1. Symptôme ou la parole

I.

L’École américaine, sous l’influence du behaviourisme, a mis l’accent sur le jeu conflictuel qui oppose le sujet à son milieu. Le symptôme névrotique doit-il dès lors se comprendre comme le résultat d’un tel jeu entre le développement du sujet et son environnement ? Et cette explication nous introduit-elle au sens de ce qui, dans une analyse, est véritablement en question ?

Freud a montré l’importance des premières années de la vie chez l’être humain. L’enfant doit passer par des conflits qui lui sont nécessaires. Ce sont des conflits identificatoires, et non des conflits avec le réel ; et si le monde extérieur est ressenti par l’enfant tour à tour comme bienveillant ou comme hoile, nous savons bien que ce n’est pas là une situation biologique, ou animale, de « lutte pour la vie », mais une situation imaginaire qui doit peu à peu se symboliser22. Dans ses rapports avec ses parents, l’enfant doit apprendre à quitter une situation duelle (de fascination imaginaire) pour s’introduire à un ordre ternaire – c’est-à-dire structurer l’Œdipe, ce qui ne peut se faire que par son entrée dans l’ordre du langage.

Ainsi l’apport de Freud est d’abord de nous indiquer que, dans

une analyse, il ne s’agit pas d’un individu affronté au réel, ni de sa conduite, mais bien de la méconnaissance imaginaire du moi, c’est-à-dire de formes successives d’identifications, de leurres et d’aliénations qui expriment une défense à l’avènement de la vérité du sujet.

La psychanalyse d’enfants ne diffère pas dans son esprit (dans son écoute) de la psychanalyse d’adultes ; mais l’adulte, même psychanalyste, est souvent gêné lorsqu’il aborde les problèmes de l’enfance par l’idée (les projetions imaginaires) qu’il s’en fait. (Freud lui-même n’a pas été à l’abri d’erreurs dans ce domaine.) Toute étude sur l’enfance implique l’adulte, ses réactions et ses préjugés.

Des observations faites par Françoise Dolto23 sur des enfants normaux de 20 mois en proie à une tension émotionnelle aiguë lors de la naissance d’un puîné, nous montrent à quel point l’adulte est partie prenante dans le conflit. Ce que l’enfant en désarroi (par perte brusque de tout repère identificatoire) demande, c’est le mot juste, ce « maître mot24 » qu’il invoque en état de crise, pour qu’à travers lui une maîtrise puisse être conquise : l’enfant réclame le droit de comprendre ce qui lui arrive d’absurde dans telle de ses réactions agressives. L’adulte observe rarement, il blâme une intention là où l’enfant présente un comportement à déchiffrer. Faute d’avoir pu en lire le sens, l’adulte laisse alors l’enfant en panne avec un désir de connaissance (de mot) que camouflaient ses revendications ou ses révoltes. Dans les deux cas rapportés par Françoise Dolto, l’enfant, en réponse au mot juste reçu, a pu introduire à son tour, en pleine crise de bégayement, sa propre vérité (son fantasme meurtrier) et sortir, par une parole, vdinqueur du conflit (on notait dans la semaine une conquête dans le domaine du langage : acquisition du temps des verbes, enrichissement du vocabulaire, etc.).

Dans le cas de Jean, l’auteur nous relate les réactions de l’enfant pendant les vingt et un jours qui ont suivi la naissance du petit frère. Nous assistons à un désarroi qui s’exprime par de l’incontinence, de l’encoprésie, du bégayement. Nous voyons les symptômes disparaître au fur et à mesure que s’expriment l’hoilité et la jalousie. Le bégayement cède le 21e jour, après que l’enfant a placé dans le lit de la bonne une poupée en celluloïd dénommée Guicha (nom du frère) ; il lynche cette poupée devant la mère, la rendant ainsi complice du meurtre (symbolique) du frère venu prendre sa place. Sitôt le lynchage opéré, l’enfant montre sa tendresse à l’objet attaqué, et ensuite au bébé. Le bégayement disparaît sans qu’il soit, nous dit l’auteur, tellement aisé de comprendre le mécanisme qui a pu jouer dans ces accès d’opposition et d’agressivité. Le symptôme s’est présenté comme une expression codée et la mère a su accepter d’être marquée par le message dont il était porteur. La « parole vraie » qui s’exprimait sous le déguisement du symptôme était fantasme meurtrier, mais non intention meurtrière. L’intervention de la mère a permis à l’enfant de quitter son déguisement « symptomatique » pour introduire l’envers de cette parole « vraie » ; elle était aussi expression d’amour.

Dans le cas de Gricha, nous voyons un enfant en proie à un désarroi identique à propos de la naissance de sa petite sœur. L’enfant réagit par de l’opposition, avec refus de manger, incontinence, bégayement. Au 21e jour, l’enfant se met dans le lit du bébé avec, nous dit la mère, la mimique d’un débile mental, l’air niais : « ma to tati » (moi comme Katy). Il désire avoir sa mère auprès de lui. L’auteur nous explique que c’est également par une sorte de lynchage que l’enfant va sortir victorieux de son bégayement (et de son conflit). Ce qui est mis en avant dans les deux cas, c’est le conflit identificatoire dans lequel l’enfant se débat. Toute intervention normalisante de l’adulte ne peut que figer l’enfant dans un comportement régressif qu’il a choisi pour rester dans ce qu’il croit être le désir de la mère.

Dans une observation similaire, chez un enfant rendu névrosé par un même type d’épreuve, Françoise Dolto note que c’est au niveau du langage que le malentendu s’est noué, l’adulte éducateur s’étant montré plus soucieux de corriger un comportement de jalousie que de répondre aux questions en suspens. L’enfant, blâmé dans les intentions qu’on lui prêtait, perdu dans ses possibilités de repères idendâcatoires, fut en proie à un désordre intérieur qu’il ressentit comme menaçant. En position persécutive, cet enfant de deux ans, Robert, devint dangereux pour les autres. En trois jours, par la seule vertu des mots justes que sut prononcer une mère non névrosée (avec qui F. Dolto avait eu un entretien), l’enfant sortit guéri de la crise, et conquit du coup sa maîtrise dans le domaine du langage. C’est en réponse aux paroles maternelles que l’enfant était devenu dangereux pour le bébé. L’entretien analytique ayant aidé la mère à comprendre ce qui se cachait comme tension derrière des actes agressifs, dangereux mais dépourvus d’intention meurtrière – lui permit d’introduire une modification dans le discours qu’elle adressait à l’enfant. Elle mit en paroles l’agressivité de l’aîné, sans la blâmer, comme en la reprenant à son compte. Au bout de trois jours, Robert recouvra la santé, prit la défense du frère et reprocha à sa mère sa méchanceté – la parole de la mère lui avait permis de se situer. Jusqu’alors, faute de comprendre la tension dont il était l’objet, l’enfant se détruisait.

L’intérêt de ces observations réside dans le fait qu’on nous montre, pris sur le vif, un enfant en situation de crise et un adulte en situation d’y répondre selon ses propres fantasmes, préjugés ou principes éducatifs. Chez l’enfant devenu caractériel, Robert, la mère, qui ne voulait rien savoir de la jalousie, n’avait pas su trouver les mots justes. Elle avait fait effectivement tout pour que l’enfant ne soit pas jaloux, mettant ainsi en place des pions disposés selon son désir ; l’enfant, en introduisant son propre désir, bouleversait tout, d’autant qu’à ce jeu d’échecs il lui avait été interdit de prendre part… « Maman savait ce qui était bon pour lui ». Le mot juste n’est donc pas aisé à introduire, il renvoie la mère à son propre système de références. Si des réponses doivent lui demeurer forcloses, l’enfant aura du mal à introduire sa question autrement que par le désordre de son comportement.

C’est ce problème que je voudrais essayer de mettre en lumière à propos de la célèbre étude de Freud sur le petit Hans25. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas l’analyse du cas, mais les fragments d’observation du père qui mettent en relief les écrans dressés par l’adulte pour que l’enfant demeure dans un certain non-savoir. L’observation débute par une interrogation de Hans à l’adresse de sa mère : « Maman, as-tu aussi un fait pipi ? » Ce terme ambigu (puisqu’il désigne à la fois l’organe de fonctionnement urinaire et le sexe, lieu de désir du garçon et de la fille) est celui qu’a employé la mère. Elle entend bien ne pas en donner un autre qui risquerait de désigner à la fois son sexe à elle et ce qui lui manque. Or, toute l’interrogation de Hans, pendant la première partie de l’observation, porte visiblement sur ce que sa mère a ou n’a pas. L’enfant recherche le mot adéquat au prix de mille détours, prêt à dire faux pour que le vrai lui soit donné (ou rendu). En fait, Hans, à l’âge de 3 ans, sait à quoi s’en tenir sur la différence des sexes, seulement il n’ose se donner le droit à ce savoir annulé par le vœu de l’adulte. Aussi, lorsque la mère lui répond par une vérité-mensonge : « Bien entendu, pourquoi ? », l’enfant est-il sans mots pour traduire ce qu’il pense : « J’ai seulement pensé », dit-il à l’adulte qui ne l’écoute pas.

Nous voyons au cours de cette observation comment Hans (non encore névrosé) se mystifie chaque fois qu’il se heurte à la résistance de l’adulte. Pour garder sa propre estime (qui passe par l’Autre), il ramène sa question, ou plutôt sa réponse, au niveau où l’adulte accepte qu’elle se tienne. Il se donne à lui-même la parole mystifiante qui répond au désir de l’adulte.

