Chapitre II. Évolution et fonctionnement du cadre de recherche

Ce chapitre décrira la lente évolution d’une façon de travailler. Cette façon de travailler était au départ très clinique, assez peu systématique mais cependant extraordinairement stimulante. Plus tard, nous sommes devenus plus systématiques - même trop à certains moments, en ce sens que nos systèmes de cueillette des données perdaient contact avec le flux spontané du matériel ; mais nous avons l’impression d’avoir pu redresser la situation et établir des modes d’organisation des données suffisamment flexibles. Ces modifications ont, jusqu’à un certain point, coïncidé avec un changement physique de notre lieu de travail et avec l’arrivée à un nouveau palier dans nos formulations (celles-ci seront décrites plus tard). Dans l’ensemble cependant, notre but constant était de trouver une façon de travailler qui nous paraissait maintenir un équilibre approprié entre l’attention flottante de l’observation psychanalytique et le cadre expérimental préétabli.

Nous savons que nos procédés laissent place à de sérieuses critiques de part et d’autre, et nous sommes, en vérité, fort capables de nous les adresser à nous-mêmes. Nous sommes très conscients en particulier des problèmes posés par les informations et l’établissement, sinon de preuve, du moins de ce qui s’en rapprocherait. Du point de vue de la psychanalyse, nos observations sur les nourrissons et les bambins ne laissent pas la possibilité d’une confirmation par des rapports subjectifs ou par l’émergence de souvenirs qui serviraient d’appui ou enfin par des changements dans les symptômes - indices de la justesse de l’interprétation, sur lesquels s’appuie habituellement la clinique psychanalytique. Toutefois, malgré l’absence de témoignages subjectifs (chez les plus jeunes, mais non avec les bambins plus âgés et les mères) et le fait que nous ne maintenions pas une relation transférentielle entièrement neutre avec les sujets de notre étude, nous observons néanmoins d’un « œil psychanalytique »

- forts d’une longue fréquentation de la vie intra-psychique, nous laissons notre attention suivre les chemins indiqués par les phénomènes qui se déroulent devant nous. À l’autre extrême : du point de vue de l’expérimentation rigoureuse, nous ne sommes certainement pas libres de tout biais, de tout halo, de toute considération normative dans notre estimation des informations recueillies. Même s’il est très clair que notre approche est hautement clinique et ouverte, nous avons cependant organisé notre travail de manière à nous ménager de fréquentes rencontres avec les phénomènes dans une situation quelque peu standardisée et soumise à un degré raisonnable de validation par consensus.

La phase initiale de notre travail, moins systématique, était, nous l’avons dit, extraordinairement productive et nous a permis d’en arriver à des formulations des sous-phases du processus de séparation-individuation auxquelles nous avons déjà fait allusion et que nous décrirons plus longuement dans la section suivante. Cette productivité était, sans aucun doute, le fruit de la nouveauté même de notre travail d’alors ; une multitude d’observations et d’idées surgirent devant nous et en nous ; très nombreuses étaient celles qui nous paraissaient nouvelles et fraîches. Mais la productivité était également due (à ce qu’il nous semble maintenant) à une sage décision de notre part, celle de laisser aux mères et à leurs bébés le soin de nous indiquer les chemins que devait prendre notre recherche : la manière et le degré propres à chaque mère d’utiliser le Centre et les observateurs participants, le rythme et le degré selon lesquels elle se sentait prête à se révéler à nous, l’étendue de la responsabilité active que chacune des mères désirait prendre dans le soin de son enfant au Centre, et ainsi de suite. Cette façon de faire nous laissait avec des procédés moins systématiques, mais s’accordait aux besoins des sujets de notre étude. Certains aspects du cadre physique nous ont également aidés. Dans notre premier lieu de travail, les WC des bébés se trouvaient à proximité de la pouponnière, en fait, en plein centre de la pièce (voir diagrammes 1 et 2) dont elle n’était séparée que par une porte accordéon basse. Par la suite, nous avons emménagé à l’étage supérieur, dans le même édifice, qui offrait de « meilleurs » WC-salle de toilette pour les bambins, mieux équipés, à l’extrémité d’un long corridor. Mais nous nous sommes alors trouvés privés du grand avantage que représentait le fait de pouvoir facilement y observer le comportement des enfants, c’est-à-dire leur curiosité et leur fascination pour l’eau et autres contenus des cabinets, leur curiosité pour leur corps et celui des autres, pour l’attitude de chacun dans cette fascinante pièce. Ensuite, nous avons également perdu la chance de voir le comportement des mères lorsqu’elles changeaient les couches et leurs réactions lorsque les nourrissons et les bambins se glissaient furtivement sous la porte de la salle de toilette, etc.

Lorsque nous avons déménagé (à l’étage supérieur du même édifice) vers le milieu de notre recherche, nos locaux étaient beaucoup moins exigus (voir diagramme 3). Mais, de plus, nous tentions une étude trop rigide (ainsi nous paraît-elle aujourd’hui) de certaines données, ce qui nous obligea à nouveau à une période de réflexion afin de retrouver notre voie vers un équilibre approprié entre l’étude clinique et l’étude systématique.

Ce chapitre décrit le cadre physique de notre recherche, surtout en ce qui a trait aux possibilités qu’il offre d’observer des phénomènes relatifs au processus de séparation-individuation, mais également en ce qui concerne certains éléments de l’évolution de son plan. L’Appendice A présente un résumé de la variété des données à notre disposition et une discussion concernant certaines questions s’y rapportant. Les appendices comprennent également : 1) une discussion sur « la méthode de la méthode » - c’est-à-dire la raison d’être de nos approches pour analyser les données ; 2) un aperçu de certaines de nos tentatives de cueillette formelle de données et d’analyse quantitative, qui, bien que nous ayant permis de développer un langage plus précis, échouèrent à cause d’une vision trop restreinte, d’une impossibilité de suivre les processus de croissance des enfants, d’une codification prématurée ; et 3) un résumé de chacune de nos trois approches subséquentes des données (questions orientrices, observations ponctuelles dérivées de notre cadre de référence d’orientation psychanalytique, et formulations concernant la formation de caractère précoce résultant du processus de séparation-individuation).

