2. Le transfert en psychanalyse d’enfants. Problèmes actuels53

Ce qui rend la discussion difficile dans le débat qui s’est instauré i propos de l’existence ou non du transfert en psychanalyse d’enfants, c’est la conception que se font les auteurs du transfert. Leurs points de référence sont l’affectivité, le comportement et l’adaptation : or, ces notions sont insuffisantes pour permettre de cerner ce qui est véritablement en question.

Je me propose d’interroger d’abord les manifestations de la névrose de transfert, telles qu’elles ont été dégagées dans deux textes *. Je m’arrêterai à un moment de la cure. Ce qu’il y a de commun dans les cas de Joy et Dottie, c’est la façon dont analyste, parents et enfant se trouvent, à une certaine étape de l’analyse, entraînés sur un même terrain de jeu, dans une situation d’angoisse.

Joy, 11 ans, est une pseudo-débile. L’auteur nous montre que c’est l’aveu d’un vœu inconscient (le souhait d’avoir un pénis, la négation de la différence des sexes, les vœux de castration, tous associés aux difficultés du calcul) qui va scander les étapes du transfert et marquer les premiers progrès de l’enfant dans la cure. Joy formule ensuite des demandes orales sur un mode de plus en plus régressif, cependant que se manifeste dans la vie une soif de savoir, qui alterne avec une interdiction de recevoir. L’auteur nous décrit

une succession de comportements appelés patterns : il s’agit en fait de rôles. Joy eff successivement son propre père, sa mère, le mari ou le fils de l’analyste, voire l’analyste elle-même. Ceci se traduit dans son discours : l’enfant adopte la façon de parler du père, ou l’argot d’un autre enfant (un client de l’analyste dont elle est jalouse). Elle tient avec des enfants plus jeunes le rôle d’analyste, et donne même des conseils à des mères de famille.

Surgit l’épisode du téléphone, qui éclaire ce qui est enjeu à un moment précis de la situation transférentielle. Joy, après avoir traduit dans le transfert sa jalousie et ses revendications, exprime son vœu d’être l’unique. Ses parents s’absentant (ils sont partis en province pour un deuil), l’enfant est mécontente ; elle fait alors un aveu à son analyste : elle souhaiterait tomber malade pour obliger ses parents à interrompre leur voyage. Peu de temps après, Joy vient d’une façon irrégulière aux séances et se fait de plus en plus exigeante dans ses demandes. L’analyste a l’impression que l’enfant cherche à se venger sur elle de l’abandon dans lequel le départ des parents la plonge. Au retour d’une de ces absences, l’enfant informe l’analyste de son mauvais état de santé. Joy est seule et ne va pas bien. Elle s’arrange pour inquiéter l’analyste et lui fait promettre de téléphoner pendant le week-end pour s’enquérir de son état. À l’heure convenue, l’analyste téléphone. On répond que Joy est partie. Inquiète, elle renouvelle son appel un peu plus tard : l’enfant décroche l’appareil,’ mais, prise de panique, se sauve. Il faut un certain temps à Fauteur pour se rendre compte qu’elle parle dans le vide : il n’y a pas d’interlocuteur, Joy a disparu. Le lendemain, l’enfant lui fait savoir qu’elle sera absente à une série de rendez-vous.

C’est dans la culpabilité que s’effectue le retour dans l’analyse : Joy se sent de trop. Elle a l’impression de gêner le tête-à-tête que son analyste (célibataire) pourrait avoir avec un homme. Le travail scolaire est en panne. Joy est en désarroi. Elle ne peut plus rien faire seule. Elle demande à l’analyste des idées. Les demandes se font de plus en plus pressantes, l’enfant téléphone quotidiennement « pour recevoir une interprétation », jusqu’au jour où l’analyste lui verbalise son vœu d’avoir un bébé. L’analyse marque alors un tournant. L’enfant se découvre plus intelligente que sa mère ; mais le vol, qui était un des symptômes, subsiste.

L’absence des parents dans le réel a fait surgir un dommage imaginaire que l’enfant cherche à combler en formulant des demandes de plus en plus pressantes à l’égard de l’analyste. L’interprétation, portant sur le vœu de Joy d’avoir un bébé, dévoile le désir inconscient, et comme telle est opérante, au niveau symptomatique : l’enfant ne demande plus rien. L’analyste s’est néanmoins prêtée dans le réel au jeu du téléphone, sans chercher à comprendre ce qui était en jeu dans la demande d’interprétation de Joy. Ce que la fillette introduit alors par son interrogation sur le désir de l’analyste pour un homme, c’est ce qui manque à l’analyste et à elle-même pour qu’un discours puisse s’articuler hors de toute relation duelle : elle attend de l’Autre qu’il relance ailleurs ses plaintes. Si la réponse de l’analyste n’est opérante qu’à moitié, c’est parce que n’a pas été abordé ce qui était en jeu dans l’angoisse de cet appel. Le vœu de recevoir un enfant du père ne fait que frayer le chemin à une interrogation qui doit être reprise, et qui ici tourne court. Joy est à la recherche de ce qui est en fonction dans l’Œdipe, les repères lui manquent. Elle tourne alors le regard vers ce qui est en jeu dans le désir de l’analyste. Nous la voyons, dans un deuxième temps, se préoccuper de la tenue vestimentaire de l’analyste, de ses intérêts, de ses sorties, de ses amours. C’est à des signes qu’elle se raccroche, mais ceci échappe à l’analyste qui soutient son interprétation au niveau de la conduite (imitation de patterns'). Tout se passe alors comme si l’enfant ne pouvait qu’être renvoyée à des satisfactions sur le plan de la fascination imaginaire. (C’est là qu’elle loge les interprétations reçues ; elle ne les reprend pas dans un second mouvement. La réponse de l’analyste est une fin (gratifiante), elle ne relance aucun discours – la fin de l’analyse est d’ailleurs conçue comme une identification au sur-moi de l’analyste.) Rien d’étonnant alors de voir que le symptôme du vol demeure. Il n’y a pas de résolution de l’Œdipe.

Dans ce fragment de névrose de transfert, la position de l’enfant face à son désir et à celui de l’analyste n’a été abordée à aucun moment. L’accent est porté sur les sentiments éprouvés, sur les imitations dans la conduite ; mais ce qui est en jeu dans tout cela reste écarté. Si l’élément imaginaire du transfert est entrevu, l’élément symbolique est passé sous silence : et c’est à ce niveau-là que Joy demeure de quelque façon en panne.

Si Joy joue de son appel, Dottie (7 ans),54 elle, devient la proie d’une phobie des chiens dans la maison même de son analyste.

Le jour où l’enfant abandonne les troubles du comportement qui avaient motivé son entrée en analyse, la mère fait une dépression. Dottie développe alors d’autres symptômes (tics, puis peur des chiens). Un épisode phobique aigu empêche l’enfant de quitter la maison de l’analyste pour celle des parents : il survient le jour précisément où la mère téléphonait à l’analyste (après la séance) pour lui faire part des fantasmes de meurtre qu’elle nourrissait à l’égard de la fillette : « J’ai peur, dit la mère, de ce que je pourrais lui faire. » Cet appel, l’enfant n’en n’a pas connaissance. Au moment du coup de téléphone, elle se trouve dans la salle d’attente où elle a cherché refuge, après la panique qui l’a saisie dans les escaliers de la maison de l’analyste. L’appel de la mère met S. Fraiberg mal à l’aise. Elle s’imagine que l’enfant est en danger et estime, d’autre part, que c’est à sa propre analyste que la mère de Dottie devrait livrer cet aveu. Elle ne s’aperçoit pas que c’est au lieu même où se joue l’analyse de la fille que la mère a besoin d’apporter son angoisse. Dottie, elle, est en larmes, elle n’entend pas ce que l’analyste lui dit et se contente de répondre : « Je ne veux plus revenir. » La mère est dépressive, l’enfant est prise de panique, et l’analyste s’inquiète de ce en quoi elle voit l’irruption d’un tiers – la mère – dans son rapport avec Dottie.

La résistance se lit du côté de chacun des termes (enfant, mère et analyste). Chacun a peur d’un autre. Chacun est sous l’effet imaginaire d’un danger qu’il situe dans le réel.

Au cours d’une séance où Dottie exprime son désir de fuite, S. F. interprète cette peur, lui dit : « Crois-tu que je suis un chien qui risque de te mordre ? » et aboie. L’enfant, surprise, se met à rire et nous assistons alors à un véritable jeu psychodramatique : des rôles sont distribués, chacun est tour à tour pour l’autre le chien dangereux.

C’est au moment où Dottie s’identifie à l’agresseur que le symptôme phobique cède dans les allées et venues de l’enfant cbe% l’analyste. À l’intérieur du transfert, Dottie n’a plus peur. C’est ailleurs que désormais la peur va se localiser et céder à son tour, à travers l’analyse du matériel œdipien *.

On voit là ce qui s’est passé. Les progrès de l’analyse ont amené Dottie à vivre avec ses parents une réactivation de l’Œdipe. Elle a cherché à s’en défendre, ce qui s’est traduit dans le transfert par une résistance, dont l’effet d’angoisse s’exprimait à son tour par cette soudaine apparition d’une phobie des chiens. C’est à la demande du père que l’enfant était entrée en analyse (sa mère y était opposée) et les progrès de Dottie avaient eu comme effet l’effondrement de la mère. Tout le monde s’était trouvé dès lors en analyse : le père, la mère, l’enfant (avec des analystes différents). Le jour où Dottie avait été prise en charge, le symptôme migraineux avait pris pour la mère le relais du symptôme « enfant », ressenti jusqu’alors comme objet persécuteur.

L’analyste a beau écarter les parents, elle se trouve prise malgré elle dans un discours collectif : enfant, analyste et parents sont impliqués dans une situation. Et c’est à cette place-là que Dottie doit arriver à se repérer et à déjouer les effets imaginaires de l’angoisse et de l’agressivité. Or l’analyste, bien qu’elle craigne que la mère ne se révèle dangereuse, s’efforce de montrer à l’enfant que le réel est dépourvu de danger. Il n’y a pas de place dans cette analyse pour les fantasmes maternels, ils ne sont abordés ni par l’analyste, ni par l’enfant. Dottie ne semble d’ailleurs guère préoccupée par un danger réel (c’est à une peur imaginaire qu’elle a affaire sous la figure du chien). Les histoires qu’elle s’invente l’aident à trouver des solutions aux effets fantastiques suscités par des agressions imaginaires. Ce sont ainsi les demandes de l’enfant qui occupent l’avant-scène et supportent tous les déplacements (exigences orales d’abord, puis séduction du père : elle lui offre de partager son lit pendant une absence de la mère).