Reprenons tout cela. La quête d’un mot juste a, par moments, pour Hans, un accent angoissé : elle sous-tend, au moment de la naissance de la petite sœur, toute la position de Hans face au désir des parents. Il est visiblement à la recherche de repères identi-ficatoires26, recherche rendue bien difficile puisque le père le renvoie aux références maternelles, lui signifiant par là que lorsqu’il s’agit du sexe, c’est à travers l’idéal maternel que la question doit être posée. Or la mère, nous le voyons, aime les petites filles tout en considérant le sexe de son fils comme « un gentil petit machin » dont on parle à l’amie de cœur. Le sexe de Hans est l’objet à voir (pour l’adulte) mais que lui-même ne peut toucher ;

il est quelque chose qui « regarde » les autres, ou bien il est admis comme fonctionnel (urinaire), mais condamné comme lieu de désir de Hans. Or, la question qui sous-tend les incursions de Hans dans le domaine du langage est bien celle-ci : qu’est-ce qui est désirable ? La réponse maternelle à la situation érotique créée (par elle) lors des soins donnés à son enfant, est la suivante : il ne faut pas y toucher, « c’est une cochonnerie » – c’est-à-dire que du sexe de Hans, elle ne s’occupe que pour le dévaloriser sur le plan narcissique. Le sexe du garçon est voulu par elle comme organe urinaire et non comme lieu de désir. C’est en vain que Hans cherche à obtenir de son père le désaveu du discours maternel, voire la valorisation éthique du désir. Son père condamne Hans à demeurer devant le non-sens, à n’être que l’objet passif aimé d’une mère qui ne désire aucun homme. Elle-même participe à un jeu de corps à corpte avec son fils tout en condamnant verbalement tout ce qui a trait au sexe. Le désir de la mère est bien que Hans ne soit pas le maître de son désir d’homme.

La maladie de Hans (phobie des chevaux) commence, nous dit Freud, à 4 ans et 9 mois. Il y entre par la crainte que sa mère ne parte. « J’ai cru que tu étais partie et que je n’avais plus maman pour faire câlin avec moi. » Cette angoisse soudaine qu’il pourrait perdre sa mère se superpose vraisemblablement aux discussions parentales que Hans a pu entendre. Il attache une importance d’autant plus grande aux paroles qu’il a pu surprendre, que dans la réalité il se heurte au silence maternel. La mère ne lui dit pas qu’elle est sans désir pour son mari, elle masque cette vérité (danger qu’elle quitte le foyer) en se raccrochant à son fils (à une idée de petit garçon gentil). Dès que Hans quitte sa mère, c’est l’angoisse. Son sexe, lieu de tension, appartient à sa mère, pour être par elle regardé. L’enfant se trouve en panne dans son évolution virile : il se heurte au désir de la mère qui est celui de ne pas désirer un homme, au désir du père qui est celui de le voir se conformer au vœu maternel. L’un et l’autre parent sont voyeurs du sexe de leur enfant et de son désir. Ce désir on s’en amuse, il fait l’objet des conversations entre adultes, il est le lien qui unit le père à Freud. Ce n’est pas de sa sexualité propre que le père entretient Freud, mais bien de celle de son fils (c’est-à-dire de la sienne vécue à travers le sexe de son enfant). C’est également à travers Hans que nous voyons la mère aborder ses problèmes avec son amie.

est-ce bien ou non (telle est la question voilée posée par Hans à son père) d’aimer jouer avec les petites filles ? Le père se contente de noter (à l’intention de Freud) la naissance du désir chez son enfant, il connaît l’embarras de Hans mais le laisse à sa perplexité : le sexe reste l’énigme.

A sa mère, l’enfant fait savoir qu’il connaît la différence existant entre le sexe organe urinaire et le sexe lieu de désir, mais il se heurte à une position de refus (la mère a l’air de lui dire : si c’est comme ça, je ne t’aime plus – et l’enfant a l’air de lui répondre : tant pis)27. Il manque à Hans l’appui du père pour se sentir le droit de quitter la relation duelle dans laquelle la mère souhaite l’enfermer.

L’arrivée d’une nouvelle bonne va permettre à Hans, au moment où il accepte de se conformer à l’attitude régressive proposée par le père (dormir dans un sac pour supprimer toute tentation de désir), de reprendre confiance dans son corps propre. Il peut, nous dit-on, parler à cette bonne de sa nudité à elle (cette femme s’ac-cepte comme être dépourvu de pénis) sans qu’il soit en danger d’être menacé de mutilation (comme ce fut le cas avec sa mère : « Si tu fais ça je ferai venir le Dr A. qui te coupera ton fait pipi »). Hans peut ainsi montrer sa puissance. La bonne s’accepte comme lieu de manque – et à partir de là Hans trouve une possibilité de se réinvestir sur le plan narcissique. Aussi, lorsque son père lui dit : « Tu as probablement eu peur en voyant une fois le grand fait pipi du cheval. Mais tu n’as pas à en avoir peur. Les grands animaux ont de grands fait pipi, les petits animaux de petits fait pipi », Hans peut maintenant lui répondre : « Et tout le monde a un fait pipi et mon fait pipi grandira avec moi quand je grandirai car il est enraciné. » Désormais, l’adulte peut le menacer de castration, il sait que le désir, lui, subsiste. Car c’est bien le désir que l’enfant introduit face à un père qui se contente d’observer la taille des fait pipi des grands et petits animaux – et qui, ensuite, n’osera pas expliquer à son enfant la part prise par le père dans la procréation.

hans : Je suis pourtant à toi.

le père : Mais c’est maman qui t’a mis au monde.

Tu appartiens ainsi à maman et à moi. hans : Anna, est-elle à moi ou à maman ? le père : A maman.

hans : Non à moi. Pourquoi donc pas à moi et à maman ? le père : Anna appartient à moi, à maman et à toi. hans : Là, tu vois !

Expliquons un peu plus. En fait, dès le départ, Hans soupçonnait les implications génitales des deux sexes, mais le père se refusait à les lui révéler. Hans n’a pas reçu les mots qu’il était en droit d’attendre. On ne veut pas lui dire qu’il est né d’un père, et d’une mère, et cette vérité lui est cependant nécessaire pour qu’une identification virile puisse prendre un sens. Cette réponse que l’adulte lui refuse, Hans se la procure par le truchement d’un thème fantasmatique : « Quand il n’y a qu’un cheval et que la voiture est chargée à plein, j’ai peur. Et quand il y a deux chevaux et qu’elle est chargée à plein je n’ai pas peur » ; signifiant par là qu’il sait que la procréation n’est pas le fait de la mère seule. Dans cette riche observation, mérite d’être souligné ceci : c’est au moment (vers l’âge de 3 ans) où Hans est arrivé à prendre conscience de son corps en étant fier de son sexe de garçon, que la mère est intervenue pour le dénarcissiser en ramenant le sens du sexe à une pure notion fonctionnelle : c’est un organe à faire pipi, c’est une cochon-rie et tout cela n’a en fait rien à voir avec la fécondité. À l’instant où justement Hans a besoin, pour pouvoir se réaliser comme garçon, de sentir qu’il est né de l’union d’un père et d’une mère.

Ce qu’il traque chez l’un et l’autre parent, c’est leur position face au désir, afin de pouvoir, lui, se repérer en fonction d’une échelle de valeurs. Or la seule échelle de valeurs qui lui soit proposée, c’est l’idéal passif maternel (être un gentil petit garçon qui fait câlin). La soif de connaissance de Hans est directement liée à ses investigations sur le sexe (c’est-à-dire sur le sens de son existence : d’où suis-je venu, vers quoi dois-je tendre ?). La richesse de cet enfant fait qu’il supplée de lui-même, par une succession de thèmes mythiques, à l’insuffisance des réponses adultes. Il arrive (au prix d’une phobie) à imposer à l’adulte son savoir et, s’il ne le peut, à se mystifier plutôt que d’être mystifié (ce qui suppose au moins une sorte de libération intérieure, et permet la sauvegarde des possibilités intellectuelles : je me mens, a l’air de dire l’enfant, je peux donc continuer à me poser des questions au-delà du mensonge, pourvu que je respecte une règle du jeu qui est de faire comme si je ne comprenais rien). L’intervention de Freud, verbalisant le désir du père (« Dès avant que tu fusses né, je savais que ton père désirait un fils »), va’ être certainement décisive, apportant l’aide que l’enfant jusqu’alors sollicitait toujours en vain de l’adulte. Freud, en introduisant ainsi l’oracle de l’antériorité du père, permet à Hans de rencontrer sa dette au père. Tout le discours de cet enfant est au niveau de ce que l’adulte peut en supporter – et c’est par la tromperie que Hans par instants répond (pour soi) à la tromperie de l’adulte. C’est parce que l’enfant arrive quasi consciemment à se tromper qu’il demeure intelligent, au prix, il est vrai, d’un épisode névrotique : faute d’avoir le droit de se signifier vraiment dans le langage, c’est dans le symptôme qu’il manifeste ce qu’il a à dire. Le symptôme devient un langage chiffré dont lui, l’enfant, garde le secret. Ce ne sont pas les mythes (cigogne, choux) qui sont gênants pour les enfants, c’est la tromperie de l’adulte qui se donne l’air de dire vrai et bloque ainsi l’enfant dans la suite de ses incursions intellectuelles.

Ce couple en difficulté avec sa propre sexualité souhaite retrouver dans Hans le mythe d’une enfance « pure » ou « perverse », expression du refoulement de l’adulte ou encore de ses projetions. En réalité, Hans n’est ni l’enfant ingénu qui souhaiterait « demeurer seul avec sa jolie maman », ni l’enfant pervers à la recherche constante de sensations sexuelles diverses. Cette représentation-là est celle qui émane du monde fantasmatique du père ou de la mère. L’enfant est à la recherche d’un père sur qui il puisse s’appuyer. Il craint, d’autre part, l’abandon de sa mère, prêt à développer une phobie pour y exprimer son angoisse, qui est aussi la crainte d’être enfermé dans une situation duelle sans issue. Hans a l’intuition

juste de ce dont il a besoin pour vivre, il l’exprime autant qu’il peut dans sa parole et à défaut dans son symptôme.

