5. Carole ou le silence de la mère

Un très jeune couple est là, silencieux, devant moi. Ils viennent pour leur fille Carole, 6 ans. La femme tient la main de son mari, on la sent tendue, au bord des larmes. L’homme a des traits d’adolescent, il paraît absent, son esprit visiblement est ailleurs. Je parcours le dossier que l’hôpital m’a fait parvenir. Le diagnostic porté est celui de schizophrénie (mutisme psychogène). Une psychanalyse a été conseillée. La mère a hâte que « l’on fasse quelque chose ». Le père est résigné : des consultations médicales, ils en ont eu tant depuis quatre ans…

—  Depuis toujours, corrige la mère.

—  Comment cela ?

—  Nous étions si jeunes, à peine sortis du lycée. Me voilà enceinte, les études à faire, un avenir à ne pas compromettre. Il a fallu faire comme s’il n’y avait pas de grossesse. Ne pas y penser. Devenir une parfaite automate pour garder l’esprit libre. L’accouchement, ça vient plus vite qu’on ne s’y attend, et puis après, ce n’est plus comme avant. Ça prend de la place, un bébé, il y a eu tout de suite les maladies.

—  Expliquez-vous.

—  Carole est née avant terme ; elle avait un i£tère à la naissance. Ensuite, ça s’arrange, j’arrive à l’allaiter. Je cherche à m’organiser pour mes études, ce n’est pas facile. Après quatre mois, je suis à nouveau enceinte. Je n’avais pas besoin de ça. J’ai un coup de cafard. Fatiguée et seule. Le lait ne vient plus. La petite, je la trimballe pour pouvoir travailler. Elle devient difficile, refuse certains biberons. À 6 mois, on me dit qu’elle fait de l’anémie. C’est dur, il y a les études. Il nous faut travailler. On n’est guère aidés. La petite, je la donne à ma mère. Je la donne, je la reprends,

je la redonne et enfin je la lui laisse jusqu’à z ans, elle y est bien.

J’apprends que l’enfant ne marchait pas encore lorsqu’une petite sœur naquit. Les deux enfants ont été laissées aux grands-parents. Le couple affrontait au même moment des examens difficiles et une vie professionnelle compliquée. Ils se sentaient tous deux coupables de s’aimer. Ils ne savaient pas comment éviter les grossesses. À peine remise de la deuxième naissance, la mère était à nouveau enceinte. Elle se sentait prise dans un cercle infernal. Il lui fallait à tout prix finir ses études, elle devait aussi gagner sa vie et les enfants étaient, nerveusement, une charge trop lourde. Le mari ne se rendait pas très bien compte de la tension que cette vie imposait à sa femme. C’est un passionné de la physique, la vie lui paraît sans problèmes. Mari et femme ne parlent guère ; leur entente est cependant bonne. Lors de l’entretien, la mère se détend petit à petit ; elle a besoin de faire revivre pour moi ce qui fut. J’apprends ainsi qu’à 18 mois, Carole parlait couramment. Elle avait deux ans lorsque sa mère la reprit au foyer, heureuse d’enlever Carole à l’affection des grands-parents. Dès son retour, l’enfant devient taciturne, renfrognée. Elle refuse toute nourriture : « Elle se laisse mourir de faim », dit la mère. Le monde ambiant lui devient de plus en plus étranger. Un ours en peluche sans tête ni membres l’accompagne partout. Il n’a pour elle pas plus d’existence que la sœur. Carole le piétine, l’écrase, le maltraite. Pendant quelque temps, Carole réclame sa grand-mère ; puis elle ne demande plus rien : « Ça s’est fait insensiblement. Un beau jour, elle ne parlait plus. » En perdant la parole, Carole devient phobique. Elle recouvre peu à peu l’appétit, mais vomit à la moindre contrariété.

La naissance du troisième bébé n’arrange rien. Carole développe une série de petites maladies sans gravité. Mise à la maternelle du quartier, elle se sauve. On ne peut la garder. « Le contact avec les humains est coupé, ajoute la mère. Carole joue avec les animaux, reste rêveuse devant les fleurs. On ne sait pas ce qu’elle pense ni ce qu’elle veut. Elle nous ignore. De temps à autre, cependant, une phrase lui échappe. »

Lors de l’entretien, le père parle à peine. Il est en tout point d’accord avec sa femme. Un peu étonné, cependant, de la sentir si émotive, si passionnée dans ce qu’elle va me demander :

—  Dites, c’est vrai que vous pourrez lui donner la parole ? C’est pas perdu pour toujours ? Et si ça ne marche pas ? Oh, bien sûr, vous ne pouvez rien prévoir. Peut-être que vous ne savez pas. Personne ne sait ce qu’elle a. On m’envoie de gauche à droite. On me dit : voilà des calmants vous les lui donnerez en attendant.

