grâce à ses propositions vérifiables par consensus.

Nous avons, bien sûr, débuté avec tous les principes, toutes les propositions et hypothèses psychanalytiques concernant le passé quasi « préhistorique » de l’individu, que nous avions à notre disposition. Nous avons essayé de nous servir comme guide de certaines propositions psychanalytiques importantes, et jusque-là généralement acceptées, concernant la phase préverbale, afin de trouver un sens, à l’intérieur du cadre de référence psychanalytique, à nos découvertes détaillées, fruit de nos observations.

Dans ce qui suit, nous allons tenter de faire ressortir, à la fois en résumé et en extension, comment nos données ont semblé non seulement vérifier, mais, et c’est là le plus important, modifier ces idées reçues concernant la première vie extra-utérine. Dans certains cas, nos données semblèrent réfuter certaines « règles » auparavant prises pour acquises au sujet des débuts individuels de l’être humain ; dans plusieurs cas, on a dû signaler que les règles avaient un grand besoin d’être clarifiées davantage par des recherches plus poussées.

Ainsi que nous l’a enseigné l’étude des couples mère-nourrisson, et comme l’a illustré la section d’échantillonnage précédente, il y a à la fois, dans le processus de séparation-individuation, des tendances universelles et une combinaison infinie de facteurs individuels et d’influences précoces de l’environnement. Ce vaste éventail de différences individuelles crée une multiplicité de combinaisons de variables, accrue par le développement pulsionnel rapide, psychosexuel et agressif, et également par le développement du moi, dans le cours du processus de séparation-individuation, en interaction avec « l’environnement normal prévisible » (Hartmann, 1939). C’est la combinaison de ces variables qui rend compte de la nature unique du style de vie et de la personnalité de chaque enfant individuel (Mahler, 1963 ; Mahler, 1967 b ; Pine, 1971).

En tant que psychanalystes cliniciens, nous désirions savoir quel cours suit le processus « normal » de séparation-individuation. Mais nous nous attendions également à trouver quelles sortes de variations, de déviations mineures moyennes, ces nourrissons normaux de « mères normalement dévouées » connaîtraient dans leur premier développement. Nous espérions découvrir comment l’observation de ces variations enrichirait notre compréhension et notre évaluation des variations de la normalité, ou éventuellement, la profondeur et l’étendue des pathologies intermédiaires ou mineures46.

La santé mentale, tout autant que la pathologie, est, à notre avis, déterminée par : 1) les dons individuels de l’enfant ; 2) les premières interactions et relations mère-enfant ; 3) les événements cruciaux dans le processus de croissance de l’enfant - en d’autres termes, par des facteurs d’expérience positifs et négatifs, qui influencent la structure éminemment souple de la psyché en voie d’individuation (Mahler, 1963 ; Weil, 1956,1970). Nous avons prêté une attention particulière à ces données susceptibles d’indiquer des points vulnérables, spécifiques de chaque phase du processus de séparation-individuation. Nous ne pouvons définir ces points de manière précise ; mais, dans ce travail, nous avons été capables, plus que jamais, de déterminer leur localisation dans le processus du développement. Nous en sommes venus à considérer certaines constellations de variables comme des signaux de danger (cf. Settlage, 1974).

En plus de déterminer les points de vulnérabilité, il était nécessaire d’essayer de définir des mécanismes cruciaux d’adaptation ou d’inadaptation, qui favorisent ou entravent le processus du développement au cours des premières phases, et, également, de déterminer la spécificité propre à chaque sous-phase du traumatisme de tension potentiel (voir E. Kris, 1956). (Les questions importantes du « timing » et des mécanismes vont demander une recherche systématique supplémentaire à partir de nos données.)

Comme première condition préliminaire de la santé mentale, tous nos enfants, à l’intérieur de variations individuelles, se situaient dans le champ de la normalité quant à leurs talents naturels ; c’est ce critère, parmi d’autres, qui les rendait aptes à nos investigations. (Nous avons tenté d’exclure tous les enfants dont les talents se situaient en deçà de la normale47.)

