6. Guy ou la mort du père

A l’hôpital on me demande d’examiner le cas de Guy, 6 ans. Le diagnostic d’oügophrénie semble ne faire aucun doute, mais pour d’autres, un élément schizophrénique fait aussi partie intégrante du tableau clinique. Tous sont d’accord sur la gravité du déficit intellectuel. L’école refuse de garder Guy. La mère, toujours de noir vêtue, traîne son enfant de service en service. Elle se demande ce qu’on lui veut. L’assistante sociale l’a convaincue avec peine « de faire quelque chose ». L’anamnèse est difficile à établir. La mère n’a rien à dire.

—  Le petit est instable, mais jusqu’à l’école on n’a jamais rien remarqué.

Les réponses s’arrachent une à une. Il faut du temps pour mettre cette femme en confiance.

—  Je ne peux rien pour vous, lui dis-je, revenez me voir lorsque vous et votre mari l’aurez vous-mêmes décidé. Après tout, c’est votre enfant et non celui de l’assistante sociale.

Madame X se met alors à pleurer silencieusement.

—  Si c’est pas pour le placer, je veux bien, j’ai toujours peur qu’on me le prenne.

L’entretien reprend, toujours aussi pénible. J’ai l’impression d’arracher les mots un à un. Enfant non désiré, développement moteur retardé :

Il ne fallait pas qu’il bouge, le père ne le supportait pas.

Ouvrier spécialisé, le père était à cette époque de service la nuit ; le jour il fallait qu’il dorme. Ce n’était pas commode dans un deux-pièces.

Les parents de Guy s’entendent bien. Des disputes, parfois, à cause de l’enfant. Le père est exigeant, protégé par la mère. Sur sa propre famille, la jeune femme ne dit rien. J’apprends que la mère de son mari a été hospitalisée à plusieurs reprises pour crise mélancolique. Le père de Guy est très attaché à cette mère, il est par contre très monté contre les parents de sa femme, et a exigé qu’elle rompe avec eux. Je n’en n’apprendrai pas plus à ce premier entretien.

Entrée de Guy. Il a de grands yeux bleus, une lourde chevelure blonde. Grand, bien bâti, il est solidement planté sur ses jambes. Il ne tient pas en place, va d’un objet à l’autre dans une sorte de hâte fébrile. Il tient un monologue :

—  Le bidule est cassé, la sorcière fait du poison, l’abeille la mangera.

L’enfant dessine (gribouillage au crayon rouge), saisit la pâte à modeler et se sauve, se perd dans les couloirs, puis revient. U s’assied et reprend tout d’une traite :

—  C’est une bébête, elle a envie de manger le loup. Bien fait pour le loup, tue-le, plouf, il est mort. On coupe la tête. On fait du feu. On brûle. On casse la bouche. On le mange. On fait une grosse araignée. Elle est vilaine. Le Père Noël est parti manger de la viande. On crève les yeux. On fait des saucisses avec la queue du chien.

Pas un instant Guy ne s’est adressé à moi. Il y a là des crayons, de la pâte à modeler. Au cours des examens précédents on lui avait déjà demandé de s’en servir. Comme un automate, il dessine, parle, exécute. Une parole tourne, une succession d’objets coupés défilent. « On » fait, « on » crève – qui ? – on ne sait pas. Guy, apparemment, est à l’abri. Entre lui et moi, il y a un objet réel qu’il me donne (dessin, etc.), c’est, croit-il, l’objet de ma demande. Toute interrogation l’angoisse. Sa production fantasmatique vient là comme protection. De dialogue, il n’en veut point.

Je revois la mère. Elle me confirme que les difficultés n’ont commencé qu’à l’école :

—  Avant, Guy ne posait pas de problèmes, dès qu’il a commencé à marcher on l’empêchait à toucher les choses. On l’empêchait de tout faire, pour que le père soit tranquille.

En fait, c’est dès l’âge de trois mois que les besoins de l’enfant ont apporté la mort (du barbiturique lui est donné pour l’empêcher de crier : le père ne supporte pas un enfant vivant). La mère en panique s’est efforcée de colmater chez le bébé tout éveil au désir. Il ne fallait surtout pas que cet enfant dérange le père. Cette phrase, décidément, revient comme un leitmotiv. Je n’en saisirai la portée que plus tard.