Le jour où elle se heurte au refus du père (qui décline l’offre séductrice au nom de l’interdit de 1’inceste) marque un tournant dans l’analyse ; c’est par rapport à une situation triangulaire que l’enfant cherche désormais à se repérer ; elle le fait à travers des mythes, eux seuls lui apportent cette possibilité de symbolisation qui manque dans l’analyse (l’analyste n’étant pas sensible à l’élément symbolique présent dans le transfert). Ce qui gêne S. F. dans la conduite de sa cure, c’est la conviction de se trouver face à une mère nocive dans le réel55. L’aveu des fantasmes maternels est toujours entendu comme projet meurtrier et l’angoisse maternelle rejetée.

Or, c’eêt bien aux effets imaginaires de la panique maternelle que Dottie est sensible. Les fantasmes de destruction chez l’adulte la mettent en danger parce qu’ils réveillent d’une façon archaïque ses propres fantasmes de dévoration. Mère et enfant sont ainsi impliquées dans la situation transférentielle. La mère, par son appel téléphonique, tient à rappeler sa présence à l’analyste de son enfant, cependant que, dans son symptôme, Dottie témoigne du malaise maternel. C’est bien au lieu même où se joue l’analyse de Dottie que la parole de chaque acteur du drame cherche à se faire entendre. L’analyste, qu’elle le veuille ou non, se trouve face à un discours collectif. Mère et enfant sont toutes deux aux prises avec une forme d’angoisse liée à la nature fantastique de leurs projetions. Chacune est pour l’autre le chien dangereux, et c’est bien à l’analyste en tant que tiers que le symptôme est apporté pour qu’elle les en délivre (même si la mère semble négative et si l’enfant fait semblant de ne rien comprendre à ce qui lui arrive).

L’analyste, enfin, est marquée par l’angoisse ou l’hostilité de leurs transferts réciproques, et c’est dans la mesure où Selma Fraiberg se sent impliquée dans une histoire qui, au niveau du malentendu, a la dimension d’un drame, qu’elle se défend en affirmant qu’il n’y a pas de transfert. Or, c’est dès le départ, avons-nous vu, que l’analyste s’est trouvée confrontée aux demandes de l’enfant, aux plaintes et revendications maternelles. Le danger n’était pas uniquement entre l’enfant et sa mère, il était entre l’enfant et l’analyste, dans la mesure où cette dernière craignait que l’enfant ne la préférât à sa mère.

Le transfert, dans l’analyse de Dottie, exprime une situation de défense contre l’angoisse aussi bien à la maison qu’à l’école ou en analyse. En ramenant la notion de transfert à une référence directe à la personne même de l’analyste, S. F. s’est empêchée de faire surgir l’élément symbolique inclus dans la relation transférentielle (la solution à sa phobie, Dottie l’a trouvée dans les mythes).

Ce cas montre aussi qu’en analyse d’enfants, nous avons affaire à plusieurs transferts (celui de l’analyste, celui des parents et de l’enfant). Les réactions des parents font partie intégrante du symptôme de l’enfant et, partant, de la conduite de la cure. C’est l’angoisse de l’analyste devant l’agression ou la dépression du couple parental qui l’amène le plus souvent à nier toute possibilité de névrose de transfert. L’enfant malade fait partie d’un malaise collectif, sa maladie est le support d’une angoisse parentale. À toucher au symptôme de l’enfant, on risque de mettre brutalement à jour ce qui dans ce symptôme servait à nourrir ou au contraire à colmater l’anxiété de l’adulte. Donner au parent l’idée que sa relation à l’objet de ses soins risque d’être changée, c’est susciter des réactions de défense et de rejet. Toute demande de cure de l’enfant, même motivée sur le plan du réel, met en cause le parent, et il est rare qu’une analyse d’enfant puisse être menée sans toucher en rien aux problèmes fondamentaux de l’un ou l’autre parent (à leur position à l’égard du sexe, de la mort, de la métaphore paternelle). L’analyste est sensibilisé par ce qui s’exprime dans ces registres. Et il participe à la situation avec son propre transfert.

Il lui faut situer ce que représente l’enfant dans le monde fantasmatique des parents et comprendre aussi la place que ces derniers lui réservent, dans les rapports qu’il établit avec leur enfant (des interruptions brusques de cure sont généralement en relation avec la méconnaissance par l’analyste des effets imaginaires, chez les parents, de sa propre action auprès de l’enfant).

Dans le cas d’un enfant psychotique, c’est de façon continue que nous voyons surgir dans l’analyse l’angoisse du parent. Elle souligne chaque progrès ou régression de l’enfant. L’analyse de l’enfant réveille d’une façon brutale le propre problème œdipien de l’adulte. La mère, qui ne se sent pas le droit de garder un enfant œdipien, le renvoie à l’autorité destructrice de sa propre mère : « Mon père accepterait que je prenne quelqu’un pour Sophie, ma mère ne veut pas, elle trouve qu’il n’y a que chez elle que l’enfant eët bien. Elle ne veut pas avouer qu’elle en a honte. Sophie, c’est une anormale ; ma mère ne veut pas qu’on le sache au village, elle la cache. » Le père, coupable d’avoir un enfant œdipien, le sacrifie (et se sacrifie dans une sorte de besoin de réparation) : « Pour que ma fille ne soit pas contaminée, je sais que mon garçon doit mourir », me dit un père.

Il arrive qu’en état de crise, le parent s’en prenne à l’analyste (qui s’en trouve déprimé) et à l’enfant (qu’il agresse pour atteindre l’analyste) : « Je l'ai battu, je l’ai rendu fou de peur. Mais moi, est-ce que je compte pour vous ? je peux bien crever », me dit une mère – ces paroles, à quelques variantes près, seront reprises ultérieurement par le père de ce même enfant !. Les paroles apportées à l'analyste sont des vœux de mort à l’égard de l’enfant. Et ces vœux de mort ne s’adressent pas tant à l’enfant réel qu’à l’autre imaginaire du parent56.

Le conflit œdipien qui apparaît ainsi (et s’exprime dans la situation transférentielle sous forme de plainte, de revendication, ou d’offrande sacrificielle) cache un autre mécanisme plus compliqué. Le parent se situe alors à la place de l’enfant malade, avec un danger de désidentification : « Moi, comme lui, je suis fou et d’ici six mois je me tue », me dit un père. D’autres fois, il entre en rivalité avec

l’analyste sur le plan de la relation imaginaire qu’il serait censé établir avec l’enfant : « Ce ne sont pas ces paroles-là que vous devez lui dire, me lance une mère, c’est tout de même moi la mieux placée pour penser les besoins de mon enfant, c’est moi seule qui sait à ce niveau-là. Vous ne pouvez m’ôter cela. »

Ce qui est en jeu dans cette situation duelle mère-enfant, apparaît dans la situation transférentielle et ne se limite pas au seul rapport de l’enfant au parent dit pathogène – mais surgit aussi dans la situation éducative particulière de l’enfant psychotique, telle que l’analyste la découvre lorsqu’il contrôle le travail de l’éducatrice à qui il a confié l’enfant. Ce sont ces différents points que je vais essayer d’approfondir maintenant.

Les parents d’Émile (6 ans) me sont adressés par l’hôpital qui leur a rendu le dossier médical après des années de soins demeurés sans effet. L’encéphalopathie organique de l’enfant ne fait aucun doute, mais l’appréciation de ses séquelles reste difficile à évaluer. L’enfant ne parle pas, il est saisi de terreur dès que sa mère s’éloigne. À 4 ans, Émile se laissait mourir de faim au cours d’une hospitalisation ; à 5 ans, une séparation de dix mois a ramené un même état de dépérissement : « Ce cas relève de l’asile psychiatrique, dit-on pour finir aux parents. Tentez toujours une psychothérapie. » J’accepte de prendre l’enfant à l’essai pendant trois mois. Un neuropsychiatre m’y encourage : les diagnostics médicaux ont en effet toujours mis l’accent sur la gravité du facteur psychotique, mais tout abord psychanalytique du problème a été systématiquement refusé à cause de l’importance du déficit organique. « Émile a été examiné par tant de spécialistes, me dit la mère, personne ne l’a même regardé ou ne lui a parlé. Un coup d’œil suffisait. Ce coup d’œil le rayait comme être humain. C’est comme déchet qu’il nous était à chaque fois rendu. »

La mère est une jeune femme intelligente, Émile est son troisième enfant. C’est à cause de lui qu’elle a abandonné un métier qu’elle aimait pour devenir par contrainte « femme au foyer ». Le mari parle peu. U est marqué par le poids que constitue la présence d’un enfant très handicapé. Il estime que cet enfant est victime des médecins et des drogues : « Émile a été désigné par le destin pour être sacrifié. « Que voulez-vous y faire ? », ajoute le père. Il ne voit guère l’utilité d’une psychothérapie. D’autres médecins n’ont-ils pas souscrit à la nécessité d’un placement à vie ? Pourquoi ne pas s’y prendre tout de suite ? Le père d’Émile est ému par la détresse de sa femme qui me lance un véritable appel au secours. L’échéance du placement définitif est finalement repoussée de trois mois. Le père accepte de n’opter pour l’irréparable qu’après une tentative d’approche psychanalytique. Si la mère me donne toute sa confiance au premier entretien, elle se reprend à la deuxième séance et me dit : « Et s’il n’y a rien à faire, pourquoi ne pas le placer tout de suite, comme cela je n’y penserai plus. » Chacun des deux parents est prêt à souscrire au diagnostic sans appel qui a été posé. Tout sursis est à nouveau refusé. Ce revirement brusque m’étonne. Cet enfant que je n’ai pas encore vu risque déjà d’être définitivement placé.