Grâce à l’intérêt que nous avons porté au deuxième facteur déterminant de la santé ou de la pathologie futures (les premières interactions et relations mère-enfant), nous avons appris à quel point il fallait étendre et élargir la catégorie de Winnicott : « la mère normalement dévouée » (1957 [2002]). Nous avons également perçu à quel point était non spécifiable

- en termes de cause et d’effet - l’influence des variations intermédiaires du « maternage normalement dévoué », quant au fait d’entraîner des pathologies mineures chez l’enfant*. En d’autres termes, le concept de maternage « suffisamment bon » (Winnicott, 1962 [1996]) dut être examiné.

Trois des variables impliquant la mère sont d’une importance toute particulière pour ce qui est de la formation, de la promotion et de l’encouragement de l’adaptativité, des pulsions, et du développement du moi, propres à chaque enfant, au début de la structuration des précurseurs du surmoi :

1.    la structure de la personnalité de la mère ;

2.    le processus du développement de la fonction parentale (Benedek, 1959) ;

3.    les fantasmes conscients, et surtout inconscients, de la mère concernant son enfant.

Ces trois variables, associées aux potentialités de l’enfant, déterminent le degré selon lequel l’enfant peut répondre aux fantasmes et attentes spécifiques de la mère. Ces variables sont, bien sûr, interdépendantes.

En référence au troisième élément fondamental de la croissance individuelle et de la formation de la personnalité de l’enfant, nous avons tenté de déterminer tout particulièrement ces facteurs d’expérience qui ont pu soit entraver la personnalité de l’enfant à ces périodes qui représentent, dans la courbe du développement, des moments généralement vulnérables, soit agir sur les sensibilités spécifiques de tel enfant en particulier.

En prenant nos cinq enfants à titre d’exemples, nous avons souvent rencontré des points où nous devions faire subir à notre métapsychologie psychanalytique des déplacements quant à l’importance de ses éléments-clés ; nous en sommes également arrivés à des points où nos données permettaient des interprétations différentes à des hypothèses jusque-là acceptées48.

Les psychologues et les psychiatres, qu’ils soient ou non d’orientation psychanalytique, s’attendent habituellement, par exemple, à ce que plus les traumatismes auront été précoces et moins les premières phases de la vie extra-utérine ont été favorables

- phase symbiotique, sous-phases de différenciation et d’essais, c’est-à-dire les premiers quatorze à quinze mois de la vie -, plus grande sera la propension à connaître ultérieurement des troubles graves de la personnalité, des pathologies borderline ou même la psychose. Cela ne semble vrai que si 1) le talent inné du nourrisson est extrêmement anormal ; et/ou si 2) les circonstances de l’expérience entraînent des tensions et contrecarrent substantiellement le progrès spécifique des sous-phases, à un degré bien supérieur à la « moyenne acceptable ». C’est-à-dire que, si les conditions du développement sont, dès le départ, à ce point déviantes que l’effet du traumatisme de tension est continu et cumulatif, alors seront perturbés ces processus de structuration qu’est censé accomplir le développement à partir de l’âge de quinze mois. On n’a vu une telle prédominance de circonstances extrêmes que chez deux ou trois de nos trente-huit enfants K

Parmi les cinq enfants décrits dans la troisième partie, Sam et Teddy sont ceux dont le développement nous a le plus sérieusement inquiétés. La différenciation de Sam, en termes de formations des limites du self, semblait très en retard sur son individuation, et l’investissement de l’attention de Teddy, orienté vers l’extérieur, au-delà de la sphère symbiotique, ne s’est pas produit avant l’âge chronologique de la première période des essais. Mais, pour autant que nous puissions le savoir à partir de l’évaluation que nous en avons faite à la fin de sa troisième année, Sam émergea, sans achopper, dans son fonctionnement cognitif. De plus, en dépit de son hyperactivité et de sa surexcitation, si on lui en donnait suffisamment la chance, dans un environnement structuré, le contrôle faiblissant des pulsions de son moi était facilement rétabli. Teddy, en particulier et de façon fort inattendue, sembla se maintenir dans la moyenne de l’adaptation et de la « santé mentale ».

