4. Paul ou la parole du médecin

Paul, 2 ans et demi, est à la veillé d’une nouvelle hospitalisation. Anorexique, insomniaque, il domine par ses symptômes les adultes de la maison. Cherche-t-on à le gronder ? Il s’évanouit. Lui donne-t-on un calmant ? Il développe les spasmes du sanglot. Et c’est encore par une crise allergique qu’il répond au forçage alimentaire. La mère a déclaré forfait. Elle se trouve au bord de l’épuisement nerveux : « Cet enfant m’a bien eue », me dira-t-elle.

Dernier né de six enfants, Paul est venu au monde le jour où le fils aîné se mariait. Grossesse non désirée. La mère s’est manifestement sentie coupable d’être encore une fois enceinte à son âge. Dès sa naissance, le bébé est confié à une sœur aînée ou à des mains étrangères plus ou moins expertes. Par son symptôme, le bébé se garantit la présence maternelle. Vomisseur, insomniaque, Paul est en proie à des crises nerveuses variées. La mère se sent traquée de ne pouvoir réaliser son vœu d’être ailleurs que là où l’appel de l’enfant la fixe. Elle répond à la demande d’amour par le don de ses soins. Paul devient dans le réel l’objet d’un nursing intensif. Il en vient à désirer rien (c’est-à-dire le tout du don maternel), et c’est là que se situe l’acmé de l’anorexie.

La vie de la maison s’est organisée (ou désorganisée) en fonction des exigences de Paul. Par ses caprices, l’enfant tient sa mère à sa merci. Celle-ci s’épuise à répondre à l’appel de désirs des plus contradictoires. Paul ne tolère pas l’absence maternelle ; mais lorsque la mère est là, il refuse ce qui vient d’elle. Le père, tenu à l’écart, évite toute intervention.

A l’âge de 18 mois, des crises « convulsives » provoquèrent une consultation psychiatrique : « Cet enfant, dit le médecin, vous cassera, madame, si vous ne le cassez pas. » A chaque crise, il fut, selon l’expression maternelle, « passé au bromure ». L’enfant réagit par une érection avec masturbation. Le médecin consulté une nouvelle fois expliqua à la mère (devant l’enfant) en quoi consistaient l’érection et sa douleur. « Cette douleur qui fait peur », ajouta-t-il. Ce discours visait l’angoisse maternelle, Paul en retint l’explication. Toutes les nuits, il se réveillait en érection, appelait sa mère, lui disant : « J’ai mal », et se rendormait après avoir pu lui « donner » cette parole. L’équilibre nerveux de la mère s’en trouva compromis. L’enfant fut envoyé trois mois dans un home d’enfants. Il y retrouva le sommeil et perdit la parole. Réintégré à 2 ans et 6 mois dans sa famille, Paul recommença à parler, mais perdit le sommeil et refusa la nourriture. Dans ses crises d’opposition, Paul se blessait : il n’acceptait pas que sa mère s’occupe d’un autre enfant. L’angoisse d’être renvoyé dans le home s’exprimait par des crises de laryngite striduleuse de plus en plus rapprochées. L’état de Paul empira brusquement : « Cet enfant ne veut pas vivre, il faut l’hospitaliser d’urgence », conseilla le médecin. Le père s’y opposa et provoqua la demande de consultation psychanalytique.

