12. Les conduites psychopathiques

Issu en ligne directe des hypothèses étiopathogéniques du xix' siècle et du début du xx% avec les notions de dégénérescence ou de déséquilibre, le statut de la psychopathie reste de nos jours difficile à préciser. Face au sujet dit psychopathe le psychiatre, qu’il soit d’adulte ou d’adolescent, est dans une position difficile, voire même marginale, car l’essentiel du conflit ne se joue pas entre les diverses instances psychiques pas plus qu’entre les membres d’une même famille, mais entre un sujet et le groupe social : la référence à ce groupe social introduit dans la pratique du psychiatre une dimension nouvelle, en particulier celle de la normalité sociale. K. Schneider ne définissait-il pas lui-même avec pertinence les psychopathes comme « ceux qui souffrent de leur anormalité ou ceux dont l’anormalité fait souffrir la société ».

Longtemps cantonnée sur les marges de la psychiatrie au point d’intersection de la justice et de l’hygiène mentale, la psychopathie a toujours trouvé difficilement sa place dans les diverses constructions nosographiques du xixe siècle et du début du xxe siècle.

Le débat actuel porte sur l’hypothèse d’une structure psychopathologique propre à la psychopathie. Sans minimiser le plan structurel, le terme de psychopathie désigne pour nous un ensemble de conduites, ce qui justifie le titre de ce paragraphe, et ne présage pas d’une structure univoque.

I. – Rappel historique

Le terme de « psychopathie » tel qu’on l’utilise actuellement correspond en réalité à la confluence de trois courants conceptuels, mais cette confluence masque difficilement certain malentendu. En effet pour certains auteurs, la psychopathie constitue en soi une entité, maladie autonome, avec

à la limite des critères de définition biologique et génétique ; pour d’autres le terme de psychopathie renvoie avant tout à une description sémiologique sans préjuger de son étiologie, ni de sa psychopathologie ; d’autres enfin considèrent que la psychopathie se définit par un type précis d’organisation psychopathologique et correspond à une structure mentale caractéristique. Ces ambiguïtés résultent de l’hétérogénéité des trois courants historiques porteurs de ce concept. De manière très schématique on peut en effet distinguer :

— les conceptions allemandes correspondants aux travaux de typologie de Koch puis de Kraepelin et de K. Schneider ;

— les conceptions anglosaxonnes issues de la notion de « Moral Insanity » de Pritchard, prolongée par les apports d’Aichhom ;

— les conceptions françaises dominées par les notions successives de dégénérescence (Morel), puis de déséquilibre mental (Magnan).

a) Les conceptions allemandes. – Le terme « psychopathie » est directement issu des travaux de langue allemande. Au début, ce terme avait en réalité le sens vague et diffus de « disposition mentale pathologique » et était utilisé dans les diverses tentatives de fonder une « typologie psychopathique » c’est-à-dire une « typologie de la pathologie mentale ».

Ainsi dès 1888 Koch décrit les « infériorités psychopathiques » parmi lesquelles il inclut les dispositions psychopathiques innées, la dégénération psychopathique (états déficitaires intellectuels et moraux) et le déficit psychique inné (groupe où se retrouvent les personnalités paresseuses, méchantes, susceptibles, timides…).

Ultérieurement Kraepelin distingue deux groupes de psychopathies : 1) les personnalités psychopathiques comme précurseurs de psychose ; 2) les psychopathies comme retard de développement. Le premier groupe comprend les personnalités avec des dispositions maniaques, dépressives, cyclothymiques, schizoïdes, épileptoïdes. Le second regroupe les irritables, les menteurs, les tricheurs, les impulsifs, les querelleurs, les irréductibles et ceux qui haïssent la société. L’essentiel est de comprendre que Kraepelin utilise le terme de psychopathie pour décrire soit le point de départ des maladies mentales (1 » groupe), soit un retard de développement des qualités psychiques, en particulier du sens moral.