C’est la culpabilité des parents qui s’exprime à travers le diagnostic dont ils se sont emparés. Je leur réponds :

—  On dirait que vous êtes persuadés qu’Émile n’a pas le droit de vivre, puis que le jour où vous rencontrez une équipe prête à vous aider, vous flanchez. Vous dites même qu’on ne peut faire ça au Dr X. Mais le Dr Y ne cherche pas à nuire au Dr X. Il demande un délai avant de se prononcer. C’est vous qui embro aillez actuellement la situation par votre hâte.

—  On nous avait d’abord obligés de nous diriger vers la psychothérapie. Puis on nous a dit de choisir. C’est pas pareil. Nous, on ne sait pas. Seul le médecin sait, souligne la mère.

—  La situation n’est pas claire, dis-je, c’est vous qui avez envie que l’on traite votre enfant « comme un être humain », ce sont vos propres paroles. Et le jour où cela pourrait être possible, vous vous retirez comme si l’équipe psychanalytique risquait, en gagnant, de faire du tort à l’équipe médicale qui a elle-même déclaré forfait. C’est vous et non les médecins qui portez la question sur le terrain d’une alternative : ou la psychanalyse (en gagnant ou perdant, on se met à dos le Dr X) ou le placement immédiat (pour ne pas mécontenter le Dr X qui pourrait se venger). Pour ne pas faire du tort à Émile, vous êtes prête à le sacrifier.

—  Mais si son salut était dans l’au-delà ? reprend la mère.

C’est exactement dans ces mêmes termes que la mère m’a parlé,

au départ, de son père : « Il a trouvé son salut dans la mort », c’est-à-dire en se suicidant. La mère d’Émile avait alors 14 ans. Elle chercha en vain à faire son deuil à travers une anorexie mentale qui dura plusieurs années. J’établis le rapprochement entre la mort du grand-père maternel et celle d’Émile (non encore mort). La mère en pleurs répond : « Eux, c’est comme moi, il y a au fond de nous une impossibilité à vivre. »

Voilà donc un enfant qui ne semble pas avoir d’autre choix que d’occuper, comme sujet, la place du mort. La gravité de la maladie d’Émile évoque pour sa mère l’anxiété suscitée par la dépression paternelle et ses propres vœux d’en finir avec la vie. Émile, elle le reconnaît justement dans cette façon qu’il a d’être un vivant mort aux vivants, excepté à elle : « Quand il bouge, je reconnais en lui mon père. » Le deuil qu’elle n’a pas fait de son propre père, amène cette jeune femme à faire le deuil d’un enfant non encore mort (dans lequel elle se reconnaît avec son père). Tout la pousse, d’autre part, à essayer de le sauver. « Seulement, ai-je le droit ? que vont devenir mes autres enfants ? » Ce qui m’est demandé, est de l’ordre de la levée d’un interdit. (Une culpabilité œdipienne vécue à propos de la maladie de l’enfant amène les parents à poser les possibilités de guérison en des termes qui sont ceux du droit à vivre.)

A la troisième séance, je vois Émile avec sa mère. L’enfant est menu, il a de grands yeux noirs vides ; dès qu’il se trouve sur les genoux de sa mère, les yeux deviennent expressifs : l’enfant à ce moment-là a l’apparence d’un bébé normal. Il circule dans la pièce, sans but, tout est vécu en dedans. Émile non seulement ne joue pas, mais est incapable de tenir quelque chose dans ses mains. Si je m’approche, il s’enfuit :

—  Tu as peur que je ne t’enlève à maman. Quand on t’a séparé de maman tu as cru qu’on te punissait d’avoir été méchant et tu as été malheureux, sans trouver de mots pour dire ta tristesse.

L’enfant grimpe sur les genoux de sa mère et la couvre de baisers.

—  Mon pauvre petit, il me rend folle, je n’en peux plus, murmure la mère émue.

—  Ta maman est fatiguée, mais tu n’as rien mis de mauvais dans maman. Par moments, on dirait que tu cherches à être malade à la place de maman.

C’est alors que la mère évoque son anorexie mentale à elle, ses dépressions, la mort du père de son mari quand celui-ci avait 8 ans : « C’est la mort qui nous a rapprochés en tant que couple », ajoute-t-elle.

Dans ce fragment de cure, nous pouvons : i° voir la place que j’occupe dès le départ dans la situation transférentielle : je suis celle dont on attend le miracle.

2° assister ensuite à une série de renversements dialectiques : premier renversement : les parents renoncent à l’analyse et souscrivent au diagnostic premier, « dans l’intérêt de l’enfant » ;

deuxième renversement : ce qui est mis en jeu, c’est la place réservée à l’enfant comme mort (en écho au problème œdipien des parents) ;

troisième renversement : la mère « sent » son enfant, elle pourrait jouer un rôle bénéfique dans la psychothérapie. Ai-je le droit ? se demande-t-elle alors. Tout se passe comme si la guérison de cet enfant se heurtait à un tabou.

3° La cure psychanalytique démarre avec la mère et l’enfant. L’enfant est sensible à mes interprétations, il le montre dans le langage du corps : en s’éloignant ou en se rapprochant de sa mère. La mère trouve alors une parole pour évoquer des souvenirs tout entiers centrés autour du deuil non consommé de son propre père.

Les parents sont entrés dans la cure par une demande qu’ils ont ensuite essayé d’annuler. Le désir qu’ils m’imputent de guérir leur enfant, réveille en eux des problèmes relatifs aux interdits. La question qui se pose à la limite dans le transfert est bien celle-ci : ne faut-il pas laisser mourir Émile (en suivant ce qui est censé être son destin) plutôt que de le forcer à vivre ? Les parents souhaitent que ce soit moi qui me prononce sur le choix.

Dans son discours, la mère se met parfois elle-même à la place du mort (par identification à l’objet perdu ?) et lorsqu’elle me lance un appel, il lui faut ensuite le défaire, comme si une sorte de panique la poussait à ne pouvoir jamais se soutenir au niveau de ce qu’elle désire. Lorsque cette mère se désire désirant la guérison de son fils, c’est le problème de la mort qui surgit (celle de son père, du fils et d’elle-même), comme s’il y avait une nostalgie d’un passé impossible qu’Émile aurait pour mission de perpétuer.

Toute maladie organique grave chez l’enfant marque les parents en fonction de leur propre histoire. C’est cela qui apparaît ici dans la situation transférentielle.

Réexaminons tout cela. Dans le transfert que fait la mère d’Émile

sur moi, sont présents un élément symbolique et un élément imaginaire. Avant l’entrée de son fils dans la cure, la jeune femme sait qu’elle peut tout attendre de l’analyse, y compris d’en être marquée par la déception la plus radicale. Avant même que je m’introduise, les motifs de rupture sont rassemblés. C’est dans la mesure où, sur un plan fantasmatique, je suis (pour les parents et la mère en particulier) le support d’un savoir et le représentant d’une toute-puissance magique, que la rencontre dans le réel de ma personne peut précipiter une sorte d’acting out (décisions de rupture) selon un processus inconscient déjà en place. Le transfert est donc là avant l’apparition de l’analyste. Les consultations médicales multiples, les interventions du mari, le placement un instant entrevu puis rejeté, ne sont que l’effet de l’anxiété maternelle. C’est la mère qui tire les ficelles d’un jeu dans lequel tout le monde se trouve vite dépassé. Elle induit les décisions médicales contradictoires et panique ceux qui s’occupent de l’enfant. La mère trouve ainsi dans le réel la confirmation qu’elle ne peut rien attendre de personne (le jour où elle risque de ne pas être déçue, elle met tout en œuvre pour que rien ne se réalise).

Si la rupture n’a pas eu lieu, c’est parce qu’un élément imaginaire était également présent dans le transfert. Dans les séances, je vois ensemble mère et enfant. C’est de se sentir regardée par moi avec cet enfant (considéré par les autres comme un déchet) que la mère va pouvoir se réinvestir d’abord comme sujet sur un plan narcissique. Elle ne forme qu’un tout avec cet être perdu – et c’est à ce tout que je parle. L’enfant répond à mes interprétations sur un plan moteur, la mère évoque le passé en paroles et pleure. Elle trouve en moi un support idéal qui lui permet de s’accepter, voire de s’aimer comme « bonne mère ». Et dans cette relation quelque chose est présent comme référence ternaire (quelque chose donc de symbolique) puisque nos rapports sont commandés par des règles qui doivent servir à la guérison du fils.

Dans tout cela, le transfert n’est pas le fait d’une pure relation interpersonnelle. Il y a même, comme nous l’avons vu, préparé d’avance, un scénario où se trouvent inscrits les motifs de rupture. Et je ne peux démasquer le caractère trompeur de ce scénario qu’en comprenant que c’est là que la mère situe sa vérité. Ce n’est pas l’analyse des résistances maternelles qui peut nous aider, mais bien la mise à jour de ce qui est en jeu chez la mère dans ses rapports au sexe, à la mort, à la métaphore paternelle, c’est-à-dire ce qui a pu jouer pour elle au niveau du désir dans les différentes formes d’identification. (Nous avons vu le rôle joué par la corrélation inconsciente établie entre la mort du père, les idées suicidaires de la mère et l’acceptation de la mort d’un enfant encore vivant.)

Ce cas, par les questions qu’il soulève sur le plan du transfert, a quelque rapport avec les difficultés rencontrées par Freud dans l’analyse de Dora. C’est dès avant l’entrée de la jeune fille en analyse que se dessinait déjà dans un rêve la place réservée à Freud dans le transfert. Mais Freud cherche les indices de sa place dans les associations d’idées de Dora (espérant y trouver des indications de résistance ou y repérer des formes de déplacement) et le transfert n’apparaît jamais là où il croit le saisir *. À cette époque, Freud ne pouvait savoir qu’il se heurterait à un scénario où tout était prévu d’avance, y compris l’inutilité de son intervention.

C’est lorsque Émile avait 3 ans, que certains médecins ont mis l’accent sur le fadeur psychotique qui aggrave les déficiences organiques de l’enfant. C’est l’attitude de la mère qui a en fait découragé tout abord psychanalytique du problème. Ses revendications à l’égard du corps médical n’ont jamais eu d’autre but que de faire éclater au grand jour l’impuissance de tous les médecins. Et c’est bien cet élément-là qui va servir ensuite à alimenter le transfert, présent avant même que la mère ne me rencontre.