Une psychanalyse est proposée, l’accord écrit du père est demandé puisque nous n’arrivons pas à le voir. Je commets la faute de céder à un argument réel : difficultés financières, impossibilité pour le père de se déplacer. Je m’étais laissé convaincre par la mère :

— Mon mari a besoin de sommeil ; il ne peut quitter son travail. Il viendra plus tard mais pas maintenant.

La lettre par laquelle le père me signifie son accord est un véritable appel à l’aide pour le fils103. Il m’y confirme l’impossibilité matérielle dans laquelle il se trouve de se rendre à une convocation.

J’aurais dû exiger au moins une rencontre. Je ne l’ai pas fait. Il aurait fallu approfondir le sens de la « fatigue » paternelle, de ce « repos » à protéger dès la venue au monde de Guy. L’entrée de l’enfant dans la cure ne risquait-elle pas de mettre en jeu une forme d’alternative : « Si Guy doit guérir, le père doit en mourir ? » Dans le discours arraché à la mère, une attention plus grande aurait dû être apportée à la seule fausse note introduite : la place prise dans la famille par la fatigue du père. La mère parlait d’une façon hachée, par monosyllabes. C’est l’appareil social (et non la demande familiale) qui était à l’origine de cette consultation. La mère avait le sentiment de ne plus pouvoir se dérober à une forme de pression morale : « Il fallait bien qu’on fasse quelque chose pour cet enfant. » Le diagnostic d’oligophrénie posé à maintes reprises ne l’effrayait pas : n’avait-elle pas grandi avec un frère cadet arriéré et caractériel ?

Le thème des trois premiers mois de cure. L’enfant raconte une histoire de castration liée à des choses vues ou entendues ou une histoire liée directement à la scène primitive. Son thème fondamental est apporté au cours des séances avec des variantes et des permutations diverses. La mère est représentée sous la forme d’une sorcière qui sécrète du poison. La haine de l’enfant se dirige contre elle. Cette sorcière (folle) a un homme qui la bat régulièrement.

L’enfant choisit de rester avec le père (mais la bébête du père a été démolie). On y retrouve les éléments mis en lumière par Mélanie Klein : l’agressivité contre le père est déplacée sur le ventre maternel, réceptacle contenant le pénis du père. La mère est vue comme dangereuse puisqu’elle avale le sexe du père en projetant du poison autour d’elle.

—  Un loup se régale du bidule cassé du garçon. Le loup a bien rigolé, le garçon en est mort. Une sorcière fait du poison. C’est sa nourriture à elle, il faut s’en garer. Ça, c’est la bébête du Monsieur, elle la démolit. Vilaine sorcière, elle donnait des pommes empoisonnées pendant que les bêtes font de la foum.

Dans le transfert, l’enfant me met à la place de la sorcière et forme le vœu que je meure. Il m’impute un rôle castrateur et m’accuse de briser les queues des pommes. Il ajoute :

—  Un briquet c’est une chose d’homme, tu n’as pas le droit d’en avoir.

L’enfant, identifié à une succession d’objets partiels, ne trouve à situer son désir que dans la mort. Les pulsions destructrices apparaissent à la place du désir incestueux. C’est sur un souhait de mort (la mienne) que se fait le départ en vacances de Guy. Le thème fantasmatique apporté en séance était celui d’une scène primitive entraînant la mort.

—  La mémère et le pépère sont morts d’avoir aimé, ils se sont mis ensemble puis ça n’a plus bougé, c’était mort.

Huit jours après le départ de Guy en maison sanitaire (c’est sa première séparation du milieu familial), le père se suicide. Deux mois après, la mère apprend à l’enfant la disparition du père : « Papa est au cimetière, on va lui apporter des fleurs. » L’enfant, le regard fermé, accuse le coup, puis se reprend et calmement ajoute : « La mort ça n’existe pas, c’est pas vrai que papa est mort. » C’e fi comme celui qui ne sait pas que le père est mort, que Guy s’institue dans son rapport à l’Autre.

A son retour de vacances, il me retrouve, se dirige vers le téléphone et me dit :

—  Je vais téléphoner à mes parents car il faut qu’on soit trois, deux c’est pas bien.

Ainsi est-ce à partir de la mort que l’enfant s’assume comme sujet désirant. Mais cette phrase a l’air de s’échapper du contexte.

L’enfant à nouveau est déconnecté du réel. Indifférent aux objets, il se plonge dans un mutisme hostile.