Kurt Schneider (1925) enfin représente un des derniers auteurs a avoir affiné le système de typologie dont l’élaboration avait commencé plus d’un siècle auparavant. Fait essentiel, Schneider introduit la notion de normalité au sens statistique en définissant la personnalité anormale comme une déviance par rapport aux normes statistiques. Il distingue d’un côté les psychoses endogènes et de l’autre les psychopathies, terme qui regroupe dix types de personnalités anormales : psychopathe hyperthymique, fanatique, dépressif, explosif, instable, manquant de confiance en soi, insensible, aboulique, asthénique et ayant besoin de valorisation. Comme on peut le

percevoir aisément le terme de psychopathie tend à regrouper dans la construction nosographique allemande l’ensemble des individus qui ne présentent pas un tableau sémiologique nettement délimité (démence précoce, psychose maniaco-dépressive, paranoïa…) mais où la « normalité » ne peut non plus être affirmée. Il faut noter que ce courant conceptuel laisse de côté le champ des névroses.

b) Les conceptions anglosaxonnes. – Dans la littérature anglosaxonne le point de départ est représenté par le concept de « moral insanity » dû à Pritchard (1935). La « moral insanity » représente une forme de dysfonctionnement psychique dans laquelle les fonctions intellectuelles sont peu ou pas atteintes, alors que l’atteinte porte sur le domaine des sentiments ou des habitudes. Pritchard note que ces sujets présentent une perversion des principes moraux, une perte ou une diminution du « self control » et une incapacité à être honnête.

Très vite l’apport des connaissances et théories psychanalytiques va enrichir et dépasser la notion de « moral insanity » en particulier avec les travaux d’Aichom. Cet auteur décrit dans les psychopathies, les caractéristiques suivantes : 1) une hypofonction de l’idéal du moi ; 2) une faiblesse du moi. Ces deux facteurs fondamentaux rendent compte selon Aichom des diverses conduites du psychopathe, en particulier la faible capacité à supporter les conflits et tensions avec la nécessité de satisfaction rapide des besoins.

Cleckley (1941) donne des personnalités psychopathiques une série de traits descriptifs parmi lesquels les critères d’adaptation sociale sont les plus importants. En particulier on peut noter la pauvreté du jugement et l’incapacité à apprendre par l’expérience ainsi que l’égocentrisme et l’incapacité à aimer. La description du psychopathe se centre alors sur la dimension antisociale : rapidement une équivalence terminologique s’établit dans la littérature anglosaxonne entre personnalité psychopathique et personnalité antisociale. Le comportement est marqué par l’absence de sens moral, l’impulsivité, la recherche de satisfaction immédiate sans soucis des conséquences sociales. Dans la littérature anglosaxonne la dimension asociale est au premier plan des descriptions cliniques comme en témoignent les travaux de W. et J. Mc Cord et de Craft : absence de socialisation et dissocialité, désapprobation des valeurs du groupe et de la société, absence de sentiment de culpabilité sont décrits en premier.

Ainsi dans la littérature anglosaxonne le centre d’intérêt se déplace : abandonnant le point de vue constitutionnaliste et le concept de prédisposition, les travaux se focalisent sur une description du comportement où le critère d’adaptation entre l’individu et le groupe social paraît prévalent.

c) Les conceptions françaises. – Morel (1857) introduit le terme de « dégénérescence » comme représentant une « déviation maladive d’un type

primitif ». Cette notion va de pair avec la notion de dégradation de l’espèce de génération en génération, donc avec un facteur d’origine héréditaire. Magnan (1893) tente de préciser la caractéristique des symptômes psychiques des « dégénérés héréditaires » en introduisant le concept de « déséquilibration mentale ». Pour Magnan le déséquilibre mental est à la jonction du normal et du pathologique puisqu’il distingue : 1) les

déséquilibrés simples qui sont des sujets réputés normaux mais vulnérables, sans stigmates physiques ; leur fragilité ne se révèle que sous le coup d’influence puissante ; 2) les déséquilibrés avec dégénérescence qui sont des sujets porteurs de stigmates intellectuels, affectifs et physiques. Dupré (1912) délaisse en partie la notion de dégénérescence mais c’est en réalité pour introduire la notion de déséquilibre dans le potentiel constitutionnel de l’individu. Parmi les huit types de constitutions psychopathiques retenus par Dupré figure le déséquilibre des instincts (instinct de conservation, de génération et de sociabilité). Delmas et Boll décrivent également cinq « constitutions actives » parmi lesquelles la constitution perverse et la constitution mythomaniaque (trouble de la sociabilité). Ces constitutions sont des tendances héréditaires qui menacent de rompre un équilibre psychique instable.

