Conclusions

Dans la préface qu’il a donnée au Wayward Youth de Aichhorn \ S. Freud admet que la recherche psychanalytique s’est déplacée de l’étude du névrosé à l’étude des enfants. Et il ajoute : « L’analyse a montré comment l’enfant vit, inchangé dans l’homme malade aussi bien que dans le rêveur ou l’artiste. »

La psychanalyse des enfants suppose une démarche qui dans son essence ne diffère pas de l’analyse des névrosés adultes. Dès qu’une question est posée dans une analyse, elle l’est à partir d’un Autre, sur l’autre qui est dans le patient 2. L’analysé se constitue comme sujet parlant, à partir du sentiment qu’il s’adresse à quelqu’un qui est marqué par une expérience qui leur est commune. Cette relation de confiance se fonde sur le modèle de la relation la plus primitive qui lie l’enfant à sa mère : c’est en tant que sujet regardé par l’Autre qu’il s’est, à l’origine, constitué comme sujet parlant – l’échec de cette relation est lié à ce qui fut faussé dans la dialectique mère-enfant et ceci resurgit dans le type de discours articulé en analyse.

Dans le jeu qui s’instaure à partir de la demande de l’enfant, si la réponse maternelle donne à l’enfant l’impression qu’il est rejeté comme sujet désirant, il restera identifié à l’objet partiel, objet de la demande maternelle, sans pouvoir jamais aller au-delà, sans pouvoir s’assumer dans une parole à lui. C’est là que nous pouvons situer le nœud des formations psychotiques. Là où les analystes nous parlent d’environnement, de milieu, de comportement, il faut répondre par l’analyse du type de discours tenu par les parents

N

1.  S. Freud, Préfacé to Aicbhorn's Wayward Youtb, in CoIleBedPapcrs, vol. XIX, p. 274.

2.  J. Lacan, Lm formations de l’Inconscient, in Bulletin de Psychologie, 1957.

devant (ou à) l’enfant. C’est en comprenant ce qui, dans la parole adulte, a marqué l’enfant, que nous arrivons à rendre un traitement possible. Dans une anamnèse psychanalytique, ce ne sont pas tant les faits correctement rapportés qui comptent, que le sens qui va pouvoir leur être donné dans ce qui est en jeu à travers le message livré à l’analyste. Nous sommes confrontés aux effets de ce qui a été dit et tu à l’enfant. L’abord de la psychose restait impossible tant que le fou demeurait pour l’analyste un autre étranger à lui-même (c’est-à-dire, tant que la résistance de l’analyste prenait appui sur le fait que le fou c’était l’Autre et non pas lui). C’est en reportant l’interrogation de l’inanalysable de la psychose sur l’analyste1 et non plus sur le malade, que l’on rendit possible la situation analytique.

En psychanalyse d’enfants, il convient de même de pouvoir s’interroger d’abord sur cet autre en nous – c’est-à-dire d’arriver à déterminer ce qui nous définit par rapport à l’enfant que nous traitons. En étant à l’écoute de ce que l’enfant et les parents nous I  disent, nous sommes amenés à nous repérer par rapport au dis-

I  cours qui se tient, c’est-à-dire à situer à qui nous sommes identifiés.

Toute démarche analytique inclut le transfert (aussi bien celui

1  du patient que celui de l’analyste) ; ceci implique la mise à jour du

j  jeu complexe de l’identification. À méconnaître cette nécessité,

l’analyste risque de traiter l’enfant comme un autre absolu, afin de

l  se débarrasser par projection ou refoulement de cet autre qui est

en lui. C’est ainsi que l’on transforme le malade en un objet étranger, prenant pour lui des mesures au lieu de l’amener à donner un sens au malaise dans lequel il est aliéné. On cherche à introduire un milieu meilleur, sans penser que le milieu c’est avant tout le discours collectif dans lequel le sujet se trouve pris.

L’étude du mécanisme identificatoire ne signifie pas que l’on se définisse comme père, mère, enfant, ces termes pouvant se révéler interchangeables. Il s’agit pour l’analyste d’admettre ce qui est en jeu pour lui dans une situation (c’est-à-dire de définir le rapport qui le lie à son propre désir). Ce qui se joue ainsi dans une situation relationnelle, c’est le rapport de chaque partenaire à l’objet de son

désir à partir de ce qu’il imagine être le rapport de l’Autre à lui comme objet du désir.

