Chapitre III. Les précurseurs du processus de séparation-individuation

La phase autistique normale

Dans les semaines qui précèdent l’évolution vers la symbiose, le nouveau-né et le très jeune nourrisson connaissent beaucoup plus souvent des états proches du sommeil que des états de veille. Ces états rappellent cet état archaïque de distribution libidinale qui prédomine au cours de la vie intra-utérine sur le modèle d’un système monadique clos, autosuffisant dans sa satisfaction hallucinatoire du désir.

Nous pensons à l’exemple de l’œuf d’oiseau qu’utilise Freud comme modèle de système physiologique clos : « Il y a un bel exemple d’un système psychique fermé aux excitations du monde extérieur et qui peut satisfaire jusqu’à ses besoins de nourriture de façon autistique [...], c’est le petit oiseau enfermé avec sa provision de nourriture dans la coquille de l’œuf, pour lequel les soins maternels se réduisent à fournir de la chaleur » (Freud, 1911 [2001, p. 137], les italiques sont ajoutés par nous).

Dans la phase autistique normale, nous avons une absence relative d’investissement des stimuli extérieurs (spécialement de perception à distance). C’est la période où apparaît le plus clairement la barrière de protection contre les stimuli (Freud, 1895 [2006], 1920 [2010]), la tendance innée du nourrisson à ne pas répondre aux stimuli extérieurs. Le nourrisson passe la majeure partie de sa journée dans un état mi-endormi, mi-éveillé : il s’éveille surtout lorsque la faim ou d’autres tensions (sans doute ce que David M. Levy [1937] entendait par faim-affect) l’amènent à crier, pour ensuite tomber ou sombrer à nouveau dans le sommeil, lorsqu’il est satisfait, c’est-à-dire soulagé d’une surcharge de tensions. Ce sont les phénomènes physiologiques, plutôt que psychologiques, qui prédominent, et la fonction de cette période se conçoit mieux en termes physiologiques. Le nourrisson se trouve protégé contre des stimulations extrêmes, dans une situation proche de l’état prénatal, en vue de faciliter sa croissance physiologique.

Conceptualisant métaphoriquement cet état du sen-sorium, nous avons utilisé l’expression autisme normal pour caractériser les premières semaines de vie ; en effet, à ce stade, le nourrisson semble être dans un état de désorientation hallucinatoire primaire dans lequel la satisfaction de ses besoins relève de sa propre sphère autistique toute-puissante (cf. Ferenczi, 1913 [2009]).

Ainsi que l’a souligné Ribble (1943 [1956]), c’est par le maternage que s’effectue graduellement, pour le jeune nourrisson, le passage d’une tendance innée à la régression végétative et splanchnique à une conscience sensorielle accrue de l’environnement et à un meilleur contact avec lui. En termes d’énergie ou d’investissement libidinal, cela se traduit par la nécessité d’opérer un déplacement de la libido depuis l’intérieur du corps (particulièrement les organes abdominaux) vers la périphérie du corps (Greenacre, 1945 [1971] ; Mahler, 1952).

En ce sens, nous proposerions de distinguer deux étapes à l’intérieur de la phase du narcissisme primaire (concept freudien qu’il nous semble fort utile de maintenir). Au cours des toutes premières semaines de la vie extra-utérine domine une étape de narcissisme primaire absolu marqué par l’absence chez le nourrisson de toute conscience de l’agent maternant. C’est cette étape que nous avons nommée autisme normal. Il s’ensuit une étape de conscience diffuse du fait que l’on ne peut satisfaire soi-même ses besoins, mais que cette satisfaction vient de quelque part à l’extérieur du self (narcissisme primaire dans la phase symbiotique naissante) - chez Ferenczi, l’étape de toute-puissance hallucinatoire absolue ou inconditionnelle (1913 [2009]). Pour paraphraser Ferenczi, nous pourrions appeler cette étape du narcissisme primaire la toute-puissance hallucinatoire conditionnelle.