—  En attendant quoi ?

—  En attendant qu’elle parle, et puis je ne sais plus. Ce que je vous dis, ce n’est peut-être pas ce qu’on m’a dit. Je vous induis peut-être en erreur. J’embrouille tout. Je suis fatiguée. Je n’en peux plus. Je voudrais que vous vous chargiez de mon enfant101.

Sur ces paroles, le couple s’en va lentement. La femme a du mal à me quitter, elle pleure. Doucement, le mari l’emmène. Figée, immobile au début de l’entretien, cette mère ne sait visiblement plus où elle en est ni où elle va. Le médecin lui a dit : « Une psychanalyse est nécessaire. » Elle est venue pour s’accuser et me « donner » sa fille : « Chargez-vous-en », me supplie-t-elle. C’est dans une position infantile de culpabilité que la mère, d’emblée, se situe à mon endroit, étonnée que je lui « rende » Carole, pour qu’elle ait à l’assumer, elle, comme éducatrice.

Je suis psychanalyste. C’est de cette seule position, lui dis-je, que j’ai à entendre votre histoire et celle de votre fille, afin qu’en surgisse un sens. Venue pour recevoir des conseils, la mère apprend au contraire à repenser sa vie. « Je n’aime pas Carole, dit la jeune femme, elle m’en a trop fait voir. » « Mais non, se reprend-elle, c’est Carole que je préfère. Peut-on préférer un enfant à l’autre ? » « J’ai été, poursuit-elle, la mal-aimée, je n’ai rien fait pour être aimée. »

Ce que la jeune femme amena au cours des entretiens ultérieurs, ce fut son incertitude, son angoisse, le sentiment d’un vide que rien n’avait jamais pu combler. Elle se voulait vraie, mais dès qu’elle parlait, les paroles trahissaient ce qu’elle avait à dire. Elle ne pouvait s’exprimer qu’à travers le mensonge. Le passé était-il celui qu’elle avait décrit, ou celui qu’elle évoquait pour se justifier ? Elle s’abandonna petit à petit, sortit de la statue figée dans laquelle elle s’était présentée. Le mari l’accompagna un temps ; puis elle vint seule. Je décidai alors de voir Carole.

Je la reçois tantôt en présence de la mère, tantôt seule. La mère se tient en retrait, elle ne quitte pas son enfant des yeux. Carole m’ignore, circule dans la pièce, s’arrête à la fenêtre, regarde ce qui se passe dehors.

—  Si vous ne lui demandez rien, elle ne fera rien, me dit la mère.

Je sens la jeune femme inquiète. L’enfant joue avec ses tresses.

Ses longs cheveux blonds lui descendent à la taille. Un tablier rouge très court laisse voir les jambes maigres, emprisonnées dans un pantalon de ski. La petite est gracieuse, saute d’un pied sur l’autre, ignore notre présence. J’interviens pour lui expliquer qui je suis, pourquoi elle vient. Je lui parle assez longuement de son histoire, de celle de ses parents, du malentendu qui s’est installé sans que personne y comprenne rien. L’enfant s’est assise, prend un crayon rouge, trace furieusement des traits qui déchirent le papier. Elle me fait deux dessins : dans l’un, la fillette a des yeux mais pas de bouche ; dans l’autre, un grand rond ne veut pas du petit. L’enfant essaye de me le faire comprendre par gestes. Brusquement, elle se lève et s’en va. Si j’ai l’air de demander quelque chose, l’enfant se sauve. Mais elle refuse de partir à la fin des séances où je ne lui ai rien donné. Carole attend en fait de recevoir une parole juste, mais elle joue à la refuser – ou plutôt, elle fait de son corps l’enjeu, s’offrant et se dérobant tour à tour. De temps à autre, une parole lui échappe :

—  C’est du riz tout blanc dehors102.

—  Non, réplique la mère, ce ne sont pas ces mots-là qu’il faut dire. Qu’est-ce que tu dois dire ?

L’enfant, mutine, fixe sur moi ses grands yeux noirs, regarde sa mère, se lève et lâche ces mots : « Demande à la dame. » Le contact est à nouveau coupé. Carole est absorbée par ce qui se passe dehors. Je fais remarquer à la mère que lorsque Carole prend la parole, elle cherche à lui substituer ses mots à elle. Au cours des dix-huit premières séances, nous voyons Carole sortir de temps à autre de son mutisme pour adopter trois types de discours :

i° dans l’un, elle est parlée par la mère ;

2° dans l’autre, elle pose du lieu d’un adulte imaginaire une question, pour pouvoir y répondre de son lieu à elle ;

3° dans le troisième, elle laisse partir une parole, une phrase lui échappe.