Cette situation est essentielle à comprendre, car elle sert de modèle à un certain type de relation mère-médecin (l’enfant y étant utilisé pour souligner la carence du médecin). Mais le jeu de l’analyse

1. L’analyse de Dora peut s’entrevoir comme le déroulement d’un même fantasme, le transfert s’exprimant à deux niveaux : i°) La jeune fille se situe dans une relation imaginaire au père et polarise ses intérêts sur toutes les femmes qui captent son attention. Sa question sur ce qu’elle est, c’est là qu’elle la pose. 20) A travers le réquisitoire prononcé par Dora, c’est bien du lieu d’un Autre qu’elle cherche à recevoir sa vérité – mais il e§t dit que les hommes ne pourront qu’échouer avec elle. Cet élément-là, Freud ne l’a entrevu qu’après la décision de rupture. (Décision que l’on retrouve en filigrane dans tout le jeu que Dora donne à voir. Mais Freud à cette époque n’a pas encore saisi le rôle joué dans le transfert par l’élément symbolique.)

Cf. séminaire de J. Lacan des 9, 16, 25 janvier 1957. Compte rendu de J.-B. Pontalis in Bulletin de psychologie.

se joue aussi à un autre niveau. C’est à partir de la relation pathogène mire-enfant que le travail analytique doit se faire (non pas en dénonçant la relation duelle, mais en l’introduisant telle quelle dans le transfert) : c’est par là que nous assisterons d’abord à un réinvestissement narcissique de la mère : ensuite, c’est dans un rapport à l’autre que va surgir l’élément tiers (signifiant)57 qui permettra à la mère de se repérer (c’est-à-dire de se situer par rapport à ses propres problèmes fondamentaux en n’y incluant plus l’enfant).

Si la cure de Dora a été compromise dès le départ, c’est bien aussi parce qu’elle y est entrée par la demande du père. Et ce que le père attend de Freud, c’est qu’il devienne le complice de sa tromperie – ce que Dora devine pour porter avec cette constance l’accent sur « les cachotteries et moyens détournés du père ». Il n’est pas indifférent de voir par la suite Dora abandonner en même temps les K., Freud et son père, non sans avoir récupéré auparavant le « droit » de savoir qu’on lui mentait et le plaisir de le proclamer bien haut (en mettant chacun dans l’embarras).

Toute demande parentale de guérison au sujet d’un enfant malade est à situer d’abord sur le plan fantasmatique des parents (et de la mère en particulier) 58 et à comprendre ensuite au niveau de l’enfant (se sent-il concerné par la demande de guérison ? Comment utilise-t-il sa maladie dans ses rapports à l’Autre ?). L’enfant ne peut s’engager dans une analyse pour son compte à lui que s’il est assuré de servir ses intérêts et non ceux des adultes.

Ce problème aussi se pose d’une façon différente dans les cas de psychose et d’arriération. Lorsque mère et enfant sont dans une relation duelle, c’est dans le transfert qu’on peut arriver à étudier ce qui est en jeu dans cette relation, et porter les interprétations sur la façon dont, par exemple, les besoins de l’enfant sont pensés par la mère. C’est par là que l’on touche à certaines positions fondamentales de la mère, qui ne peuvent souvent être analysées qu’à travers l’angoisse et dans une situation persécutive.

La cure de Christiane (enfant psychotique âgée de 6 ans)59 a failli être interrompue par la mère le jour où j’ai encouragé le désir de l’éducatrice d’emmener l’enfant chez elle en vacances. La mère, jusqu’alors positive à mon égard, s’est sentie brusquement en danger d’être rejetée, ou plutôt supprimée. Et c’est en proie à un véritable raptus anxieux qu’elle retrouve son mari et lui demande d’empêcher le vol de sa fille qu’on est censé préparer. Cet acting out est lié à mes paroles rapportées à la mère par l’éducatrice (« Mme M. est d’accord avec ma proposition, qu’en pensez-vous ? »). J’ai commis l’imprudence d’approuver une suggestion, avant d’en avoir fait comprendre le sens à la mère. Ce qui n’a pu être reçu à un niveau symbolique va être vécu au niveau d’une lésion imaginaire. Ainsi se réveille un fantasme dans lequel la fille est arrachée à sa mère, qui ne peut vivre ainsi, et c’est en proie à un désordre émotionnel intense qu’elle adresse à son mari un appel au secours. Il faut qu’il intervienne pour que sa fille lui soit laissée.

Le sens de cette demande s’éclaire dans les reproches que la mère m’adresse : « Voulez-vous donc que ma fille n’aille plus à la selle, ne mange plus et risque la noyade ? » Ces paroles sont répétées devant l’enfant qui assiste paniquée au désarroi de sa mère et répond à cette situation d’angoisse par de la constipation. Au refus de l’enfant, la mère oppose une prière. À genoux, en larmes, elle supplie : « Tu me le donnes mon caca ? » La demande se fait de plus en plus insistante jusqu’à la menace finale proférée par une femme hurlante, hors d’elle : « Si tu ne me le donnes pas, j’irai te le chercher. »

En séance, Christiane mime une mère dévorante qui oblige le bébé à lui donner ses yeux, sa bouche, le trou de derrière, le trou de devant, le trou des oreilles, le trou du nez. Le bébé (dans le jeu mimé) finit par se perdre dans un symbole60 offert à la mère.

Le danger de la situation transférentielle est apparu à Christiane le jour où sa mère en panique a perdu ses propres repères identificatoires. Pour ne pas risquer l’abandon, Christiane, en réponse au désarroi maternel, se fait bouche à nourrir, anus auquel on arrache les selles – et dans son jeu elle témoigne qu’elle s’y perd comme sujet.

A la séance suivante, Christiane est uniquement refus. L’analyste, en mettant la mère en danger, a détruit la référence au tiers qui existait dans le transfert imaginaire de la mère.

Il avait été possible à la mère d’être un agent thérapeutique tant que, dans le réel, je maintenais la présence de Christiane. Dans son rapport à l’enfant, elle cherchait alors à se valoriser à mes yeux comme bonne mère, en mettant en retrait ses demandes pour que Christiane arrive à naître à un désir. C’est en se situant dans mon désir que la mère peut accepter une situation où Christiane n’a plus à combler son manque. Mais elle ne peut le faire qu’au prix de se sentir narcissiquement investie par moi comme mère. C’est la voie du transfert qui lui ouvre une possibilité de désexualiser ses liens avec sa fille, et lui fait découvrir la tendresse : « C’est en vous voyant avec Christiane que j’ai changé d’attitude avec elle. » Par l’intermédiaire de l’image du corps de l’autre, la mère a trouvé un appui dans sa relation à son enfant. C’est d’avoir minimisé (ou refusé) le caractère massif du transfert de la mère sur moi qui m’a fait commettre l’erreur d’approuver une séparation au moment où l’enfant commençait à sortir de sa psychose. La perturbation qui s’en eêt suivie, s’est fait sentir par-delà la mère au niveau de l’enfant (agressée par une mère qui avait brusquement perdu toute identification). Ce qui est apparu comme répétitif dans la situation transférentielle, c’est la façon qu’a eue l’enfant de régresser dans les formes de sa demande au point de se soutenir jusqu’à n’être qu’une bouche ou un anus. La panique de la mère a été provoquée par des paroles entendues et répétées par l’éducatrice. Au niveau du signifié, le discours tenu par moi n’avait cependant en soi rien d’alarmant. Pourquoi l’enfant ne partirait-elle pas avec son éducatrice ? Je n’avais pas donné d’ordre. C’est à un sentiment de danger qui était déjà là sur le plan inconscient que la mère a réagi. Les paroles de l’éducatrice ont ainsi donné corps au fantasme préexistant. Ce fantasme, la mère s’y trouve comme sujet, en retenant l’enfant qu’on veut lui arracher (comme dans une sorte de fascination imaginaire). Dans le réel, la jeune femme se change en mère hurlante, induisant l’épouvante. Il s’agit d’une situation d’angoisse très précoce revécue dans le transfert. La mère s’est sentie persécutée en imagination, poursuivie par l’image fantastique de deux parents désirant sa propre perte. Elle n’avait soudain plus personne à qui se référer. Ce n’est qu’après cet épisode ayant entraîné une crise de dépersonnalisation, que j’apprendrai par la mère ce qu’elle avait souhaité me tenir caché : « J’avais un père fou, il a été interné pour paranoïa, puis rendu à sa famille. Ma mère était hurlante. Entre ces deux êtres, moi je ne me rendais compte de rien. Puis à 15 ans, j’ai fait une dépression nerveuse. J’ai été ensuite tuberculeuse. Après la naissance des aînés, j’ai été chaque fois malade. Avec la maladie de Christiane la santé m’est revenue. J’occupais le temps par elle et non par moi *. »

Le transfert dans ce cas ne s’est cependant pas établi en seule référence directe à ma personne. Ce sont les éléments inconscients qui ont joué dans le réveil d’une situation d’angoisse, à propos d’un danger imaginaire dans lequel m’était attribué (dès le départ) le rôle d’agent castrateur. La situation conflictuelle a été vécue dans une sorte de passage à l’acte, le mari ayant été investi des émotions dont était objet l’analyste. C’était à lui désormais que serait dévolu le rôle de guérisseur. C’est parce qu’il ne s’est pas laissé entraîner dans une situation persécutive, que l’analyse (du couple mère-enfant) a pu continuer. L’analyse ultérieure de cet épisode de la cure montra que la mère avait fait appel au mari pour qu’en fait rien ne change, c’est-à-dire pour demeurer, elle, le meneur du jeu. (L’analyse de l’enfant met en effet en lumière les difficultés de la mère dans ses rapports à la Loi ; être marquée par la Loi la renvoie à la folie de son propre père, et elle se refuse d’être le jouet d’une loi capricieuse. Et c’est bien aux signes de ce caprice qu’elle s’est arrêtée dans la crise panique qui l’a saisie dans le transfert. Mais ces signes, on peut dire qu’elle les attendait dès l’entrée de l’enfant dans la cure ; c’est là l’élément important.)