L’histoire du petit Hans est celle d’un enfant confronté au raythe de l’adulte. C’est la parole de l’adulte qui va le marquer et déterminer les modifications ultérieures de sa personnalité. L'enfant apparaît comme le support des fantasmes et du voyeurisme adultes. Il évolue dans un monde où le non-dit traduit un embarras, un drame dans le couple parental, drame très nettement perçu par l’enfant. Le fadeur traumatisant, tel qu’il peut s’entrevoir dans une névrose, n’est jamais un événement réel en soi, mais ce qui en a été dit ou tu par l’entourage. Ce sont les paroles, ou leur absence, associées à la scène pénible qui donnent au sujet les éléments qui vont frapper son imagination. Dans l’Homme aux Loups1, la parole de la mère : « Je ne peux plus vivre ainsi », est associée à des maux de ventre où le sang joue un rôle et dont l’enfant est témoin. « Les doléances de la mère, nous dit Freud, lui font une vive impression et il se les appliquera à lui-même plus tard. » En effet, nous voyons le sujet souffrir plus tard de l’hallucination de la perte d’un doigt, et avoir à l’âge adulte des préoccupations délirantes à propos de son nez qui devient un véritable corps fantasmé et lui fait reprendre les paroles de la mère : Je ne peux plus vivre ainsi. »

Une cure psychanalytique se présente comme le déroulement d’une histoire mythique. Il est possible de retrouver dans l’histoire du sujet cette parole de la mère, liée à un émoi corporel pour l’enfant, qui signe le traumatisme, et reste comme une marque dont le discours du sujet garde l’empreinte. Le fantasme, voire le symptôme, apparaissent comme un masque, dont le rôle est de cacher le texte original ou l’événement perturbant. Tant que le sujet reste aliéné dans son fantasme, le désordre se fait sentir au niveau de l’imaginaire : c’est pour Hans sa phobie des chevaux, pour l’homme aux loups ses phobies et finalement son aliénation dans ce corps Tantasmé. Le symptôme, comme nous le montre Freud, inclut toujours le sujet et l’Autre. Il s’agit d’une situation dans laquelle le malade cherche à faire entendre, par le détour d’un fantasme de castration, la manière dont il se situe face au désir de l’Autre. « Que me veut-il ? » est la question qui se pose au-delà de tout

malaise somatique. Le médecin a pour tâche de faire rebondir l’interrogation que le sujet formule à son insu, mais pour cela il lui faut être capable de porter son écoute ailleurs qu’à l’endroit où la crise surgit.

Erikson28 nous en donne une démonstration remarquable dans une étude sur une crise, qu’on avait d’abord appelée « neurologique », chez un enfant de 5 ans, Sam. À travers la présentation du cas, l’auteur s’efforce de nous montrer comment, à l’origine d’un symptôme d’apparence organique, il est possible de faire apparaître l’événement psychologique perturbant. On peut penser que l’intrication de fadeurs psychologiques et somatiques constitue en soi un problème à ne pas négliger. Mais l’originalité de l’attitude d’Erikson réside dans le fait qu’il s’efforce de faire « parler » la maladie. Il la considère comme une situation dans laquelle le sujet et son entourage se trouvent impliqués. Pour en comprendre le ressort dynamique, Erikson cherche à s’introduire dans le monde fantasmatique du patient. En effet, constate-t-il, si l’analyste reste à l’extérieur, il ne peut donner du phénomène qu’une description sans utilité curative. En faisant surgir la cause pathogène, on n’est pas pour autant quitte avec le malade et la maladie. Une cure n’a de sens, nous montre Erikson, que si nous arrivons à faire rebondir la question (le thème de mort dans le cas présent) non seulement chez l’enfant, mais chez les parents. Nous ne reconstituons pas ainsi un passé réel, mais nous suivons le développement d’un thème mythique dans lequel le malade et sa famille ont une place à leur insu. Peu importe qu’Erikson donne de l’analyse du cas une explication dans laquelle se reflètent des préoccupations ethnographiques et éducatives. La rigueur avec laquelle la cure est conduite lui permet de dégager un matériel qui éclaire la situation de façon décisive. À travers la présentation de ce matériel, nous assistons (même si l’auteur ne les met pas toujours en relief) aux diverses permutations du thème initial qui, réarticulées dans le discours, nous font entendre la manière dont l’enfant et sa mère se situent l’un et l’autre face à l’interrogation inconsciente : « que me veut-il ? », et nous voyons comment les fantasmes de l’un ont besoin du support de l’Autre pour se développer.

Quand Erikson s’introduit dans ce lien fantasmatique de la mère à l’enfant, il se produit ceci : c’est désormais en référence à l’analyste que le discours mère-enfant va se tenir, faisant surgir un sens là où il n’y avait auparavant que conduite agressive ou expression somatique. L’intuition clinique d’Erikson l’amène, dès le départ de la cure, à s’intéresser à la mort (il y voit avec raison, dans le cas de Sam, l’élément déclenchant de la crise : la première attaque de l’enfant s’est en effet déclenchée cinq jours après la mort de la grand-mère). Il suit, tant chez l’enfant que chez la mère, les pistes qui se dessinent et nous font passer d’un fait réel au monde fantasmatique dans lequel on pourrait dire que la parole est ressentie comme meurtrière, s’il ne valait mieux dire qu’elle révèle le vœu inconscient. U s’agit, notons-le, d’un fragment d’analyse. Nous n’assions qu’à certaines étapes de la cure à cause du souci d’Erikson de ne nous présenter de l’analyse des cas cliniques que ce qui peut servir à illustrer la recherche qui est l’objet propre de son livre : l’étude de l’enfance et des modes de vie en société (dans des groupes ethniques divers). Mais c’est la justesse de sa démarche analytique qui a retenu mon attention. Je vais essayer à présent de rendre compte de ce qui m’a paru essentiel dans le rapport du cas :

i° Sam a 3 ans lorsque sa mère le découvre en proie à une crise qui ressemble à la crise cardiaque dont la grand-mère est morte cinq jours plus tôt. Le médecin établit un diagnostic d’épilepsie et l’envoie en observation à l’hôpital. Il y reste quelques jours. Ses réflexes neurologiques sont normaux, il n’y a apparemment rien à signaler.

20 Un mois plus tard, l’enfant découvre une taupe morte. U est pris de vomissements au cours de la nuit et présente les apparences d’une crise épileptique. À l’hôpital où il est transporté, on émet l’hypothèse d’une lésion cérébrale dans l’hémisphère gauche.

30 Deux mois plus tard, une troisième attaque survient, après que l’enfant a écrasé un papillon dans sa main. L’hôpital nuance son diagnostic et émet l’idée qu’un facteur psychique est peut-être à l’origine de la crise. Le médecin est frappé par une confiante qui se retrouve dans les trois crises : il y a une relation entre la mort de la grand-mère, celle de la taupe, celle du papillon et la crise épileptique. Comme aucune cause organique ne peut être décelée (l'électroencéphalogramme n’indique l’épilepsie qu’à titre d’hypothèse à ne pas écarter), Erikson s’attache à comprendre la part jouée dans la vie de l’enfant par l’idée de mort. Il s’efforce de recueillir d’abord des éclaircissements sur les circonstances de la mort de la grand-mère et interroge la mère à cet effet.

Il apprend que, à cette époque, la jeune femme se sentait tendue. L’arrivée de sa belle-mère cardiaque (dont elle redoutait les critiques) la préoccupait autant que la turbulence de Sam, enfant taquin et espiègle. Elle craignait qu’il ne fatigue la vieille dame. C’est au cours d’une absence de la mère que la grand-mère est prise d’une attaque. D’après la reconstruction des faits, il semble probable que l’enfant, durant cette absence, se montra taquin et fatigant. Au cours de l’entretien, la mère se rappelle que la veille du jour où il eut lui-même une « attaque », Sam disposa avec soin ses oreillers comme il avait vu la grand-mère le faire pour elle-même. Elle souligne que, d’autre part, Sam était censé tout ignorer de la mort de cette grand-mère : on lui avait dit qu’elle était partie pour un long voyage. En réponse, Sam pleura en demandant : « Pourquoi ne m’a-t-elle pas dit au revoir ? » Il fallut aussi expliquer à Sam la raison d’être du cercueil. On lui dit qu’il s’agissait d’une boîte contenant des livres de la grand-mère. Erikson doute que l’enfant ait pu croire les explications maternelles. U fait part de son scepticisme à la mère. Celle-ci se rappelle alors un incident survenu à cette époque ; comme elle demandait un jour à l’enfant de lui trouver un objet qu’il n’avait nulle envie de chercher, il lui répondit d’un ton moqueur : « Il est parti pour un long, long voyage à Seattle. » Plus tard, il oppose un refus catégorique à toute explication maternelle concernant la mort de la grand-mère : « Ce n’est pas vrai, lui dit-il, tu mens, elle est à Seattle, j’irai la retrouver. »

Au cours d’entretiens ultérieurs, la mère se rappelle un détail qu’elle avait oublié de mentionner : c’est à titre de punition qu’on avait obligé Sam à rester en compagnie de la grand-mère en lui recommandant de ne pas la taquiner. L’enfant avait battu un petit camarade, du sang avait coulé… et on préférait garder Sam à la maison de crainte qu’on ne cherche, à l’extérieur, à se venger de lui.

Ce qui intéresse Erikson dans le rapport de ces faits, ce sont les caractéristiques « agressives » d’un certain groupe ethnique : la minorité juive dont fait partie la famille de Sam. Cette famille a rompu avec ses ancêtres, elle s’est installée dans un quartier non juif où elle cherche à rivaliser de respectabilité avec les voisins. Le milieu familial semble avoir agi sur l’enfant pour freiner sa trop grande impulsivité afin qu’il se montre « gentil » comme les enfants non juifs.