Lorsque la mère demande à son enfant d’être propre, l’enfant lui « donne » ses excréments en les identifiant à l’objet de la demande – mais ce que la demande maternelle (obéissance) vise en fait est le sujet : elle cherche en lui quelque chose qui est de l’ordre de son propre désir (et elle identifiera l’objet de sa demande à celui de son désir)La question que va soutenir l’enfant, c’est : « Que veut ma mère ? » La réponse, nous savons qu’il ne la trouvera que lorsqu’il aura pu faire intervenir dans sa relation à la mère quelque chose qui est de l’ordre de la Loi (ce qui suppose le dépassement du complexe de castration). Tant qu’il n’y sera pas arrivé, il oscillera dans un conflit identificatoire.

Ce que nous voyons à l’étape dite prégénitale, c’est la façon dont le sujet intériorise un type de rapport à l’objet partiel dans sa façon de se désigner à l’Autre comme objet de désir. C’est cela, cette désignation de lui-même comme objet de désir, que nous devons saisir dans son message. Nous pouvons évidemment, d’une façon descriptive, parler de l’identification du sur-moi de l’un à celui de l’autre. Ce n’est pas cela qui m’intéresse. J’ai cherché, tout au long de ce livre, à me dégager d’une description formelle en vue de l’approche dynamique de ce qui est en jeu dans une situation. M. Klein nous en a d’ailleurs donné l’exemple en parlant toujours de positions et de situations, et non de stades de développement. Seulement, son souci constant était d’offrir une possibilité de contrôle expérimental. Elle s’est efforcée de situer ses découvertes cliniques dans une évolution qui tienne compte de ce qui a été désigné sous le terme de développement affectif d’un individu. On a pu suivre dans ce livre une démarche plus limitée ; mon souci fut de rendre compte du drame analytique et de montrer comment il n’est possible de le dégager qu’au prix d’une technique liée à une certaine conception de l’analyse. Là où les behaviouristes invoquent l’influence de l’environnement, nous constatons les effets de paroles entendues, comprises ou non, et qui forment une autre sorte d’environnement immatériel dans une perspective qui n’est plus

celle de la biologie. Je suis à l’écoute d’un vaste discours, non seulement celui qui est tenu par l’enfant et sa famille, mais celui qui a été tenu dans le passé et ce que l’on peut savoir, ou reconstruire, du discours dans lequel l’enfant a vécu auparavant.

Je montre105 pourquoi c’est à l’analyste de leur enfant que les parents ont à apporter une parole. Je me suis opposée dans ce livre à la conception d’une psychanalyse définie comme « expérience corrective » à continuer par la mère chez elle. J’en ai fait entrevoir le caractère trompeur. Les auteurs qui mettent ainsi les familles en tutelle ne s’interrogent jamais sur la place de la parole de la mère dans le monde fantasmatique de l’enfant, ni sur la place du père dans la parole de la mère (les faits, à être entendus dans leur réalité, laissent échapper leur sens). On convient que tel père est « mauvais », sans approfondir ce que recouvre la plainte maternelle et sans s’interroger sur le bénéfice retiré par elle d’une situation qu’elle se plaît à décrire. À étudier l’enfant comme phénomène, on se prive de l’apport nécessaire de la parole parentale – ou lorsqu’on la sollicite, c’est à titre d’information pédagogique — ; on ne semble guère se préoccuper de ce qui est en jeu dans le fantasme du désir parental. À obliger les parents à une analyse personnelle, on ne voit pas qu’il est vain d’analyser une mère pour son compte à elle, lorsque son compte à elle efi à ce point l’enfant, qu’elle exprime sa présence à travers le symptôme de ce dernier (symptôme

I qui porte la marque du désir maternel). J’ai montré comment l’analyse séparée de la mère et de l’enfant laisse vierge le véritable terrain où se constitue la parole de l’enfant et de la mère. Dans ce | discours symptomatique qui se tient à la maison106 l’analyste est présent ; s’il n’entend pas la mère, il ne peut comprendre la place qu’il occupe dans son fantasme. Et faute d’être entendue par l’analyste de son enfant, la mère risque de rester à l’abri derrière l’organisation de ses défenses. Ce que la mère dit arrive, bien sûr, à travers la parole de l’enfant ; mais dans ces cas l’amélioration de l’enfant crée chez le parent pathogène des crises somatiques ou psychiques graves. En fin de compte, le symptôme demeure parce que l’analyste s’est fait à son insu le complice d’une parole trompeuse. Dans

tous ces cas, c’est la croyance à une explication positive qui est venue gêner la marche d’une cure. Tout au long de ce livre, j’ai insisté sur la nécessité de pouvoir repérer ce que représente l’enfant dans le monde fantasmatique des parents (et, bien sûr, aussi dans celui de l’analyste) – car l’enfant n’est pas seulement l’objet de toutes les projetions, mais encore ce qui sert à masquer le manque à être de l’adulte. Je crois avoir montré aussi que le sens ne peut apparaître dans une analyse qu’à mieux situer le sujet dans son discours par rapport à sa demande et à son désir.