Et c’est alors qu’entre en jeu la grand-mère maternelle : elle surgit un jour avec sa fille. Impossible de séparer les deux femmes. Une main sur l’épaule de sa fille, la vieille femme s’avance d’un pas décidé :

—  Maintenant que mon gendre est mort, c’est mon devoir de le remplacer. Ma fille est perdue. Elle est incapable de décider les choses par elle-même. Il faudrait que Guy soit en internat pour que sa mère ait l’esprit tranquille. À notre avis, ceci devrait améliorer sa santé. Nous ne laisserons pas notre fille seule. Si Guy n’avait pas eu une enfance aussi difficile, nous l’aurions pris, mais nous n’en voulons pas. La famille est marquée par la mort du père. Nous ne resterons pas indifférents devant le risque de mort pour la mère.

La grand-mère parle, haut et fort, elle a conscience de son rôle de chef de famille. La mère de Guy, pleure, silencieuse, complètement écrasée par le poids de sa mère. Elle vient de perdre son mari et voilà qu’on lui demande de renoncer à son fils. C’est à Guy à payer le suicide paternel, a-t-on l’air de dire. Je demande à la grand-mère de me laisser seule avec sa fille :

—  Votre fille n’a pas besoin de vous. J’ai une lettre du père de Guy me demandant de le soigner. Ce vœu est à respecter.

La grand-mère part, outrée. Sa fille, hors de sa présence, reprend lentement ses esprits et c’est alors qu’elle me livre l’âpre lutte qui de génération en génération oppose, dans les deux familles, la lignée des femmes à celle des hommes. Les femmes possèdent du bien, mais elles épousent toujours des hommes inférieurs à elles. Le père de Guy, contrairement à son propre père, était un grand travailleur, il subvenait aux besoins de sa famille et entretenait encore sa mère (éternelle insatisfaite). La grand-mère maternelle lui reprochait « sa basse extraction » et ne lui pardonnait pas l’emprise qu’il avait sur sa fille. Si Guy est identifié par sa mère à un arriéré (à l’instar de son frère à elle), il est pour la grand-mère un aliéné : « Comme la grand-mère paternelle, et il mourra fou. Si ma fille le garde, c’est elle qui se suicide. » Maintenant que son gendre est mort, la grand-mère reprend son rêve (expression du mythe familial) : faire faire à sa fille un « beau » mariage ; l’obstacle, c’est Guy.

La mort du père. Guy est sous la menace d’un nouveau renvoi.

Il se montre tyrannique et révolté, en classe et à la maison.

—  Pour moi, c’est comme si tout continuait, me dit la mère.

J’avoue ne pas comprendre. La jeune femme se décide à parler

et décrit ce que fat son enfer : elle était battue toutes les nuits, le mari la sommait de lui livrer le nom de ses amants. Sur la fin, il était devenu taciturne, anorexique, vivant dans la hantise que sa femme ne l’empoisonne. Son fils l’énervait. Il ne s’était jamais remis d’avoir « fait du vivant ». Il l’aimait cependant, ajoute la mère :

—  Il attendait beaucoup de la psychothérapie et me répétait : je ne voudrais pas que Guy devienne comme moi.

Le drame, pour le père de Guy, est d’avoir dû payer les dettes contractées par son propre père et subvenir aux besoins de sa mère. À son tour, il laisse une place vide : Guy est sommé d’aller à la rencontre de la dette non payée de son père et de son grand-père. Mais Guy, nous Pavons vu, s’est institué comme celui qui ne sait pas que son père est mort (dans sa conduite, il s’identifie aux insignes du père disparu, tandis que sa mère retrouve en propre une parole).

Guy s’érige en justicier : il réclame le retour du père, tout en accusant sa mère de l’avoir empoisonné. Je lui explique que ce n’est pas vrai :

—  Je sais que ton papa avait une maladie. Le faux papa malade est mort. Le vrai est dans ton cœur. Il est content que le faux puisse enfin se reposer. Le vrai t’aimait pour que tu deviennes grand et que tu deviennes un M. X. Tu portes le nom de tous les hommes de la famille.

—  Petite saleté, me répond Guy, je continue à réclamer mon papa.

« Petite saleté », équivaut à « chéri », c’est un objet partiel qui devient pour l’enfant le support possible d’un sujet. C’est en tant que perte qu’il s’efforce de se construire comme sujet – mais en cherchant à nier l’existence même du désir chez l’Autre (c’est-à-dire l'existence de la castration).