D’envies, Carole n’en n’a pas ; une succession d’objets fétiches la garantit contre la peur. Lors d’une séance où la mère est absente, l’enfant mime sa présence : « Montre à Mme M. », « Fais ceci, fais cela. »

—  Ton envie à toi, où est-elle ? lui dis-je.

Carole se cache et répond :

—  C’est maman.

Ce sont là des moments électifs : Carole prend rarement la parole, et jamais pour être entendue.

Un jour, Irène (la sœur d’un an plus jeune) l’accompagne. Carole a exigé sa présence. Irène dessine, parle, marche. Carole se fait totalement inexistante : elle a cédé sa place. Je le lui fais remarquer. Irène me regarde inquiète. Carole ne bronche pas. Le meneur du jeu, c’est elle, Carole. Irène, docile, continue à meubler le silence. Ce qu’elle dit n’a pas grande importance : quelqu’un parle, c’est elle.

Quelque temps après, je reçois Carole et sa mère. L’enfant est silencieuse, elle attend visiblement que sa mère parle. Personne ne se décide à rompre le silence. Carole se lève, monte sur les genoux de sa mère, la tête appuyée sur son épaule, suce son pouce, l’air absent.

—  Quand on gronde Carole, me dit la mère, elle fait comme moi quand j’étais enfant. Elle se mord le poignet. Ce poignet c’est moi j’en suis sûre.

Je lui réponds (à l’intention de Carole) :

—  Gronder ne veut pas dire manger. Quand une maman crie, il y a en elle un père qui lui dit : « Élevé bien notre fille, prends soin d’elle. »

Carole se lève, colle son visage à la fenêtre. La mère pleure :

—  Parfois je crie pour rien, dit-elle en s’accusant.

L’enfant, le regard vide, telle une somnambule, quitte la fenêtre

puis se jette sur sa mère et tout émue l’embrasse :

—  Tu es ma bonne maman.

Cette parole, l’enfant peut la donner parce que j’ai fait appel à la présence du père dans la mère. Dans une situation à trois, Carole ne se sent pas en danger d’être mangée (ou de manger l’Autre). Dans mon intervention, j’ai fait appel à l’image d’un père qui fait la loi pour la mère et pour l’enfant. À cette séance, Carole me laisse sa poupée Marie, tronc sans tête ni membres. Elle n’en veut plus. Depuis des années cette poupée fétiche la suivait dans tous ses déplacements. L’enfant l’abandonne donc le jour où, en séance, elle découvre le désarroi dans lequel sa propre mère est plongée.

Les séances suivantes sont muettes. L’enfant dessine des ronds :

—  Ce sont, lui dis-je, des ventres de maman… Il était une fois-un père, une mère… eux aussi ont été petits, et avant eux leurs parents ont eu aussi des parents.

Je parle, meublant un certain silence. Mon discours impersonnel est de l’ordre d’une incantation, il ne s’agit pas d’un dialogue.

Carole est à la recherche de ce qui brille. Elle cherche à capter là son image. Elle jubile quand elle arrive à se retrouver dans la glace. Elle se cache, va, vient, bondit, et triomphante s’exclame :

—  C’est Carole, elle s’est trouvée.

Quand l’enfant se « retrouve », il s’agit en fait de sa langue, de son nez ou de ses tresses. C’est en eux qu’elle se repère. J’en souligne le caractère d’équivalence, qui se voit d’ailleurs aussi dans les productions plastiques : les jambes des personnages sont toujours au nombre de trois ou de un. C’est à partir du moment où l’enfant entend dans la cure que la mère est soumise a une autorité tierce, qu’elle peut s’engager ainsi dans un jeu identificatoire, utilisant des parties de son corps comme points de repère.

—  Cette enfant a été sourde, puis méchante ; on la dirait heureuse maintenant, me fait remarquer la mère.

Carole, silencieuse, dessine des ventres et les attaque. Je lui dis :

—  Carole veut tout ce qu’elle croit qui peut venir de bon du ventre de maman.

Je suis amenée par la suite à verbaliser à travers le contexte œdipien le problème de la naissance d’Irène, celui des séparations. Carole m’écoute, muette, griffonne rageusement. Rejetant ses crayons, elle se dirige vers une marionnette et murmure :

—  Chapeau d’Indien.

Ce chapeau d’Indien, l’enfant cherche ensuite à l’investir dans la glace au même titre que sa langue, son nez, ses tresses. Je souligne à nouveau le sens que peut prendre cette série d’équivalences qui aboutit dans les produirions plastiques à un corps de fille à qui il manque un membre.