Par cette description de notre cadre physique de travail et de son évolution, nous espérons que nos méthodes ultérieures de traitement des données disponibles apparaîtront pour ce qu’elles sont : des tentatives pour trouver des solutions à la tâche que représente la manipulation d’immenses quantités de données, sans s’égarer dans les détails et sans perdre de vue notre objectif - une étude du processus de séparation-individuation.

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Le cadre et sa raison d'être

Notre manière de procéder s’appuie en grande partie sur une approche descriptive et clinique, avec des observations faites auprès des couples mère-enfant dans un cadre essentiellement naturel. Le cadre initial (à l’étage inférieur) avait été choisi afin de permettre l’apparition et l’étude des comportements qui présentaient, à notre avis, un intérêt particulier pour la compréhension du processus de séparation-individuation.

Rappelons donc la description générale du cadre initial de la pièce mère-nourrisson que nous avons donnée il y a quelques années (voir Pine et Furer, 1963), ainsi que quelques détails complémentaires. Le travail effectué auprès des bébés normaux se déroulait dans le cadre d’une salle de jeux où un groupe de bébés jouaient, s’ébattaient dans un grand « parc », sur un matelas ou sur le plancher. Ils paraissaient s’adonner à l’expérimentation active dans le parc ; par exemple, grâce à l’intégration croissante de leurs corps, ils s’asseyaient et culbutaient, s’étiraient pour atteindre et manipuler un jouet, faisaient des efforts pour se tourner vers leur mère dont ils pouvaient entendre la voix mais qui n’était pas nécessairement dans leur champ visuel. Ils la regardaient depuis le parc et l’invitaient, par des sourires et des roucoulements, à venir jouer avec eux, Ils s’amusaient eux-mêmes avec des jouets, spécialement ceux qui permettent de « faire durer les spectacles intéressants » (Piaget, 1937 [2003]). On laissait les mères libres de converser entre elles et d’agir avec leurs bébés comme bon leur semblait.

Nous désirions, et semblons y avoir réussi, créer une situation qui permettait d’observer la relation au jour le jour d’une mère et de son enfant dans un cadre naturel. La salle de jeux comportait un petit espace servant de salon pour que les mères puissent y bavarder, siroter un café ou lire - et d’où elles avaient une vue et un accès facile auprès des enfants. Il y avait une autre surface beaucoup plus large où se trouvaient de nombreux jouets attrayants et colorés ; les enfants avaient tendance, dès qu’ils le pouvaient, à circuler aisément entre la section de jeu, celle où s’asseyaient généralement les mères, et toutes les autres parties de la pièce. Dans cet autre arrangement physique de la pièce, il n’y avait, en aucune façon, de séparation complète entre la mère et l’enfant ; cela ressemble assez peu à la situation qui prévaut dans une crèche ou une école, là où, par exemple, la mère confie temporairement la charge de son enfant à une jardinière ou un instituteur. Cela présentait plutôt l’aspect d’un terrain de jeu en plein air où les enfants jouent où ils le veulent tandis que les mères causent, assises sur des bancs : elles peuvent garder constamment un œil sur leurs enfants et répondre à toute tâche maternante requise. Le diagramme 1 représente notre pièce mère-nourrisson initiale9.

Possibilités d’observer la séparation

Il nous apparaissait clairement, dès le début, que le principal phénomène à l’étude, le processus intrapsy-chique de séparation et d’individuation, ne se prêtait pas à l’observation directe ; mais l’observation de l’interaction mère-enfant pouvait fournir des indications sur le processus intrapsychique et on pouvait donc inférer ce processus intrapsychique à partir des comportements qui étaient, eux, observables. A l’origine de notre étude, lorsque nos observations se concentraient essentiellement sur des enfants dans leur deuxième année, nous avions le sentiment que la majorité de nos indications sur le processus intrapsychique nous viendrait de ces expériences routinières de séparation, à la fois active et passive, qui surviennent quotidiennement du fait soit de l’enfant, soit de la mère, soit de l’observateur. Dès le départ, lorsque nous observions des enfants à partir de neuf à dix mois, nous avions le loisir d’observer certains types de séparation. C’étaient les séparations qui avaient lieu en présence de la mère : un nourrisson qui se traîne ou marche dans la pièce se trouve momentanément incapable de retrouver le visage de sa mère parmi tous ceux présents ; ou alors la mère détourne son attention, peut-être simplement en parlant à d’autres, et ainsi de suite. Très tôt, surviennent également des séparations de type passif : être laissé plutôt que de quitter. La mère quittait la pièce pour une minute ou deux, ou s’absentait pendant une demi-heure ou plus pour une entrevue avec un membre du personnel (alors qu’à l’occasion, et selon les besoins, l’enfant pouvait l’accompagner). Ou encore, lorsque l’enfant était un peu plus vieux et fréquentait le Centre depuis un certain temps, la mère pouvait être absente toute une matinée. Par la suite, nous avons ajouté une « pièce des bambins » dans laquelle les enfants étaient admis lorsqu’ils devenaient capables de passer une plus longue période loin de leur mère, avec une « institutrice », dans un cadre similaire à celui des écoles maternelles. Nous avions donc une situation d’observation offrant plusieurs possibilités pour observer les séparations et les réunions mère-nourrisson.