Le thème de la scène primitive réapparaît dans toutes les fantaisies apportées par l’enfant :

—  La maison a fait un péché mortel. Elle s’est écroulée. La dame a fait un péché avec le monsieur. Us ont couché, la quéquette a sauté en l’air.

Le désir incestueux (de plus en plus clairement avoué) s’accompagne de pulsions destructrices dirigées contre la mère. L’enfant réclame les objets ayant appartenu au père – mais si on parle de lui, il se sauve ou s’exprime dans un langage scatologique. Pendant toute cette partie de la cure, Guy se présente comme objet partiel, il est le pipi, le caca de quelqu’un à l’instar du père (objet partiel de sa mère mélancolique). Pendant une succession de séances, un disque tourne : « pipi, caca, cabinet, quéquette ». Un beau jour, j’interviens :

—  Tu mets pipi caca entre nous comme si tu voulais croire que papa-maman c’est du pipi caca qui parlent. Le caca c’est le reste de ce que tu as mangé – et toi, est-ce que tu es le reste de papa-maman ? Toi, où vas-tu ? Tu es un enfant vivant.

Guy manifeste à l’école le désir d’écrire, mais dans les séances c’est la parole du père malade qui le traverse :

—  T’es une vicieuse. T’es la pute du quartier.

J’essaye de voir avec lui ce qu’il se rappelle de son père avant la maladie de ce dernier (en fait, il s’agit là d’un artifice, pour aider l’enfant à symboliser ce qu’il y avait de valable dans le père). La réponse de Guy arrive quelques jours après :

—  Je ne veux pas m’appeler Guy, Robert, Martin :

Ce sont les prénoms du père et du grand-père paternel. Il exprime le vœu de ne pas guérir en rapport avec une image parentale destructrice :

—  Je suis empoisonné c’est papa-maman qui m’ont fait ainsi.

Le désir des parents était que Guy ne naisse pas au désir. U

oscille entre des identifications diverses. Dans le transfert je deviens celle qui est victime des hommes et lui, comme moi, est victime. Puis on arrive à ce dilemme : s’il s’identifie à la mère, il reçoit du père la mort, s’il s’identifie au père, il a un sexe non fécond puisque le désir du père était de ne pas le mettre au monde. Comment naître de cette scène primitive ? C’est la question qui va porter Guy pendant près d’un an.

—  Je ne veux pas être un papa mort, dit-il à sa mère.

A d’autres moments, il prend la défense du père disparu. C’est sa manière d’en porter le deuil.

—  Mon papa est mort, il ne voulait plus de toi, alors il a fait des bêtises.

—  Mon papa est mort. Il a mangé du poison. Papa a fait de la dépression. Tu me tisses dans ta toile d’araignée, dit-il à sa mère.

La mort du père, Guy la connaît, tout en la refusant. Il apporte en analyse la parole des adultes concernant le suicide. Cette parole le traverse, il ne l’assume pas. Au bout de la seconde année de cure, l’enfant fait un double aveu :

—  Je n’aime plus mon papa, puisqu’il ne revient plus.

—  Quand on m’embête, je fais le fou.

En même temps qu’il accepte d’être marqué par la perte d’un Père, Guy avoue qu’il fait le fou (c’est-à-dire qu’il joue à l’être). Le jeu tourne mal, l’école spécialisée ne veut plus de lui. L’enfant est hospitalisé. La grand-mère exige ni plus ni moins que son internement. Toute une famille, toute une pression sociale entrent brusquement en coalition contre l’enfant.

Guy, très conscient de ce qui lui arrive, explique alors au médecin que c’est le maître (qui était alors en épisode dépressif) qui l’a rendu fou, et il forme le vœu de guérir. Ce vœu de guérir s’accompagne de l’acceptation de sa propre mort et marque un tournant dans la cure.

—  Si je guéris, je peux mourir.

L’enfant vacille entre l’idée qu’il doit s’accepter comme mortel (en tant que sujet), et l’idée que le désir de l’Autre le renvoie à n’être qu’un objet partiel :

—  Quand on crie sur moi, c’est comme si des voix de tous les papas du monde réclamaient mes bras, mes jambes et tout ça.

L’enfant est pris dans la parole des adultes qui s’efforcent de le soustraire à la psychothérapie. Il s’accroche :

—  Il faut bien guérir, devenir vieux et mourir.