—  Il est fâché l’Indien ? répond Carole ; et de continuer pour elle-même plus que pour moi : « Prip, prip, il est venu de loin, il est venu là et raconte ba, be, bi, bo, bu. »

Carole se soutient au niveau des phonèmes ; tout comme dans la glace, c’est dans un signifiant phallique qu’elle cherche à se repérer. L’enfant, de plus en plus, développe une parole privée ; très bavarde lorsqu’elle se croit seule, elle se tait dès qu’un adulte s’approche d’elle. Quand elle cherche à s’exprimer, des tics de la gorge interviennent et coupent toute possibilité de parole. Je lui dis :

—  C’est pas commode quand on ne sait pas si ce sont les mots de Carole ou ceux de maman qui doivent sortir.

L’enfant me prend la main, me guide vers l’endroit de la pièce où se trouve une feuille qu’elle a remplie de croix.

—  C’est quoi ? dit-elle.

—  C’est ce qui reste, lui dis-je, quand les personnes ont disparu. On ne peut effacer les traces.

L’enfant en panique s’enfuit aux w.c. À la séance suivante, devant sa mère, Carole dessine des croix :

—  C’est des tombes, dit-elle.

Sanglots de la mère qui me parle alors de la mort de sa propre grand-mère paternelle :

—  C’est avec elle que je parlais, pas avec maman… Nous avons été à Thionville, pour l’anniversaire de sa mort. Les enfants ne l’ont, pas su. Cependant Irène m’a fait cette réflexion : « On a eu des baptêmes, des mariages, il n’a manqué que les enterrements. »

Seule avec Carole, je lui parle de ce qu’a représenté pour sa mère sa grand-mère : « C’était la femme d’un homme qui l’aimait bien. » En réponse, l’enfant joue avec les phonèmes, apparemment indifférente.

À la maison, elle est à présent « vivante » dès qu’on ne s’occupe pas d’elle. La mère en pleurs me dit :

—  Je sais maintenant ce que c’est que d’être mère, c’est donner et ne rien recevoir en échange. C’est ne pas exiger de l’enfant qu’il réalise vos propres désirs.

La mère me parle alors de l’anorexie du dernier enfant…

Carole s’essaye de plus en plus à parler, elle cherche les termes qui désignent ce qu’elle observe :

—  Ça c’est un moustique, ça c’est allumé.

Le chapeau d’Indien surgit dans toutes les histoires et désigne aussi bien fille que garçon, ou objets phalliques divers.

Carole commence à poser des questions à sa mère : « Qu’est-ce qu’ils font M. poule et Mme poule ? » Une réponse n’est cependant pas attendue. Les mots et les questions sont pour Carole des appuis. Elle se découvre à travers eux.

Dans la relation transférentielle, Carole cherche manifestement à ce que je sois sa motricité, sa parole, son oreille, son odorat. Elle accepte assez mal d’avoir à se définir non aliénée en moi (entre nos corps tout un jeu vient signifier son désir que j’exprime avec mon odorat ce qu’elle sent, que je dessine avec ma main l’image qu’elle a dans sa tête). Carole me prête le pouvoir de deviner ses pensées. Le jour où elle entrevoit que je ne peux deviner ses pensées secrètes marque un certain tournant. Carole cherche à établir une relation avec les êtres, à travers la séparation :

—  Il y a eu un papie,. dira-t-elle quelques semaines après le départ du grand-père.

C’est un moment d’intense émotion : à travers le « il y a eu », l’enfant est à la recherche de tous les objets perdus de son enfance, non seulement l’image de la grand-mère, mais encore les souvenirs

— souvenir du rôle joué par l’odorat dans la relation de Carole à son père : « Ça sent le caca » était sa façon de lui dire bonjour. Cette expression lui revient ainsi qu’une autre : « Tu as fait ton paquet », qui voulait dire : « J’ai fait caca, l’as-tu vraiment senti ? » Carole est avide de retrouver tout ce qui lui rappelle sa toute petite enfance. Elle paraît en deuil de ce qui n’est plus.

C’est à cet instant très précisément que la mère évoque pour moi, hors de la présence de Carole, son propre non-dialogue avec son père (elle évoque un souvenir de l’âge de 5 ans) :

—  Je ne connais rien de lui. Il ne parlait pas. Un jour je suis entrée dans son bureau, je me suis arrêtée en panique. J’ai sorti deux mots : papa… merde… et je me suis enfuie.

Le rappel du discours de Carole offrant au père l’odeur de ses selles fut pour la mère quelque chose de particulièrement éprouvant. En évoquant ce souvenir, elle me dit :

—  Sans cesse, je la reprenais : c’est pas comme ça qu’il faut dire, c’est pas comme ça qu’il faut faire, c’est pas joli, c’est pas bien.

—  C’est une manière de se découvrir sa fille, lui dis-je, que d’attirer l’attention du père sur l’odeur de ses selles. Vous aussi, vous vous êtes offerte comme sa fille à votre père, mais prise de panique vous vous êtes enfuie.