Erikson commence la cure deux ans après le début des troubles et il note les étapes suivantes :

i° Lors d’une séance avec l’analyste, l’enfant, furieux d’avoir perdu à un jeu de dominos, lance à la figure d’Erikson un objet ; il devient alors pctle, au bord du vomissement. Se ressaisissant, il dit : « Continuons ». Erikson lui donne (à travers la relation trans-férentielle) l’interprétation de son malaise :

a)  « Si tu avais envie de voir les points de domino dans la boîte que tu as faite, il faudrait que tu te mettes dans cette petite boîte, comme un mort dans un cercueil. »

b)  L’enfant ayant répondu : « Oui », Erikson enchaîne : « Tu as peut-être peur de mourir parce que tu m’as attaqué. »

c)  « Croyez-vous ? » lui dit Sam. Et Erikson d’ajouter : « Bien sûr que non », et d’établir un parallèle avec la mort de la grand-mère et la crainte de Sam qu’elle ne soit morte par sa faute à lui. L’enfant acquiesce. Il n’avait jamais admis jusqu’alors qu’il savait que sa grand-mère était morte. Voici, remarque l’auteur, la cause déclenchante des troubles, mais nous ne pouvons nous arrêter là.

2° Erikson entreprend un travail avec la mère : toute origine psychique d’un trouble chez un enfant trouve, nous dit-il, son corollaire dans un conflit névrotique chez la mère. Ce conflit névrotique, Erikson le situe dans un cadre ethnographique : rupture de la famille avec la tradition juive, culpabilité de la mère à l’égard de son père, exigence auprès de l’enfant pour qu’il ressemble aux non juifs. Sam a jeté une poupée à la figure de sa mère et lui a cassé une dent. Elle l’a battu avec une rage jamais manifestée jusqu’alors. La mère de Sam, note Erikson, lui a en quelque sorte réglé son compte « dent pour dent » (tout en ne lui cassant rien sur le plan du réel). Erikson demande alors à avoir un entretien avec les deux parents. L’entretien porte sur l’histoire de ce couple qui a rompu avec une certaine tradition familiale. Erikson a une écoute pour leurs difficultés économiques passées, leurs inquiétudes présentes, leurs ambitions. ■

30 Quelques jours après, Sam monta sur les genoux de sa mère et lui dit : « Seul un très mauvais garçon aimerait sauter sur sa mère et marcher sur elle. Seul un très mauvais garçon aimerait faire ça, n’est-ce pas, mammy ? » La mère prit le parti de rire et répondit : « Je parie que tu as envie de le faire maintenant. Je pense qu’un bon petit garçon pourrait penser qu’il a envie de faire une chose pareille mais il saurait qu’il n’a pas vraiment envie de le faire.

— Oui, reprit l’enfant, je ne le ferai pas, il n’y aura pas d’autre scène ce soir, maman.

De même que le petit Hans dit : avoir envie, ce n’est pas faire, la mère ici dédramatise pour son fils tout ce qui touche au vœu inconscient de mort.

Que pouvons-nous à présent dégager de ce riche matériel ? Erikson nous présente une méthode d’investigation et de conduite d’une cure (dans son livre, il ne se soucie pas de problèmes techniques, tels qu’ils peuvent se poser à l’attention d’un analyste. Ses exemples, répétons-le, lui servent d’iliustration à une recherche sur la signification sociale de l’enfance. Mais c’est bien comme analyste que j’ai été sensible à la présentation clinique du cas). Suivons-le. Le fait réel (traumatisme créé par la mort de la grand-mère) pour Erikson, n’a aucune importance au niveau de la pure recherche d’une cause. U s’agit de lui faire prendre un sens. La démarche clinique s’effechie en deux temps (en cela, Erikson suit Freud) :

i° La période dite d’investigation.

20 La cure proprement dite.

i° Au cours de la période préparatoire, Erikson dégage les thèmes principaux qui seront repris ensuite dans la cure. C’est à travers le thème de mort que la mère exprime sa culpabilité (peur d’être critiquée), sa honte (peur que son fils ne se montre pas gentil comme un non juif). Cette mort survenant après les taquineries de Sam, la plonge dans un malaise qui l’amène à nier même l’événement (elle charge donc son fils d’être le support d’un mensonge). Elle introduit auprès de Sam une parole trompeuse pouf (se) justifier de l’incident, et se rappelle que de cela Sam ne fut pas dupe. (Il répond à la tromperie par la tromperie, tout en ayant l’air de savoir de quoi il est question.)

2° Au cours de la cure, la mère amène un souvenir : sa rage lorsque son fils la mutile (dent cassée). Il y eut entre elle et lui comme un règlement de compte (cet incident renvoie la mère à ses propres vœux inconscients de mort et à un problème de castration). L’entretien avec les deux parents va permettre – à Erikson de dégager le conflit dans lequel ce couple juif se trouve : ils se situent l’un et l’autre entre des ascendants plus ou moins reniés et une descendance à qui on demande de ne pas s’identifier à la lignée juive. Sam est voulu non juif, gentil29 ; or, l’enfant se montre impulsif, batailleur au lieu d’être bon « comme les enfants des autres ». Erikson ne nous donne que peu de détails sur cet entretien avec les deux parents. Il semble avoir été capital, car c’eêt à partir de là (à partir du jour où le père est introduit dans la cure de l’enfant) que la mère va pouvoir exprimer une parole juste ayant trait au désir. « Penser qu’on a envie n’est pas la même chose que faire. » Sam est sensible à cette réponse qui lui donne le droit d’avoir des pensées coupables, tout en lui assurant du même coup une sorte d’autonomie : celle d’avoir un désir en dehors de celui de la mère (dans la relation transférentielle, Sam reçoit d’une part une réponse qui porte sur son identification à la grand-mère et, d’autre part, éprouve la crainte que son agressivité ne soit meurtrière).

Les difficultés de Sam se jouent à deux niveaux : d’une part, il est le symptôme de la mère. C’est à travers lui que sa mère se sent jugée. Si elle le trompe, c’est qu’elle souhaite (à l’égard d’elle-même) nier cette mort. D’autre part, Sam est sujet dans son symptôme : qui dois-je être pour plaire à ma mère ? Sa mère lui demande en fait de renier son ascendance (c’est-à-dire le met en difficulté sur le plan de l’identification à une image masculine. Elle lui demande de ne pas être comme son père, mais comme un enfant de rêve, le « bon enfant » des mères non juives).

La mort de la grand-mère a pris une importance dans la mesure où la mère elle-même se sentait, à travers son fils, désignée comme meurtrière. Il n’y avait plus d’autre solution pour l’enfant que de se faire viétime pour ne pas être bourreau.

Ce fragment d’analyse est trop peu poussé pour que nous puissions en tirer plus. Nous y retrouvons des thèmes que j’ai essayé de mettre en lumière à travers l’analyse du petit Hans : ce qui compte ce n’est pas l’événement réel, mais la tromperie de l’adulte autour de l’incident. L’enfant se trouve dès lors devant un dilemme : dénoncer la tromperie, ce qui le sauverait ou se mystifier (dans la mesure où il a une place comme support d’une mystification dont l’adulte a besoin30).

La démarche d’Erikson dictère de celle de Freud dans le petit Hans. Dans le cas de Hans, c’est le père qui, à travers Freud, s’initue analyste de son enfant, dans un rapport où toutefois il se fait à son insu voyeur des troubles de son fils (pour rapporter les faits à Freud à qui il est fixé). La mère a pu se sentir exclue d’un certain dialogue et c’est constamment qu’elle perpétue avec son fils une sorte de tromperie, annulant le travail qui se fait ailleurs.

L’écoute donnée par Erikson aux deux parents, à la mère en particulier, a permis à celle-ci de ne plus avoir besoin de son enfant pour exprimer son problème propre (rupture avec son ascendance). Le travail effectué avec l’enfant est celui d’une analyse classique. Erikson ne nous dit pas s’il a poursuivi cette analyse jusqu’à son terme ; l’importance qu’il attache à des faits dits ethnographiques l’amène peut-être à perdre de vue le sens strictement analytique que ces observations peuvent prendre dans une cure, et qui en justifient la poursuite. Ce qui compte dans le cas de Sam, ce n’est pas tant l’histoire du couple juif déraciné que le rôle joué par l’enfant dans le fantasme des parents. C’est le vœu de rupture des parents avec leur ascendance juive qui va mettre Sam en difficulté dans son problème d’identification. Il n’est donc pas étonnant que ce soit à partir du Nom du Père et de la mort qu’une certaine démarche s’effectue dans la cure, ce qu’Erikson néglige de retenir dans ses considérations théoriques. Et cependant, dans le matériel clinique qu’il nous livre, c’est bien autour des « traces » \ des « signifiants » *, des « repères » *, que nous voyons s’ordonner avec rigueur le déroulement de l’analyse. On peut donc regretter de ne pas trouver de lien entre la qualité du travail clinique et la théorie – Erikson expose un matériel clinique (de cure) qu’il n’exploite que du point de vue de l’ethnographie ou de la sociologie.

Dans la présentation que j’ai faite du cas de Sam, je pense avoir montré à quel point il ne s’agit pas, autant qu’Erikson paraît le croire, de la Société. Le problème n’est pas la situation d’une famille juive dans un milieu « Gentil », il s’agit du lien mère-enfant dans la relation fantasmatique de la mère. Cette situation particulière de l’enfant n’échappe pas à Erikson lorsqu’il est à l’écoute de cette famille comme clinicien. Il accorde une importance à la parole perdue, au non-dit, il suit une piste sûre à partir de thèmes qui ont une importance chez la mère et l’enfant ; mais il quitte la clinique lorsqu’il élabore sa théorie ; celle-ci n’apparaît jamais comme le prolongement du texte qu’il nous livre. Il interroge la Société, les traditions, alors qu’en analyste, il savait porter son écoute ailleurs. Il serait intéressant de pouvoir approfondir des problèmes techniques de conduite d’une cure à travers les cas cliniques présentés par Erikson, mais il faudrait pour cela pouvoir serrer de près la lecture du texte original (discours du patient) et, pour en dégager l’essentiel, les critères lacaniens m’ont été plus utiles que les considérations sociologiques d’Erikson ; critères qui aident à ordonner le discours du, patient, là où les thèmes risquent d’être noyés par des considérations trop éloignées de la clinique.