Au cours d’une phase ultérieure de notre recherche (après mars 1962), après avoir constaté que les expériences intrapsychiques de séparation commencent beaucoup plus tôt, nous avons étendu le champ de nos observations à des bébés d’environ quatre mois. Nous avons observé le comportement de soutien des mères avec leurs nourrissons et les modulations du comportement des nourrissons avec leurs mères. Nous avons pu voir des nourrissons alternativement tantôt se fondre dans le corps de leur mère, et tantôt se raidir et s’en écarter. De telles observations, et d’autres encore, auprès des bébés nous ont fourni un aperçu de la toute première formation de limites au sein de la symbiose, bien avant qu’apparaissent les premières conduites de rapprochement et de mise à distance. Nous portions alors une attention toute particulière aux premiers signes de différenciation (voir deuxième partie, chapitre iv). Le nourrisson se raidit et prend une distance dans les bras de sa mère (cf. Mahler, 1963). Il ne peut encore ramper, mais déjà, par rapport au corps de sa mère, il alterne entre la mise à distance et la fusion (c’est-à-dire qu’il semble s’y fondre) - alors le monde extérieur l’appelle et concurrence l’attention portée jusque-là exclusivement sur la mère (l’investissement est retiré de la sphère symbiotique) [voir Spock, 1963]. Dès que les appareils du nourrisson ont atteint une maturité suffisante, il peut se laisser glisser en bas des genoux de sa mère, puis ramper, barboter et, plus tard, s’éloigner de sa mère en marchant.

Afin de brosser un tableau plus complet de certains des détails de la séparation auxquels les deux cadres de travail nous ont donné accès, nous allons mentionner certaines des questions qui ont provoqué ou qui ont été suscitées par les observations que nous avons faites à différents moments de la recherche. Comment la mère porte-t-elle son enfant lorsqu’elle arrive ? Comme une partie d’elle-même ? Comme un autre être humain ? Comme un objet inanimé ? Comment le jeune nourrisson réagit-il lorsque sa mère le dévêt ? Une fois dans la pièce, la mère se sépare-t-elle physiquement et/ou émotionnellement de l’enfant, ou subsiste-t-il entre le bébé et sa mère un « lien invisible » même à distance physique ? La mère sait-elle ce qui arrive à son nourrisson même si elle se trouve à quelque distance de lui ? Avec quelle rapidité, empressement et justesse répond-elle à ses besoins ? La mère garde-t-elle beaucoup le nourrisson dans ses bras ? Aménage-t-elle une transition lente, par exemple en l’amenant lentement vers le parc pour ensuite demeurer avec lui jusqu’à ce qu’il se sente bien, lui présentant peut-être un jouet ? Ou bien est-elle impatiente de s’en débarrasser, s’en déchargeant dans le parc dès son arrivée pour tourner son attention vers autre chose, journal ou conversation par exemple, ne revenant vers l’enfant que pour le sur-stimuler au gré de ses propres besoins ? Bref, nous avons pu constater que les observations faites dans la pouponnière nous révélaient les caractéristiques individuelles tout autant que le développement de la capacité de materner des mères. Nous avons pu préciser les caractéristiques de l’échange entre la mère et son petit enfant, de l’échange entre la mère et son enfant qui apprend rapidement à ramper et à barboter, avec l’enfant qui commence à manifester son intérêt pour des personnes « autres-que-la-mère », avec le bambin qui explore avec ardeur, avec l’enfant qui commence à parler et peut ainsi formuler ses besoins d’une nouvelle manière. Il nous a été possible d’étudier les façons dont les mères se séparent de leur jeune nourrisson et, par la suite, leurs réponses à la séparation initiée par l’enfant.

À l’autre pôle de la dyade, nous avons également observé à quel moment de sa vie le nourrisson a pris conscience de sa mère, ou plutôt, nous avons tenté d’étudier et de formuler les paliers de développement très nombreux et progressifs, atteints par avances et reculs successifs, qui mènent à la reconnaissance de la mère comme être séparé. Nous avons vu comment le nourrisson réagit au « comportement de soutien » de sa mère en particulier, sa tentative, ensuite, pour s’éloigner un peu d’elle, comme pour mieux la voir, et l’examen qu’il fait de sa mère (et de « l’autre »), À partir de cinq mois environ, nous avions des indications qui nous permettaient d’inférer la formation des limites, et de là, des séparations actives d’avec sa mère. Lorsqu’il se trouve à une certaine distance, tente-t-il de combler l’écart par le regard, la voix et, plus tard, le mouvement, cherchant activement sa mère et réclamant son attention par les moyens plus différenciés dont il dispose maintenant ? De plus, toujours dans la pouponnière, nous avons observé les réactions de l’enfant à ses pairs, aux adultes autres que la mère (plus ou moins familiers pour lui), et les conditions dans lesquelles il entrait en relation avec des substituts de sa mère, ou les rejetait, plus ou moins vigoureusement. Les absences réelles de la mère, hors de la pièce mère-nourrisson, surtout celles que nous avions planifiées en rapport avec ses entrevues hebdomadaires, fournissaient une expérience de séparation quasi expérimentale. Nous avons étudié, en rapport avec les progressions et régressions du processus de séparation-individuation, la réaction de l’enfant au départ de sa mère, son comportement pendant son absence, et sa réponse à son retour - le phénomène de réunion.

La raison d’être de la création d’une pièce pour les bambins

Déjà, lorsque nous étions à l’étage inférieur, nous avions un petit bureau pour le convertir en salle de jeux pour les bambins plus âgés, en partie à cause du danger que l’activité expansive et vigoureuse de nos bambins représentait pour la sécurité des nourrissons se traînant sur le plancher et en partie parce qu’ils nous avaient exprimé leur besoin d’une pièce séparée pour se livrer à des activités adaptées à leur âge avec l’institutrice et, de plus en plus, l’un avec l’autre. Nous avons donc pris une petite pièce adjacente, la seule disponible, dans laquelle s’installa un des observateurs participants (en tant que jardinière) avec les bambins un peu plus âgés (deux ans et plus, environ). Cela nous a permis de suivre la maturation des réactions par rapport aux adieux de l’enfant ou de la mère, et nous avons surtout beaucoup appris des bambins éminemment verbaux. Dans cette phase de notre étude, les séparations étaient différentes : à cause de l’exiguïté des lieux et de l’intimité entre la jardinière, la mère et le bambin, les mères quittaient l’édifice beaucoup plus fréquemment pour aller faire des courses, la lessive ou rentrer à la maison.