Parmi les règles psychanalytiques, largement acceptées jusqu’à maintenant pour l’évaluation d’un développement normal, on trouve la théorie qu’une alternance prévisible d’expériences de gratification et de frustration est nécessaire à la structuration du moi et au remplacement du principe de plaisir par le principe de réalité. Même si, dans un sens large, cette proposition universelle se vérifie, nous avons trouvé que, en ce qui concerne les multiples détails du développement, cette vérification était loin d’être évidente, et, en fait, était sujette à des variations d’une complexité incroyable.

De plus, nous avions accepté l’idée que, dans le développement normal, les séquences de gratification-frustration doivent s’organiser de telle sorte que, plus le nourrisson est jeune, plus les éléments de gratification doivent l’emporter sur les éléments de frustration. Nous nous serions alors attendus, dans notre cadre de référence, à ce que, si, dans la première phase de la vie extra-utérine - c’est-à-dire la phase autis-tique normale -, s’était établie une homéostasie non perturbée et si, à la phase symbiotique, il y avait une syntonisation optimale entre le nourrisson et la mère

- c’est-à-dire signalisation réciproque optimale et association parfaite de l’unité duelle - et si donc il en résultait un heureux état de bien-être, alors de tels enfants auraient tendance à demeurer fusionnés dans un état de symbiose ; leur moi primitif ne serait pas appelé à se différencier avant ce que nous croyions être une durée optimale de la symbiose. Cela leur donnerait un meilleur élan pour un développement ultérieur, et une meilleure résistance aux assauts des traumatismes à venir.

Puisqu’il nous était impossible de vérifier simplement la règle établie, nous nous sommes sentis obligés d’examiner nos données en détail, afin de trouver quelles variables innées et/ou acquises sont responsables de la différenciation tardive ou en retard, et lesquelles sont responsables du contraire : la différenciation précoce.

Nouvelles considérations sur l’opposition éclosion précoce/éclosion tardive

Si limitées qu’aient pu être nos données sur les premières phases (voir les chapitres m et iv), elles ont semblé rendre nécessaire d’apporter des réserves quant au concept de « développement du moi précoce » et au concept de différenciation. Ces modifications furent nécessaires à cause du fait que l’évolution individuelle du « moi » paraît être un processus des plus variables, surtout dans ses premiers stades. Nous avons trouvé qu’il n’y avait pas de distinction claire dans la littérature au sujet des innombrables éléments intégrants, mais pas encore cohésifs, du moi en voie d’évolution. Ce que nous désirons souligner, c’est que, chez certains nourrissons, le processus de différenciation semble précipité par l’activation précoce de fragments du pré-moi, ou de noyaux du moi commençant à la phase symbiotique.

Cette précocité nucléaire du pré-moi peut se traduire par de l’hypersensitivité dans un certain domaine, limité, de modalité sensori-perceptive. Elle peut créer de I’hyperacousie, une tendance à sursauter au bruit, ou de l’hypervigilance visuelle, aussi bien que de l’hypersensitivité gustative ou de l’hypersensitivité tactile.

Ce jaillissement sauvage, cette différenciation prématurée d’un fragment, engendre une inégalité qui entrave, plus qu’elle ne favorise, la structuration et l’intégration du moi en tant que structure cohésive. Cela peut être nocif pour l’évolution harmonieuse des premières sous-phases du processus de séparation-individuation.

Plus le nourrisson prend conscience, de façon brusque, soudaine et prématurée, de l’univers extérieur au-delà de la sphère symbiotique, à cause d’un élément de précocité du pré-moi, plus, apparemment, il lui sera difficile d’écarter la peur de perdre le premier objet symbiotique. Alors que la réponse spécifique du sourire peut, dans ce cas, apparaître très tôt, indiquant la réalisation précoce d’un lien spécifique, il peut aussi en aller de même pour les réactions à l’étrangeté et l’angoisse devant l’étranger.

Dans de tels cas, pour que la conscience d’être séparé ne soit pas trop traumatique, il faut que la mère soit douée d’une « empathie cénesthésique » particulièrement sensible. Il est important que la mère offre un moi externe ou auxiliaire particulièrement bien syntone, un pare-excitations particulièrement sensible. (Il est également important que la mère, en tant que pare-excitations, se retire graduellement, afin de ne pas entraver l’exercice progressif de l’autonomie du moi en voie d’individuation.)