Christiane répond à la situation dangereuse du transfert en s’effaçant comme sujet de désir, elle se fait pur symbole (offrande à envoyer, par-delà la mère, aux morts). Elle reproduit la réponse qui avait toujours été sienne avec sa mère. L’analyse l’avait fait basculer dans un autre registre ; mais les réactions maternelles ont induit l’enfant à effacer ce qui était acquis. Le désir de la mère de ChriSdane est bien qu’elle ne naisse pas au désir. C’est à la mort dans le désir de l’Autre que l'Homme-aux-loups s’est également heurté tout jeune. Ce que Freud a mis en lumière dans la cure entreprise avec lui, c’eSÏ le vœu inconscient du malade de ne rien savoir, non seulement du problème de la castration, mais de toute forme de désir. La dénégation s’introduit au point où nous voyons le sujet disparaître dans ses construirions fantasmatiques. Christiane, après une amélioration spedaculaire, va vivre dans le transfert un épisode régressif : elle me refuse et exprime, en réponse à la position persécutive de la mère, son vœu de rester dans le non-désir. Elle reproduit le cérémonial obsessionnel qui avait marqué son entrée dans la cure : elle efface les traces de saleté, les marques de pieds, les empreintes des doigts ; c’est après avoir fait le vide dans un certain cercle qu’elle peut s’y installer. L’enfant, manifestement, se sent en danger d’être agressée (comme sa mère s’est sentie agressée) par moi ; pour éviter tout ennui (y compris celui d’être prise en sandwich entre sa mère et moi), l’enfant est prête à se figer définitivement dans la psychose. Ses jeux se font de plus en plus stéréotypés, le regard absent, l’enfant, dans un geste sans cesse repris, murmure : « Il est parti le trou. » C’est son cadavre qu’elle me laisse. Le jour où la mère « récupère », l’enfant (en présence de la mère) se blottit sur mes genoux. Dans un jeu, je lui donne le biberon, en référence à ce qu’autrefois elle reçut de sa mère. Et c’est en référence (par mes paroles) à ce qui a été vécu autrefois en participation de corps avec la mère, que l’enfant (en accord avec la mère qui ne craint plus que je lui rapte son enfant) peut s’engager plus avant dans l’aventure analytique. L’analyse du transfert négatif de ce type de patients (et de leur mère) met à jour le côté fantastique de leurs émotions. Christiane refuse de guérir si sa mère doit en mourir. Et ce n’est que longtemps après que la mère a pu expliquer ce qui se trouvait effectivement en jeu dans sa panique : « J’ai reçu en pleine figure la révélation de ma jalousie, et d’une haine. C’est dans ce même éclair que j’ai dû mettre à la place l’histoire du rapt. Je ne sais plus. Ce que je sais c’est que vous avez eu le pouvoir de me rendre folle. »

La relation de confiance, la mère n’a pu l’établir qu’à travers un point de rupture : là s’évanouissait et se retenait en même temps la part narcissique d’elle-même qu’elle avait pu investir sur moi. Cette rupture, j’aurais pu l’éviter. Elle n’a toutefois été possible que parce que, sur le fond d’amour de la mère à mon égard, il y avait, cachés, « une haine » et des vœux inconscients de mort. Les paroles de l’éducatrice n’ont fait que rejoindre tout ce qui était déjà inscrit dans l’inconscient maternel ; c’est cette rencontre-là qui a produit l’intensité de l’effet émotionnel. L’aveu que la mère me fit en début de cure : « Le Professeur X n’a confiance qu’en vous et moi je sais que vous guérirez Christiane », avait comme corollaire une autre phrase (qui n’a pris tout son sens qu’ultérieurement : « Vous comme les autres (ces hommes) vous échouerez. Il n’y a que sur moi que Christiane puisse compter. » La résistance de la mère, quand elle prend la forme d’une hostilité envers ma personne, n’est en fait que l’obstacle dans son propre discours à l’aveu du désir inconscient. Le fantasme du rapt d’enfant n’a pas d’autre fonction que de voiler ce que la mère veut se tenir caché à elle-même. Si les paroles de la mère (tout comme dans le cas de l’Homme-aux-loups *) sont pertur-hautes pour l’enfant, c’est dans la mesure où elles jouent un rôle décisif, par les possibilités d’identification61 qu’elles lui offrent ou lui refusent.

J’ai exposé62 comment Léon, enfant psychotique de 4 ans, a été atteint par les paroles et le silence de la mère : non pas que cette atteinte réalise ce qu’on entend quand on parle, en un sens trop limité, de traumatisme63 (et dont l’effet de panique entraîne une régression, voire une fixation, à partir de quoi le sujet, dans une quête désespérée de la dimension symbolique qui manquait à l’avènement réel, s’efforce d’installer en lui des substitutions signifiantes) ; il s’agit en fait plus généralement d’un arrêt dans Vaccéder au désir, avec, pour l’enfant, la quasi-interdiction de se manifester autrement qu’aliéné dans le vœu maternel. Une situation se trame ainsi dans laquelle (par l’effet de non-sens qu’ont créé les paroles maternelles) l’enfant se sent seul, sans aucune possibilité d’introduire une dimension imaginaire 64, puisque la médiation (dans une parole sensée) de la mère lui fait défaut, et que cette médiation est nécessaire pour que l’enfant puisse accepter sa propre image. C’est cette dimension imaginaire que j’essaye d’introduire dans la cure par le biais du langage.

Le transfert s’établit avec l’enfant à partir de l’interprétation juste qui coupe une colère, arrête une « absence épileptique ». Il est exclu que Léon puisse avoir chez moi un comportement suicidaire (ma parole agit sur sa panique, il ne se blesse pas au cours des séances). Si aucune relation imaginaire ne peut s’établir avec moi, j’existe et je parle d’un lieu où une vérité s’impose. Je romps une relation narcissique (dont la seule issue était l’auto-destruction ou la destruction de l’Autre) en introduisant dès la première séance la notion du corps de Léon et du corps de l’Autre, l’idée de l’existence de Léon et de son père, de Léon et de sa mère. L’effef immédiat a été l’arrêt d’une crise de colère (dans laquelle l’enfant cherchait à se mutiler) : le fait d’avoir dit : « Ça c’est le corps de Léon, ça c’est le Monsieur, Léon et le Monsieur c’est pas pareil », a permis l’entrée de l’enfant (et de sa mère) dans l’analyse. C’est la mère qui va établir une relation imaginaire à ma personne, relation qui lui permet :

i° d’être avec l’enfant une « bonne mère » sous mon regard (et dans ces moments-là, elle parle juste) ;

2° d’amorcer un travail où c’est du lieu d’un Autre (à un niveau symbolique) qu’un message lui est retourné, qu’une vérité lui est rendue. Les interprétations que je fais à l’enfant sont commentées par la mère.

« C’est la première fois qu’une colère est coupée ainsi, j’ai remarqué que vous lui avez dit que le Monsieur c’était pas lui. Ça doit être important. Pour moi, il n’y a que lui que je vois et que j’entends pour hurler dessus, tellement il me met à bout. »

Dans le travail avec l’enfant, j’introduis (devant la mère) ce qui manque dans sa relation à sa mère – et c’est systématiquement en référence à ses géniteurs que je le situe. Ma place est ailleurs, par-delà les humains, c’est véritablement la « magie » du verbe qui agit (tel un oracle) sur l’enfant et les parents. Elle agit en introduisant un axe (le phallus) à partir duquel l’interrogation va se faire chez les parents, sur leur position à l’égard de la mort, de la métaphore paternelle, etc. Les progrès spectaculaires de l’enfant (récupération du sommeil, de la motricité, cessation des crises épileptiques, démarrage de la parole) ne se font pas sur un plan relationnel. Dans le travail qui s’effectue avec moi, ce que je modifie ce sont les structûres65 (et c’est avec l’éducatrice et la mère que le changement sur le plan relationnel va s’effectuer). Ceci se fait à travers un bouleversement chez les deux parents, mis en cause dans leurs propres points de repères (position à l’égard du phallus, etc.). Les manifestations de transfert sont de deux types : i° Ou bien les parents cherchent à comprendre leurs propres angoisses et dépressions (en référence à leur histoire). Ils sont positifs à mon égard et livrent chacun ce qui a été faussé chez eux à un niveau symbolique.

2° Ou bien, dans une relation imaginaire à ma personne, ils se sentent persécutés, brimés par moi, et c’est l’enfant qu’ils atteignent (d’une façon quasi meurtrière). Léon, en tant que mauvais objet, est rejeté et c’est un déchet, un refte que l’on me donne à voir d’une façon qui me déprime, car les parents touchent à ce qui dans mon transfert sur Léon se situe au niveau du bon objet intériorisé. Il est important que je ne me laisse pas aller à une réaction persécutive (en attaquant à mon tour les parents), car ce qui se passe n’est rien d’autre qu’une rivalité enfant-parents sur le plan imaginaire, et c’est moi qui en suis l’enjeu – rivalité qui s’exprime sous la forme d’une alternative : ou la vie ou la mort de Léon ou des parents, tel est le choix devant lequel on me place sans cesse. U est capital de ne jamais prendre ces réactions au niveau du réel (en cédant à la tentation du placement), mais au seul niveau où quelque chose de constructif peut se faire, à savoir dans la dimension analytique. Dans cette dimension, c’est au drame œdipien de l’un et l’autre parent que l’on a affaire. Le discours qui nous est livré est bien un discours collectif. L’enfant, dans un premier temps, vient là comme l’autre imaginaire des parents. Il n’est donc pas étonnant, que, sur le plan du transfert, des réactions dépressives, persécutives aient lieu chez les parents, au fur et à mesure que l’enfant existe autrement qu’aliéné en eux. C’est en me maintenant à un niveau symbolique * que j’ai une présence pour Léon : « Le nom de Mme Mannoni a une vertu magique », me dit la mère. « Il suffit de le prononcer à la maison pour que l’enfant obéisse à la règle. »

Un jour, devant la mère (à propos d’une phobie alimentaire, il s’agit du refus de l’enfant d’assister au repas d’un Autre : voir quelqu’un manger le fait entrer en convulsion), j’introduis, avec Léon, les remarques suivantes :

jo Léon a un sexe de garçon. Il ne peut désirer être le sexe de papa ou de maman.