Il revendique son nom de famille mais ne supporte plus la situation duelle avec sa mère. Celle-ci entre en dépression. Toutes les scènes conjugales lui reviennent en mémoire ; elle m’explique comment l’enfant prenait sa défense en disant au père : « Laisse ma mère tranquille. »

L’enfant est mis dans une famille nourricière, le temps pour la mère de récupérer. À son retour, il prend possession de la maison comme l’homme de sa mère et lui déclare qu’il va lui faire un enfant. Là se situe l’acmé de la crise. Guy doit renoncer à la fois à l’identification au père malade, à l’identification à la mère, et à son désir incestueux. Nous sommes à la fin de la troisième année de cure. Guy s’est pris d’affection pour un ami de la famille. Cet homme meurt et c’est à travers le deuil de M. Claude que l’enfant va consommer le deuil du père et se déclarer guéri.

Je continue cependant à le suivre : car chaque fois que l’enfant est en progrès, la mère amorce une dépression, le renvoyant à sa place de malade. Un jour, elle vient me trouver :

—  Il faut placer Guy, il va me tuer.

L’enfant retourne dans la famille nourricière qu’il apprécie, la mère est secondée sur le plan médical. Un jour, elle demande à me revoir :

—  J’ai fait un rêve affreux, je me suis vue ébouillantant mon frère, mais ce frère, c’était Guy.

C’est à partir de cet aveu (livré après la crainte que ce soit Guy qui la tue) que la mère va pouvoir accepter que son enfant s’assume dans une parole propre. Ce frère mentionné était un puîné qu’elle avait tué par maladresse ; le rapprochement fait avec Guy montrait la place qu’elle lui réservait dans sa propre problématique œdipienne. Guy n’avait d’autre choix que d’occuper la place de l’arriéré (le frère Jean) ou celle du mort (Jacques). Cette prise de conscience marque pour la mère un tournant ; elle prend un métier qui lui plaît, amorce une vie personnelle et accepte de maintenir l’enfant dans la famille nourricière. Guy, hors de la présence maternelle, progresse spectaculairement. Il s’identifie au père nourricier et dit à sa mère :

—  J’espère que tu vas te marier un jour, tu ne peux pas rester comme ça.

Guy réaffirme sa conviction qu’il est guéri. Il ne veut plus rester dans une « école d’anormaux » et souhaite entrer en apprentissage chez un ami plombier.

Le Q.I. demeure faible et justifie le diagnostic d’oligophrénie porté avant son entrée en cure. L’acquis scolaire est rudimentaire ; l’enfant sait lire, écrire et compter, sans plus. Très habile sur le plan manuel, il est apprécié par les artisans et ouvriers adultes. Dans le monde du travail, on le juge responsable et adroit (l’enfant aide à la campagne le boulanger, accompagne le plombier dans ses déplacements). Or, les hommes de sa famille sont boulangers, menuisiers ou plombiers : c’est bien avec les insignes du père que Guy cherche à s’intégrer dans la vie. Il peut le faire à partir du jour où il s’est accepté mortel. Dès lors, c’est face à une Loi qu’il cherche à se repérer (il y a renoncement au désir anthro-pophagique, au désir incestueux à travers le deuil d’images parentales structurantes). Le rôle joué par la famille nourricière a été important : l’enfant s’est trouvé pour la première fois pris dans une parole familiale non aliénante. Il était suffisamment avancé dans son analyse pour pouvoir en tirer profit.

Dans la cure, Guy a présenté successivement un discours impersonnel (la parole du père ou les doléances de la mère), un langage de contes (des histoires qu’il apportait comme si elles ne le concernaient pas), et enfin, une parole à lui, prononcée à partir du vœu de me voir morte. Au fur et à mesure que sa parole s’affirme, nous nous heurtons au discours familial qui le renvoie à n’être pas, ou à demeurer fou.

Au cours de la cure, nous avons pu voir :

a)  comment l’enfant n’avait d’autre choix que celui de se situer

comme objet  partiel  dans son  rapport à l’Autre. Pendant cette

période de la  cure,  Guy niait  l’existence  de la mort et de la

castration.

b)  Tout au long des séances nous avons assisté aux permutations diverses du thème initial de la scène primitive. II s’agissait, à travers elles, de la réponse fermée de l’enfant. C’est cette réponse qu’il a fallu mettre en question. Ceci nous a conduit à l’interrogation de Guy sur son droit à l’existence. (C’est bien de la mort du père que Guy est né dans la cure, c’est lourd pour un enfant de vivre à ce prix-là.)

c)  Ce droit  à vivre, Guy l’a  finalement  acquis en rencontrant

la dette impayée de  son père  et de son  grand-père. Le crime

d’exister, il l’a payé en renonçant à la mère et en se choisissant comme mortel (hors de tout désir suicidaire). Il finit par renoncer à l’identification au père suicidé, à l’identification à la mère. Il accède au désir à partir du jour où il accepte que l’objet de son désir (la mère) est frappé d’un interdit. Dès lors, il se retrouve comme sujet marqué par la castration symbolique (jusqu’alors toute idée de castration était forclose).