Nous avons en particulier remarqué que, sans doute à cause des dimensions restreintes de la pièce, l’un ou l’autre des bambins devenait très possessif de la pièce (de l’espace) et pouvait repousser rudement tout intrus, par exemple une autre mère qui n’avait pas d’enfant là, ou d’autres observateurs participants, y compris le chercheur principal. D’une certaine façon, cela nous évoquait les revendications territoriales et la possessivité du monde animal. A l’étage supérieur, nous avons soigneusement planifié, dès le départ, les dispositions de la pièce pour les bambins. C’était une pièce large, située du même côté du corridor que la pouponnière à laquelle elle était reliée par un corridor. L’observateur participant qui emménagea dans la pièce des bambins, aux deux étages, était une jardinière d’enfants expérimentée. Entre autres choses, sa tâche consistait à observer de plus en plus les séquences maintenant verbales ou les autres séquences de comportement au cours des jeux, et l’interaction des bambins avec elle et entre eux.

L’observateur participant demeurait aussi passif que le permettait la situation, assistant toutefois les enfants dans leurs jeux, répondant à leurs besoins et servant d’intermédiaire pour le bambin et sa mère (les diagrammes 2 et 3 illustrent la communication entre la pouponnière et la pièce des bambins respectivement dans le premier et le deuxième cadre de travail).

Même si nous avons pu recueillir des données précieuses sur les réactions aux adieux et à la réunion dans nos premiers locaux improvisés, la seconde disposition de la pièce pour les bambins, planifiée soigneusement dès le début, nous fournit à cet effet des données plus riches. Comme nous l’avons déjà mentionné, et comme le montre le diagramme 3, la pièce était aussi, sinon plus, large que la pièce mère-nourrisson et offrait au nourrisson, dans sa phase d’essais pour ramper, la possibilité de découvrir un nouvel univers et une autre atmosphère et de nous faire voir sa réaction durant une telle découverte.

La pièce des bambins était explorée par la plupart des nourrissons déjà dans leur première sous-phase expansive d’essais, la période pendant laquelle ils rampent. La plupart des enfants qui rampent et barbotent ont envie de franchir le seuil, de s’aventurer en dehors de la pouponnière, et ce, même à la maison. Ils apprirent à se traîner dans le corridor qui reliait les deux salles d’enfants ; ils faisaient leur chemin jusqu’à la salle de toilette de l’autre côté du corridor et ils pouvaient, par chance, atteindre en rampant la porte souvent ouverte de la pièce des bambins (du même côté du corridor que la pouponnière) et y jeter un coup d’œil. Ils s’arrêtaient alors sur le seuil et revenaient souvent rapidement vers leur « port d’attache », là où se trouvait leur mère. Il leur arrivait de jeter un coup d’œil dans la pièce des bambins, étant fort intéressés à élargir leur horizon. Ils avaient parfois des frères et des sœurs plus âgés dans cette pièce. Ce n’est que quelques mois plus tard, lorsque le « bambin junior » se sentait plus solide sur ses pieds, qu’il errait à l’occasion et s’aventurait prudemment au-delà du seuil de l’autre salle de jeux si intéressante. Quelques semaines plus tard, il cherchait activement cette pièce qui offrait tellement plus de diversité ; il s’y déroulait plus d’actions excitantes entre les bambins seniors et leur jardinière ; cette pièce offrait la possibilité de jouer avec de l’eau ou de la peinture digitale ; il s’y trouvait de gros jouets propres à l’action, balancelle, tricycle, cheval à bascule, et également un coin des poupées, de grands trains, de nombreux livres et des casse-têtes, et il y avait l’heure des contes avec la jardinière.

Au début, les mères suivaient leur bambin dans cette pièce ; mais l’auteur senior décida un jour, après mûre réflexion, que cette situation était trop inégale et présentait trop d’entremêlement, de variation de la part des différentes mères et différents bambins pour offrir des conditions idéales d’étude de la séparation-individuation. Le 4 octobre 1966, elle demanda aux mères de rester dans leur petit salon dans la pouponnière. À partir de ce moment, nous pûmes recueillir des données précieuses sur les mouvements de va-et-vient de chaque enfant entre les deux pièces, sur leur prise de conscience du fait d’être séparé (par inadvertance et/ou de leur propre chef) et leurs réactions. La façon dont ils cherchaient à s’assurer (par des actions, des mots ou des expressions d’émotion) du lieu où se trouvait leur mère, nous a fourni des indications importantes sur diverses facettes de la personnalité de l’enfant à cette période, en ce qui concerne le développement de la permanence de l’objet, de la conscience de soi, de l’humeur et du tempérament général, de la tolérance à la frustration et de plusieurs autres traits. Nous avons pu voir, après un certain temps, la capacité croissante des bambins plus âgés à soutenir une séparation plus longue d’avec la mère ; il fonctionnait souvent mieux loin de la mère, ce qui nous paraissait imputable (ainsi que nous en reparlerons plus longuement dans les chapitres v, vi, vu de la deuxième partie) à l’absence de conflit entre le fait d’être près de la mère et de s’en éloigner. Dans les cas les plus favorables, il y avait une bonne acceptation de la jardinière comme substitut maternel et une aisance dans la réunion avec la mère après de courtes séparations. Nous avons surtout pu constater, et ce, même chez les bambins normaux, une alternance étonnamment rapide de semaine en semaine, et même souvent de jour en jour, entre les tendances au progrès ou à la régression (du point de vue du processus de séparation-individuation).

Autres possibilités d’observations

Les conditions requises par une telle pouponnière nous fournirent l’occasion de faire d’autres observations en plus de celles concernant la séparation comme telle. Ainsi les mères étaient là pour veiller aux soins à donner à leur nourrisson (jeune parfois seulement de deux ou trois mois) et nous avons pu examiner de près les composantes affectives de l’interaction au sein des couples mère-enfant. Notre attention s’est portée sur un point essentiel : la disponibilité émotionnelle de la mère à l’endroit de son enfant et la capacité de l’enfant à recourir à elle, au cours du processus de séparation-individuation, pour en retirer les « provisions de contact » nécessaires (Mahler, 1963). Les conversations entre les mères pendant que leurs enfants étaient dans la pouponnière nous donnaient des indices additionnels sur le sens de leur comportement maternel ; elles en vinrent, après un certain temps, à parler aisément et librement, le Centre leur étant devenu familier (c’était encore plus évident dans le premier local exigu et plus naturel que dans le deuxième, spacieux et planifié avec soin).