Au niveau de la clinique, Erikson n’est pas gêné par des préjugés, et c’est ce qui lui permet de faire des découvertes. Mais lorsqu’il s’efforce d’approfondir sur un autre plan ce qui se passe dans la cure, il semble n’avoir à sa disposition qu’une conceptualisation située bien en deçà de ses possibilités cliniques. Erikson nous parle d’expérience et de relation quand il souligne très justement dans le matériel la parole perdue. Ses hypothèses théoriques (qui font du langage une communication) l’amènent à mettre l’accent sur l’étude des liens interpersonnels, alors que ce qui se dégage au niveau de l’observation c’est bien ce qui se passe dans le discours du patient. Nous voyons dans le déroulement de la cure comment Sam est modifié par le langage : sa parole est d’abord négation puis acceptation de la mort. C’est dans le discours qu’il fait intervenir la position impossible qu’il occupe au sein du rêve maternel. Au fur et à mesure que la parole se fait non mystifiante, Sam modifie sa position à l’égard du désir de l’Autre. Il ne reste plus sous l’effet imaginaire du vœu inconscient de mort (le sien et celui de sa mère). Si Erikson nous livre le discours du patient, il n’en entreprend pas l’étude au niveau du texte. Ce sont les patterns, les usages, l’éducation, les coutumes qui le séduisent. Il est préoccupé par le problème que pose la communication31, c’est de 11 que partent ses interrogations et ses recherches.

Lacan étudie au contraire la façon dont le sujet est modifié par le langage dans une conception où il n’y a plus de place pour une pensée antérieure à la parole. En cela, il suit les indications données par Freud dans l’Homme aux rats et dans l’Homme aux loups : le fantasme est une parole, cette parole est parfois perdue pour la conscience sous les effets fantastiques qu’elle a suscités. Cette thèse se vérifie dans la clinique comme je me suis efforcée de le montrer.

Le problème de la communication a été abordé par Freud 1 dans une remarque où il souligne la croyance de l’enfant en la Toute-Puissance de la pensée de l’adulte, à qui il prête le pouvoir de deviner ses pensées. Dans Rêve et Occultisme *, il cite une histoire rapportée par un analyste ayant eu en analyse une mère et son enfant. Dans cette histoire, l’enfant apporte par deux fois à la mère, dans le réel, une pièce d’or au moment où, dans son analyse, la mère verbalise l’importance du rôle joué par une certaine autre pièce d’or au cours de sa propre enfance. (La première fois, l’enfant apporte à sa mère une pièce d’or qu’il lui demande de garder pour lui. La deuxième fois, il la réclame pour pouvoir en parler dans sa propre séance d’analyse – ceci à l’instant où la jeune femme se met à vouloir relater par écrit, à l’intention de l’analyste commun, le récit exact des faits, pour pouvoir en parler.)

Freud apporte cet exemple qu’il tient d’un autre pour clore d’autres exemples recueillis par des personnes intéressées par les sciences occultes. Il n’en conclut rien. Ces récits lui paraissent poser le problème de la transmission de pensée. Si Freud a été conduit, non sans avoir essayé d’y résister, à l’hypothèse de la transmission de pensée, c’est parce qu’il lui semblait que rien, dans le comportement manifeste de la mère, ne pouvait expliquer la communication de ses fantasmes à l’enfant. Dans l’anecdote de la pièce d’or, Freud ne s’attarde d’ailleurs guère sur l’importance de la transmission de pensée, il nous dit même en clair que cette histoire nous ramène à un problème d’analyse (soulignant ainsi que, si énigme il y a, c’est bien du côté de l’analyse que la clef se trouve). Cette petite pièce d’or, élément commun à la mère et au fils (commun au point de jouer un rôle dans une certaine relation fantasmatique) est ensuite reprise pour qu’on en parle (à un tiers, l’analyste). La petite remarque de Freud nous conduit donc à une parole – et c’est là que s’arrête son interrogation. Il ne peut en dire plus que ce qui lui a été rapporté. Les analystes anglo-saxons se sont intéressés à ce problème qui de Freud ne reçut aucune réponse. Chacun fait l’expérience dans sa pratique analytique de « coïncidences » comme celles mises en avant dans l’histoire de la pièce d’or, l’enfant ne percevrait-il pas 32 dans le comportement manifeste de la mère un élément d’incohérence, un signe particulier qui dicterait sa réponse (réponse à une conduite mal adaptée) ? Le vœu parental inconscient devrait ainsi se lire dans des actes et non dans les mots. Cette hypothèse reviendrait à supposer que les éléments manifestes que Freud (ou l’analyste) aurait dû connaître lui ont tout simplement échappé ou ont eu lieu en dehors de son champ d’observation. Si les analystes rejettent (avec raison) la thèse de la transmission de pensée, ils s’exposent à un autre danger en adoptant une théorie platement positiviste, déclarant qu’il n’existe en fait comme communication entre mère et enfant, que ce que nous, adultes, pouvons reconnaître comme manifeste. Dans cette forme déroutante de communication, ce qui apparaît en fait, c’est l’inconscient de l’enfant qui est informé jusqu’à un certain point de ce que la mère désire ou’ refuse. Nous avons vu dans l’analyse du petit Hans, à quel point l’enfant était sensible, non tant à l’attitude de l’adulte, qu’à sa parole et à son silence. Là où, dans les phrases de la mère, l’adulte peut ne voir que ce qu’il appelle le manifeste, l’enfant, moins refoulé, reçoit un message plus riche. La lecture du message exige que l’on se dégage d’un réel toujours trompeur (dans le cas de Hans, la mensuration par le père des fait pipi grands et petits) pour porter l’interrogation du côté du désir (c’est le désir que Hans cherche à introduire quand il traque le désir de l’Autre). Ceci nous pousse à mettre l’accent sur l’importance à accorder dans la cure au fantasme (à comprendre non comme image ou trace d’expérience vécue, mais bien comme parole perdue).

Dans Nouvelles remarques sur les psycho-névroses de défense Freud cite le cas d’un garçon de 11 ans qui avait introduit un cérémonial obsessionnel à l’heure du coucher, cérémonial s’adressant à sa mère : il s’agissait entre autres choses de lui parler en détail des menus faits de la journée. Or, cette parole voulue exacte s’accrochait désespérément à tout un contexte réel qui ne prenait une importance que parce qu’elle venait à la place de ce que l’enfant désirait avouer, mais n’osait faire entendre : à savoir le désir de la bonne pour lui, les séductions sexuelles dont il avait été l’objet. L’observation est courte, nous voyons la parole vraie se transformer en ce qu’on pourrait appeler un discours symptomatique (la confession circonstanciée) qui, tout discours qu’il est, n’est pas différent des autres symptômes (l’enfant tient à dire combien il aime avoir un plancher propre, il se protège par un rempart de chaises et d’oreillers destinés à empêcher le retour d’une personne sur son lit, c’est-à-dire le retour de jeux sexuels). Le symptôme vient à la place d’une parole qui manque. L’enfant Introduit dans

le dialogue sa position à l’égard du désir maternel (propreté du plancher) parce que ce désir-là ne tire pas à conséquence, ce n’eH pas cela qui est en jeu. Ce qui est en jeu, ni l’un ni l’autre ne peuvent ou ne veulent s’en approcher. Le symptôme vient comme masque ou parole chiffrée. La mère, dans ce symptôme, est participante. Ce qui est important dans l’observation rapportée par Freud, c’est que nous voyons le symptôme accompagné de la parole trompeuse. Pourquoi cet enfant cherche-t-il à « donner » à la mère une parole fausse. est-ce l’expression de son vœu à elle ? Quel lien existe-t-il entre cette histoire de séduction (que l’enfant brûle de raconter) et le désir incestueux mère-fils ? L’enfant, à l’inar du petit Hans, est sans mots pour exprimer ce qu’il pense. À la place de ce qu’il a à dire, il ne trouve que le symptôme qui, dans ce cas, est aussi parole trompeuse ou, plus exactement, énigme à déchiffrer. Ce symptôme s’adresse à la mère, c’est-à-dire touche à sa position personnelle face à un certain savoir du sexe. L’enfant confusément sent qu’il n’a pas le droit de communiquer à la mère un certain savoir dont elle ne veut rien entendre. Son déguisement (symptôme) est l’expression d’un langage codé créé à l’intention de l’interlocuteur. Ce fait, cliniquement, Erikson l’a parfaitement compris. Il est à l’écoute de ce qui parle dans le symptôme. Seulement, pour en rendre compte, il se heurte aux théories en usage sur le développement et ses vicissitudes, et c’est alors tout naturellement vers l’influence de l’environnement que sa question se porte. On a vu plus haut que l’explication qu’il en donne, pour intéressante qu’elle soit, n’est pas le reflet de ce qui se passe dans la cure ; il ne s’agit pas d’un conflit ethnique, mais de la question même du sujet posée à travers le symptôme, du lieu de l’Autre.

« Quand il pose cette question, nous dit Lacan à propos de l’analyse d’un texte33, Qu’est-ce que c’est que cette toux ?, c’est une question au deuxième degré sur l’événement. C’est une question qu’il pose à partir de l’Autre puisque aussi bien c’est dans la mesure où il est en analyse qu’il commence à la poser… C’est une question littéralement concernant l’autre qui est en lui, concernant son inconscient… Qu’est-ce que ce signifiant de l’Autre en moi p » ----- -----—

En distinguant le réel de l’imaginaire et du symbolique, Lacan a permis d’éviter le contresens dans la démarche clinique – en faisant pivoter la cure autour de la manière dont le sujet se situe face au désir de l’Autre, il permet de rendre compte sur un plan théorique de ce qui se passe et qui est étranger à tout rapport à la réalité ou à l’entourage, puisqu’il s’agit « du rapport du sujet à la dimension du langage comme tel, du fait qu’ü a à se situer comme sujet dans le discours, à s’y manifester comme être » Dans cette perspective, le symptôme apparaît bien comme un^ parole par laquelle le sujet désigne (sous une forme énigmatique) la manière dont il se situe à l’égard de toute relation de désiçv' Cette conception du symptôme telle qu’on peut la dégager à travers les travaux de Lacan remet en question toute une nosographie classique 34 fondée sur la séparation du médecin et du malade, ainsi qu’une forme de thérapeutique qui prendrait sa source dans une certaine expérience du patient soumise au jugement sûr du médecin. Ce qui échappe au médecin dans cette relation, c’est justement ce par quoi le sujet tient à se signifier (se faisant par là, dans son symptôme, le signifiant d’une reconnaissance). Le mérite d’Erikson est d’avoir, sur le plan clinique, échappé à une forme d’inopérance thérapeutique en étant à l’écoute de ce qui parle, là où « ça parle » (le symptôme). Mais sa conceptualisation restée fidèle à une théorie traditionnelle ne lui permet pas de serrer de près ce qui véritablement se passe pour le sujet. Il le croit modifié par l’entourage, là où nous le voyons « remanié » par le langage.