Ma démarche n’a rien de commun avec ce qui est désigné habituellement sous le nom de Family Psychotherapy x. Les auteurs en question s’élèvent contre les analystes « missionnaires » qui viennent au secours des enfants perturbés en « tuant » les mères (on les surnomme mother killers) ; il faut, disent-ils, « sauver la famille pour sauver l’enfant ». Les moyens mis en œuvre par eux sont toutefois issus d’une même veine évangélique. On persuade, on rééduque, on s’offre même comme image orthopédique. Or, lorsque Freud compare l’analyse du névrosé à une « post-éducation », il précise bien que cela n’a rien à faire avec une quelconque forme de rééducation ou de pédagogie. Il s’agit de l’effet produit par l’analyse elle-même dans la façon dont le patient peut désormais s’ouvrir en son nom propre à ce qu’on appelle éducation morale.

Lorsque nous écoutons le discours parental, c’est parce qu’il explique ce qui chez l’enfant ne peut être nommé. L’écart entre la parole de l’un et celle de l’autre fait surgir parfois la raison d’être d’un malentendu (il peut être utile d’en étudier ensuite le sens avec l’enfant). Erikson a su d’une façon magistrale utiliser la mise à jour dans la cure de l’enfant du non-dit107 ; cela s’est révélé particulièrement important dans les névroses dites traumatiques. Les difficultés commencent comme on l’a vu lorsque l’auteur aborde le problème des psychoses, car il s’écarte à ce moment-là de l’étude du langage pour s’appuyer sur une théorie du développement qui ne lui permet pas de saisir ce qui est véritablement en question dans une cure.

Notre recherche s’efforce justement de rendre compte du drame de la psychose. C’est un message que nous cherchons à dégager. Au-delà d’une description nosologique, je m’arrête au sujet qui manque dans le diagnostic. Sa place est à repérer dans un vaste discours qui implique enfant, parents et analyste. Mes conceptions rejoignent sur ce point les positions définies par Laing et esterson dans leur livre Sanitj, madness and the family 108. Mais si Laing a basé ses études sur des malades non suivis en traitement, je me suis au contraire efforcée de lier étroitement l’objet de ma recherche au mouvement même de mes cures. Et ce qui m’a servi de repères, c’est le fait de chercher l’énigme du symptôme par une attention portée sur l’ensemble du discours de l’enfant et des parents.

Mon action est liée aux effets, dans le discours, des tensions, compromis, malentendus, etc., dont la signification dans l’histoire individuelle de chacun peut s’éclairer en référence au drame œdipien et à l’expérience de la castration. La découverte du sens jaillit d’une situation conflictuelle (support de désirs contradictoires). L’enfant répond par son symptôme à ce qui a été annulé ou détruit dans le fragment du discours de l’adulte. Sa parole se constitue à partir du lieu de l’Autre, elle est liée à la façon dont chez l’autre se sont structurées les relations de parenté, la métaphore paternelle, etc.109. Son avènement en tant que sujet dépend du désir parental de le laisser naître ou non à l’état de désirant. Dans le transfert qui se constitue, parents et enfant se trouvent à un moment confrontés avec ce qu’ils croient être le désir de l’analyste.

L’évolution d’une cure implique la mise à jour de ce qui est en jeu dans l’épreuve de séparation enfant-parent. Cette séparation est vécue en référence à l’analyste, à travers le vœu de mort, et c’est alors comme objet manquant à l’autre qu’enfant et parent s’affirment.

L’analyste est mis en demeure de choisir qui il accepterait de perdre. L’enfant, dans ses efforts pour se constituer comme sujet, rencontre ce qui dans l’inconscient des parents fait obstacle à l’avènement de son être. Autrement dit, il ne peut s’engager dans la dialectique de la castration sans mettre en cause d’une certaine façon le parent auquel il est lié. La cure de l’enfant touché à la position de l’adulte face au désir L’analyste doit pouvoir se situer dans le discours qui se tient de façon à rendre possible une dialectique. Et c’est alors du vœu de mort qu’une parole vraie surgira. C’est encore à partir de la mort, de la division, de l’aliénation que se constituera dans l’analyse le sujet, comme sujet qui parle, c’est-à-dire comme sujet né d’un drame, marqué et façonné par lui.

son regard, sa voix. » J. Lacan, Position de Vir,  ,  ,  p.  829.