Bien qu’étant en relation avec des théories constitutionnelles héréditaires et organiques ces notions de déséquilibre ont toutefois l’intérêt de porter l’attention sur le facteur d’équilibre ou d’harmonie au sein de la personnalité. Elles préfigurent le concept plus récent de dysharmonie dont l’intérêt chez l’adolescent est particulièrement grand en raison de la dimension non plus héréditaire, mais ontogénétique qu’il sous-tend.

d) Le concept de psychopathie chez l’enfant. – Chez l’enfant l’existence de la psychopathie a été l’objet de plusieurs controverses sur la question de l’âge de début. Selon les pédopsychiatres, l’âge à partir duquel on pourrait parler de psychopathie varie entre 7-8 ans et 12-13 ans. En réalité le rappel historique précédent montre à l’évidence que les théories sous-jacentes à l’utilisation du terme « psychopathie » laissent le champ ouvert à de multiples interprétations : en effet dans la mesure où l’hypothèse constitutionnaliste héréditaire prédomine, il est logique d’en chercher le plus tôt possible chez l’enfant les signes précurseurs. En revanche, dans la mesure où la dimension antisociale est primordiale, il faut attendre que l’individu soit suffisamment engagé dans son insertion (ou non insertion) sociale. Ainsi dans la D.S.M. III (1980) le diagnostic de personnalité antisociale ne peut être posé avant l’âge de 18 ans, mais ses signes précurseurs peuvent être notés dès avant 15 ans par la survenue d’au moins trois des éléments suivants : 1) école buissonnière (au moins cinq jours par an pendant deux ans, non comprise la dernière année scolaire) ; 2) renvoi de l’école pour inconduite ; 3) délinquance (arrêté ou déféré devant un tribunal pour enfant pour cause d’inconduite) ; 4) au moins deux fugues nocturnes du domicile des parents ou de celui des tuteurs ; 5) mensonges fréquents ; 6) rapports sexuels fréquents au cours de relations épisodiques ; 7) ivresses ou abus de drogues répétés ; 8) vols ; 9) vandalisme ; 10) niveau scolaire nettement inférieur à ce que laisserait supposer le Q.I. estimé ou connu ; 11) violation chronique des règles de bonne conduite à l’école ou à la maison (en dehors de 1) ; 12) incitations à bagarres. (D.S.M. III ; 1980 Critères de diagnostic § B.)

En réalité le débat sur l’âge de début de la psychopathie est un débat plus théorique que pratique. Il faut noter qu’il existe chez l’enfant des glissements subtils et progressifs entre enfants dits « inadaptés », « enfants caractériels », « enfants pervers ». Enfin les notions de Désordre Cérébral Mineur, de prépsychose, de dysharmonie, chacun avec un angle de vue différent, constituent des cadres nosographiques aux limites relativement fluctuantes qui sont fréquemment retrouvés dans les antécédents des adolescents psychopathes. (Pour la description de ces ensembles sémiologiques, voir l’abrégé de Psychopathologie de l’enfant, p. 346.)

e) Quelques précisions terminologiques. – Pour conclure ce paragraphe introductif nous rappellerons brièvement la définition de quelques termes dont l’usage parfois conjoint avec celui de « psychopathie » risque d’être facteur de confusion :

— La notion de déviance et de marginalité est une notion essentiellement sociologique : elle renvoie à une norme sociale (déviance) et/ou à un ensemble de valeurs (marginalité) auxquels un groupe d’individu se conforme. Est dit « déviant » ou « marginal » l’individu qui. pour des raisons variables, ne se conforme pas à ces mêmes normes et/ou valeurs.