Pris par ses affaires, le père est absent aux deux premiers entretiens que j’ai avec la mère seule. C’est autour du thème du père que s’ordonne le discours de la mère. L’enfant est très attaché au père mais ne le voit guère, la mère ayant établi un programme rigide excluant Paul de toute vie familiale : « Comme il est petit, il lui faut une vie à part. J’ai toujours peur de me laisser avoir par lui. » L’anxiété maternelle se cristallise autour du danger imaginaire de perdre son autorité (sa puissance). Paul y répond en revendiquant un « quelque chose » qui le laisse toujours insatisfait. Chaque réponse dans le réel entraîne une autre demande, qui ne peut être totalement satisfaite. Paul entraîne sa mère dans un nœud de contradictions : il concentre ses crises autour d’un refus qui est toujours l’envers d’un appel. L’absence d’intervention paternelle, la non-intégration de l’enfant au rythme de vie de la maison, ont aggravé les effets d’une situation duelle. Les règles imposées par la mère sont ressenties comme arbitraires ; une lutte de prestige s’est ainsi engagée entre mère et fils (ni l’un ni l’autre ne veut « céder », mais céder quoi ?). Au fur et à mesure que la mère rend compte du désordre auquel elle participe, elle s’aperçoit non seulement de l’absence de situation triangulaire, mais encore de l’importance du parasitage dans ses liens qui l’attachent à son fils. Paul ne peut perdre sa mère, car sa mère (pour se défendre contre un désir d’abandon) ne peut perdre Paul. Aucune ligne de partage ne peut dès lors être introduite : tout se passe comme s’il n’y avait jamais eu de sevrage. Ni l’un ni l’autre ne peut se saisir dans un désir propre, chacun vit de « pomper » l’autre. Un axe fait visiblement défaut. Mon intervention porte sur l’interdiction du « parasitage » ; elle vise l’émergence du tabou anthropophagique, et introduit du même coup la notion d’une référence tierce. La forme de mon intervention est discutable, puisqu’elle prend l’allure de conseils. Cependant, dans ce que j’avance, ce sont les paroles de la mère que je reprends. Elle sait ce qu’il faut faire, tout en le méconnaissant. Ma parole vise une forme de vérité déjà pressentie par la mère. J’en précipite le dénouement. Les conseils donnés sont les suivants :

i° Liberté totale pour l’enfant, tant que cette liberté ne gêne pas les autres (droit de ne pas dormir, de ne pas manger, de ne pas se laver, à la condition qu’un rythme de vie « à part » ne soit pas créé en fonction des caprices de l’enfant).

20 Si Paul appelle la nuit, je demande que ce soit le père qui se lève pour lui dire : « Fais ce que tu veux, mais laisse-moi avec ma femme, nous avons besoin de dormir. »

Ces instruirions avaient agi comme une interprétation analytique, renvoyant la mère aux défenses liées à sa propre culpabilité œdipienne. Les troubles de Paul disparurent dans les deux jours qui suivirent la visite de la mère chez moi.

—  Qui c’est ta femme ?, demanda Paul tout surpris à son père.

—  C’est ta mère.

—  Ah non, c’est ma femme à moi, fut la réponse de l’enfant.

Une crise de laryngite striduleuse amena ultérieurement un 3réveil des troubles anciens et j’acceptai de voir Paul.

Il est petit, maigre, vif ; de grands yeux noirs lui mangent le visage. Cet enfant est manifestement très précoce. Je le vois en présence de sa mère et lui fais en langage adulte une sorte de mise au point de ses troubles somatiques. Je mets l’accent sur la situation à deux qui s’est créée entre lui et sa mère. J’insiste sur le caractère « pas commode » de l’absence de langage pour un bébé. L’enfant quitte les genoux de sa mère, me regarde fasciné et commence un long monologue auquel je ne comprends strictement rien.

—  J’aimerais bien, lui dis-je, parler de tout cela avec papa.

—  Ah non, répond l’enfant, c’est Paul le grand chef.

Je lui réponds :

—  Non, c’est papa le grand chef. Maman et Paul sont commandés par papa.

—  Ah non, rouspète l’enfant, maman gentille, Paul le grand chef de maman.

A la séance suivante (fixée dix jours après), Paul m’apporte, tout fier, une lettre de son père, qui m’exprime sa reconnaissance et constate un progrès ahurissant sur le plan du langage. L’enfant a été mis à la maternelle du quartier. Paul me répète devant sa mère : « C’est Paul le grand chef, il ne faut pas que papa commande. » Il s’agit d’un jeu – du moins je le perçois comme tel. La mère me parle de l’abandon dans lequel l’enfant s’est trouvé à sa naissance : « Je me déchargeais de lui sur ma fille et sur les bonnes. » Paul enchaîne : « Pas dormir c’est pas gentil. » Je lui réponds : « Ce n’est pas mal de ne pas dormir, ce n’est pas commode. » L’enfant me tient à nouveau un discours animé auquel je ne comprends pas grand-chose mais que j’enregistre. Nous convenons qu’il n’est plus nécessaire que je revoie la famille, à moins que le père n’en décide autrement. Paul n’a pas 3 ans, il a été accepté comme demi-pensionnaire à la maternelle du quartier…