Le nouveau-né normal naît avec un appareillage réflexe tel que succion, fouissement, préhension, et Anklammerung (accrochage) [voir Hermann, 1936] probablement liés et complémentaires au réflexe de Moro. On a cependant affaire à quelque chose d’un autre ordre dans le cas de la réaction que Freud (1895 [2006]) souligne comme étant la plus remarquable : le bébé qui tourne sa tête du côté du sein afin d’obtenir le plaisir désiré et dont il a déjà fait l’expérience dans des contacts précédents avec le sein (un dérivé du réflexe de fouissement). C’est un pattern de réception acquis de manière quasi cénesthésique, au service d’une importante « motivation du plaisir ».

Ainsi, selon Freud (1895 [2006]), la perception (réception au sens où l’entend Spitz) au service de la motivation à obtenir du plaisir était capable de faire naître une « identité perceptuelle » entre un stimulus externe et un souvenir agréable correspondant11.

Tourner la tête vers le sein (ou le mamelon) est du même type de conduite cénesthésique primitive avec le « personnage maternant » que la poursuite oculaire. Celle-ci, tout autant que le comportement qui consiste à se tourner vers le sein, démontre un progrès dans le développement, tandis que les réflexes primaires de succion, fouissement, préhension et le réflexe de Moro déclinent régulièrement pour finalement disparaître.

La tâche de la phase autistique est la réalisation d’un équilibre homéostasique de l’organisme au sein d’un nouvel environnement extra-muros, par des mécanismes essentiellement somatopsychiques (Spitz) et physiologiques.

Le nouveau-né emporte avec lui dans l’univers extérieur l’appareillage de l’autonomie primaire (Hartmann, 1939). Dans la phase autistique normale, ces appareils de l’autonomie primaire obéissent aux lois de l’organisation cénesthésique du système nerveux central : au cours des semaines d’autisme normal, la réaction à tout stimulus dépassant le seuil de réception est globale, diffuse, syncrétique — sur le mode de la vie fœtale. (Cela signifie qu’il n’y a qu’un degré minime de différenciation et que les diverses fonctions organismiques sont interchangeables.)

Bien que la phase autistique se caractérise par l’absence relative d’investissement des stimuli externes, cela ne veut pas dire qu’il n’existe aucune possibilité de réponse aux stimuli externes. Wolff (1959) et Fantz (1961), parmi d’autres, ont clairement démontré l’existence d’une telle possibilité de réponse chez le nouveau-né et Wolff décrit de plus les états fluctuants « d’inactivité alerte » pendant lesquels elle est le plus susceptible de survenir. C’est cette capacité fluctuante de répondre aux stimuli extérieurs qui a contribué à assurer la continuité entre la phase autistique normale et les phases ultérieures.

Le début de la phase symbiotique

La vie éveillée du nouveau-né se concentre autour de ses efforts incessants pour réaliser l’homéostasie. Le jeune nourrisson ne peut isoler l’effet des soins maternels, qui lui procurent une réduction des affres de la faim, ni les différencier de ses propres efforts pour réduire la tension par des moyens tels qu’uriner, déféquer, tousser, éternuer, cracher, régurgiter, vomir

- moyens par lesquels l’enfant tente de se défaire d’une tension déplaisante. L’effet de ces phénomènes d’expulsion, tout autant que la gratification obtenue par les soins maternels, aident le nourrisson, au moment opportun, à différencier une qualité d’expérience « agréable »/« bonne » et une autre « douloureuse »/« mauvaise » (Mahler et Gosliner, 1955). (Cela paraît être la première base quasi ontogénétique du mécanisme ultérieur de clivage.)

Grâce à la faculté perceptive innée et autonome du moi primitif, des traces mnésiques des deux qualités primaires de stimuli peuvent s’inscrire dans la matrice originaire indifférenciée, que Jacobson appelle le self psycho-physiologique primaire (dans le même sens que Fenichel, et Hartmann, Kris et Loewenstein). Nous pouvons de plus avancer l’hypothèse qu’elles sont investies d’énergie pulsionnelle primaire indifférenciée (Mahler et Gosliner, 1955).    _

A partir du deuxième mois, une conscience diffuse 1 de l’objet de satisfaction des besoins marque le début de la phase de symbiose normale, dans laquelle le nourrisson se comporte et fonctionne comme si sa mère et lui formaient un système tout-puissant - une unité duelle à l’intérieur d’une seule limite commune. C’est peut-être à cela que faisaient référence Freud et Romain Rolland dans leur dialogue, le sens de l’illimité du sentiment océanique (Freud, 1930 [2010]).