—  Carole me concernait trop. Je ne voulais rien savoir, je ne voulais rien entendre. Je n’avais qu’une idée fixe : être plus forte que ma mère.

J’établis alors avec l’enfant le parallèle entre les souvenirs qu’elle m’apporta et les révélations de la mère, c’est-à-dire la position de chacune face au désir de l’Autre (le père).

« Où est O ? » est la question obscure posée par Carole à la séance suivante. Je rappelle sur le ton d’un discours impersonnel la naissance d’Irène. C’est par le terme « il était une fois » que j’introduis mes histoires. L’enfant se lève :

—  Coucou je m’en vais, lance-t-elle.

Puis, malicieuse, elle reparaît :

—  Coucou quand reviens-tu ?

A la phrase affirmative où l’enfant s’assume dans le JE (parce qu’elle disparaît) succède une question que l’Autre est censé lui poser : « Quand reviens-tu » prend la place de « Je suis revenue ». Avec le JE elle disparaît, avec le TU elle revient (mais c’est le JE qui a disparu).

Nous sommes à la 40e séance. À la maison et en classe, Carole prend la parole pour exprimer un désir. Elle s’efforce cependant de se faire comprendre d’abord par gestes. C’est en cas d’échec qu’elle consent à parler.

—  Ma dernière n’est plus anorexique, me dit la mère, vous m’avez transformée, les deux enfants m’en voulaient, j’ai été un tyran. Depuis que je n’attends plus de réponse de Carole, elle est gaie.

La jeune femme pleure, reparle de l’absence de tout dialogue avec sa propre mère :

—  Il n’y avait entre nous qu’un lourd silence.

Carole progresse, mais s’offre maintenant dans des maux physiques divers (maux d’estomac, de reins, de pied) ; elle se soigne avec du sparadrap, de l’alcool, réclame bouillotte et soins divers. Elle cherche un symptôme à travers lequel se signifier, et ceci au moment où elle se plaint par ailleurs « qu’il lui manque quelque chose ». Quoi ? elle ne le sait au juste. La mine renfrognée, elle erre maussade, à la recherche de ce qui ne peut lui être donné. L’enfant pleure facilement, devient exigeante et capricieuse. La mère représente de plus en plus pour elle la personne à qui on parle ; le père, celui de qui l’on reçoit des caresses. Les grands-parents maternels apparaissent au cours de la cure sous un éclairage nouveau. À travers sa mère, Carole découvre en la personne du grand-père l’image d’une autorité respectée sur laquelle se sont concentrées les rancunes maternelles. On en veut à cet homme – c’est à ce titre qu’il acquiert un certain prestige aux yeux de l’enfant. Elle se situe alors dans le conflit qui opposa sa mère à ses propres parents et qui fit d’elle l’enjeu d’une affection jalouse, le représentant de ce que la mère n’a pas reçu de son propre père. En reprenant Carole à l’affection des grands-parents, la mère n’a pas su respecter une certaine règle du jeu, celle où un tiers préside à toute opération d’échange. Ce tiers, la mère l’a écarté dans la personne de son mari, après l’avoir circonscrit dans la personne de son père. L’enfant en désarroi n’a plus su à côté de qui il lui était possible de s’affirmer. Seul le maintien d’un rapport triadique aurait pu la mettre à l’abri du danger d’être à ce point assujettie à la mère qu’elle a dû renoncer à sa propre parole. Au cours de la cure, Carole assiste au débat de sa mère prenant conscience de son propre refus de l’image paternelle. C’est cela qui va permettre à l’enfant de remanier le signifié : une crise d’angoisse s’ouvre, qui va indiquer des possibilités nouvelles de réorganisation, et d’abord au niveau du langage.

L’enfant se réjouit des découvertes grammaticales qu’elle peut faire, elle est intarissable sur la question du temps dans l’emploi du verbe :

— Elle va le laisser, elle l’a laissé, c’est pas du tout la même chose, me dit-elle, songeuse.

Lorsque Carole se sent en danger, ou tout simplement dépressive, elle court se retrouver dans le miroir. Elle a l’air de me dire : avec ce corps que je retrouve, je puis à nouveau te parler. C’est en effet dans l’identification à une image d’elle-même que Carole semble être encore en difficulté. Elle a dès lors bien du mal à s’engager dans la dialectique de l’identification à l’Autre. La jalousie à l’égard d’Irène est ainsi niée, le JE et le TU par instant confondus. Si Carole peut à présent prendre la parole, elle n’est pas encore guérie. Le thème aéhiel dans la cure est celui de l’impression de danger que semble lui apporter tout affrontement à l’Autre.