— La notion de « délinquance » est une notion essentiellement juridique : elle renvoie à la loi et à sa transgression. Est dit « délinquant » l’individu qui ne se conforme pas aux termes de la loi. Il est évident par conséquent que les limites de la délinquance varie d’un pays à l’autre, et dans un même pays d’une période à l’autre de son histoire : ainsi en France la fugue n’est plus un délit et n’appartient plus de ce fait au domaine de la délinquance.

— La notion de « sociopathie » est utilisé par les auteurs anglosaxons pour désigner les individus qui ne peuvent s’adapter au groupe social dans lequel ils vivent. Le présupposé d’une telle appellation est que l’inadaptation à la structure sociale est nécessairement « maladive », pathologique. Ce terme ne nous paraît pas adéquat dans la mesure où il existe une antinomie dans sa définition même quand on l’applique à un individu précis.

II. – Étude clinique

Sans préjuger d’une typologie, d’une structure ou d’une psychopathologie particulière, nous décrirons ici les conduites fréquemment observées dans le cas « des psychopathes asociaux », termes utilisés par Flavigny pour souligner d’un côté la dimension individuelle, et de l’autre la dimension sociale des troubles.

Parmi les conduites de l’individu nous distinguerons les conduites bruyantes de dyssocialité et les conduites témoins de la souffrance psychique. Si les premières sont aisément repérables, il serait faux de limiter à ces comportements bruyants la totalité des symptômes. En effet, chez la plupart des individus psychopathes on peut observer des conduites témoignant d’un malaise, d’une souffrance psychique certaine, mais qui se manifestent par l’inhibition ou le retrait de telle sorte qu’elles peuvent passer assez facilement inaperçues.

A. – Les conduites de l’individu

1° Les conduites de dyssocialité.a) L’impulsivité et l’agressivité.

— Ce sont des traits tellement fréquents qu’on a parfois tendance à réduire le psychopathe à ses « passages à l’acte ». Deux éléments doivent être notés : la brusquerie, la soudaineté du passage à l’acte d’une part, son aspect répétitif de l’autre. La moindre frustration, le moindre conflit peut susciter une violente décharge impulsive. Dans ce cas aucune limitation n’est acceptée ; l’expression agie, comportementale prend le pas sur la pensée.

Cette impulsivité se manifeste par des conduites agressives, à caractère antisocial : bagarre, détérioration de matériel, violence sexuelle, mais aussi fugue, vol, délits divers. Dans d’autres cas, l’agressivité se retourne brusquement contre le sujet lui-même : tentative de suicide, automutilation, conduite dangereuse, accident. La gravité sociale et les conséquences du comportement impulsif ne sont aucunement envisagées lors du passage à l’acte, et ne sont pas facteurs de modération. La nature même du geste impulsif dépend en partie des conditions d’environnement présentes. Il est classique de dire, comme le sujet s’en vante souvent lui-même, qu’il n’y a pas de sentiment de culpabilité, ni d’angoisse par rapport à ce geste impulsif.

b) L’instabilité. – Elle se manifeste dans tous les secteurs : comportemental, mais aussi affectif, scolaire, professionnel. Au plan du comportement notons les fugues, les errances, ou simplement le besoin de bouger (on se « carre »). Au plan moteur, l’instabilité se traduit par l’importance de l’inattention motrice, de la maladresse gestuelle : il existe fréquemment des perturbations dans le tonus de base avec des dystonies et des paratonies : la maladresse explique que toute tâche est bâclée, sans méthode et sans soin, avec pour seul souci d’en avoir terminé au plus vite. Dans l’enfance les antécédents d’instabilité psychomotrice, d’hyperkinésie ne sont pas rares.

Au plan thymique on note une labilité souvent excessive : de brusques effondrements d’humeur surgissent pour des raisons en apparence minime, ou simplement parce que le psychopathe a le sentiment diffus d’être mal aimé ou rejeté. Dans d’autres cas on observe parfois des moments soudain d’expansivité de l’humeur, de jovialité factice. Cette instabilité affective aboutit généralement au passage à l’acte, seule mode d’expression possible de la tension psychique, qu’elle soit dépressive ou expansive.