L’utilisation que faisait l’enfant de l’équipement physique offrait d’autres possibilités d’observation. Ainsi, par exemple, les gros jouets, tels que les tricycles, s’avérèrent intéressants, non seulement en ce qui concerne le développement moteur, mais en tant qu’ils favorisaient une expression exubérante, bien au-delà de la sous-phase des essais, exubérance qui faisait penser à certains moments à des fantasmes de toute-puissance (c’était une des raisons que nous avions de vouloir protéger les bébés très jeunes de cette exubérance). Par ailleurs, les réactions à l’utilisation de ces jouets par les enfants nous fournissaient des indications sur les tendances couveuses et symbiotiques de la part d’une mère et son jeune enfant. Le cheval à bascule et un gros ourson nous permettaient à certains moments un aperçu clair de la stimulation autoérotique ou par contact. Les jouets mécaniques à ressort et les poupées parlantes étaient apparemment terrifiants à certains moments, et les jouets dont l’enfant contrôlait le mouvement étaient source de plaisir. Dans la pouponnière et la pièce des bambins, nous avions un miroir jusqu’à terre qui se prêtait particulièrement bien à l’observation des diverses réactions du nourrisson devant le miroir, dès son plus jeune âge. Il nous semblait que les réactions devant le miroir pouvaient ouvrir sur l’investigation du développement de la prise de conscience par l’enfant de son corps comme distinct de son entourage (au cours des deux ou trois dernières années de la recherche, le docteur John McDevitt a mis sur pied une recherche complémentaire sur le développement des réactions devant le miroir).

Une partie de l’équipement courant et des accessoires de la pouponnière nous donnaient également la chance d’observer des phénomènes moins clairement rattachés au processus de séparation-individuation. Nous pouvions voir des mères qui changeaient ou non les couches de leurs enfants lorsque le besoin s’en faisait sentir, qui donnaient ou non à leurs enfants des biscuits au bon moment, ou le faisaient à l’aveuglette. Un parc servait aussi bien à la sieste qu’au jeu. Nous avons toujours perçu le sommeil comme étant, en partie, une séparation d’avec la mère, ce qui est souvent lié aux troubles du sommeil de la première enfance. Mais nous n’avions, bien sûr, aucune chance de pouvoir observer directement pendant la nuit les troubles du sommeil si typiques de la deuxième année.

Nous n’avions pas une vision très claire du rapport entre le processus de séparation-individuation et la toilette, la nourriture et d’autres aspects du comportement du nourrisson. Les conditions de notre cadre de travail, qui permettaient aux mères et aux enfants de passer avec nous une partie de leur temps dans un mode d’interaction fort naturel, nous fournirent plusieurs occasions de faire des observations, mais il y a, bien sûr, plusieurs choses qui nous ont échappé : l’enfant qui s’endort dans son berceau, sa réaction à son père qui rentre du travail. En particulier, dans le deuxième local, nous étions en bonne partie privés de la chance, que nous avions dans le premier local, de surveiller le comportement quotidien, anal, urinaire et phallique des enfants et les réactions des mères. Nous avons tenté d’y remédier en effectuant des visites à domicile.

L’histoire du développement du cadre de travail

Dans notre plan, le groupe et le cadre n’étaient pas posés d’emblée. À l’origine du projet, nos deux soucis pratiques majeurs étaient d’abord de prendre contact avec des mères ayant des enfants à la fin de leur première année et dans leur deuxième année de vie (parce que nous situions alors le début de la phase de séparation-individuation au début de la deuxième année de vie) et, en deuxième lieu, de susciter et maintenir leur intérêt pour participer au projet.

Les premières mères que nous avons contactées avaient des enfants plus vieux qui fréquentaient le groupe normal du jardin d’enfants du Centre d’enfants Masters. Pour les inciter à participer, nous avons accordé aux mères une réduction de tarif scolaire pour leur aîné avec promesse d’une réduction similaire lorsque l’enfant plus jeune serait assez âgé. Nous avons adopté cette ligne de conduite avec les trois premières mères à faire partie du projet. Mais, par la suite, la nouvelle s’étant répandue de bouche à oreille, ce sont les mères elles-mêmes qui ont pris contact avec nous : notre idée première d’avoir recours à un plan particulier pour susciter la participation s’avérait donc superflue. Chacune des femmes qui s’ajouta ensuite au projet au cours des ans en avait d’abord entendu parler par une des mères participantes, s’y était intéressée, et, après une première sélection, s’était jointe au groupe. Ces mères s’étaient donc, jusqu’à un certain point, autosélectionnées, et nous n’avons pas cherché activement à constituer un échantillon représentatif de quelque groupe que ce soit. Nous avons toutefois fait une sélection rapide dans notre tentative de travailler avec des mères normales ou presque. Nous avons éliminé les mères qui semblaient présenter une pathologie grave dès le premier contact, nous n’avons retenu que des familles complètes (comprenant mère, père et enfants) ; et nous avons tenté d’éviter de retenir des mères dont l’assiduité serait incertaine (celles par exemple qui habitaient trop loin, hors de la distance de marche).