Au cours de la phase symbiotique, les soins maternels libidinisent le corps du nourrisson (Hoffer, 1950 a). Pendant la sous-phase de différenciation, on peut observer des comportements indiquant un processus actif d’autolibidinisation corporelle. Ces comportements se produisent avec une intensité particulière lorsque l’adulte admiratif qui l’observe (surtout la mère) reflète le nourrisson en miroir, et le nourrisson, à son tour, répond à l’observateur et le reflète en miroir. Il semblait que cette libidinisation par le biais du regard et de la parole entraînait une intensification de l’activité du nourrisson d’une manière qui évoquait le déclenchement d’une sorte d’autolibidinisation affectivo-motrice ; en fait, certains nourrissons se comportaient comme s’ils voulaient en arriver à une sorte de point culminant dans l’expérimentation de leurs sensations corporelles.

Pour reprendre : en ce qui concerne la séparation-individuation de chaque nourrisson, les hypothèses traditionnelles, les questions d’états symbiotiques satisfaisants contre états symbiotiques tendus, et de différenciation précoce contre différenciation tardive (concernant la structuration du moi), apparaissaient plutôt complexes, et on ne pouvait discerner nulle relation régulière etproportionnée entre les différents facteurs, dans l’éventail intermédiaire de la normalité, à l’aide de nos outils de recherche actuels.

La phase symbiotique de Bruce était précaire en comparaison de celles de Donna et Wendy, qui semblaient idéales. Cependant, ces nourrissons parurent se différencier tôt, pour ce qui est d’être conscients de l’univers au-delà de la sphère symbiotique. La différenciation précoce de Bruce, et son attachement spécifique précoce, furent déclenchés par son hypersensibilité au bruit [sursauts] ; la différenciation précoce de Wendy pouvait être attribuée principalement à une hypersensitivité et une précocité de la vision et de la perception gestaltique.

Au contraire, Teddy, qui avait connu une grande déficience au cours de sa phase symbiotique, s’est différencié très tard. Le premier développement de Sam se déroula dans une atmosphère symbiotique-parasitaire étouffante, s’étendant bien au-delà de la phase chronologique de la symbiose, et il eut recours à des précurseurs quasi physiques, développés fort précocement, du mécanisme de défense du déni

- c’est-à-dire des comportements d’évitement et de distanciation corporelle. Le cas de Sam, en particulier, attira notre attention sur la grande différence qui existe entre les deux voies du processus de séparation-individuation (voir chapitre xn).

Il est important de souligner, dans cette partie qui sert de conclusion, que notre étude nous a convaincus que, chez le nourrisson humain normal, la pression maturative, la pulsion pour et vers Vindividuation, est un don inné et puissant, qui, bien qu’il puisse être atténué par des interférences prolongées, se manifeste tout au long du processus de séparation-individuation.

Si le rythme de ces deux lignes ou voies du processus de développement diffère de façon substantielle, alors l’entrecoupement des sous-phases devient un problème, comme nous l’avons décrit en comparant le premier développement du petit garçon marchant précocement (voir le chapitre iv, p. 109-112) avec celui de Sam. Nous avons été impressionnés, chez Sam, par la défense précoce et active de son individuation. Sa contemplativité alerte était également fort impressionnante : de sa position dans le parc, il semblait absorber visuellement les mouvements et les allées et venues de la pouponnière - c’était, dans son développement, un aspect cognitivo-affectif en voie d’individuation. Il était comme un stratège planifiant ses prochains « mouvements ». Nous avons pu voir chez lui un début d’individuation précoce, alors que la séparation tramait de l’arrière.

Sam, de son dixième à son dix-septième mois, avait, en quelque sorte, une double vie : tétant le sein de sa mère la nuit et même à l’heure de la sieste, et, à toute autre occasion, se distanciant et écartant toute intrusion et interférence dans son individuation.

Longtemps, il parut douteux que Sam puisse surmonter l’appropriation (« appersonation », Sperling, 1944) prolongée qu’il avait subie bien au-delà de la phase symbiotique, et, jusqu’à un certain point, au-delà de la fin de sa deuxième année. Nous nous demandions s’il pourrait faire suffisamment de progrès dans son individuation autonome49, surtout dans la formation des limites du self.