L’instabilité envahit aussi les activités sociales : chez l’adolescent le choix d’une formation professionnelle, d’une orientation scolaire est sans cesse projeté, mais échoue dès le début de sa réalisation. En général des trésors d’énergie sont dépensés par les éducateurs, les assistantes sociales, le psychiatre, pour trouver une place dans un établissement, ou comme apprenti, place réclamée avec vigueur par l’adolescent et censée correspondre à son choix profond. Au bout de quelques jours ou de quelques semaines l’adolescent se désintéresse de cette orientation, désire autre chose. Un nouveau projet d’une insertion sociale paisible et confortable, d’un métier intéressant et valorisant est mis en avant. Dans ces conditions, après un certain nombre de tentatives qui épuisent les services sociaux, le risque de marginalisation sociale est de plus en plus grand. Dans tous les cas, l’absentéisme scolaire ou professionnel est élevé, l’apprentissage est refusé, l’adolescent voulant tout de suite accéder aux tâches qui sont les plus valorisées et les plus gratifiantes.

L’instabilité est aussi sentimentale, les relations affectives doivent être immédiatement « payantes », les changements de partenaires sont fréquents. L’homosexualité épisodique n’est pas rare. Ces relations sexuelles chaotiques sont rarement satisfaisantes et traduisent une quête affective toujours insatisfaite.

À l’origine de cette instabilité et de cette impulsivité on évoque le besoin de satisfaction immédiate. Pour Flavigny on devrait dire « que les psychopathes sont en état de besoin, plutôt que de désir ». Le besoin est impérieux, demande à être aussitôt comblé : l’objet doit être possédé dans l’instant même où, soit son désir, soit plutôt son besoin s’en fait sentir. Ce besoin de satisfaction immédiat renvoie à l’incapacité à tolérer la frustration (cf. p. 292) et aux perturbations si fréquentes dans les notions de temps et d’espace (cf. p. 291).

c) La nature des relations humaines. – À l’opposé des manifestations précédentes de nature plutôt péjorative, il convient de noter que les adolescents psychopathes ont souvent, de prime abord, un contact facile : ils engagent aisément la conversation, cherchent à plaire, deviennent aussitôt « copains ». Ils racontent facilement leur vie, du moins leurs exploits, s’inventent un curriculum vitae alléchant, construisent des projets. Le contact est d’autant plus facile que le lien de parasitisme social est grand : l’intérêt, le bénéfice immédiat dictent fréquemment les relations avec les autres. Le changement peut être brusque quand le sujet n’a plus rien à attendre de la relation, ou quand il en est déçu : soudain il peut devenir froid, distant, méprisant et agressif. Les relations humaines se caractérisent essentiellement par leur superficialité, leur irrégularité et par l’impérieux besoin d’une satisfaction immédiate.

Avec les proches les relations sont dominées par l’avidité affective : la demande affective est intense, insatiable. Quand la relation paraît sûre, le psychopathe se montre exigeant, dominateur, possessif, jaloux. Il n’est jamais content et en veut toujours plus. Au moindre doute, au moindre manque sur cette affection ou sur ce lien, on assiste à des effondrements spectaculaires, des tentatives de suicide, des absorptions impulsives d’alcool ou de drogue. Ces relations sont toujours sous-tendues par une angoisse très importante derrière les habituelles attitudes de prestance. De même l’absence de culpabilité qu’on allègue fréquemment laisse plus souvent la place à un sentiment d’écrasante culpabilité, tellement intense que le psychopathe estime qu’il n’y a pas de réparation possible : après une conduite déviante ou agressive, un nouveau passage à l’acte avec la rupture du lien est la solution d’abord envisagée avant de penser à une éventuelle réparation considérée comme impossible en raison de la honte et de l’indignité ressenties alors.