II.

Si Erikson, grâce à son intuition clinique, a pu échapper à une attitude étroitement médicale où l’interrogation porte sur les faits plutôt que sur l’être, il arrive à d’autres théoriciens, non délivrés d’une certaine pensée philosophique héritée du xix® siècle, que leurs conceptions théoriques viennent les gêner dans l’appréhension correcte d’un cas. Nous les voyons interroger une « réalité » humaine et une conduite, partagés qu’ils sont entre un certain déterminisme biologique et les théories culturalistes. Des explications sont données là où les « faits » seraient non à décrire mais à interroger, afin qu’apparaisse la question du sujet.

Dans Un cas de psychose infantile *, nous voyons à quel point certaines conceptions théoriques peuvent venir gêner l’analyste dans son écoute. Préoccupé par l’idée qu’il se fait d’une certaine situation, il capte un discours complet mais en laisse échapper le sens. Les auteurs nous livrent en effet un protocole quasi sténographié des séances ; mais, faute d’un canevas autour duquel organiser le matériel, les thèmes essentiels se perdent. La fidélité de l'enregistrement dans le réel contraste avec le non-enregistrement au niveau du sens. Le discours de l’enfant est capté comme un fait expérimental, il est objectivé pour être soumis ensuite au jugement sûr du médecin. La production fantasmatique se mue ainsi en production littéraire 35 échappant à toute analyse de la parole.

L’analyste place le débat au niveau de la chose (les mots eux-mêmes se figent, se fixent comme des objets). Le sujet n’a pas à se constituer par sa parole, ni à se faire reconnaître à travers elle, on lui demande de vivre une expérience relationnelle, afin de s’adapter à un style de vie reconnu comme normal. Au lieu de serrer de près le texte d’un discours en aidant l’enfant à faire rebondir les éléments signifiants (le thème de mort, ici aussi, en l’occurrence), on fait du discours une sorte de nature morte dont l’analyste, par son savoir, connaît la signification ; nous recueillons ainsi des schémas où l’on explique les fixations de l’enfant à tel stade de développement psychologique, stade accompagné de telle « organisation pulsionnelle et défensive », de telle « structure du moi » ou de telle forme de « relation d’objet psychotique » ; les dessins prennent, eux aussi, dans cette perspective une « signification » que l’on nous livre *.

Cette technique se fonde sur une théorie psychanalytique qui renvoie au parallélisme psycho-physique : l’analyste se tient, en observateur, hors du champ du malade ; celui-ci est objectivé dans sa parole et dans sa conduite, il est soumis, en tant que malade, au jugement sain de l’adulte. Le patient est un sujet-objet appelé à « guérir » s’il prend conscience de ce qui est pathogène dans sa conduite. On le convie à une réadaptation. Ces critères analytiques se fondent sur la croyance en un moi fort ou faible, appelé à s’opposer à des forces instinctuelles plus ou moins puissantes. Toutes ces notions masquent le contre-transfert de l’analyste, c’est-à-dire l’idée qu’il se fait du patient. Ainsi, le réel auquel le patient a affaire dans l’analyse, c’est bien le monde fantasmatique de l’analyste, – ce qui échappe à ce dernier, abrité derrière une sûreté théorique qui ne peut conserver son caractère implacable qu’au prix d’une sorte de condamnation du malade à son statut de malade. U y a opposition de deux mondes, celui du juste (bien portant), celui du coupable (le malade appelé à s’amender). Le problème qui se trouve être au cœur même de toute expérience analytique : De qui, dans ce discours, est-il question ? Qui parle, à qui, pour qui ? », ce problème est éludé. Le sujet n’est à aucun moment appelé à organiser en subjectivité dans son discours les événements de son histoire. Ces événements sont fixés une fois pour toutes dans l’esprit de l’analyste comme faits de croissance dont certaines étapes ont été manquées. Occupé de l’action qu’il lui faut exercer sur le sujet, l’analyste oublie d’interroger son discours.

Dans l’analyse qui nous est présentée du cas de Sammy36, les auteurs nous donnent deux textes séparés : le discours de l’enfant et celui de sa mère dans leurs cures respectives. La cure se déroule dans une relation à deux, les parents sont entendus à titre d’informateurs. Les auteurs n’insistent guère sur la place occupée par l’enfant dans le monde fantasmatique de la mère et, cependant, ils notent très justement que la mère savait avant la naissance de son enfant qu’il ne lui apporterait aucune satisfaction. Un tel oracle souligne de quelle importance est, pour l’analyste, une écoute de la parole maternelle dans la cure de l’enfant. Dès avant qu’il naisse, Sammy est voué à être l’objet persécuteur de la mère. D’emblée, celle-ci le situe non pas à la place de l’Autre à qui on parle, mais bien à la place de l’autre imaginaire, et dans ce dia-logue-là, il n’y a évidemment pas de place pour Sammy : la mère (y compris Sammy, qui est son symptôme) se suffit. L’adulte ne laisse guère de place dans la vie de cet enfant, au désir, qui toujours doit se conformer à celui de l’Autre (nous voyons ainsi l’enfant se débattre dans un type de relation duelle où il n’y a de place que pour l’un ou l’autre partenaire). Et c’est, de nouveau, sur ce schéma que la relation analytique s’instaure.

Il n’a pas été tenu compte dans la conduite de la cure d’un certain type de lien mère-enfant : la cure s’est engagée artificiellement autour du seul symptôme Sammy, alors que dans ce symptôme la mère était participante 37.

L’enfant s’introduit dans l’analyse par le Je d’un discours où il pose une question ayant trait au désir de l’Autre 38 mais, faute de pouvoir faire entendre, à travers cette relation à l’Autre, les thèmes qui le préoccupent (thème de mort, angoisse de dévoration) 39, il se situe bientôt dans un discours impersonnel (le mythe) ou se réfugie dans un discours savant qui est celui de l’adulte 40.

La conception même du réel et du normal chez l’analyste renferme la clé qui va amener Sammy du terrain de la « réalité » à celui d’une relation duelle angoissante. La « réalité », c’est avant tout le monde fantasmatique de l’analyste *. Sammy s’y heurte d’une façon inflexible, tout comme il s’est heurté chez lui aux intentions et prévisions parentales. Prisonnier d’un personnage, Sammy l’est dramatiquement jusque dans l’analyse, cherchant par moments à réduire le transfert au point d’être seul afin de se mettre à l’abri d’une parole ressentie comme dangereuse 41.

Nous assistons ainsi au début de la cure aux efforts désespérés de l’enfant pour rester seul maître de la place forte.

Nous le voyons ensuite se perdre dans une sorte d’identification projeflive dont il ne peut plus sortir6. Les parents (il s’agit surtout du vœu de la mère) décident, en accord avec l’analyste, de mettre Sammy en pension en Amérique, dans un internat pour enfants psychotiques. Le médecin de cet établissement lui demande de faire trois vœux : « Je veux être en parfaite santé quand je serai adulte. Je veux être la personne la plus intelligente du monde. Je veux être célèbre. »

L’enfant souhaitait rester dans sa famille. Jusqu’au bout il a essayé de faire entendre sa voix : « Je voudrais que mes parents me. demandent ce que je veux faire au lieu de continuer avec leurs propres pensées. » De cette parole il n’a pas été tenu compte. Il s’agit d’un malentendu qui nous fait porter l’interrogation du côté de l’adulte.

Le symptôme se développe donc avec un Autre et pour un Autre. L’analyste se trouve ainsi impliqué dans le discours que livre le sujet. Sammy a eu besoin de dresser, entre lui et l’Autre, l’écran de sa folie. Il a fait die sa müâHIe l’enjeu. Tour à tour séducteur et menaçant, il avait un rôle, celui du fou. Il est devenu celui dont on parle, faute de pouvoir être celui à qui on parle. Pour qui parle-rait-il, puisque son désîr^ôrTn’en a cure ? C’est bien aliéné dans le vœu du médecin qu’il fait son'ëntr’ce dans la maison de Chicago. Chaque auteur du drame se situe tour à tour au lieu même de l’enfant (malheureux), à la place des parents (qu’il faut soulager), à celle de la mère adoptive (coupable d’aimer un enfant rejeté par sa propre mère). Et en fin de compte, c’est bien la mère de Sammy qui mène le jeu, dans l’ombre. Le père le perçoit, mais inconsciemment ne veut rien en savoir. C’est probablement pour cela qu’il a besoin d’un Autre comme support de sa croyance (ou de son mensonge). « Bien que mon fils soit psychotique, que ma fille ne puisse marcher, que ma femme soit alcoolique, tout le monde dit que tout va bien. C’est peut-être moi qui ne vois pas juste. J’ai l’intention d’aller voir le Dr B. pour savoir si je ne suis pas piqué. »

Le père sait que les symptômes sont des alibis à un malheur qui se situe ailleurs, mais il ne peut en découvrir le sens puisque, à chaque fois, le symptôme est objectivé42 ; il ne laisse alors aucune place à la parole du sujet. L’enfant devient le support anonyme d’un drame qui le dépasse. Dans ce monde de sourds, sa parole est vouée à ne délivrer aucun message.