La cure de Carole a été conduite sur deux plans : celui de la mère (entretiens avec la mère seule), celui de l’enfant (entretiens avec l’enfant, au départ en présence de la mère, ensuite hors de sa présence). C’est par le biais du symptôme de son enfant que la mère s’est mise elle-même spontanément en question.

i. Au départ, elle vient avec son mari. Elle a besoin de sa présence pour se garantir contre la peur. C’est à travers l’expression d’une angoisse phobique que la jeune femme va me parler de son propre problème œdipien, de sa jalousie. Sur un plan fantasmatique, c’est comme enfant exclue, mal aimée qu’elle s’est, semble-t-il, située à l’égard des siens, créant entre elle et ses parents une situation fermée à tout dialogue. Inconsciemment, la mère de Carole répète une situation infantile : dans son mariage, elle met son mari à la place de celui dont elle n’attend aucune parole ; c’est de sa fille qu’elle entend en recevoir une.

Plus elle écrase Carole de demandes et de soins, plus l’enfant se dérobe. C’est du rien dans lequel elle se perd qu’elle semble alors adresser à la mère un appel d’amour. Elle reçoit en retour une sollicitude chargée d’exigences. L’insatisfaction maternelle ne peut jamais être comblée : la mère de Carole le perçoit un jour dans une sorte d’illumination :

— C’est moi, dit-elle, qui crée une situation où l’aînée est muette et la dernière anorexique.

Elle livre cet aveu après avoir introduit l’image de sa propre grand-mère paternelle dont, sans le savoir, elle portait encore le deuil. Cette grand-mère représente l’image de celle à qui on peut parler (en opposition à tous les autres et en particulier au père, ressentis comme hostiles). À partir de cet aveu, la jeune femme pose en séance ce qui était jusqu’alors resté dans le domaine du non-dit : ses vœux de mort, sa jalousie. L’enfant, dans son symptôme, s’en était faite en quelque sorte le représentant.

Cet aveu constitue pour la mère une découverte : dès cet instant, elle n’éprouve plus le besoin de quémander une parole à l’aînée, et le mutisme de celle-ci cède pendant que disparaît l’anorexie de la dernière.

Si Carole recouvre petit à petit l’usage de la parole, elle est cependant encore loin d’être guérie (comme on l’a vu). Le travail effectué avec la mère se fait dans une dimension analytique. La jeune femme découvre, entre autres, qu’elle ne peut être mère parce qu’elle s’est dérobée, enfant, à la rivalité œdipienne, cherchait ailleurs à s’affirmer comme la préférée :

—  Je n’ai jamais parlé aux parents, dit-elle, les mots avec mon enfant ne me viennent pas ; c’est comme si je n’en avais pas à donner.

Cette mère « masque » son désarroi par une exigence sans cesse accrue à l’égard de ses enfants, de l’aînée en particulier. Dans sa relation à l’enfant, elle empêchait la naissance de tout désir par un jeu où elle cherchait à substituer à la parole ou demande de l’enfant, sa propre parole ou demande. La prise de conscience de ces difficultés va rendre plus aisée la cure entreprise parallèlement avec l’enfant.

2. Au départ, la présence de la mère me permet de saisir tout un jeu de corps, jeu dans lequel la mère s’affirme comme le possesseur des cheveux, des mains, des pieds de son enfant. À une séance, Carole est arrivée cheveux au vent, lacets défaits, tablier déboutonné. En un clin d’œil, une tenue stricte d’enfant modèle lui a été redonnée :

—  Je n’aime pas, lui dit sa mère, avoir des cheveux dans la bouche, je tomberais avec ces lacets défaits.

Je cherche à introduire dans une parole ce qui se lit au niveau d’une participation de corps mère-enfant. Mon interprétation (remarque où se trouve soulignée l’existence de deux corps distincts, de deux envies différentes) provoque chez la mère et l’enfant désarroi et gêne. Je suis le tiers qui risque d’entraver un certain type de rapports *.

Dans la cure conduite avec Carole, nous voyons que c’est par le biais de la non-demande que l’enfant s’affirme comme existante. Elle est successivement en participation de corps avec Irène, sa mère ou un autre adulte. Comme être autonome, elle nous échappe. C’est du lieu même de sa fuite qu’elle a l’air de nous regarder et qu’une parole de temps à autre nous parvient.

Il s’agit d’abord d’un discours impersonnel qui lui échappe. Elle se soutient ensuite au niveau des phonèmes, pour se mettre enfin en quête d’une énonciation correcte. Elle recherche l’usage adéquat du temps des verbes, la grammaire la préoccupe. L’emploi à contresens du JE et du TU semble lié à des difficultés dans l’établissement d’une identification à l’image de l’Autre. Les jeux de Carole dans le miroir semblent témoigner de sa recherche d’une image d’elle-même qui ne soit pas mutilée. Quand Carole court se retrouver dans la glace, c’est pour, en fait, se signifier dans un signifiant phallique (langue, nez, tresses).