2 » Les conduites de retrait. – Derrière le paravant bruyant des conduites précédentes, lorsqu’on connaît le continuum de la vie de l’adolescent psychopathe, on perçoit l’existence d’autres symptômes ou manifestations qui traduisent beaucoup plus la fragilité, le désarroi, la souffrance. Ces conduites sont peut-être d’autant plus caractéristiques que le sujet est encore dans l’adolescence.

a) La passivité. – Elle est habituelle : oisiveté et désœuvrement sont la règle ; l’ennui est la tonalité affective dominante. Le manque d’intérêt est général, l’investissement dans une activité, même de loisirs, reste superficiel, temporaire, et doit toujours être source de satisfaction ou de bénéfice immédiat. L’individu se laisse aisément « conduire » par les événements, il suit la bande, s’adapte aux conditions externes. Les centres d’intérêt se limitent à des situations passives : écoute interminable d’un même disque, refuge dans une salle de cinéma, attente dans la rue ou le « bistrot ».

b) La dépendance. – Elle complète la passivité : il n’y a pas d’autonomie réelle, que ce soit par rapport à la famille, à la bande de copains, à l’environnement. L’adolescent psychopathe se laisse aisément manœuvrer, toujours d’accord avec la dernière opinion. Il ne peut rien entreprendre seul. Il ne fait preuve d’aucune initiative, reproduit sans imagination la tâche qu’on lui propose.

Cette passivité et cette dépendance ne font qu’accentuer le sentiment de dévalorisation de l’individu, ce qui peut alors susciter des réactions de prestance dont la manifestation la plus fréquente est la rupture, en particulier quand la dépendance devient trop grande. Ces ruptures renvoient immédiatement à l’impulsivité et à l’instabilité : mais il faut noter que si le geste impulsif, si la rupture se repèrent plus facilement, ces gestes sont fréquemment encadrés par des périodes plus ou moins longues de passivité et de dépendance.

c) Les décompensations aiguës. – Sur ce fond de dépendance et de passivité peuvent surgir des moments dépressifs parfois profonds : il existe alors un pessimisme intense, un profond désarroi. Les réactions de projections persécutives sont fréquentes, l’origine du malaise étant attribué aux autres : famille, bande, société. Il n’existe pas de sentiment de culpabilité, mais une souffrance qui ressemble plus à une honte ou à une plainte sur soi-même. Le passage à l’acte suicidaire, la prise de drogue ou d’alcool sont à l’évidence des risques majeurs au cours de ces épisodes dépressifs aigus.

B. – Le psychopathe dans son environnement

1° La famille. – Si certains psychopathes ont une famille en apparence banale, l’écrasante majorité traîne derrière eux une histoire familiale qui les confinent déjà dans les zones de la marginalité. Il n’est pas rare que cette famille soit objet de honte, le sujet cachant en partie la misère économique ou les conflits familiaux habituels.

Au plan socioéconomique les familles sont fréquemment issues de milieux très défavorisés. Les interactions familiales sont toujours perturbées : dissociation, conflit durable, mélange des générations, présence d’étranger dans le groupe familial. Les adultes sont impulsifs, les bagarres fréquentes, les scènes d’alcoolisme aigu habituelles.

a) Le père est absent, n’a jamais existé ou est fortement dévalorisé : disparition, divorce, instabilité professionnelle, chômage, invalidité, alcoolisme. En aucun cas il n’apparaît comme porteur de l’autorité, encore moins de la loi.

b) La mère de l’adolescent psychopathe est toujours particulière. Le lien entre l’adolescent et sa mère est puissant et aussi chaotique qu’il l’a été pendant la première enfance. En effet, ces mères se caractérisent avant tout par l’incohérence de leur conduite : elles passent de la passivité ou la soumission à l’agressivité et au rejet, du débordement d’affection à la froideur indifférente, de la rigueur morale extrême à la laxité ou même la complicité manifeste. Cette ambivalence extrême des sentiments est constamment agie et imprègne depuis son plus jeune âge la vie de l’enfant : placement institutionnel ou nourricier, retour idyllique au foyer, exigence scolaire excessive, puis retrait soudain de l’école, appel en catastrophe de Police Secours pour une vétille, mais protection complice pour un délit, se succèdent dans le chaos le plus complet.