Vu notre crainte initiale quant à la possibilité de recruter des mères pour le projet, il n’est pas sans intérêt de constater que cette question nous a posé peu de problèmes. Comment cela se fait-il ? Tout d’abord, le Centre était bien connu dans le quartier (comme jardin d’enfants, avant même notre arrivée). De plus, de nombreux couples jeunes, socialement mobiles, et bien éduqués, habitaient ce quartier, et c’est de ce groupe que nous sont venues nos familles. Ces mères ne travaillaient pas, parce que cela ne leur était pas financièrement nécessaire et parce que, à tout prendre, elles étaient suffisamment intéressées par l’éducation des enfants et conscientes des problèmes y afférant pour désirer demeurer avec leurs jeunes enfants. Elles avaient donc le temps de participer ; de notre côté, bien sûr, nous exigions que les mères soient présentes et disponibles. Nous aurions probablement eu plus de problèmes avec des mères moins sophistiquées et moins bien éduquées. Toutes ces femmes cependant comprenaient le concept de recherche et en estimaient la valeur, surtout parce que la recherche sur les enfants et leurs mères touchait à ce qui constituait le centre de leur vie actuelle. Plusieurs mères manifestaient un intérêt intellectuel actif pour le développement de l’enfant ; d’autres exprimaient des motifs personnels : vouloir en apprendre plus sur leurs propres enfants. Sous-jacent à tout cela, demeure le fait que la vie d’une mère avec un très jeune enfant peut, à certains moments, devenir très solitaire. Les contacts sociaux sont forcément limités, surtout durant la journée et les longs mois d’hiver. Dès le départ, nous avons offert un endroit adéquat - attrayant, propre et sécurisant - pour que les mères puissent laisser jouer activement leurs jeunes enfants d’âge préscolaire. Nous faisions office de terrain de jeu intérieur pour des mères confinées avec leurs enfants dans leurs petits appartements (petits à cause du coût élevé des loyers dans cette région). Le Centre, en particulier l’atmosphère créée par le personnel, offrait aux femmes le plaisir d’être en compagnie d’autres femmes du même âge et ayant les mêmes intérêts qu’elles. Les mères pouvaient également avoir l’impression d’avoir à leur portée des autorités dans le domaine de l’éducation des enfants sans avoir à subir ou reconnaître de suggestion autoritaire, encore moins de demande de leur part. Sans y prendre garde, le personnel considérait le groupe de mères rassemblées comme le « club des mères ».

Ainsi donc, contrairement à nos craintes initiales, nous avons rencontré peu de problèmes face à la question d’éveiller une motivation initiale d’entrer dans le projet. Une fois constitué le groupe de mères choisies pour participer, il restait à régler la question de savoir comment diriger le mieux possible le fonctionnement du groupe. Deux considérations étaient pertinentes : 1) la nécessité de soutenir l’intérêt des mères et d’assurer leur participation ; et 2) les besoins de la recherche. Comme dans toute nouvelle tentative, nous partions avec des connaissances limitées. Notre objectif général était de mettre en place une situation qui permettrait une observation de l’interaction mère-enfant dans un cadre suffisamment naturel. Mais plusieurs questions surgirent, telles que : voir les mères individuellement, en groupes de deux, trois ou plus ; quels problèmes naîtraient de notre façon de traiter les relations de transfert sur les observateurs participants ; à quel degré les observateurs participants seraient-ils impliqués avec l’enfant ou dans l’interaction mère-enfant ?

Puisqu’il s’avérait essentiel que les mères se sentent à leur aise dans cette situation, nous avons d’abord procédé très lentement, les voyant d’abord individuellement pour parler avec elles. Sur la base de ces premiers contacts, au cours d’une période de quelques semaines seulement, il apparut clairement que certaines femmes manifestaient des appréhensions concernant une investigation trop proche et trop serrée de leurs enfants et d’elles-mêmes. Nous avons donc décidé assez rapidement de faire venir les mères et les enfants en groupe, plutôt qu’individuellement - au moins jusqu’à ce que nous ayons fait plus ample connaissance. C’est de cette décision qu’est né le cadre de travail en groupe qui s’est poursuivi sous une forme plus ou moins stable au cours des ans. Certaines mères exprimaient des craintes quant au nombre d’heures qu’elles auraient à passer au Centre. Nous leur avons donc proposé, au début de notre recherche, quatre matinées par semaine ; elles devaient en choisir au moins deux pour venir au Centre. Nous avons ainsi permis aux mères de nous faire savoir indirectement la situation et le mode de relation dans lesquels elles se sentaient le plus à l’aise : nous leur avons permis de nous montrer leur souhait véritable concernant la distance et la proximité avec nous et notre cadre de travail. Nous nous sommes même arrangés une année pour aider des mères qui avaient des enfants plus âgés en les voyant l’après-midi, afin de respecter la continuité de notre travail. En agissant avec une telle latitude, nous désirions maintenir une atmosphère décontractée dans laquelle les mères se sentiraient libres d’utiliser le Centre ; nous évitions par là de créer une situation plus structurée où nous serions amenés à exiger d’elles certaines choses. Cette approche nous paraissait particulièrement nécessaire du fait que nous avions affaire à des familles normales et saines qui, présumions-nous, n’auraient aucune motivation à demeurer avec nous pour des fins thérapeutiques.

À partir du moment où le groupe s’est réuni régulièrement, des questions plus spécifiques furent soulevées. Deux d’entre elles étaient particulièrement pertinentes. D’abord apparut la question de savoir jusqu’à quel point les observateurs participants (deux à l’origine) devraient se montrer actifs avec les enfants. C’est-à-dire à quelle fréquence devraient-ils aider un enfant, mettre fin à une querelle, présenter un jouet ? Puisque l’exigence première de notre recherche était de pouvoir observer les mères et les enfants dans un cadre aussi naturel que possible, il fut d’abord décidé qu’il n’y aurait aucune interférence de notre part. Tous les aspects des soins à donner aux enfants étaient laissés à la discrétion des mères. Nous avions averti les mères, dès le départ, que c’était elles, et non les observateurs participants, qui avaient charge de leurs enfants ; les observateurs n’étaient pas définis comme jardinières d’enfants. En dépit de cela, les mères se posaient des questions concernant nos attentes à leur endroit. Le problème se trouvait amplifié du fait que le salon des mères était à l’origine séparé de la salle de jeux par une division montant jusqu’au plafond, avec seulement une ouverture, assez large, entre les deux. Cela signifiait que souvent les femmes ne pouvaient voir leurs enfants, et, une fois l’enfant hors de leur champ de vision, elles avaient tendance à laisser aux observateurs participants la responsabilité de s’en occuper. L’auteur senior décida, après quelques mois, que cette division devait être supprimée et remplacée par une division à mi-hauteur. Cette nouvelle division n’était pas un bloc solide, mais était formée de tiges de laiton espacées. Même un enfant qui rampait pouvait être vu de sa mère et réciproquement. Bon nombre de mères protestèrent, pour des raisons personnelles, disant en substance : « Quel gaspillage, vous veniez tout juste d’installer les anciennes divisions ! » Lorsque la division à mi-hauteur fut installée, nous en avons expliqué le pourquoi aux mères, insistant à nouveau sur notre désir de les voir s’occuper elles-mêmes de leurs enfants. Elles acceptèrent volontiers et s’occupèrent plus des besoins de leurs enfants (sauf certaines, bien sûr, mais cette absence de soins devenait alors caractéristique de telle mère en particulier, et faisait partie de son comportement de maternage unique). Une fois le pattern des soins maternels bien établi, les chercheurs purent assouplir quelque peu leur position de « non-interférence » pour jouer avec les enfants, afin de se faire une meilleure idée de la façon dont ils répondaient, de leur tolérance à l’étranger, de leur capacité d’attention, ainsi de suite.