Pour suivre la même évolution dans le transfert, c’est comme « petite saleté » que je suis d’abord devenue le support possible d’un sujet ; nous avons assisté ensuite à une série de permutations sur le plan identificatoire. Les fantasmes de l’enfant nous ont renvoyés aux paroles meurtrières des parents. Nous voyons comment Guy a été façonné par elles. Une parole aliénée est venue en écho du discours aliénant. De la scène primitive, Guy ne pouvait naître : ceci a été mis en question à travers le jeu transfé-rentiel, c’est-à-dire par rapport au désir de l’Autre. Ce que l’enfant livrait dans son angoisse, c’était une menace venant de l’Autre, doublée d’un danger d’atteinte corporelle.

Si au cours d’une analyse, il y a progression dans les dessins apportés par l’enfant, c’est qu’il y a eu pour lui compréhension du sens même de son désir à travers le jeu du signifiant. Dans le thème fantasmatique apporté, l’enfant nous désigne qu’il s’agit d’un masque ; c’est au-delà que les pions du jeu d’échecs sont à réordonner, suivant une règle qui est celle de l’ordre même du langage. Nous nous trouvons dans une dialectique où dominent les rapports du sujet avec son propre corps. Ces rapports de l’enfant à une image de corps partiel ou à une image de corps unifié de lui-même, dessinent son type de relation à l’Autre et permettent de comprendre le rôle que jouera pour lui d’une façon permanente le fantasme de castration dans son expérience. S’il n’a pas de lui-même une image de corps unifié, il sera toujours face au désir de l’Autre, en danger d’être rejeté, parce qu’il est identifié en totalité à l’objet de la demande. Il semble bien que l’enfant, au cours de son évolution, soit toujours en quelque sorte intriqué dans la demande de la mère. Tant qu’il est, comme objet partiel, l’enjeu de cette demande, toute exigence sociale va porter sur cet objet partiel auquel il s’identifie et réveiller l’angoisse que manifeste son fantasme. S’il accède à une image de corps unifié, il sera l’enjeu de cette demande en tant que sujet, il pourra « assumer la castration », c’est-à-dire comprendre que l’épreuve à supporter ne porte pas sur la totalité du sujet. Tout se passe comme si, à un certain moment, ce qui est impliqué dans la menace de castration ne mettait plus en jeu le corps : et nous entrons alors dans une dialectique verbale. Nous assistons dans le déroulement d’une cure à une série de permutations qui, réarticulées dans le discours analytique, sont là pour nous désigner ce qui s’y présentait masqué. C’est du lieu même de son fantasme que le sujet arrive à faire entendre la manière dont il se situe face au désir de l’Autre.

C’est la figure du père mort que Guy interrogea à différents moments de la cure avant de situer son désir ; ce désir, rappelons-le, il ne le trouve qu’au prix de se savoir mortel. C’est à partir de la connaissance du suicide paternel que l’enfant va s’accrocher aux insignes de tous les pères par de là leurs défaillances. Aurais-je pu éviter ce suicide ?

La question mérite certes d’être examinée. N’ayant pas entendu le père, je ne pouvais être en mesure d’apprécier le sens pris par son désir. L’appel à l’aide pour le fils pouvait très bien être un appel à l’aide pour l’enfant qui en lui n’était pas arrivé à vivre. Mon erreur fut de n’avoir pas su lire le message qui m’était adressé. Je me suis faite involontairement la complice d’un désir de mort. Le rapport médical concernant le père de Guy (hospitalisé avant son suicide) constate l’apparition depuis deux mois (un mois après l’entrée de Guy en cure) d’un syndrome délirant de jalousie interprétative. Amélioré après une cure de chimiothérapie, le père a quitté l’hôpital pour se suicider à la sortie.

L’issue aurait peut-être été différente si l’enfant était demeuré malade (ou si j’avais proposé de surseoir à la cure). Rien ne nous permet d’affirmer que cette fin était inéluctable.


103 Appel muquant en fait le désarroi du père.