C’est à ce moment qu’il commence à y avoir des failles dans la barrière quasi solide (négative parce que non investie) de protection contre les stimuli

- c’est la coquille autistique qui arrêtait les stimuli extérieurs12. Grâce au déplacement de l’investissement, déjà mentionné, vers la périphérie sensori-perceptive, il commence à se former un pare-excitations, protecteur mais également réceptif et sélectif, positivement investi, qui commence à envelopper la sphère symbiotique de l’unité duelle mère-enfant (Mahler, 1967 a, 1968 [2001]).

Il est évident que si le nourrisson dépend de manière absolue du partenaire symbiotique au cours de la phase symbiotique, la symbiose prend un sens fort différent pour le partenaire adulte de l’unité duelle. Le besoin qu’a le nourrisson de sa mère est absolu ; le besoin qu’a la mère de son nourrisson est relatif.

Dans ce contexte, le terme symbiose est une métaphore. Il ne décrit pas, comme le fait le concept biologique de symbiose, ce qui se passe réellement dans une relation mutuelle bénéfique entre deux individus séparés d’espèces différentes. Il décrit plutôt cet état d’indifférenciation, de fusion avec la mère, dans lequel le « je » ne se différencie pas encore du « non-je », et où le dedans et le dehors n’en viennent que graduellement à être sentis comme différents. Toute perception déplaisante, externe ou interne, est projetée au-delà de la limite commune du milieu intérieur symbiotique (cf. le concept freudien de « moi plaisir purifié », 1915 [2011]) qui inclut la gestalt du partenaire maternant pendant les soins. C’est seulement de façon passagère - dans l’état du sensorium défini comme inactivité alerte (cf. Wolff, 1959) - que le jeune nourrisson semble recevoir les stimuli venus d’au-delà du milieu symbiotique. Le réservoir d’énergie primaire investi dans le « moi-ça » indifférencié semble comporter un mélange indifférencié de libido et d’agressivité. L’investissement libidinal fixé sur la sphère symbiotique remplace la barrière instinctuelle innée de protection contre les stimuli et protège le moi rudimentaire de toute tension prématurée et non adaptée, de tout traumatisme de tension (cf. Kris, 1955 ; Khan, 1963,1964).

Le caractère essentiel de la symbiose est une fusion somato-psychique toute-puissante, hallucinatoire ou délirante, à la représentation de la mère et, en particulier, l’idée délirante d’une limite commune entre deux individus physiquement séparés. C’est là le mécanisme vers lequel régresse le moi dans les cas des troubles les plus graves de l’individuation et de désorganisation psychotique, décrits par Mahler (1952 ; Mahler et Gosliner, 1955) comme étant la « psychose symbiotique de l’enfant ».

La fonction et les moyens d’autoconservation sont atrophiés dans l’espèce humaine. Le moi rudimentaire (non encore fonctionnel) du nouveau-né et du jeune nourrisson doit recevoir en complément l’apport émotionnel des soins attentifs de la mère, sorte de symbiose sociale. C’est au sein de cette dépendance physiologique et sociobiologique à la mère que s’opère la différenciation structurale qui conduit à l’organisation adaptative de l’individu : le moi dans son ensemble de fonctions.

Nous devons à la clairvoyante lucidité de Spitz une grande part de nos connaissances sur la façon dont, pendant les deuxième et troisième mois de la vie, la réception sensorielle, du type de la perception à distance, facilite pour le nourrisson son entrée dans le stade symbiotique à proprement parler. Nous voudrions seulement ajouter à ce qu’expose Spitz que nous croyons que les expériences de perception par contact du corps total, en particulier la sensitivité profonde de la surface totale du corps (la pression exercée par la mère qui soutient) ajoutée au sens kinesthésique, jouent également un rôle important dans la symbiose. N’oublions pas l’ardeur du désir que conservent de nombreux adultes relativement normaux pour le geste de tenir et d’être tenu, d’étreindre et d’être étreint (Hollander, 1970). Au-delà des expériences de la cavité primitive de Spitz (1955), ces modalités subséquentes jouent un rôle décisif dans la familiarisation du très jeune nourrisson avec son partenaire symbiotique, les comportements de moulage (molding behavior) et leurs variations. Tout cela demeure dans le domaine des expériences cénesthé-siques globales.

