53 Chapitre XV. Réflexions sur l’identité nucléaire (core identity) et la formation de la limite du self

Les étapes de la construction des représentations du self à partir des représentations self-objet de la phase symbiotique sont plutôt insaisissables.

Nous avons suivi les enfants à partir de l’état crépusculaire de la symbiose jusqu’au moment où ils émergent en tant qu’individus de plein droit, avec un sens précis du « je », du « moi », et du « mien », avec le sentiment de qui et où ils sont, même si ce sentiment demeurait, jusqu’à un certain point, dépendant d’un contexte syncrétique et sujet à maintes distorsions. Nous avions très tôt des appréhensions concernant les difficultés inhérentes à l’entreprise de tracer les étapes de la formation du schéma corporel, et de la différenciation de la représentation du corps propre et de l’esprit propre, dans un travail d’observation. Nous sentions dès le départ qu’il serait très difficile de trouver dans le comportement des référents pertinents à ce processus éminemment intérieur.

Ce que le nourrisson ressent subjectivement, à l’intérieur de son propre corps, surtout au début de la vie extra-utérine, échappe à l’œil de l’observateur. C’est-à-dire que les référents au niveau du comportement sont pratiquement inexistants. Nous pouvons toutefois supposer que les premières perceptions sont de l’ordre de sensations corporelles telles que celles exposées au chapitre iv. C’est en ne perdant pas cela de vue que Freud (1923 [2010]) a décrit le moi comme étant d’abord et avant tout un « moi corporel ».

À part la difficulté inhérente au fait de déterminer quels comportements et indices affectivo-moteurs de surface peuvent être considérés comme des étapes intégrales de la construction des sentiments relatifs au corps, du schéma corporel et éventuellement des représentations du self, nous avons rencontré des difficultés additionnelles à cause de la nature et de la méthode de notre étude. Notre cadre particulier de travail n’était pas prévu en fonction de l’observation des situations réflexives intimes et calmes de la vie à la maison : le bébé laissé à lui-même dans son berceau, gazouillant doucement, touchant son corps, jouant avec ses pieds, observant les mouvements de ses mains d’une façon qui laisse l’observateur dans le doute quant à savoir si le nourrisson a quelque conscience du fait que le spectacle qu’il observe se déroule de par sa propre volonté, avec les parties de son propre corps, ou bien s’il « pense » que tout se déroule indépendamment de lui.

Notre cadre de recherche nous a privés de la chance d’observer chez le nourrisson la détection des parties de son corps - ses orteils, ses pieds, le nombril si important, et surtout son pénis. Certaines situations au Centre semblaient toutefois compenser en partie le sérieux handicap de notre méthodologie, le fait que nous n’étions pas témoins de situations intimes à la maison, consistantes et continuelles. En observant soigneusement les comportements et en regardant nos films, nous observions parfois in statu nascendi une autolibidinisation affectivo-motrice, qui pourrait être un précurseur de l’intégration des sentiments du corps propre.

Nous avons remarqué in vivo, et cela s’est trouvé confirmé par notre analyse des films, des épisodes dans lesquels un enfant de cinq à huit mois, entouré par des adultes amicaux qui l’admiraient et le réfléchissaient libidinalement en miroir, semblait électrifié et stimulé par cette admiration en miroir. C’était manifeste par le fait qu’il trémoussait son corps avec excitation, pliait son dos pour atteindre ses pieds ou ses jambes, donnant des coups de pied et jouant avec ses extrémités, et s’étirant avec un affect de plaisir accru. Cette stimulation kinesthésique tactile de son corps propre est évidente et peut, à notre avis, favoriser la différenciation et l’intégration de son schéma corporel.

A partir de l’âge de sept mois environ, les bébés commencent à jouer avec leur mère à des jeux qui, croyons-nous (depuis qu’Anna Freud nous a appris que ce comportement n’était pas dicté par l’altruisme), servent à délimiter le propre schéma corporel du nourrisson de celui de l’objet. Le bébé prend des morceaux d’aliments et les met alternativement dans la bouche de sa mère et dans la sienne propre ; il agrippe le pendentif de sa mère et le porte à sa bouche, et ainsi de suite. Les mères répondent à leur tour à l’émergence des expérimentations enjouées du bébé accompagnées de sensations corporelles, en jouant à comparer des parties du corps du bébé aux leurs (« Ceci est mon nez, où est ton nez ? », « Tape-tape-les-mains-agiles », « grand comme ça », etc.). L’exploration comparative, la revérification auprès de la mère, surtout de sa figure, est à son apogée. Le jeu de « coucou », passif puis actif, sert un double but

- trouver la mère, et aussi être trouvé par elle. Être trouvé par la mère, être vu par elle (c’est-à-dire réfléchi en miroir par elle), semble construire une conscience du corps propre, que nous pouvons supposer à partir de l’observation du plaisir sans fin pris à la répétition de ce jeu. Il y a certaines observations concernant l’émergence de la représentation du corps propre dans la sous-phase de différenciation.