2° Quand tu manges tu ne dois pas avoir peur, car tu n’es pas la viande que l’on mange. Il est interdit chez les Humains de se manger les uns les autres. Tu as un sexe de garçon. Tu n’es pas le petit bout bon à être mangé.

Ces remarques ont comme effet d’introduire la notion du tabou anthropophagique66 (et la guérison de la crise phobique) ; mais je provoque l’effondrement des deux parents : le fait d’avoir mis en jeu chez l’enfant le signifiant « phallus » a renvoyé chaque parent à sa position respective à l’égard de son problème œdipien (avec une agressivité à mon égard dont l’enfant fait les frais). Il s’agit, chaque fois, d’une bouffée émotionnelle (l’un et l’autre parent se trouvent soudain aliénés dans un fantasme) et une seule entrevue leur permet à nouveau de parler à l’enfant, car la dépression parentale se jouait sur le plan de la parole qui ne pouvait qu’être meurtrière.

En fait, nous assistons à ceci : l’enfant (en danger d’être mangé) est pris d’une angoisse persécutive, dont il cherche à se débarrasser en agressant le père – qui se soulage en déprimant la mère. Il s’ensuit une dispute grave du couple (ressentie par l’enfant comme un équivalent de scène primitive, et vécue comme un meurtre) ; cette dispute entraîne des réactions suicidaires chez l’enfant qui se « mutile » et c’est alors à l’analyste que les parents apportent un enfant en sang, hurlant, dément comme au premier jour.

Sur le plan technique, les interprétations se font à deux niveaux :

i° L’enfant devant les parents : on coupe le désarroi en insistant sur le fait que le corps de Léon et le corps de l’Autre c’est pas pareil – on donne un nom au danger localisé à l’extérieur de l’enfant.

20 Dans une entrevue avec l’un ou l’autre parent, on a l’écoute pour leur propre dépression, c’est-à-dire, très précisément, pour ce qui en eux fonctionne comme mauvais objet interne (dans le cas des parents de Léon, on assiste à un véritable travail de deuil

— deuil de leur rapport au parent mort). Léon, dans son rapport au parent, est mis à la place du mort, d’où l’impossibilité pour l’enfant d’être le sujet d’aucun désir.

La conduite de la cure est faite d’un jeu de transferts réciproques. Ce qui est mis en lumière n’est pas tant la relation objectale que la place du désir dans l’économie du sujet. C’est cela qui prend tout son relief dans le transfert (dans le cas de Léon, nous avons affaire à la position de chacun face au désir incestueux, au désir anthropophagique, etc.).

Le travail qui s’effectue sur le plan des structures, en analyse, (avec le psychotique) permet une amélioration de l’enfant sur le plan relationnel avec les parents et l'éducatrice. Mais l’adulte paye toujours d’une certaine façon H guérison d’un enfant très perturbé. Les réactions de trois éducatrices (suivies par moi) aux progrès d’une enfant démente, me semblent à cet égard fort instructives. Là, comme ailleurs, je suis impliquée dans la situation.

Sophie, 5 ans, est une enfant diagnostiquée « démente ». Un placement asilaire a été conseillé. Encoprétique, énurétique, en proie à des absences épileptiques, la fillette est habitée par la panique la plus totale – ceci se traduit en gestes destructeurs. Aucune identification humaine n’est possible. C’est perdue dans un masque67 que Sophie se présente. Ce qui est caché est un autre masque. Elle se situe entre les deux. Dans la mesure où elle se compte, elle est ni l’une ni l’autre. Chaque fois que se pose pour Sophie le problème de se présenter en tant que fille non masquée, c’est-à-dire de naître comme objet de désir, elle est saisie de panique, car alors elle risque de se compter, c’est-à-dire de se saisir comme manque. Se saisir comme manque est un problème vécu en écho à celui de la mère ou de son substitut.

Le jour où une éducatrice est engagée pour Sophie, la mère fait un épisode dépressif : « Je ne peux rien faire de mon temps libre. Je pense à Sophie tout le temps – à ce qui va arriver. J’avais l’habitude, pendant le jour, que Sophie me bouche tout. Je n’avais pas à penser. Le soir avec mon mari je suis une autre, mais je suis absente. Maintenant qu’il y a une éducatrice je suis perdue, je ne sais plus ce que j’ai à faire. Je n’arrive plus à converser. Sophie me manque. »

L’éducatrice, Bernadette, est une ancienne schizophrène, elle n’a pas terminé son analyse. Elle y a substitué des études et est devenue efficace dans son rôle auprès des enfants arriérés. Elle a été engagée par la famille, parce que personne d’autre à cette époque n’acceptait de s’occuper d’une enfant aussi infernale. Au début, sa présence a été bénéfique. Elle masque sa peur en se présentant à Sophie comme objet à persécuter. Bernadette devient la chose de Sophie. Cette dernière peut l’étrangler, déféquer sur elle, Bernadette invariablement répond : « Ce qu’on s’aime toutes les deux. » Je me rends compte en voyant l’éducatrice que cette situation risque de la perturber – mais elle fait l’affaire, comme on dit, et je ne peux que continuer une expérience pleine de risques (Bernadette tient à son emploi. La mère de Sophie s’est habituée à elle, le père consulté, veut tout ignorer des difficultés de la jeune fille : « On ne trouvera jamais quelqu’un d’autre pour accepter tout ce qu’elle subit. ») Bernadette me parle d’elle-même en parlant de Sophie : « C’est comme si je continuais mon analyse avec vous, m’avoue-t-elle, pendant que je suis avec Sophie, vous ne me quittez pas, c’est cela qui me met en sécurité. » Un jour, Bernadette s’exprime ainsi : « Elle au moins, la mère de Sophie, elle a tout, mari, argent, fille. Moi, j’ai rien. J’ai maintenant des rêveries bizarres qui m’obsèdent : je suis sur un sandwich. La mère est à l’extérieur, Sophie est une fleur. La mère nous enferme. Je me sens en danger. Ce n’est pas rien de s’occuper d’enfants comme ça. On est pris dans leur propre jeu sans s’en rendre compte. Des moments, j’ai peur de faire comme Sophie. Je me ressaisis, puisque je suis éducatrice. »

C’est en référence imaginaire à ma personne que Bernadette a tenu le coup pendant trois mois. Elle s’est plainte ensuite de ce que je la délaissais. À partir de ce moment, la mère de l’enfant lui apparaît comme dangereuse, et dans leur relation on ne sait trop qui, sur le plan fantasmatique, est en danger de dévorer l’autre. La maladie de Sophie apparaît comme l’enjeu dans les rapports de l’éducatrice à la mère et de l’éducatrice à moi. « S’il n’y avait pas Sophie, vous ne vous intéresseriez pas à moi. » Un jour c’est le drame. Sophie a une absence dans la rue. L’éducatrice se sauve, retrouve la mère de l’enfant à la maison et lui dit : « Je suis malade, je veux me coucher. »

—  Où est Sophie ? demande la mère.

—  Je ne sais plus où je l’ai laissée – et puis j’en ai marre. Je peux bien crever, il n’y a que Sophie qui compte pour vous.

Dans la matinée de ce même jour, Sophie s’était mise devant une glace :

—  Ça, c’est pas Sophie, avait dit l’enfant à Bernadette. Tu comprends, dis, qu’il n’y a plus de Sophie ?

—  Pourquoi ?

—  Tu ne comprends pas qu’il ne faut plus jamais qu’il y ait de Sophie. Il y en a plus. C’est Bernadette maintenant. Oui, trépigne l’enfant, Sophie s’est envolée dans Bernadette.

« Mon problème, me disait Bernadette quelques jours plus tôt, c’est d’être plus forte qu’elle, car après une journée avec Sophie, moi, j’ai l’impression de ne plus exister. » C’est en devenant « sa chose » que Bernadette est entrée dans le monde de Sophie, jusqu’à perdre ses propres repères identificatoires. Bernadette ne sait plus où elle a laissé Sophie. Elle ne sait plus qui elle est.

Entraînée avec Sophie dans un jeu, Bernadette est devenue Sophie. Mais à partir de ce jour-là, l’enfant ne s’y intéresse plus : « Je veux une autre Bernadette pour jouer avec moi. Bernadette est usée. J’en veux une autre. »

Catherine est alors engagée par la famille. Elle a terminé ses études et s’est déjà occupée d’enfants débiles. Très vite, elle cherche à me parler de ses difficultés : « L’éducatrice qui m’a précédée devait être forte, moi j’ai tellement peur que je n’en dors pas la nuit. Je rêve que Sophie se tue. Ses parents me poursuivent en justice et vous me faites des reproches. J’ai peur de faire des erreurs. Je suis marquée par Sophie. Mon angoisse la perturbe et la rend démoniaque. »

—  Catherine n’est pas bien pour jouer avec, me dit l’enfant.

—  Pourquoi ?

—  C’est une Catherine sans Catherine, elle ne connaît pas son chemin.

La jeune fille, en proie à une tension émotionnelle immaîtrisable, perd avec Sophie tout sens d’orientation. C’est Sophie qui devient son guide « pour le meilleur et pour le pire »… L’enfant un jour abandonne l’éducatrice et va se baigner nue dans le bassin des Tuileries.

L’épreuve a duré huit jours. Catherine a déclaré forfait : « Si je continue, c’est moi qui deviens cinglée. »

Jeanne prend la succession. C’est une forte fille qui respire l’équilibre. Elle n’a aucune curiosité intellectuelle ; d’instinct, elle trouve la conduite à tenir. La jeune fille note lucidement que c’est sa propre peur qui induit les réactions incontrôlées de l’enfant. « C’est une bataille où l’on s’affronte. La panique, on est deux à la vivre. » Sophie, en effet, a besoin d’être protégée contre ses pulsions agressives. La peur de l’adulte augmente sa propre panique et la met en danger.