2° L’environnement social : la bande. – Très souvent la famille elle-même est déjà en situation de rejet social. Ce rejet aussi bien du psychopathe à l’égard des institutions sociales que de ces mêmes institutions à l’égard du psychopathe enclenche la spirale de l’exclusion et de la marginalité progressive.

Le rejet est scolaire à partir de 13-14 ans. Cantonné dans les secteurs d’éducation spécialisée, dans la scolarisation marginale, le psychopathe refuse toute scolarité à partir de 14-16 ans. Souvent d’ailleurs il ne sait ni lire ni écrire, ou du moins n’en possède que les rudiments. Les connaissances en calcul sont fragmentaires, réduites aux nécessités de la vie quotidienne.

Le rejet est professionnel : la relative durée des conditions d’apprentissage, la lente progression, la répétitivité des tâches initiales sont bien évidemment l’objet d’un refus massif.

Le rejet est aussi institutionnel : après quelques semaines ou mois satisfaisants qui ont vu se créer un attachement affectif intense avec un éducateur, des conflits apparaissent entre les adolescents, ou avec les autres adultes. Les transgressions des quelques lois imposées mettent en péril le fonctionnement de l’institution qui réagit par l’exclusion.

La seule structure sociale capable d’intégrer le psychopathe semble être la bande (cf. p. 13). Elle lui offre une identité de rôle, une protection, une puissance, un statut même. Toutefois cette insertion dans la bande est souvent plus précaire qu’il n’y paraît au premier abord : les relations de dépendance y sont à la fois contraignantes (l’adolescent doit constamment correspondre à son image) et fragiles (l’adolescent qui s’écarte de la bande est vite rejeté, oublié). 11 faut souligner que le psychopathe occupe rarement dans ces bandes une place de choix, par exemple celle du meneur, et qu’il peut même en être rejeté.

C. – Le temps de la psychopathie : l’avant et l’après

1° Les antécédents de l’adolescent psychopathe. – Comme nous l’avons souligné dans l’introduction, définir un âge de début de la psychopathie a un intérêt plus académique que clinique ou même théorique.

En revanche l’étude des antécédents d’adolescents psychopathes révèle, sous la diversité apparente des épisodes ponctuels, une consternante similitude. « l’itinéraire psychopathique », histoire sans fil faite d’une série d’épisodes entrecoupés de ruptures.

La discontinuité imprègne la petite enfance avec une multiplicité de liens affectifs (plusieurs nourrices, la mère, la grand-mère, une tante, une grande sœur…) sans cesse rompus. Puis surviennent des placements de durée aléatoire, entrecoupés de retour soudain au domicile. À partir de la grande école, l’échec des apprentissages suscite bientôt des réactions de refus : fugue, école buissonnière, vol. Le juge pour enfants intervient, les services d’Aide Sociale tentent de faire « naître une demande » qui n’arrive jamais ou toujours à contre-temps. Un internat entre 10 et 13 ans apparaît comme la seule solution, mais la mère reprend son fils à la préadolescence : il risque alors de s’enfermer avec la bande dans la prédélinquance. Sur la fréquence des séparations et des placements, citons l’étude déjà ancienne de J. Bowlby sur « 44 voleurs » : la fréquence des séparations subies y est nettement supérieure à celle d’un groupe témoin. De son côté Y. Roumajon relève un total cumulé de 570 placements dans les antécédents de 70 adolescents délinquants.

En dehors de ces perturbations à dimension familiale ou sociale, les antécédents de ces adolescents, dans la mesure où on peut en juger, sont relativement dépourvus de troubles témoins d’une souffrance psychique conflictualisée : on ne retrouve pas d’antécédent de phobie, de rituel, de trouble de sommeil, etc. Notons cependant la fréquence de l’énurésie. L’essentiel des troubles se situe dans un champ extemalisé ce qui explique la fréquence du terme « caractériel » utilisé pour décrire ces enfants avant 11-12 ans. Sans que cela soit constant on observe une fréquente continuité entre l’enfant caractériel et l’adolescent psychopathe.