Au stade du début de la sous-phase des essais, notre tâche devient plus facile. À ce moment, le nourrisson commence à bouger par ses propres moyens ; il se déplace dans l’espace et semble enfin avoir appris que non seulement ses bras et ses jambes sont à lui, appartiennent à son corps, mais aussi qu’il peut les coordonner et les orienter vers le mouvement. Nous avons souvent parlé à propos du nourrisson et du bambin en période d’essais de son insensibilité relative aux coups et aux blessures mineurs pendant cette période. Quand le nourrisson rampe puis marche librement, les chutes et les coups fréquents contre des objets résistants de l’environnement semblent accroître le sentiment (l’investissement) qu’il a des limites de son corps propre. Cette rencontre avec la résistance de l’environnement inanimé paraît servir à une sorte d’« agressivisation », de raffermissement et de délinéation des limites de son corps propre. Ces expériences nécessaires l’aident à intégrer son schéma corporel conjointement avec l’effet raffermissant des sensations kinesthésiques provoquées par la « fonction motrice performative » de sa musculature. Ainsi l’insensibilité relative aux douleurs minimes pendant la période des essais peut permettre à l’enfant de vivre des expériences répétées et alternées de plaisir et de légère douleur alors qu’il touche activement au monde extérieur, qu’il le ressent, l’explore, ou en fait l’expérience passive de quelque chose de dur, de résistant, et à certains moments de douloureux ; pendant ce temps les représentations du corps propre sont en voie de formation. Par contraste, il y a Iibidinisation des limites du corps par la mère qui manipule le corps du bébé, et aussi par le contact tactile avec l’« objet transitionnel » moelleux, doux et apaisant.

À la fin de la période des essais et au cours de la sous-phase de rapprochement, nous commençons à voir (comme nous l’avons décrit dans les chapitres v et vi) le bébé prendre possession de son propre corps et le protéger contre le fait d’être manipulé par la mère comme un objet passif ; par exemple, il lutte contre le fait d’être mis en position allongée.

Voici le conflit : il y a d’un côté le sentiment d’impuissance du bambin dans sa conscience d’être séparé, et, de l’autre, la défense vaillante de ce qu’il estime en tant qu’autonomie naissante de son corps. Dans sa lutte pour l’individuation, et sa colère concomitante contre son impuissance, le bambin tente de regonfler son sentiment de soi, pour approcher l’illusion à jamais perdue de la toute-puissance de la période des essais. C’est l’époque de la lutte du rapprochement, à partir de laquelle le bambin peut émerger grâce à l’intériorisation changeante (Tolpin, 1972), et aux autres mécanismes d’identification, avec un degré d’intégration de la représentation de son self ; ou alors il peut se trouver pris dans l’incertitude quant à sa propre identité en tant qu’être séparé viable. Une telle incertitude peut être le résultat d’une séparation insuffisante de la représentation de son self, surtout en termes de différenciation des limites de son self54. Il en résulte que la fusion ou le réengloutissement demeurent une menace contre laquelle l’enfant doit continuer de se défendre au-delà de sa troisième année. L’issue de ce conflit peut ne pas être fixée même par les vicissitudes du développement œdipien et postœdipien.

En ce qui concerne la formation de l’« identité nucléaire » (core identity), même si nous avions la chance d’observer des moments intimes de la vie du bébé, nous avons néanmoins le sentiment que nous n’aurions pas pu voir le nourrisson construire le noyau de la représentation de son self. Cela nous rappelle Winnicott (1963 [1970]) qui dit :

Je pense que, chez l’individu bien portant, il y a un noyau de la personnalité qui correspond au vrai « self » de la personnalité morcelée. Je pense que ce noyau ne communique jamais avec le monde des objets perçus et que l’individu sait qu’il ne doit jamais entrer en communication et qu’il ne doit pas être influencé par la réalité extérieure. [...] Bien que des personnes en bonne santé communiquent et soient heureuses de communiquer, l’opposé est également vrai. Chaque individu est un élément isolé en état de non-communication permanente, toujours inconnu, jamais découvert en fait (p. 161).

Winnicott continue :

[...] je dirai que les traumatismes vécus qui conduisent à l’organisation de défenses primitives sont du ressort d’une menace à l’égard du noyau isolé - menace d’être trouvé, modifié, d’entrer en communication. La défense consiste à dissimuler encore davantage le « self » secret [...]. La question est celle-ci : comment être isolé sans avoir recours pour autant à des éléments d’isolation ? (p. 161-162).

La tâche que doit accomplir le développement au cours du processus normal de séparation-individuation est la réalisation à la fois d’un certain degré de permanence de l’objet et de permanence du self, une individualité durable en quelque sorte. La dernière réalisation consiste en la mise en place des deux niveaux du sentiment d’identité : 1) la conscience d’être une entité séparée et individuelle ; et 2) un début de conscience de l’identité du self définie par le sexe.

A la fin de la deuxième année, nous avons observé une consolidation frappante des différences définies par le sexe, constitutionnellement prédestinées, dans le comportement des garçons et des filles. La fierté du garçon concernant son pénis et le narcissisme corporel de la fille semblent s’être amorcés à la phase anale. L’entière réalisation de la mise en place du second niveau d’identité doit attendre cependant la phase phallique du développement psycho-sexuel. En d’autres termes, la phase phallique doit être atteinte afin que le bambin reçoive l’élan décisif pour l’intégration de l’image de son corps propre déterminée par le sexe. Ce développement dépend de la différenciation et de l’intégration d’une structure cohésive et déterminée par le sexe, qui, en retour, dépend de la stratification et de l’organisation hiérarchique de l’investissement zonal libidinal, et de la synthèse en un tout des représentations partielles des images mentales du corps propre (voir aussi Loewenstein, 1950).

Nous devons encore une fois insister sur le fait que le développement du sentiment de soi est le prototype d’une expérience éminemment personnelle et intérieure, qu’il est difficile, sinon impossible, de retracer par un travail d’observation tout autant que dans la situation de reconstruction psychanalytique. Elle se révèle dans ses échecs beaucoup plus aisément que dans ses variations normales, auxquelles s’est volontairement limité ce livre.