Après un an de cure analytique, l’enfant ne se présente plus comme démente – mais elle n’est pas encore sortie de sa psychose. Elle va en classe et est relativement facile à vivre. Les absences épileptiques ont quasiment disparu. L’encoprésie demeure. « J’ai découvert Sophie, me dit Jeanne. Quand elle est agressive, je trouve comment l’aider. Je vis dans un étonnement. La stabilité acquise par l’enfant est tellement surprenante quand je pense comment elle était. »

Trois jours après, Jeanne enferme l’enfant dans sa chambre et fait une fugue. La mère heureusement rentre à temps pour délivrer une enfant hors d’elle, ayant saccagé dans la chambre tout ce qui pouvait être détruit. Je vois Jeanne en plein raptus anxieux, elle est sourde à tout reproche. « Je veux me coucher dans le Ht de Sophie », me dit-elle entre deux sanglots. La mère de Sophie vient la chercher chez moi et la conduit à ma demande chez un ami médecin qui ordonne un repos et prescrit des tranquillisants.

Quatre jours après, je revois l’éducatrice :

—  Je ne sais pas ce qui m’est arrivé, j’ai fait « la guenon » comme Sophie.

C’est sa jalousie à l’égard de la maladie de Sophie qui surgit dès lors (en référence à sa propre relation à une sœur psychopathe).

—  Sa mère m’énerve. Il y en a que pour Sophie. Moi, je ne compte pas. Quand j’ai fait cette fugue, j’ai voulu vous atteindre dans Sophie. Je vous en voulais de ne pas comprendre que moi aussi j’avais besoin d’une psychanalyse.

Ces observations mettent en lumière ceci : lorsqu’on entreprend la cure d’un enfant psychotique, il faut prêter l’écoute non seulement aux plaintes parentales, mais encore aux revendications de la personne qui joue pour un temps le tôle de substitut maternel : elle reçoit en effet le poids de l’angoisse meurtrière de l’enfant.

Dans ce triple cas, chacune a paré à l’angoisse suivant ce qui était en fonction dans sa structure propre. Si Catherine a refusé d’entrer dans le jeu, Bernadette s’y est engagée en abolissant en elle-même toute résistance, au point de devenir la chose de Sophie. Celle-ci, dans une sorte de psycho-drame, a rejoué avec Bernadette un type de rapport établi entre elle-même et sa mère ; 0 y a eu inversion des rôles : Sophie était la mère et Bernadette le jouet destiné à la remplir, jusqu’au jour où Sophie l’a rejetée comme un déchet. Bernadette, identifiée au mauvais objet de Sophie, se fait « guenon » (selon les termes employés par l’enfant) et fugue. Jeanne n’est apparemment marquée en rien par le drame de l’enfant, jusqu’au jour où elle « craque » et livre elle aussi une forme d’identification au symptôme de l’enfant (fugue). Bernadette et Jeanne s’en prennent à la mère de l’enfant (elles sont jalouses et revendiquent le droit à la maladie). Dans leur rapport à moi, il y a nettement irruption brusque d’un désir de vengeance sur ce qui constitue l’objet de mon désir (Sophie). Dans le transfert à ma personne, il y a reproduction d’une réaction que l’on retrouve chez les mères d’enfants très atteints : je suis mise devant le choix de ne pouvoir guérir Sophie qu’au prix d’accepter la mort de l’adulte. « Si Sophie guérit, qu’est-ce que je vais devenir ? », est la question qui se pose à un moment donné – renvoyant ainsi l’éducatrice au problème de son propre manque (comblé pendant un temps par la maladie de l’enfant). L’évolution de l’enfant met en question le rapport de l’adulte à son (propre) problème fondamental (rapport à la mort, au phallus, etc.). L’adulte participe à la guérison d’un enfant psychotique. Il se trouve avec lui sur une scène, c’est d’un drame qu’il est question, et l’adulte en est marqué en fonction de sa propre histoire.

Concluons : les parents sont toujours impliqués d’une certaine façon dans le symptôme apporté par l’enfant 2. Cela ne doit pas être perdu de vue, car nous touchons aux ressorts même de la résistance : le vœu inconscient « que rien ne change » doit parfois être trouvé chez le parent pathogène. L’enfant peut y répondre par le désir « que rien ne bouge », réparant par là (en perpétuant son symptôme) ses fantasmes de destruction à l’égard de sa mère. Si donc une dimension nouvelle 3 pouvait être introduite dans la

i* Léon Grinberg, Psicopatologia de la identification y contraidentificacion proyectivasy de la contratraferencia, Kevtfla de psicoanalysis, Buenos Aires, tome XX, n° 2, abril-junio 1963. Les travaux de Léon Grinberg mettent en lumière le rôle joué dans l’analyse de certains patients par Tidentification de l’analy$te aux objets internes du patient, en réponse aux provocations de ce dernier. Il décrit des situations où le patient provoque chez l’analyste des réponses émotionnelles (l’analyste devenant l’objet passif ou aétif des projetions de l’analysé). Dans ces diverses £otmes de transfert, c’est quelque chose de Tordre du manque à être que l’on rencontre par moments. C’est cela que le fantasme a pour mission de combler – et les différentes formes d’identification ont toujours, semble-t-il, un certain rapport avec la façon dont elles fonctionnent dans le fantasme fondamental du sujet.

2.  A un niveau très différent, selon qu’il s’agit de névrose, de psychose ou d’arriération. Dans la conduite d’une cure, la technique dépend et de la structure à laquelle on a affaire et de l’âge de l’enfant. Le problème de l’adolescence a ses lois propres.

3.  Déjà indiquée par certains successeurs de M. Klein, telle que A.-A. Pichon Rivière (cf. Revue française de Psychanalyse, janvier-juin 1952).

conception de la situation transférentielle, ce serait à partir de l’écoute de l’analyste pour ce qui se joue dans le monde fantasmatique de la mère et de l’enfant. L’analyste travaille avec plusieurs transferts. Il n’est pas toujours commode pour lui de se situer avec ses fantasmes propres dans un monde où il risque de devenir l’enjeu68 d’une alternative : la mort ou la vie de l’enfant ou des parents, réveillant le fond d’angoisse persécutive le plus ancien qui subsiste en lui.

Le problème des parents se pose d’une façon différente selon qu’il s’agit de psychose ou de névrose. La différence tient essentiellement au problème particulier que soulève l’analyse d’un enfant qui, par la situation duelle instaurée avec la mère, se présente à nous comme le seul « résultat » de soins, et jamais comme le sujet du discours qu’il nous tient. Cette situation ne s’étant pas créée par le seul fait de l’enfant, on comprend à quel point l’adulte peut se sentir mis en cause à travers la cure de son enfant69.

Dans l’analyse du névrosé (Joy, Dottie), nous avons également affaire à un discours collectif, qui apparaît dans la parole de l’enfant. U nous rend présent l’ombre des parents, même si, dans le réel, nous ne voulons pas avoir affaire à eux. Seule la distinction introduite par Lacan entre le désir, la demande et le besoin, ainsi que l’introdudHon des registres de l’imaginaire, du réel et du symbolique, permet de situer la notion de transfert à un niveau d’où l’on peut aider le sujet à dégager un sens dans ce que ses demandes mettent en jeu 70. Le discours qui nous est livré peut ainsi être traité à la manière d’un grand rêve 71, le terrain de jeu du transfert n’étant pas uniquement limité à ce qui se passe dans la séance d’analyse. Le transfert n’apparaît pas toujours là où l’analyste croit pouvoir le saisir (Dora). Avant qu’une analyse ne commence, les indices de transfert peuvent déjà se trouver en place 72, et par la suite, l’analyéte ne fait que remplir ce qui a été prévu pour lui dans le fantasme fondamental, du sujet, la partie étant en quelque sorte jouée d’avance. Pour en changer le cours, l’analyste doit être conscient de ce qui, au-delà de la relation imaginaire du sujet à sa personne, s’adresse à ce qui se trouvait pour ainsi dire déjà inscrit dans une structure avant sa propre entrée en scène. C’eét ici que joue a le contretransfert de l’analyste, dans la façon dont chez lui le mouvement de la métaphore peut se bloquer, provoquant chez le sujet l’acting out (ou les « décisions »). Dans ce cas, c’est généralement l’analyste qui n’a pas réussi à sauvegarder sur le terrain de jeu du transfert la dimension symbolique indispensable à la poursuite d’une cure 73.

La découverte de Freud en 1897 74 est d’avoir su lier le transfert à la résistance conçue comme obstacle, dans le discours du sujet, à l’aveu d’un désir inconscient. Dans le petit Hans, Freud a posé la complexité du problème transférentiel en analyse d’enfants, en mettant en lumière à quel point l’interrogation de Hans (sa position par rapport au savoir, au sexe) avait à traverser non seulement sa propre résistance, mais celle du couple parental et du médecin. Le discours de Hans se situe toujours au niveau de ce que l’adulte peut en supporter. Sa maladie prend une place très précise dans le monde fantasmatique des parents (et de l’analyste), au point de devenir le carrefour de la rencontre des adultes entre eux (du père et de Freud). Ce qui sauve Hans, c’est qu’au-delà d’une relation imaginaire du père à Freud dans laquelle Hans a sa place comme « malade » et comme « enfant », surgit, tel un oracle, la parole de Freud, le situant dans une lignée, selon un ordre établi. Et c’est alors du lieu d’un Père symbolique qu’un message peut revenir à l’enfant et lui permettre de se situer, comme sujet d’un désir, hors d’un jeu de dupes mené jusqu’alors avec la complicité des adultes. Dans les analyses menées par Freud, c’est d’une situation d’angoisse dans le transfert que surgit la position du sujet face au problème du désir. Les analystes (et spécialement l’École américaine) ont eu tendance à ramener la notion de transfert à un comportement qui serait répété par le sujet avec un analyste prenant dans le réel le relais de figures parentales. Ce que Freud dégage, c’est l’effet produit chez le sujet sur le plan imaginaire par les constructions fantasmatiques. Dans le fantasme, comme dans le symptôme, l’analyste occupe une place ; la définir n’est pas simple, comme nous avons pu le voir tout au long de cette étude. La référence classique aux distorsions du moi et à la réalité laisse hors du jeu dialectique la place où l’analyste doit arriver à se repérer, s’il veut aider le patient à relancer son discours et à se situer face à d’autres repères que ceux issus du jugement trop sûr du médecin. L’expérience analytique n’est pas une expérience intersubjective. C’est par rapport à son désir75 (dans la dimension du désir de l’Autre) que le sujet est appelé à se repérer. Le mérite de l’École kleinienne est de nous parler toujours en termes de situations d’angoisse et de position dépressive persécutive (et non de stades) ; cette conception dynamique de l’expérience analytique laisse ouverte la voie à ce qui, dans la technique de Mélanie Klein (les objets dont elle dispose), va pouvoir s’articuler en termes signifiants. L’axe autour duquel elle fait graviter toute l’expérience analytique avec les enfants, c’est le phallus, conçu (dira Lacan) comme « signifiant du désir en tant qu’il est désir du désir de l’Autre ».