Spitz a décrit comment « l’expérience situation-nelle unifiée » bouche-main-labyrinthe-peau se trouve fusionnée à la première image visuelle, le visage de la mère. Nous avons découvert que, toutes les autres conditions étant égales, la symbiose était la meilleure lorsque la mère permettait naturellement au jeune nourrisson de la dévisager, c’est-à-dire lorsqu’elle permettait et favorisait le contact visuel, surtout lorsqu’elle allaitait le nourrisson (ou lui donnait le biberon), ou lorsqu’elle lui parlait ou lui chantait.

Cela nous rappelle que Freud (1895 [2006]) pensait que « les masses en mouvement » constituaient le premier percept ; nous savons maintenant que le visage humain (« en face ») en mouvement est le premier percept significatif et constitue l’engramme mnésique qui provoque le sourire non spécifique, soi-disant social. Nous n’avons qu’à substituer aux « masses en mouvement » de Freud le visage humain en mouvement vertical, même caché sous un masque ou un symbole (Spitz, 1946), pour avoir le concept le plus nouveau du commencement de l’activité « sociale » perceptuelle et émotionnelle de l’être humain.

La rencontre « les yeux dans les yeux », même avec un masque à visage humain et en mouvement vertical, constitue le coup de pouce, l’organisateur ou peut-être le « déclencheur » de la réponse non spécifique, soi-disant sociale, du sourire. Cette réponse non spécifique du sourire marque l’entrée dans le stade de relation à l’objet de satisfaction des besoins. Il se produit un investissement temporaire de la mère et/ ou de ses soins sous la pression du « besoin ». Cela correspond à l’entrée dans ce que nous avons appelé la phase symbiotique. Bien que le narcissisme primaire prévale toujours, il n’est toutefois pas, dans la phase symbiotique, aussi absolu qu’il ne l’était à la phase autistique (les toutes premières semaines de la vie). Le nourrisson commence à percevoir confusément que la satisfaction de ses besoins lui vient de quelque objet partiel satisfaisant-les-besoins - toujours cependant au sein de la sphère de l’unité duelle symbiotique toute-puissante - et il tourne sa libido vers cette source ou agent maternant (Spitz, 1955, Mahler, 1969). Le besoin devient graduellement désir (cf. Schur, 1966) et, plus tard, l’affect spécifique « lié-à-l’objet » d’aspiration (Mahler, 1961,1963,1971).

De pair et en accord avec les séquences de plaisir-déplaisir, s’effectue la démarcation des représentations du moi corporel à l’intérieur de la matrice symbiotique. Ces représentations constituent le « schéma corporel » (Schilder, 1923 ; Mahler et Furer, 1966). À partir de ce moment, les représentations du corps faisant partie du moi rudimentaire forment un lien entre les perceptions internes et externes. Cela correspond à l’idée de Freud (1923 [2010]) que le moi se moule sous l’impact de la réalité d’une part, des pulsions instinctuelles d’autre part. Le moi corporel comprend deux types de représentation de soi : un noyau interne du schéma corporel, dont la limite est tournée vers l’intérieur du corps et le sépare du moi ; et une enveloppe externe d’engrammes sensori-per-ceptifs, qui contribuent aux limites du « corps propre » (Bergmann, 1963 ; dans sa discussion des concepts de Federn).

Du point de vue du schéma corporel, le déplacement de l’investissement essentiellement proprio-entéroceptif à un investissement sensori-perceptif de la périphérie représente un palier important dans le développement13. Nous n’avions pas saisi toute l’importance de ce déplacement avant les études psychanalytiques sur la psychose infantile précoce. Nous savons maintenant que cet important déplacement d’investissement constitue un préalable essentiel à la formation du moi corporel. On atteint un autre palier parallèle avec l’éjection, par des formations défensives telles que la projection, de l’énergie agressive destructrice et non neutralisée au-delà des limites du « corps propre » (cf. Hoffer, 1950 b).

Les sensations internes du nourrisson constituent le noyau du self. Elles demeurent, semble-t-il, le point central, cristallisateur du « sentiment de soi » autour duquel s’établira un « sentiment d’identité » (Gree-nacre, 1958 ; Mahler, 1958 b ; Rose 1964, 1966). L’organe sensori-perceptif, « l’enveloppe externe du moi » selon l’expression de Freud, contribue essentiellement à délimiter le self du monde objectai. Les deux sortes de structure intrapsychique forment ensemble le cadre de l’auto-orientation (Spiegel, 1959).