Dans l’ordre de la communication de ce discours, il y a d’abord une parole privée, jeu avec les mots destiné à elle seule. Ensuite, lorsque Carole va s’efforcer de s’adresser à l’Autre, des tics de la gorge rendent dans un premier temps tout dialogue impossible. En touchant dans la cure de l’enfant aux signifiants « père », « mort », « phallus », on met à jour une question qui s’est posée dans la mère ; c’est donc en fonction de ce qui se passe chez elle que l’enfant cherche à se repérer et se trouve en panne.

Nous avons vu que dans son symptôme, Carole s’est faite le représentant du malaise maternel. Le jour où quelque chose de l’ordre du non-dit peut être verbalisé par la mère, la relation inconsciente mère-enfant va se modifier (les effets s’en font sentir dans le discours). C’est la verbalisation de l’Œdipe de la mère qui a été la clef de cette cure. À partir de ce moment, l’enfant réel a pu exprimer un désir. Carole a pu acquérir une valeur le jour où la mère a reconnu l’au-delà du refoulé de l’enfant dans son propre père. Auparavant, il n’y avait pas d’au-delà ; la petite se trouvait seule face à un Autre dévorateur.

Dans la cure, les interprétations ont tourné essentiellement autour du signifiant phallique, de la mort, et du jeu de présence-absence. Nous voyons apparaître alors les signes à travers lesquels l’enfant cherche à s’interroger sur ce que l’Autre veut d’elle. Seulement, toute interrogation sur le désir de l’Autre la plonge dans une panique : elle cherche à réinvestir une image partielle d’elle-même (en même temps que se précise un comportement nettement différencié enfant-père, enfant-mère). La relation de l’enfant au père est une relation sans paroles. C’est à travers lui, cependant, que Carole cherche à signifier à sa mère l’amour qu’il lui témoigne à elle, l’enfant (trouvant ensuite avec sa mère une possibilité de dialogue à travers la négation).

C’est en somme sur le modèle de l’anorexie que le mutisme de Carole s’était structuré. Aucune possibilité de symbolisation n’existait chez l’enfant tant que la mère cherchait une réponse dans le réel à sa propre insatisfaction fondamentale.

Dans cette cure, ce ne sont pas les éléments fantasmatiques que j’ai essayé de faire ressortir. Mon travail a porté sur une mise à jour d’un certain type de méconnaissance chez la mère, ayant entraîné la perte de tout repérage possible et de toute parole chez l’enfant. C’est parce que certaines questions relatives au père, au sexe, à la mort, ne pouvaient se poser chez la mère que l’enfant, par une relation avec le désir de la mère, s’est trouvée en panne dans l’articulation de ses demandes. Cette posture de sujet, en panne devant chaque essai de symbolisation, a trouvé l’appui de la mère, et c’est la raison pour laquelle j’ai prêté une écoute aussi attentive à la parole de cette dernière.

Nous avons pu ainsi situer le début des difficultés de l’enfant à l’époque du sevrage. C’est à quatre mois que l’on a noté une sorte de « dépérissement » du bébé, un désinvestissement du corps propre, qui mirent ensuite l’enfant en difficulté avec l’image spéculaire (c’est en effet avec une image de corps morcelé que Carole s’engagea ultérieurement dans la dialectique de la relation à l’Autre). Le malaise consécutif au sevrage s’est traduit chez Carole sous la forme d’un masochisme fondamental. Carole oscille entre les mouvements de violence et une sorte de désir de se laisser mourir. L’enfant, nous l’avons vu, se mord ; la poupée qu’elle traîne derrière elle n’est qu’un tronc mutilé. Carole n’est pas maîtresse de ses émotions, toute maîtrise imaginaire est vouée à l’échec. Le problème de la jalousie est vécu à travers une alternative où se trouve posée sa non-existence face à l'existence de l’autre (l’autre imaginaire). Lorsque Carole se reconnaît dans son corps, c’est l’autre qu’elle supprime ou ignore.

Toute la relation de l’enfant à l’Autre va, dans un premier temps, apparaître à travers l’oscillation entre le désir de coopérer avec autrui ou le vœu de rester à l’écart, non reconnu comme sujet. Prendre la parole, se nourrir, vivre ou mourir, tout ceci s’inscrit

r. Le sevrage coïncide avec une nouvelle grossesse de la mire, perçue probablement par le bébé dès cet instant.

dans un même contexte d’où l’enfant nous signifie les difficultés dans lesquelles elle se débat. Le déroulement de la cure est marqué par ce double mouvement. Nous assistons chez l’enfant à l’oscillation entre la recherche de son image dans le miroir et l’effort pour soutenir sa question face à un Autre ressenti comme dangereusement dévorant. La relation transférentielle s’établit avec moi à travers la mère. Je deviens pour la mère le support de son angoisse, le réceptacle de ses pensées dites mauvaises ou dangereuses. La mère, une fois sortie d’une certaine méconnaissance dont l’enfant était l’instrument, peut alors établir avec elle un type de rapport correct. Le mécanisme de guérison s’éclaire du sens qu’a pris pour la mère et l’enfant le rôle de médiatrice tenu par moi dans la cure.