Dans le cas de Wendy, sa mère l’appréciait totalement ; il n’y avait donc certainement pas de facteurs précoces d'expérience (du moins d’après ce que nous avons pu observer) qui auraient pu rendre compte des signes révélateurs d’une différenciation précoce, de nature sensori-perceptive - sursauter aux mouvements brusques des gens, exagérer ou faire de l’angoisse devant l’étrangeté, dès son quatrième mois. Wendy avait un besoin extrême, comme d’une drogue, d’être manipulée par sa mère dans un contact sensuel, et, jusque tard dans sa troisième année, elle recherchait l’autostimulation en se berçant sur le cheval à bascule aussi longtemps et aussi souvent que possible. Elle demeurait complètement désintéressée de l’« univers élargi des bambins » (voir Murphy, 1962).

À partir de ce que nous avons dit, il s’ensuit que nos observations n’emportèrent pas l’adhésion de l’École anglaise. Selon elle, la différenciation précoce du moi (comme structure) survient si on laisse trop tôt et trop entièrement au nourrisson la charge de s’adapter à la réalité externe. Ainsi que l’illustre le cas de Wendy, une différenciation précoce peut être provoquée par une précocité intrinsèque du noyau sensori-perceptif du moi plutôt que par une inadéquation de la syntonisation mutuelle mère-nourrisson. C’était dû, dans son cas, à un certain degré inné, bien que modéré, d’hypersensibilité.

Nos données n’ont pas non plus confirmé notre hypothèse quant au fait qu’une différenciation qui subit un retard substantiel est nécessairement un signal de danger en soi - c’est-à-dire est quelque chose de nocif pour le développement en cours. Cette hypothèse semblait contredite, entre autres, par le cas de Teddy. Comme nous l’avons dit, parmi nos cinq enfants choisis comme représentatifs, seuls Teddy et Sam, qui se trouvaient aux deux extrêmes des séries de gratification-frustration, connurent une différenciation tardive. (Teddy vécut surtout des frustrations.

Sam, lui, ne peut être situé du côté de l’hypergratifi-cation que par une simplification commode et abusive ; celle-ci devint en effet synonyme de frustration, en interférant avec ses besoins spécifiques de la sous-phase.)

Par contraste, Wendy et Donna, qui avaient connu de grandes gratifications au cours de leur phase symbiotique, et Bruce, qui avait subi des frustrations imprévisibles, manifestèrent très tôt des signes de différenciation.

Certains des enfants qui se différenciaient très tôt avaient des réactions très précoces devant l’étranger. Par contre, Wendy, qui avait un attachement exclusif très précoce à sa mère à cause de son hypersensitivité perceptuelle, perçut assez tôt « l’étrangeté » de son environnement et y réagit avec excès. Wendy était incapable de se servir de sa différenciation maturative précoce au profit d’une curiosité normale vis-à-vis de la personne étrangère. Elle ne développa pas le même genre de réactions devant l’étranger que les autres enfants. Au Centre, elle semblait plutôt rejeter tous les aspects de l’environnement. Nous appellerions cela une réaction à Yétrangeté. L’attachement précoce de Wendy, sa nostalgie d’une symbiose exclusive, semblaient si profondément enracinés et si envahissants que presque aucun domaine n’échappait à sa quête de la symbiose. Elle montrait tous les signes d’une volonté désespérée de la maintenir, même au prix de devoir négliger et écarter sa précocité sensori-perceptive essentiellement maturative. Cette précocité entraînait une poussée maturative trop hâtive vers l’individuation avec laquelle, selon les tests sur le développement, l’ensemble de son bagage inné ne pouvait s’harmoniser ; cette poussée maturative semblait prédisposer Wendy à des réactions véhémentes à la séparation et à des comportements d’approche qui annulaient presque tout comportement de distanciation. Elle réagissait avec fermeté et entêtement à toute tentative de distanciation de la part de sa mère.

Chez Teddy et Sam, exemples de nourrissons se différenciant tardivement, les réactions devant l’étranger et les réactions à la séparation connurent un retard substantiel. Aucun des deux enfants n’avait manifesté, au moment de l’âge chronologique de la sous-phase de différenciation ou de la première période des essais, les réactions devant l’étranger et à la séparation prévisibles et spécifiques de la sous-phase.