Au sein de la sphère symbiotique commune, on peut dire que les deux partenaires ou pôles de la dyade polarisent les processus d’organisation et de structu-

ration. Les structures dérivées de ce double cadre de référence représentent une base à laquelle toutes les expériences devront être associées avant de devenir dans le moi des représentations claires et unifiées du self et du monde objectai (Jacobson, 1964 [1975]). Spitz (1965 [1968]) appelle la mère^le moi auxiliaire du nourrisson. De la même façon, nous croyons que le « comportement de soutien » du partenaire maternant, sa « préoccupation maternelle primaire », au sens de Winnicott (1958 [2006]), est l’organisateur symbiotique, l’accoucheuse de l’individuation, de la naissance psychologique.    ^ k>t

Vers la fin de la phase symbiotique, nous croyons généralement que le narcissisme primaire décline et laisse place graduellement au narcissisme secondaire. Le nourrisson prend son propre corps, tout autant que la mère, comme objet de son narcissisme secondaire. Le concept de narcissisme demeure toutefois obscur, tant dans la théorie psychanalytique que dans l’usage courant, à moins que nous ne mettions une emphase suffisante sur les vicissitudes de la pulsion agressive.

Au cours du développement normal, les systèmes de protection défendent le corps du nourrisson contre les pressions sadiques-orales qui commencent à représenter une menace potentielle pour son intégrité corporelle à partir du quatrième mois (Hoffer, 1950 a). La barrière contre la douleur est un de ces systèmes. Hoffer (1950 b) met aussi particulièrement l’accent sur l’importance d’une libidinisation adéquate du corps, dans la relation mère-nourrisson, pour le développement du schéma corporel.

Ce n’est que lorsque le corps devient l’objet du narcissisme secondaire du nourrisson, via les soins affectueux de la mère, que l’objet externe devient éligible pour l’identification. Pour citer Hoffer (1950 a, p. 159), à partir de l’âge de trois ou quatre mois, « le narcissisme primaire s’est déjà modifié, mais le monde objectai n’a pas encore nécessairement pris sa forme définitive ».

L’autisme normal et la symbiose normale sont des préalables à l’amorce du processus normal de sépa-ration-individuation (Mahler, 1967 a ; Mahler et Furer, 1963 a). Ni la phase autistique normale, ni la phase symbiotique normale, ni aucune sous-phase de la séparation-individuation, n’est jamais totalement remplacée par la suivante. D’un point de vue descriptif, on peut voir entre elles des similitudes : conceptuel-lement, elles peuvent être différenciées sur la base d’une multitude de phénomènes de comportement, mais elles se chevauchent considérablement. Cependant, du point de vue du développement, nous considérons chaque phase comme un moment qui apporte une contribution quantitativement différente à la croissance psychologique de l’individu. La phase autistique normale sert à la consolidation postnatale de la croissance psychologique extra-utérine. Elle favorise l’homéostasie postfœtale. La phase symbiotique normale marque la capacité phylogénétique fondamentale de l’être humain à investir la mère dans une vague unité duelle qui constitue la base première sur laquelle s’édifieront toutes relations humaines subséquentes. La phase de séparation-individuation se caractérise par une croissance constante de la conscience de la séparation du self et de « l’autre », ce qui coïncide avec les débuts du sentiment de soi, d’une relation objectale vraie et de la conscience de la réalité du monde extérieur.

L’autisme normal et la symbiose normale sont les deux premiers stades de non-différenciation, le premier an-objectal, le second pré-objectal (Spitz, 1965 [1975]). Les deux stades surviennent avant la différenciation de la matrice indifférenciée (Hartmann, Kris et Loewenstein, 1949) ou non différenciée (Spitz, 1965 [1975]) ; c’est-à-dire avant que ne se soient produits la séparation et l’individuation et l'émergence du moi rudimentaire comme structure fonctionnelle (Mahler et Furer, 1963 ; cf. aussi Glover, 1956).

Ce que Spitz nomme « stade préobjectal », nous l’avons nommé phase symbiotique, expression qui connote la qualité humaine unique de notre existence. Des vestiges de cette phase nous accompagnent tout au long de notre vie.