La seconde question concernait également, bien que de manière différente, le degré d’implication des observateurs participants dans l’interaction mère-enfant. Très tôt après le début des rencontres, les mères se mirent à poser des questions et à demander des conseils concernant l’éducation des enfants. Nous avons encore une fois pris la décision de moins intervenir. Chaque question devait être traitée de la façon la plus générale et impersonnelle possible, sans occasionner de contrariété ou de retrait de la part des mères. Dans quelques cas, il fut décidé d’un commun accord que tel problème particulier soulevé était suffisamment important (par exemple, comment traiter de la naissance d’un autre bébé) pour justifier une plus ample attention. Dans de tels cas, un des membres de l’équipe suggérait à la mère de discuter du problème avec un des principaux chercheurs ou avec celui avec qui elle avait son entrevue, et les mères profitaient souvent de l’avantage offert. Ce fut là un des principaux fondements de notre décision d’assigner de façon plus systématique chaque couple mère-enfant à un des principaux chercheurs ou membre senior du personnel.

Notre décision de limiter nos interventions avait plusieurs fondements, mis à part notre désir d’observer l’interaction mère-enfant dans un cadre aussi naturel que possible. Nos premières expériences avec le groupe indiquaient clairement que ces mères seraient le plus à leur aise dans une atmosphère permissive et non autoritaire. Qui plus est, nous avions l’impression que s’il se développait de forts sentiments de transfert à l’endroit de l’un ou l’autre membre de l’équipe, cela nuirait au fonctionnement naturel de la mère et de l’enfant et peut-être au groupe dans son entier. Cela changea en partie avec le temps. Nous en sommes venus à reconnaître qu’il se produisait, inévitablement, chez la mère, un transfert sur la personne avec qui elle avait son entrevue - et sur le Centre comme symbole - peut-être à cause de nos efforts pour maintenir une neutralité relative. Traité judicieusement et avec respect, ce transfert pouvait fortifier la motivation de la mère à participer, et assurer une base pour pouvoir donner à la mère des conseils utiles lorsque cela s’avérait nécessaire.

Nous avons dit plus haut que les mères nous donnaient des indices quant à la proximité qu’elles souhaitaient. À tout prendre, les mères ne demandaient pas de conseil direct et cela concordait avec les désirs de l’équipe. Elles acceptaient l’atmosphère du Centre avec joie et gratitude, mais tiraient un trait devant toute « thérapie », rejetaient tout avis direct, toute suffisance ou même tout professionnalisme s’il se manifestait chez un membre du personnel. Dans l’ensemble, elles ont fait en sorte que leurs relations avec le personnel ne s’étendent pas hors des limites du Centre et de ses activités.

Il nous faut rapporter ici un élément d’histoire important. À partir de notre troisième année de recherche, nous n’avons sélectionné que de jeunes nourrissons pour les fins de notre étude. Dans l’étude pilote, nous avions pris un groupe de bambins de neuf à vingt mois. À mesure que le travail avançait, nous avons été de plus en plus convaincus que, lorsqu’ils avaient atteint le dernier quart de la première année et durant la deuxième année, ces enfants, du point de vue de la séparation-individuation, en étaient déjà à un stade avancé du processus, déjà bien sortis de la précédente phase hypothétique du développement, à savoir la phase symbiotique normale (Mahler et Furer, 1963 b). Cela signifiait que nous ne pouvions pas observer directement les débuts du processus de séparation-individuation au moment où le nourrisson sort de cette phase symbiotique antérieure. Nous avions révisé nos postulats concernant la tranche d’âge à laquelle survient le processus de séparation-individuation, de telle sorte que nous considérions maintenant qu’elle se déroulait au cinquième mois de la vie jusqu’à la deuxième et troisième année. Nous avons fait cette révision de notre théorie au cours de la troisième année du projet ; à partir de mars 1962, nous ne sélectionnions plus que des nourrissons sensiblement plus jeunes que ceux que nous avions choisis au cours des deux premières années de cette étude (voir tableau 1, p. 374).

Quelques commentaires sur la standardisation « clinique » et la fiabilité de l’observation

La lente évolution de notre style de travail, en réponse aux besoins de la recherche et aux besoins des couples mère-enfant, nous amena à établir un cadre général pour notre travail. Rétrospectivement, il nous apparaît que la procédure établie et la disposition spatiale et physique uniforme offerte par le Centre nous fournissaient une situation d’observation bien mieux standardisée que nous ne l’avions espéré au départ.