La maladie a été utilisée par Paul comme un signe destiné à susciter, au-delà des soins réels, le désir maternel. Paul exigeait de sa mère qu’elle le comble, mais au même moment, en tant que sujet, il se sentait dépossédé. Dans sa relation à sa mère, Paul se situait tantôt à la place du super-chef de maman, tantôt à la place d’un Paul malade. Un certain rapport s’est structuré à travers la douleur, sur un mode narcissique. Paul offrait à la mère non pas un pénis en érection, mais ce qui fait mal, et cela à partir du jour où un « Docteur » expliqua à sa mère les mystères de l’érection et de cette douleur qui fait peur. Paul retint de cet enseignement la possibilité qui lui était offerte de changer en maladie une manifestation organique. Il valorisait ainsi non pas le pénis, mais ce qu’il pouvait en faire pour appeler la mère, en réponse à ce qui, du lieu de son manque à elle, était prêt à lui faire écho. Le comportement régressif de l’enfant venait comme défense contre l’angoisse de castration. En faisant intervenir le père dans le discours analytique, j’ai aidé l’enfant à amorcer une possibilité d’œdipification. Il y répondit d’abord sur le plan des défenses anciennes : « Maman c’est ma femme à moi. Paul grand chef de maman. » C’est-à-dire : je suis et j’entends rester Paul le tyran, maître du désir de ma mère. En disant à l’enfant : « Pas dormir, ça n’a rien à voir avec le pas gentil. Tu dors pour toi et non pour faire plaisir à maman », je me mettais en travers des liens érotiques mère-enfant. Lorsque dans ses appels nocturnes l’enfant eut affaire au père, il se trouva entraîné dans un autre circuit que celui de la relation duelle. C’est à partir de l’intervention paternelle que l’accès au langage a été rendu possible. Ce cas illustre l’intérêt d’une consultation psychanalytique précoce dans des cas d’urgence de la petite enfance. Les manifestations psycho-somatiques expriment l’impossibilité du passage de l’angoisse à l’expression symbolique.

C’est dans la mesure où Paul était pris dans une parole maternelle ne laissant pas de place à une référence au père, qu’il demeurait dans l’impossibilité de se situer face à l’objet de son désir. Ce que Paul réclamait, c’était un autre-chose comme tel, c’est-à-dire l’interdit. Il ne pouvait s’engager dans la dialectique de la castration que si la mère en était marquée. La parole du médecin : « Cet enfant vous cassera, madame, si vous ne le cassez pas », invitait en quelque sorte la mère à figer son rapport à l’enfant sur un mode narcissique. Si vous désirez garder le phallus, avait l’air de dire le médecin, ne le cédez surtout pas à votre fils. Or, Paul ne pouvait réaliser sur lui-même une image phallique que si la mère en était d’une certaine façon dépossédée. Dans cette confrontation mère-enfant, deux entités homologues s’affrontaient, semblables à la grande girafe et à la petite girafe dont parlait le petit Hans… C’est l’intervention, dans ma parole, d’un père possesseur de la mère qui a permis à Paul de se situer tout autrement dans la dialectique du désir. L’accès au langage lui a été ouvert à travers la castration de la mère.

Des nouvelles reçues six ans après m’ont confirmé l’évolution d’un enfant qui s’est affirmé comme sur-doué ; la fragilité psychosomatique semble avoir complètement disparu.

Des cas comme celui de Paul se rencontrent quotidiennement en consultation pédiatrique99. La parole du médecin a toujours des effets décisifs 100. Elle est faite d’une confrontation du désir du médecin à l’angoisse parentale. Le médecin s’est, dans ce cas, senti menacé dans son être par la conduite meurtrière-suicidaire de l’enfant. U s’en est défendu en préconisant un appel à la force : son effet fut de bloquer ensuite tout le mouvement de la métaphore, ouvrant la porte à l’émergence du symptôme.