L’intérêt de ce livre tient à son objectivité scientifique. Les auteurs ont le souci (et le courage) de livrer un texte complet plus qu’une méthode ; ce texte invite à l’examen d’une technique. J’ai été sensible, lors de cette lecture, à une démarche clinique qui est à l’opposé de la nôtre. C’est la raison pour laquelle j’ai mis en relief ce qui diffère sur le plan de la méthode. Pour nous 43, l’analyse n’est pas une relation à deux dans laquelle l’analyste se désigne comme objet de transfert. Ce qui importe, ce n’est pas une situation relationnelle mais ce qui se passe dans le discours, c’est-à-dire le lieu d’où le sujet parle, à qui il s’adresse, et pour qui. Toute interprétation ne peut se faire qu’en tenant compte du registre sur lequel se trouvent analyste et analysé 44. À manquer cela, on s’expose au contresens.

En 1907, Freud, tout en mettant l’accent sur le caractère de jeu du day-dreaming, le situe dans une relation transférentielle, avec cette indication : « Dans le coin de la rêverie, comme dans un tableau religieux où est la figure du donateur, il y a l’image de la personne à qui la rêverie est dédiée. » C’est à la place où nous a mis le transfert que nous recevons le matériel apporté par l’enfant.

Toute interprétation où l’analyste est objectivé déstructure le sujet et plus encore si nous ignorons quelle instance de sa personne nous représentons à cet instant pour lui. Les thèmes fantasmatiques45 sont pour l’enfant des essais de symbolisation ; l’histoire mythique porte souvent en elle la solution, la guérison (nous avons pu le voir dans le cas de Hans). Encore faut-il pouvoir faire rebondir les thèmes (les signifiants), et non les figer en leur donnant un caractère de production littéraire : on rate alors l’occasion d’aider le sujet à faire, du non-sens, surgir sa vérité 46.

L’abord de la psychanalyse d’enfants n’est pas chose aisée ; aussi est-ce dans cette discipline que nous assistons au plus grand nombre de controverses sur des points de technique. La diversité des techniques employées 47 (play therapy, relation therapy, release therapy, child guidance, etc.) est à la mesure de l’embarras des thérapeutes. L’enfant et sa famille posent à l’analyste un problème ; à travers la cure entreprise, il se sent lui-même mis en question*.

En 1927, Anna Freud réserve l’analyse d’enfants à ceux dont les parents avaient été analysés (témoignant ainsi de son besoin à elle d’être comprise par des parents à qui inconsciemment elle « vole » leur enfant). C’est l’École de Vienne qui entreprend, la première, l’analyse d’enfants de parents non analysés ; elle a le souci d’avoir avec ces derniers de fréquents entretiens. L’introduction des parents dans la cure de l’enfant est devenue pour les analystes presque une règle chez les enfants de moins de 5 ans (ainsi que dans les cas de psychose) ; cependant il est frappant de voir à quel point les auteurs sollicitent une aide éducative des adultes, intervenant sur le plan de la réalité dans des questions concernant la vie de la famille.

Cette optique éducative et sociale a même conduit les Anglais a créer un mouvement de child guidance, qui introduit un véritable travail d’équipe centré autour de l’enfant (étudié comme phénomène). Ce sont des analystes différents qui s’occupent de la mère et de l’enfant (celui qui s’occupe de l’enfant se prive ainsi de l’apport nécessaire constitué par la parole maternelle et il fait mal la part du fantasme, préoccupé qu’il est par une certaine conception de l’aide à apporter dans le réel). La psychanalyse d’enfants est conçue comme une expérience corrective, que la mère peut ensuite continuer seule chez elle. Cette mère est mise en tutelle : l’analyste va lui signifier ce qu’elle a à faire. Il arrive ainsi qu’elle s’excuse auprès de l’enfant d’erreurs commises. Les auteurs ne s’interrogent jamais sur la place de la parole de la mère dans le monde fantasmatique de l’enfant, ni sur la place du père dans la parole de la mère. Et lorsqu’on oblige une femme à se soumettre elle-même à une analyse (au lieu de l’entendre dans la cure de l’enfant), on ne songe guère combien il est vain de vouloir analyser une mère pour son compte à elle, lorsque son compte à elle est à ce point l’enfant, qu’elle exprime la pérennité de sa présence à travers le symptôme de ce dernier. Cette référence à la réalité est la marque d’une école et d’une technique qui échouent avec les enfants psychotiques. Le seul remède envisagé pour eux est le placement en institution, dans l’espoir que l’influence de l’environnement s’avérera bénéfique à la longue. C’est l’École kleinienne qui, avec des conceptions théoriques différentes, a pu se permettre d’aborder l’analyse des psychotiques.

Nous allons voir, à travers l’étude de certains travaux d’analystes anglo-saxons, comment le problème de la cure, tout en y étant correctement posé \ ne peut y être résolu par suite de conceptions théoriques qui créent sur le plan clinique malentendus et contresens.

Dorothy Burlingham * relate l’histoire d’un enfant, Bobby, vu à l’âge de 2 ans et demi, 3 ans et demi, 4 ans et demi, par des analystes différents (pour incontinence, anorexie, retard du langage). Mère et enfant ont institué une « folie à deux » autour de rites anaux (jeu de chat et souris au cours duquel la mère en chantant recueille dans un pot les excréments de son enfant). Bobby entre dans l’arrangement sado-masochique de la mère, les rôles sont, nous dit-on, échangés comme sur une scène. L’analyse de l’un et de l’autre se solde par un échec attribué à l’effet réel des jeux sexuels avec la mère. Le père, à aucun moment, n’a été introduit dans la cure. Ce qui est retenu dans l’analyse, c’est l’attitude manifeste de la mère, et non sa parole. Cette position théorique limite l’analyste dans son écoute et dans l’exploitation du matériel qui lui est donné à entendre. Les psychanalyses séparées de la mère et de l’enfant laissent vierge le véritable terrain où se constitue la parole de l’enfant et de sa mère. Nous voyons dans l’analyse l’enfant se heurter à l’inconscient d’une mère qui, ayant déjà réussi à circonvenir le père, cherche à s’opposer aussi au travail analytique entrepris avec son enfant. Cette mère aurait eu besoin de l’analyste de son enfant pour introduire sa parole ; n’ayant pas été entendue, elle témoigne sa présence par le jeu du symptôme qu’elle se plaît à perpétuer. L’échec de la cure est présenté par l’auteur comme un fait inéluctable, la méthode n’est jamais mise en question.

lise Helman48 nous relate l’analyse d’un enfant de 11 ans (conduite par deux analystes différents, l’un pour la mère, l’autre pour l’enfant). Le terrain pathogène commun est l’angoisse hypocondriaque de la mère qui s’exprime dans les malaises somatiques de l’enfant, puis dans son refus de se séparer de sa mère pour aller en classe. C’est ce symptôme qui amène celle-ci à consulter un psychanalyste. L’auteur nous montre comment la mère projette sur son enfant les relations qu’elle a eues avec sa propre mère hypocondriaque (qui s’est suicidée). Elle ne peut rien refuser à son enfant par crainte qu’il ne meure. Ce lien (vraisemblablement homosexuel) de la mère à sa propre mère crée une situation d’où l’homme est exclu. L’analyse stagne autour de la réalité des agressions sexuelles commises par la mère sur son fils, mais la position de la mère à l’égard du désir est passée sous silence. Nous ne voyons à aucun moment le rôle joué par l’image paternelle dans son monde fantasmatique. L’analyste la prend au mot, lorsqu’elle décrit son mari comme un être inférieur « à qui il manque un pouce » et ne s’interroge jamais sur son manque à être à elle. Les plaintes de cette femme trouvent un écho chez l’analyste qui déclare, elle aussi, « insuffisant » ce père qui ne peut être proposé comme identification masculine au garçon. L’analyste confond la personne du père réel, et la place que lui réserve la mère dans sa parole ; elle est à l’écoute de ce qui s’offre dans le registre de la demande (plaintes multiples), sans se rendre compte que ce qui s’y exprime a trait au désir49 (d’avoir un désir insatisfait 50). Le vœu inconscient de la mère ne peut venir à jour dans sa propre cure, puisque l’analyste soutient l’interprétation à un niveau où le sujet n’a plus à se repérer par rapport à la structure de sa demande.

Ce qui est passé sous silence, c’est la façon dont la mère amène dans sa propre cure des « révélations » au sujet de « dommages » causés à son enfant. Ces révélations, elle ne peut les faire à l’analyste de son fils, puisque sa parole n’en est pas entendue. Manifestement, elle la donne ailleurs pour qu’on en parle, et ce jeu dans le discours n’a pas l’air d’être compris par l’analyste. La conduite séparée des deux cures ne permet pas, d’autre part, de comprendre la place tenue dans le fantasme de la mère par l’analyste de son enfant (en tant que tiers) et, faute d’être entendue là où son fils apporte son symptôme, la mère perpétue sa présence dans les désordres névrotiques de celui-ci. (Dans la cure de la mère, un certain style d’analyse des résistances rend impossible toute « révélation » inconsciente. Et la non-participation à l’analyse du fils empêche que soit ouverte à la mère l’accès à une dimension symbolique. Dans les deux cas, la mère reste à l’abri derrière l’organisation de ses défenses.) Les dommages avoués par la mère d’Éric sont « réels » et impressionnants : elle lui donne de la « nourriture pas fraîche », du contre-poison, voire des médicaments gynécologiques. Le style dans lequel s’effectue cet « empoisonnement » nous permet de comprendre qu’il s’agit en fait de dommages imaginaires (ayant un support dans le réel). L’enfant n’est guère incommodé. Mais ce repas est à chaque fois le départ d’un cérémonial qui est avant tout un discours, au cours duquel la mère interroge l’enfant sur les malaises qui pourraient lui survenir. On voit clairement, mais ceci échappe à l’analyste, que c’est la mère qui s’interroge sur elle-même, c’est-à-dire que le dialogue n’est nullement avec un Autre réel, l’enfant, mais avec l’autre imaginaire de la mère. Cet échange de nourriture « meurtrière » n’a donc de sens que de la place qu’il occupe dans le discours général. Ce discours symptomatique (tel qu’il est ensuite rapporté) se tient aussi avec l’analyste de l’enfant – et on peut se demander si cela a pu à ce point échapper aux auteurs. Le discours maternel ne peut que se perpétuer puisqu’il n’arrive nulle part – il n’est pas censé rejoindre l’analyste d’Éric ; il y arrive tout de même par la parole de l’enfant, mais nous ignorons comment ce dernier utilise la parole maternelle dans le jeu qu’à son tour il mène.