Parmi la complexité de tous ces processus de structuration, dans leurs aspects d’adaptation et de défense, ce qui nous a le plus impressionnés, ce fut la continuité de la pression exercée par la poussée du processus d’individuation, à partir de la sous-phase de différenciation. Cette découverte nous amena à considérer Vindividuation comme un don inné, qui se révèle de manière particulièrement forte au début de la vie et semble se poursuivre tout au long du cycle de la vie (Erikson, 1959). Avec Sam, nous avons vu un enfant qui, au milieu d’un enveloppement étouffant dans la symbiose dès l’âge de trois à quatre mois, a développé des précurseurs quasi physiques des mécanismes de défense. Même si cet enfant semblait exceptionnellement radieux et exprimait de tout son corps le plaisir pris à son sentiment symbiotique de bien-être, bien au-delà de l’âge chronologique de la symbiose, ces comportements simultanés visant à une distanciation nous apparurent comme des précurseurs potentiels du déni ou même de l’isolation. Ils contaminaient le comportement nécessaire d’attachement, et aussi ses réactions à la séparation, à un âge où ces réactions sont spécifiques de la sous-phase. Les réactions à la séparation d’un plus haut niveau n’apparurent chez Sam que très tard (à l’apogée de sa période tardive des essais à proprement parler, vers dix-sept mois). Ses premières réactions devant l’étranger étaient fort amorties et ne survinrent que tard dans sa vie.

Chez Teddy, la différenciation aussi fut tardive. Avec lui, la symbiose dura fort longtemps. L’éclosion

- c’est-à-dire l’investissement qui se déplace sur l’univers extérieur - fut très tardive, pas avant son huitième mois, et, même à cet âge tardif, elle avait un caractère fluctuant.

Réactions devant l’étranger et angoisse de séparation

Une des découvertes positives de notre étude est que les réactions devant l’étranger au moment de la perception de l’autre-que-la-mère sont dépendantes des fonctions globales sensori-motrices et quasi cogni-tives du moi qui vont bien au-delà de l’affect d’angoisse. En plus de l’angoisse, l’étranger éveille une curiosité modérée ou même extrêmement forte. C’est pourquoi nous avons insisté, dans ce livre, sur le fait que la curiosité et l’intérêt pour le neuf et le non-familier font autant partie des réactions devant l’étranger que l’angoisse et la méfiance. Même chez des enfants ayant de fortes réactions devant l’étranger, comme Bruce, la curiosité et l’étonnement, à propos de gens nouveaux et d’expériences sensorielles nouvelles, entraient en compétition avec les réactions de méfiance, de modération et d’angoisse. Nous pensons qu’une autre découverte importante de notre étude concerne le fait que, dans le développement normal, des réactions devant l’étranger, de structure différente de celles de sept à neuf mois, réapparaissaient au début de la sous-phase de rapprochement, c’est-à-dire à l’âge de quinze mois ou plus.

Nous avons traité du fait que, au cours de la sous-phase de rapprochement, l’enfant normal prend graduellement pleine conscience d’être séparé. Son intelligence représentative remplaçant son intelligence sensori-motrice, il semble percevoir de plus en plus clairement sa petitesse relative et sa faiblesse. Cette expérience rend le bambin senior beaucoup plus vulnérable aux événements du monde extérieur, par exemple à l’absence de ses parents, à la maladie, à la naissance d’un puîné et ainsi de suite. De fortes réactions à la séparation peuvent être la conséquence de traumatismes même mineurs, et il peut s’ensuivre un degré d’ambivalence plus grand que ce à quoi on peut s’attendre. Dans les cas les moins favorables, il peut se produire une régression à un stade où la matrice symbiotique était d’abord différenciée en toute « bonne » ou en toute « mauvaise ». Ce clivage du monde objectai peut devenir une tendance susceptible d’interférer avec le refoulement normal et prévisible (Kernberg, 1974). Savoir si oui ou non, et à quel degré, ce clivage des représentations d’objet va s’étendre, jusqu’à affecter aussi les représentations du self, dépendra du niveau auquel aura progressé la différenciation self-objet.