Introduction et historique

Dès 1949, Mahler esquissait sa théorie de l’origine soit autistique, soit symbiotique, ou les deux à la fois, des syndromes de psychose infantile de type schizo-phrénique1. Avec Gosliner, en 1955, elle formulait l’hypothèse de l’universalité de l’origine symbiotique de la condition humaine ainsi que l’hypothèse de la nécessité d’un processus de séparation-individuation dans le développement normal2.

Ces hypothèses furent à l’origine d’un projet de recherche sur « The Natural History of Symbiotic Child Psychosis » mené au Centre d’enfants Masters à New York, sous la direction de Mahler et du docteur Manuel Furer (principaux cochercheurs). Ce projet était sous l’égide de l’Institut national de santé mentale, USPHS. Son objectif était d’étudier les déviations les plus graves de la phase symbiotique présumée normale et l’échec complet du processus intrapsychique nécessaire de séparation-individuation. Le résultat de cette recherche se trouve décrit dans Psychose infantile. Symbiose humaine et individuation.

Dans un premier temps, la recherche se limitait à l’étude des enfants psychotiques symbiotiques et de leurs mères. Il devint cependant de plus en plus évident aux deux principaux chercheurs du projet qu’il s’avérait nécessaire de valider les hypothèses précédentes quant au développement humain normal. Il fallut procéder à une étude comparative parallèle auprès de bébés normaux et de leurs mères afin d’établir l’universalité de ces hypothèses. En 1959, on commença donc l’étude d’un groupe contrôle « de mères normales et de leurs bébés normaux » au Centre d’enfants Masters. Des subventions de la Fondation Field et de la Fondation Taconic rendirent possible un projet-pilote : « The Development of Self-Identity and Its Disturbances. »

L’objectif de ce projet était de voir comment des enfants sains en arrivent à un sentiment d’« entité individuelle » et d’identité. Ann Haeberle-Reiss (psychologue-chercheur), Anni Bergman et, plus tard, Edith Atkin travaillèrent avec Mahler et Furer sur ce projet-pilote. Au début des années 1960, l’Association nationale pour la santé mentale manifesta son intérêt pour une investigation comparative dans le cadre de notre travail « The Development of Intelligence in Schizophrénie Children and a Control Group of Normal Toddlers » : la complémentarité des deux projets de recherche apparut alors plus clairement. Le docteur David L. Mayer vint s’ajouter à notre équipe de recherche et plusieurs des chercheurs engagés jusque-là dans la seule étude sur la psychose symbiotique se joignirent alors à l’étude normative en tant que psychiatres-chercheurs ou observateurs participants.

La complémentarité des deux projets de recherche requérait une méthodologie novatrice et sophistiquée, amorcée en 1961 par le docteur Fred Pine. (Le travail de Pine et Furer en 1963, « Studies of the Séparation-individuation Phase : A Methodological Overview », est pertinent pour comprendre cette étape de l’ensemble de notre travail3.)

L’évolution de la méthodologie amenait des observations d’orientation psychanalytique plus systématiques ; les efforts conjoints de Mahler, Furer, Pine, Bergman et plusieurs cochercheurs, aboutirent alors à de nouvelles constructions ; on formula l’hypothèse additionnelle de l’existence de quatre sous-phases dans le processus normal ou quasi normal de séparation-individuation4. Il devint évident, avec la formulation de cette hypothèse supplémentaire, que sa validité devrait être vérifiée en répétant l’étude et en l’appliquant à un autre groupe de mères et de bébés normaux.

En 1963, Mahler faisait une demande auprès de l’Institut national de santé mentale pour obtenir une subvention de recherche. Elle y exposait le fait que, sur la base de ses travaux antérieurs, ses cochercheurs et elle-même estimaient que l’on devait chercher les racines de la psychose infantile dans la seconde moitié de la première année et dans la deuxième année de la vie. Cette période fut identifiée comme la « phase de séparation-individuation » du développement. Mahler exposa l’objet du projet soumis : c’était, en premier lieu, de vérifier l’existence des quatre sous-phases du processus de séparation-individuation par une étude longitudinale d’un autre groupe de couples mère-enfant ; et, en second lieu, de cerner à la fois les patterns d’interaction mère-enfant typiques de chaque sous-phase et les patterns du développement de l’enfant propres à chaque sous-phase. On avait le sentiment qu’une connaissance systématique plus approfondie de cette période peu connue du développement pourrait avoir des effets de prévention sur les troubles émotionnels graves. Les fonds nécessaires à cette étude furent attribués (subvention n° MH 08238) par l’Institut national de santé mentale pour une période de cinq ans (prolongée par la suite). Les résultats de cette recherche sont exposés dans le présent volume.

Le docteur John B. McDevitt s’associa à nous en 1965 et, depuis lors, a apporté un enrichissement inestimable à la systématisation, la portée et la précision de notre travail. Toutefois, plutôt que de participer à la rédaction de ce volume, il a préféré consacrer son temps à des aspects importants de l’étude qui présentent pour lui un intérêt particulier et au suivi de l’étude actuellement en cours.

La Naissance psychologique de l’être humain est divisé en quatre parties. Les auteurs ont cru utile de présenter d’abord la toile de fond des formulations exposées dans les parties II et III. Le chapitre i de la première partie reprend donc les idées dispersées dans plus de vingt travaux ayant trait à ce sujet, écrits par Mahler et ses collaborateurs passés et présents. Le premier chapitre est largement issu de nos discussions communes. (Dans ce chapitre ainsi que dans d’autres, on a souvent recours aux minutes de nos réunions d’équipe.)

Le chapitre n de la première partie et les Appendices (écrits par Pine) décrivent l’évolution et le fonctionnement du cadre de recherche, du point de vue méthodologique. Nous croyons que la corrélation entre le travail de Pine et celui de Mahler et Bergman devient évidente dans les parties II et III.

Dans les chapitres ni à vi de la deuxième partie, Bergman et Mahler exposent leur étude clinique des trois premières sous-phases du processus de séparation-individuation et l’illustrent de vignettes cliniques. Le chapitre vu traite de la quatrième sous-phase et de la permanence de l’objet dans son sens psychanalytique (émotionnel).

La troisième partie, due à Mahler et Bergman, présente « l’histoire des sous-phases » chez cinq enfants représentatifs en interaction avec leur mère. Nous tentons donc dans cette partie de documenter le large éventail central des « variations de la normalité » contenu dans la deuxième partie. Par notre travail d’observation et également notre travail clinique, l’histoire du développement des sous-phases dans les cas représentatifs tend à prouver concrètement l’élaboration conceptuelle de McDevitt et de Pine sur laquelle se fonde essentiellement le septième chapitre du livre.

Dans la quatrième partie, qui sert de conclusion, Mahler résume les résultats du travail d’observation et apporte un point de vue élargi et nouveau sur des concepts métapsychologiques couramment acceptés. Elle souligne également quelques-uns (mais non pas tous) des domaines particuliers qui nécessiteraient, de l’avis de ses collaborateurs et d’elle-même, une recherche psychanalytique ultérieure.

Margaret S. Mahler Fred Pine Anni Bergman