Les progrès de l’enfant s’accompagnent dès lors chez la mère de maladies et d’opérations diverses (qui viennent, je crois, à la place d’une parole qu’elle ne peut faire entendre à l’analyste de son enfant). Puis, c’est l’impasse. Le symptôme demeure, ainsi qu’une certaine parole trompeuse dont l’analyste s’est fait complice à son insu.

Quelque incontestables que soient les mérites de cette riche observation, il n’en demeure pas moins qu’une certaine croyance à des explications positives, c’est-à-dire, dans ce cas, l’explication par des faits « réels, » est venue gêner l’appréhension psychanalytique du cas, et l’incidence s’en fait sentir dans la conduite de la cure. C’est dans une relation duelle que celle-ci se constitue. La mère entreprend la cure « pour le bien » de son enfant, sans que l’on nous dise jamais ce que représente pour elle cet enfant dans son monde fantasmatique. II n’est pas seulement l’objet de ses projetions, mais encore, et surtout, ce qui lui sert à masquer son propre manque à être. Cette mère ne peut s’accepter comme manque, et c’est à partir de là que l’enfant ne peut se structurer hors d’elle. Les incidences de cette dimension essentielle ne sont guère exploitées dans la cure, puisqu’on s’en tient au seul rôle joué par le pénis réel de l’enfant et la nourriture réelle de la mère, laissant échapper ce qui manque à l’enfant et à la mère au niveau symbolique ; ceci nous renverrait au problème de la castration (chez la mère) et à sa présentation au niveau du désir, qui provoque la fuite du sujet dans une quête infinie de demandes.

Quand on oppose au discours du sujet la « réalité », c’est la « parole vraie » qui échappe, pour laisser la place à une parole ou à un masque trompeurs, c’est-à-dire au symptôme qui demeure. L’avènement de la parole du sujet se trouve ainsi compromis. C’est parce que les auteurs sont à la recherche de significations (d’interprétations des symboles) qu’ils passent dans la cure à côté du sens. Le sens ne peut apparaître qu’à mieux situer, dans le discours, le sujet par rapport à sa demande et au désir. Lacan1 nous montre ce que le sujet désirant attend de l’Autre – de recevoir ce qui manque à sa parole. C’est pour lui, le sujet, que la parole est un message. Le sens caché se trouve inscrit dans le symptôme. C’est du lieu de l’analyste que le sujet va articuler un certain discours. Ce qui lui est rendu c’est sa vérité jusqu’alors masquée dans la maladie ou la souffrance. Dans cette perspective, il n’y a pas de dialogue analytique, il n’y a qu’un vaste discours qui se reprend du lieu d’un Autre dans un mouvement qui ouvre l’accès au symbolique, en dégageant le sujet de toute capture imaginaire. Freud avait souligné la part de sur-détermination qu’il y a dans le symptôme, Lacan précise que cette sur-détermination n’est concevable que dans la structure du langage, et il souligne que toute demande produit pour le sujet des effets en fonction de la manière dont il se situe dans un certain rapport à son semblable. C’est par le langage qu’il va sortir d’une capture imaginaire et articuler sa demande avec une maîtrise qui lui était impossible tant qu’il demeurait sous l’effet d’une pure relation imaginaire. La situation du sujet dans

j. J. Lacan, La direction de la cure et les principes de son pouvoir, in Écrits, p. 585. « Le désir est ce qui se manifeste dans l’intervalle que creuse la demande en deçà d’elle-même, pour autant que le sujet en articulant la chaîne signifiante amène au jour le manque à être avec l’appel d’en recevoir le complément de l’Autre, si l’Autre lieu de la parole est aussi lieu de ce manque… Repartons une fois de plus de ceci, que c’est d’abord pour le sujet que sa parole est un message, parce qu’elle se produit au lieu de l’Autre. Que de ce fait sa demande même en provienne et soit libellée comme telle, ce n’est pas seulement qu’elle soit soumise au code de l’Autre. C’est que c’est de ce lieu de l’Autre (voire de »on temps) qu’elle est datée. » le symptôme peut se comprendre comme l’effet d’une méconnaissance dans un certain type de rapport à l’autre. Ceci souligne l’importance qu’il y a pour l’analyste à situer ce qui, dans le discours de son patient, s’adresse à l’autre (imaginaire) ou à l’Autre (lieu de la parole) ; à le méconnaître on s’expose à de graves malentendus 51. C’est ce qui est arrivé dans les cures de Sammy, Bobby, Éric. C’est bien à la place de « marionnette vivante » qu’ils sont restés fixés (et avec eux, le parent pathogène auquel, à travers le symptôme, ils sont attachés).

Comme analystes, nous nous trouvons aux prises avec une histoire familiale. L’évolution de la cure est en partie fonction de la manière dont une certaine situation est appréhendée par nous. L’enfant qu’on nous amène n’est pas seul, il occupe dans le fantasme de chaque parent une place déterminée. En tant que sujet, il est lui-même souvent aliéné dans le désir de l’Autre. L’enfant ne peut être isolé artificiellement d’un certain contexte familial, il nous faut au départ compter avec les parents, leur résistance et la nôtre. C’est parce que nous sommes impliqués dans la situation, nous et notre histoire personnelle, que nous pouvons trouver un sens au message de l’enfant, mais qu’en même temps nous sommes amenés à y résister. Le discours de l’enfant (surtout celui du psychotique et du débile) nous livre toujours un type particulier de relation à la mère. La maladie de l’enfant constitue le lieu même de l’angoisse maternelle, une angoisse privilégiée qui vient généralement en travers d’une évolution œdipienne normale. La valeur accordée par la mère à telle forme de maladie transforme celle-ci en objet d’échange, créant une situation particulière dans laquelle l’enfant va chercher à échapper à l’emprise paternelle. Cette maladie qui vient là en travers de la relation de l’enfant aux parents, s’impose avec sa composante d’angoisse dans les tout premiers mois de la vie de l’enfant ; elle peut aussi ne faire problème qu’après l’acquisition du langage ou de l’autonomie motrice. L’attitude de la mère, du fait même de la déficience physique ou psychique de son enfant, induit chez ce dernier un certain type de réponses : l’étude plus approfondie de cette question permettrait d’expliquer le choix privilégié fait par l’enfant parmi différents types possibles de réponses. Lorsqu’un facteur organique est en jeu, tel enfant n’a pas seulement à faire face à une difficulté constitutionnelle, mais encore à la manière dont sa mère utilise cette défectuosité dans un inonde fantasmatique qui finit par leur être commun à tous deux.

La réalité de la maladie n’est à aucun moment sous-estimée dans une psychanalyse, mais ce que l’on cherche à dégager c’est comment la situation réelle est vécue par l’enfant et sa famille. Ce qui prend alors un sens, c’est la valeur symbolique que le sujet accorde à cette situation en résonance à une certaine histoire familiale. Pour l’enfant, ce sont les paroles prononcées par son entourage à propos de sa maladie qui vont prendre de l’importance. Ce sont ces paroles ou leur absence qui vont créer chez lui la dimension de l’expérience vécue. C’est aussi la verbalisation d’une situation douloureuse qui peut lui permettre de donner un sens à ce qu’il vit. Quel que soit l’état réel de déficience ou de perturbation de l’enfant, le psychanalyste cherche à entendre la parole qui reste figée dans une angoisse ou emmurée dans un malaise corporel. Dans la cure, ce qui va se substituer à la demande ou à l’angoisse des parents et de l’enfant, c’est la question du sujet, son vœu le plus profond qui jusqu’alors était resté caché dans un symptôme ou dans un type particulier de relation à l’entourage. Ce qui se dégage, c’est la manière dont un enfant est marqué, non seulement par la façon dont il est attendu avant sa naissance, mais par ce qu’il va ensuite représenter pour l’un et l’autre parent en fonction de l’histoire de chacun d’eux. Son existence réelle va se heurter ainsi aux projections parentales inconscientes d’où viennent les malentendus. Si l’enfant a l’impression que tout accès à une parole vraie lui est barré, il peut dans certains cas rechercher dans la maladie une possibilité d’expression. Lorsque, dans la cure psychanalytique, on situe dès le départ parents et enfant face au problème du désir dans la relation de chacun à l’Autre, on obtient des parents une mise en question d’eux-mêmes dans leur histoire

— et de l’enfant sollicité en tant que sujet, on obtient un discours parfois étonnamment articulé. Ceci pose le problème du langage dans un certain mode de relation à l’Autre et à soi-même. La rupture avec un discours que l’on peut qualifier d’aliéné, dans la mesure où il est celui des autres et de l’opinion, représente pour le sujet une aventure pénible. Le rôle de l’analyste est de l’aider à assumer cette aventure.

« L’histoire du désir, nous dit Lacan, s’organise en un discours qui se développe dans l’insensé. Ceci c’est l’inconscient – en un discours dont les déplacements, dont les condensations sont sans aucun doute ce que sont les déplacements et condensations dans le discours, c’est-à-dire métonymies et métaphores – mais métaphores qui n’engendrent aucun sens à la différence de la métaphore, déplacements qui ne portent aucun être et où le sujet ne reconnaît pas quelque chose qui se déplace. C’est autour de l’exploration de ce discours de l’inconscient que l’expérience de l’analyse s’est développée52. »