Nous avions trouvé au départ une situation duelle. Les aveux de la mère sur sa propre enfance ont ensuite introduit l’image du père interdideur dont la mère a refusé la loi, et c’eët comme tiers gênant que je suis apparue dès cet instant dans la cure. Dans un deuxième temps, la mère a fait le lien entre ce qu’elle a refusé dans son histoire œdipienne et ce qu’elle n’a pu symboliser dans ses rapports à son enfant. Carole alors, en écho à une question qui peut dès cet instant se poser chez la mère, introduit la notion qu’il lui manque quelque chose. Ma position de tiers entre mère et enfant va insensiblement se muer de celle de tiers gênant en celle de tiers permissif. Je deviens médiatrice dans la mesure où c’est à travers ce que l’enfant me refuse qu’elle peut prendre la parole avec sa mère, et c’est à travers ce que cette dernière me livre qu’elle met Carole en position de s’exprimer.

Si la relation mère-enfant s’est trouvée modifiée, il serait faux de dire que mon rôle ait consisté en l’analyse d’un rapport interpersonnel. En mettant à jour le non-dit chez la mère et l’enfant, je les ai renvoyées chacune à leur propre système signifiant. Si mère et enfant se sont trouvées prises dans une situation névrosante, le rôle joué par chacune s’est dégagé au cours de la cure, éclairant ainsi pour l’enfant le sens d’un symptôme devenu le seul lieu d’où elle puisse se signifier comme sujet. La fonction de l’analyste s’est située ailleurs que dans une suppléance d’images parentales déficientes : la déficience à laquelle on suppléerait ne se situe nullement au niveau du moi. Il ne s’agit pas, en effet, d’une déficience sur le plan imaginaire ; ce que la mère de Carole a dû réintégrer, c’est un refoulement symbolique. C’est ce retour du refoulé chez le parent pathogène qui a ouvert ensuite à l’enfant la voie du symbolique. L’enfant a eu à se reconnaître dans une certaine structure, et nous a signifié dès le départ qu’elle ne prenait la parole que pour se définir à partir de ce que la mère souhaitait assumer ou refuser dans sa propre histoire. C’est lorsque la mère a pu livrer dans la cure une parole perdue « papa… merde » (c’est-à-dire mettre l’accent sur la dimension de refus dans sa propre histoire œdipienne), que l’enfant s’est senti le droit de remanier le signifié et de donner un sens à ce qui jusqu’alors demeurait bloqué sous l’effet de l’absurdité dans laquelle l’emprisonnait sa mère.

Le vœu inconscient de cette mère était de ne pas la reconnaître dans une lignée paternelle, c’est-à-dire de ne pas la reconnaître comme sujet d’un désir – vouant ainsi sa fille à répéter son propre refus de payer sa dette au père, et maintenant par là non seulement une dette impayée, mais plus encore le refus même d’exister.

Carole par son mutisme, sa sœur par son anorexie ont témoigné en définitive d’une question restée sans réponse dans l'histoire de la mère : suis-je née désirée ou pas ? C’est sur ce mode d’être que la mère a enfanté elle-même des enfants dont on ne sait trop s’ils ont été mis au monde pour vivre ou pour mourir. Mon écoute analytique a permis à la mère de créer une situation où sa descendance n’ait plus à mettre en acte son problème personnel. Ceci a suffi pour que la sœur sorte de l’épisode anorexique dans lequel elle s’était installée. Quant à Carole, elle avait eu le temps de reprendre à son compte l’interrogation maternelle. L’analyse lui a permis de sentir où se trouvait le problème de la mère. Elle amorce quelque chose de l’ordre de l’Œdipe, en se réconciliant d’abord avec l’ancêtre dont elle devient l’héritière aux yeux de la mère. C’est en quelque sorte au nom du père d’autrefois que Carole s’institue comme fille aimant le père d’aujourd’hui. Mais c’est bien dans la mesure où elle présentifiait pour la mère un père renié, qu’elle n’avait pas eu de quoi faire vivre ce qui, en elle, demandait à parler. L’analyse de la mère a permis que la porte s’ouvre finalement pour sa descendance sur une autre solution que l’issue suicidaire.


101 La mère croit qu’il lui faut « donner » cette enfant, qu’elle se sent coupable d’avoir « repris » à ses propres parents.

102 L’enfant désigne ainsi les flocons de neige.