En haussant l’expérience analytique à ce niveau, nous pouvons nous situer différemment dans la controverse qui s’est installée en

psychanalyse d’enfants à propos du transfert. La question n’est pas de savoir si l’enfant peut ou non transférer sur l’analyste ses sentiments à l’égard des parents avec lesquels il vit encore (c’est ramener le transfert à une pure expérience affective) – la question est d’arriver à sortir l’enfant d’un certain jeu de dupes qu’il mène avec la complicité des parents. Ceci ne peut se faire que si nous comprenons que le discours qui se tient est un discours collectif : l’expérience du transfert se fait entre l’analyste, l’enfant et les parents. L’enfant n’est pas une entité en soi. Nous l’abordons d’abord à travers la représentation qu’en a l’adulte (qu’est-ce qu’un enfant ? qu’est-ce qu’un enfant malade ?). Toute mise en cause de l’enfant a des incidences précises sur les parents, qu’il importe de ne pas négliger. Nous avons vu, dans les cures des enfants psychotiques, l’ampleur'de la relation imaginaire établie par le parent avec l’analyste. C’est grâce à ce rapport imaginaire que la mère va pouvoir se réinvestir comme mère d’un enfant (reconnu par un tiers comme séparé d’elle) et permettre que s’amorce ensuite un autre mouvement dans lequel l’enfant, comme sujet d’un désir, va s’engager pour son compte dans l’aventure psychanalytique.

Ce poids que constitue pour l’analyste un transfert maternel massif (fait de confiance totale autant que de méfiance absolue) met l’analyste profondément en cause ; cette situation peut provoquer chez lui des réactions persécutives ou dépressives selon ce qui a été atteint en lui comme matériel anxiogène précoce : c’est seulement à ce prix qu’il peut assumer avec succès la direction d’une cure.


53 Communication à la Scbwehçeriscbe Gtsellscbaft der psychotberapeuten für Kinder und Jugendlicbe, Zurich, 29 janvier 1966. Paru in Revue de psychologie et des sciences de l’Éducation, préface de A. De Waelhens, vol.I, n°4, Louvain, 1965-1966.

54 Selma Fraiberg, Clinical notes en the nature of transference, psychoanalytic Study of tbe tbild, vol. VI.

55 Dottie amène une suite de thèmes, dont celui de la sorcière : « Une méchante reine se débarrasse de son enfant, qui se sauve avec sa jumelle qui lui cause des ennuis. Les enfants s’enfuient, avec la reine à leur poursuite. Us trouvent finalement refuge auprès d’une vieille femme recevant beaucoup d’enfants… » interdit sexuel apparaît sous la forme suivante : « Un garçon et une fille marchent dans la forêt avec l’inscription « Ne touchez pas ». Us touchent et sont changés en statue. Un prince les sauve – mais la sorcière intervient à nouveau : en rentrant chez eux, les enfants voient des petites statues d’enfants changés en candy. Les enfants mangent le candy et la sorcière menace de les manger – elle se reprend, ne les mange pas, mais oblige les enfants à rester là pendant un an. Au bout de l’année les enfants jettent la sorcière au feu. » S. F. voit dans ce conte la confirmation qu’il s’agit bien d’elle-même. L’enfant, commençant à aborder les problèmes sexuels, cherchait à fuir l’analyse et avait demandé à son père pour combien de temps elle en aurait encore. Celui-ci avait répondu : « Pour un an. » L’enfant, ajoute S. F., semble craindre que quelque chose de terrible ne lui arrive si l’analyste est au courant de ses jeux sexuels.

56 Le danger apparent de meurtre cache en fait un danger de suicide chez le parent.

57 Signifiant (unité du code) : Terme emprunté à de Saussure dans une conception où Ton tient l’inconscient pour hostiructuré comme un langage (Lacan). Un aspect du discours inconscient (comme Freud Fa souligné) veut que ce soit en fonction de lois précises qu’apparaissent dans le discours du sujet les effets des mécanismes de déplacement (Verscbiebung) et de condensation (Verdicbtung). Tout un jeu du sens et de la lettre est livré au niveau du discours inconscient. Les associations d’idées se font selon une double voie, la voie littérale, dite « signifiante », et la voie du sens, dite significative (cf. J. Laplanche et S. Leclaire, L’Inconscient, in Temps modernes, juillet 1961). Le mécanisme de condensation est le résultat de la substitution d’un signifiant à un autre signifiant (et il produit un effet métaphorique). Le déplacement marque au contraire la connexion d’un signifiant à un autre signifiant, et produit un effet métonymique. Dans le déroulement de toute analyse, apparaissent des « signifiants clés » (la mort, le phallus, le nom du père), etc.

58 Que représente pour elle le signifiant « enfant » et le signifiant « enfant malade » ?

59 Lorsque je fais référence à des cures personnelles, le diagnostic a toujours été établi par un, voire deux ou trois neuropsychiatres. Les enfants me sont « dressés par le.médecin en fonction du diagnostic établi.

60 Ce qui est extrait de l’objet partiel (nez, oreilles, intestins), c’est l’orifice en tant que tel, conçu comme le représentant de la fonction maternelle (c’est dans ce sens que je le dis symbole).

61 Pour Freud, ce qui est mis à jour, ce sont les paroles maternelles et le poids du non-dit sur une destinée, ainsi que la façon dont se constitue précocement chez l’Homme-aux-loups la forclusion de toute curiosité sexuelle (c’est-à-dire toute la position du sujet face au désir). L’Homme-aux-loups est pour sa vieille Nania le remplaçant d’un fils mort en bas âge. C’est en ressemblant à cet enfant mort qu’il se maintient dans son désir. Il se heurte à un père dépressif et à une mère préoccupée par ses douleurs abdominales : « Je ne peux plus vivre ainsi. » Il ne rencontre chez l’adulte aucun désir de vivre. Et il est désiré sans désirs par l’Autre. C’est entre 4 et 5 ans qu’il va se figer dans le non-désir.

62 La débilité mentale en quefiion, Appendice du présent volume. Léon isolé dans un non-sens à l’état pur ne peut matérialiser son émotion que dans un équivalent épileptique. Marqué par le drame maternel, il reste seul avec son image, en proie à la panique la plus totale, faute d’un Autre à qui se référer.

63 Traumatisme : Intervention dans le réel d’un événement pénible dont le surgissement absurde laisse le sujet dans l’impossibilité de dégager un sens sur un plan symbolique (métaphorique), faute d’être passé par les voies signifiantes (cf, D. Ferenczi : The psychic conséquences of a « caHration », in Furtber Contributions).

64 Dimension imaginaire : Le processus identificatoire étant inconscient, le sujet ne peut savoir à qui il s’identifie. Sa question sur ce qu’il est, c’est du lieu de l’Autre qu’il la pose. C’est le regard de l'Autre qui lui renvoie l’image de ce qu’il est. Il y a perte de repères identificatoires lorsque l’enfant ne peut se saisir dans le regard de l’Autre parce que le désir inconscient de l’Autre qui sous-tend ce regard est ressenti comme un désir de mort. Le sujet e§t dès lors en difficulté à pouvoir établir une relation imaginaire. C’est l’absence de la dimension imaginaire que nous retrouvons dans certaines formes de psychose.

65 Je veux dire que mon but n’est pas de normaliser la relation de l’enfant à ma personne, mais, pour ainsi dire, sa relation au langage.

66 Tabou anthropophagiqm : Si à l’étape œdipienne, il y a le tabou de l’inceste qui joue son rôle structurant dans l’évolution du sujet, avant l’Œdipe, le tabou anthropophagique (interdiction de parasitage) joue ce même rôle structurant. Cela implique d’ailleurs une référence implicite à un tiers, c’est-à-dire à la Loi du Père. Cette notion est capitale à mettre en lumière dans la conduite des cures de psychotiques.

67 l’impensable d’une naissance. Sophie se sent soit aimée comme manquant à la mère (et il lui est impossible d’être), ou bien elle existe mais risque l’exclusion (et ne peut se soutenir qu’au niveau de la fugue, de l’absence épileptique ou de la destruction radicale de tout ce qui l’entoure).

68 Cf. les cas d’Émile, Christiane, Sophie, Léon ainsi que l’étude faite sur les réactions des trois éducatrices à l’agressivité d’une enfant démente.

69 L’analyse déloge l’enfant de la place qu’il occupe dans le réel (il est, dans le réel, le fantasme maternel ; c’est ainsi qu’il bouche l’angoisse ou remplit le manque de la mère) et cela ne peut se faire qu’en aidant le parent pathogène à qui l’enfant est lié.

70 J. Lacan, séminaire du 10 juin 1959 (inédit).

71 Si les analystes de Joy et Dottie ont compris que le transfert supposait une opposition de l’imaginaire au réel, la conviction qu’il y a dans l’analyse un caractère adaptatif ne leur a pas permis de saisir ce qui était en jeu dans les plaintes de l’enfant et des parents. C’est la dimension symbolique d’une situation qui leur a échappé.

72 Ce que j’ai développé à propos des patents d’enfants en analyse.

73 Soit parce qu’il prend pour danger réel ce qui est fantasme (Dottie), soit parce qu’il ne comprend pas ce qui est en jeu chez le parent, provoquant ainsi dans le réel une interruption de cure, faute d’avoir, en parole, pu donner un sens à la résistance.

4 Les linguistes opposent la parole au langage ou à la langue, comme dans l’expression « prendre la parole ». Ici, le mot est pris dans le sens où il s’agit de la parole dite ou non dite, qui a marqué, ou dont l’absence a marqué, le sujet entendant. Cette marque se retrouve dans le symptôme, qu’il soit psychologique ou somatique.

75 C’est la place du désir que Lacan fait surgir au-delà des relations objectales.