Notre méthode de travail nous a permis de constituer un volumineux dossier d’observations sur nos couples de sujets, rapport qui présentait une grande continuité. Du cinquième mois jusqu’à la fin de la troisième année de la vie, nous avons pu cumuler, approximativement, des observations bihebdomadaires, des entrevues hebdomadaires et des visites à domicile bimensuelles. Il en résulta une richesse de données, une fréquence et une continuité dans les observations qui, avec le temps, en sont venues à surpasser de loin celles de la majorité des études faites sur des sujets similaires. Rétrospectivement, nous avons le sentiment d’avoir réussi à éviter plusieurs problèmes des évaluations et comptes rendus espacés et très sélectifs sur les couples mère-enfant faits dans des situations choisies où les variables de la situation influencent de toute évidence les résultats obtenus. Grâce à une observation entièrement « naturelle », nous avons évité les problèmes posés par des observations riches mais difficiles à comparer et à standardiser (dans le cas par exemple où l’on se fonderait totalement sur les visites à domicile, les observations faites au terrain de jeu et autres du genre). Bien que nous n’ayons pas été aussi loin que de construire une maison pour y faire habiter les familles, nous avons néanmoins fait de notre Centre quelque chose comme une extension du domicile des sujets. Nous avons été impressionnés par la détente et l’aisance avec lesquelles nos sujets profitaient des conditions offertes et s’y comportaient, surtout si nous comparons le comportement de nos propres couples mère-enfant avec le comportement des mères dans d’autres situations, ponctuelles, d’observation-expérimentation.

Nous jouissions également des avantages d’une situation standardisée sous bien des aspects : les conditions étaient les mêmes pour tous les couples mère-enfant, y compris le cadre, l’équipement et, jusqu’à un certain point, les observateurs-participants. Ainsi, si nous n’avions pas une situation de test structurée de manière rigide, nous n’avions pas non plus, par ailleurs, à faire face à un large éventail de différences quant à la disposition des domiciles, aux arrangements de cédules, etc. Nous offrions, à l’intérieur de certaines limites, la même chose à chaque mère et à chaque enfant ; ils s’en servaient selon leur souhait. Nous avons, il est vrai, pu constater des différences dans l’attention portée par la mère à son nourrisson, selon la présence de tel ou tel observateur, ou selon qu’il y avait peu ou beaucoup de mères présentes. Dans la plupart des cas, cependant, ces changements étaient facilement repérables et sont devenus partie intégrante des données de notre étude. Certaines mères relâchaient l’attention portée à leur enfant parce qu’elles avaient, en quelque sorte, le sentiment qu’il y avait là quelqu’un d’autre pour voir leur rejeton (et ce, en dépit des instructions données à la mère quant au fait qu’elle avait la responsabilité des soins à donner à son enfant quand elle était au Centre) ou simplement parce qu’elles se sentaient plus détendues et moins anxieuses dans un environnement protecteur. Par ailleurs, certaines mères désireuses de se mettre en valeur elles-mêmes ou leur nourrisson et/ou aidées par le fait d’être libérées des autres obligations, le temps de leur présence au Centre, donnaient à leurs enfants plus d’attention et de stimulation qu’elles ne l’auraient fait normalement, ou s’adonnaient plus à une telle stimulation au moment où quelqu’un leur prêtait une attention particulière. Il pouvait arriver, à l’occasion, qu’une mère agisse pour la caméra ou alors, inversement, qu’elle soit inhibée dans son action par la présence de la caméra ; mais nous avons pu comparer de tels moments à d’autres qui n’étaient pas consignés sur la pellicule, et nous avons constaté que, dans l’ensemble, le comportement des mères était fort constant.

Il faut également prendre en considération le fait que, même sans intention ou action explicite de notre part (bien au contraire, nous tentions généralement d’éviter toute directivité ou influence), notre seule présence influençait sans aucun doute les attitudes et les sentiments des mères. Elles retiraient probablement un bon support du seul fait de leur participation à une situation de recherche, dont certaines reconnaissaient volontiers le prestige, et de l’intérêt accordé à leurs enfants et à elles-mêmes par le personnel. Cette participation active a pu les aider à éviter ou a pu atténuer certains des risques liés à leur nouvelle vie de mère, des sentiments, par exemple, d’impuissance, d’isolation sociale, l’impression d’être écrasées sous le poids de la dépendance d’un petit être ou de leur responsabilité face à lui. (Par contraste, dans de rares occasions, le contraire se révélait exact ; ainsi une mère pouvait se trouver engagée dans une compétition pour se montrer meilleure mère que les autres ou pour montrer à quel point son rejeton pouvait bien se débrouiller en dépit de - ou même à cause de - son attitude exigeante, non indulgente, hyperambitieuse et compétitive.) Nous n’hésiterions pas, toutefois, à affirmer que, même si la fréquentation du Centre a pu atténuer, exagérer ou masquer des points critiques tels que ceux-ci, ils n’ont pas été effacés ou fondamentalement modifiés. Nous avons pu constater que nos mères réagissaient de façon différenciée, sur des modes caractérisés individuellement, à toutes ces tensions propres à une mère normale au cours de la phase de séparation-individuation.

En résumé donc, même si notre situation était, de façon marquée, plus libre et moins structurée que d’autres, elle avait cependant un aspect méthodologique très précis. Puisque nos mères étaient libres de venir quand elles le désiraient, leurs visites étaient variables quant à leur fréquence et à leur durée. Il y avait cependant uniformité dans le fait que, quelles que soient la longueur et la fréquence de leurs visites, celles-ci étaient déterminées par leur désir de participer à la situation et leur bien-être à y rester. Bien que chacune des mères ait vécu la présence du personnel et y ait réagi selon ses propres besoins

- pour certaines, cela signifiait la nécessité d’un maternage accru de leur enfant (ou d’être elles-mêmes maternées), pour d’autres, cela pouvait représenter la permission de moins materner - dans chaque cas, les caractéristiques fondamentales des attitudes maternantes ne semblaient pas modifiées. Bien qu’il ne fasse aucun doute que ces mères, conscientes de faire partie d’un projet de recherche, ont dû être, jusqu’à un certain point, influencées dans leur comportement par une telle conscience, nous étions néanmoins constamment impressionnés par la grande variété de comportements, apparemment fort naturels, individuellement caractérisés, que nous pouvions observer. De fait, puisque nous avons vu les mères et les enfants de deux à quatre matinées par semaine sur une période de plusieurs années, et souvent avec un deuxième (et même un troisième) enfant, il serait difficile de soutenir qu’elles ne nous donnaient qu’une parade ou un échantillon non représentatif de leur comportement avec leurs enfants pendant que nous les observions.