La phase symbiotique normale

La phase symbiotique normale se caractérise chez le nourrisson par un accroissement de l’investissement perceptuel et affectif de stimuli que nous (les observateurs adultes) définissons comme venant du monde extérieur, mais dont le nourrisson, du moins le postulons-nous, ne reconnaît pas clairement l’origine extérieure. Il commence à établir des « îlots mné-siques » (Mahler et Gosliner, 1955), mais pas encore une différenciation entre l’intérieur et l’extérieur, le self et l’autre. Le monde devient alors de plus en plus investi, surtout la personne de la mère, mais en tant qu’unité duelle, avec un self non encore clairement démarqué, ni cerné de frontières, ni expérimenté. L’investissement de la mère représente la principale réalisation psychologique de cette phase. Mais il y a, là encore, continuité avec ce qui se passera par la suite. Nous savons que le nourrisson peut déjà répondre de façon différentielle aux stimuli venus de l’intérieur ou de l’extérieur (la lumière, par exemple, sera l’objet d’une expérience différente des affres de la faim). Mais, à moins de postuler l’existence de représentations innées, nous avons, semble-t-il, de bonnes raisons d’assumer que l’enfant n’a ni concept, ni schéma de soi et de l’autre auquel attribuer et assimiler ces différences de stimuli. Nous pensons que l’expérience de l’intérieur et de l’extérieur demeure encore vague ; l’objet le plus hautement investi, la mère, est encore un « objet partiel ».

L’auteur senior (Mahler et Gosliner, 1955) affirme, à titre d’hypothèse, que les images de l’objet d’amour, tout autant que celle du moi corporel et plus tard psychique, émergent des traces mnésiques, toujours accrues, d’expériences pulsionnelles et émotionnelles agréables (« bonnes ») et désagréables (« mauvaises »), et des perceptions auxquelles elles deviennent associées.

La différenciation, même la plus primitive, ne peut toutefois s’opérer que si un équilibre psycho-physiologique peut être atteint (Sander, 1962 a et b). Cela dépend, en premier lieu, d’une certaine apparition des patterns de décharge de la mère et du jeune nourrisson, et, plus tard, de leurs patterns d’interaction que l’on peut discerner, sur le plan du comportement, dans le phénomène de signalisation réciproque, tout autant que par les premiers patterns adaptatifs du nourrisson et ses capacités réceptives, avec le comportement de soutien « suffisamment bon » de sa mère symbiotique (Winnicott, 1956 [2006]).

Patterns du « comportement de soutien » (holding) des mères

Une description des différents comportements de soutien va nous éclairer sur la raison pour laquelle nous les appelons les organisateurs symbiotiques de la naissance psychologique. Nous avons pu observer plusieurs types de comportements de soutien au cours de la période symbiotique. Bien qu’important, l’allaitement n’entraîne pas forcément une proximité idéale entre la mère et son nourrisson. Une mère, par exemple, allaitait ses bébés, mais simplement parce que cela était plus pratique (elle n’avait pas de biberons à stériliser) ; elle en retirait un sentiment de succès et d’efficacité. Pour nourrir son enfant, elle le tenait sur ses genoux avec le bout du sein à la hauteur de la bouche de l’enfant. Elle ne soutenait ni ne berçait son bébé dans ses bras parce qu’elle désirait rester libre dans ses mouvements pour faire ce qui lui plaisait, indépendamment de l’allaitement. Pendant longtemps, ce bébé n’était pas souriant. Lorsqu’il en est enfin venu à sourire, son sourire était non spécifique, une réponse souriante de circonstance. Ce sourire non spécifique persista longtemps même à la période de différenciation et apparaissait dans les circonstances où d’autres enfants exprimaient de l’appréhension ou au moins une légère curiosité. Une autre mère allaitait sa petite fille, mais son éducation puritaine lui interdisait tout sentiment de bien-être avec un enfant au sein et elle n’aimait pas être vue pendant qu’elle allaitait.

Une autre mère, par ailleurs, avait un plaisir réel avec ses enfants lorsqu’ils étaient nourrissons, mais ne les allaitait pas. En les nourrissant, elle les tenait tout contre elle, les soutenant bien. Elle souriait, leur parlait, et même lorsque le bébé reposait sur la table à langer, elle le soutenait de ses bras passés sous lui et le berçait. Cette mère était particulièrement bonne avec ses enfants lorsqu’ils étaient en âge d’être portés dans les bras. Non seulement son bébé était heureux et satisfait, mais il développait très tôt une réponse de sourire d’abord non spécifique puis spécifique.

Une des mères nourrissait des ambitions inhabi-tuellement élevées à l’endroit de son enfant dans tous les domaines du fonctionnement. Son mot préféré était « succès ». Junie, son bébé doué de grands talents, devait faire face aux tensions de la relation symbiotique avec sa mère, teintée de narcissisme.

L’interaction caractéristique de la mère avec son jeune bébé semblait mue par sa fierté devant les patterns précoces de maturation musculaire-squelet-tique de Junie. Junie pouvait maintenir une position rigide debout sur les genoux de sa mère et sa mère lui tapait alors les mains ensemble comme si elle était déjà à l’âge du « tape-tape-les-mains-agiles ». L’effort pour maintenir son petit corps dressé sur les genoux ne laissait à Junie aucune liberté de mouvement avec ses mains pour caresser ou explorer sa mère ; ce qu’elle aurait sans doute fait si on lui en avait laissé l’initiative. Ce pattern de Junie se tenant debout, dont la mère était extraordinairement fière devint, bien sûr, pour le jeune nourrisson, hautement libidinisé et préféré14. Le pattern fortement investi de se dresser sur les genoux de sa mère et autres surfaces devint très marqué dans les premiers patterns moteurs de Junie. Plus tard, au début de la période des essais, l’impulsion à se tenir debout semblait le pattern dominant du répertoire de locomotion de Junie : il interférait (c’est-à-dire entrait en compétition) pendant une période relativement longue, avec le pattern moteur désirable et mature de se pousser en avant vers un but (qui domine, chez la plupart des nourrissons, le comportement moteur subséquent). L’inclination de Junie à se tenir debout interférait avec sa capacité à avancer ses bras et ses jambes pour les faire fonctionner ensemble afin de se rapprocher de la mère, de ramper en avant. Ramper était une des réalisations motrices qu’encourageait impatiemment la mère de Junie et qu’elle attendait de son bébé.

Observant comment les patterns de maternage favoris étaient repris par le nourrisson (voir Tolpin, 1972), nous avons noté que cela semblait particulièrement vrai si le pattern signifiait une frustration ou une gratification particulières. Par exemple, au cours du processus de sevrage, après une période heureuse d’allaitement, la mère de Cari s’écarta et tenta de dénier le fait que son nourrisson criait, qu’il s’agrippait et déchirait sa blouse pour atteindre son sein. Elle le réconfortait en le faisant sauter sur ses genoux. Le petit garçon reprit activement plus tard ce pattern de sauter et le convertit éventuellement en un jeu de « coucou » (voir Kleeman, 1967). Dans ce cas, le « pattern de faire sauter » de la mère fut utilisé subséquemment par le garçon dans un jeu qui était associé à sa mère ; et, par la suite, il recherchait le contact social avec ses parents et les visiteurs à travers sa propre version du charmant pattern de « coucou » qui devint le signe distinctif de son comportement de rapprochement dans un but de socialisation. Ainsi, dans le cas de Cari, le pattern a servi dans un but constructif, adaptatif et dans le sens du développement *.

Une autre petite fille a activement repris le pattern de bercement de sa mère. La mère était une femme immature, fortement narcissique, dont les patterns de soins avaient un caractère mécanique. Elle pouvait bercer le bébé sur ses genoux d’une manière tendue et sans relation. Lorsque l’enfant reprit le pattern, ce ne fut pas pour l’utiliser dans la relation mère-enfant. Le bercement fut utilisé dans ce cas à des fins d’auto-réconfort et d’auto stimulation auto érotique, comme si l’enfant jouait à la mère avec elle-même. Au cours de la sous-phase de différenciation, cette petite fille tentait d’accroître le plaisir de se bercer en se berçant devant un miroir, ajoutant par là un feedback visuel au plaisir kinesthésique. Contrairement à ce qui se passait dans le cas de Cari, le pattern repris par cette petite fille ne servait à aucune fin adaptative ou de développement, mais ne faisait que contribuer à son narcissisme.