Dans quelques cas plus rares, les conduites psychopathiques semblent prolonger l’évolution d’une organisation prépsychotique ou d’une dépression précoce.

Signalons enfin que certaines psychoses infantiles ont pu, pendant la seconde enfance, s’organiser dans un registre d’appauvrissement pulsionnel et de conformisme adaptatif de surface : l’émergence pulsionnelle de l’adolescence fait céder ces fragiles défenses pour laisser la place à des conduites psychopathiques où l’impulsivité est souvent très grande.

2° Le devenir des conduites psychopathiques de l’adolescent. – Les

enquêtes épidémiologiques montrent avec certitude la rareté relative des conduites typiquement psychopathiques entre 40 ou 50 ans : la majorité des adolescents s’adaptent ainsi progressivement à la vie sociale, même s’ils conservent une vie un peu décousue ou instable : l’instabilité de certaines professions offre parfois un cadre en harmonie avec les traits de personnalité de ces sujets : travail de nuit, travail temporaire, travail itinérant ou travail avec déplacements (routiers, marins…).

Certains tendent à devenir des inadaptés sociaux chroniques, se clochardisent, sont alcooliques ou mènent une vie étriquée, repliée, très pauvre, proche de l’apragmatisme.

Quelques-uns, surtout quand l’impulsivité est au premier plan s’enfoncent dans la délinquance ou la criminalité, mais c’est loin d’être le cas pour la majorité.

Les facteurs de pronostic sont individuels et sociaux. Les facteurs individuels de bon pronostic sont dominés par l’existence de bonne capacité intellectuelle et d’une possibilité de contrôle, même minimum de l’impulsivité. Les facteurs sociaux rendent compte des aléas évolutifs : une rencontre bonne ou mauvaise, un changement de quartier ou de bande, un contact positif avec un éducateur, peuvent faire basculer une vie vers le progrès ou vers la marginalité croissante.

III. – Abord psychopathologique

1° Le niveau intellectuel et le fonctionnement cognitif. – L’évaluation du niveau intellectuel met en évidence une efficience variable. On observe parfois des capacités intellectuelles de niveau normal, voire même supérieur. Il existe toutefois une augmentation de fréquence des niveaux limites (60 =£Q.I. ^85).

Sur un plan épidémiologique cette constatation est à mettre en corrélation avec le médiocre niveau socioculturel et économique des familles dont sont issus beaucoup de psychopathes. Ces « familles-problèmes » présentent en effet une organisation matérielle et des systèmes d’interaction entre individus très perturbés. Selon certains auteurs ces perturbations rendent compte des difficultés qu’ont les enfants à élaborer un système de pensée correctement structuré (voir Psychopathologie des Familles-problèmes in : Psychopathologie de l’enfant, p. 376). Au plan qualitatif il existe fréquemment une relative hétérogénéité dans les résultats des tests avec des chutes fréquentes à certains subtests, en particulier ceux qui font intervenir les notions de temps.

À partir des tests d’évaluation piagétienne (échelle de Pensée logique de Longeot), l’analyse plus fine du fonctionnement cognitif semble montrer l’existence fréquente de perturbation particulière. On a décrit trois éléments qui seraient caractéristiques du fonctionnement cognitif des adolescents psychopathes (B. Gibello) : 1) la dyspraxie, 2) la dyschronie, 3) la dysgnosie.

a) La dyspraxie est le terme employé pour caractériser l’incapacité d’imaginer l’effet d’une action, d’anticiper les conséquences d’un geste, de connaître et de se représenter les possibilités dynamiques du corps en mouvement. Cliniquement elle se traduit par la maladresse fréquente dont font preuve ces adolescents, la manipulation heurtée des objets, les fréquentes blessures ou griffures qu’ils se font et les dégradations involontaires qu’ils font subir à leurs affaires, même quand ils y tiennent. Selon Gibello la dyspraxie traduit « une discontinuité subtile dans la représentation mentale des objets, ce qui lie deux états successifs d’un objet soumis à une force quelconque est méconnu, impensable ».

b) La dyschronie évoque l’incapacité à penser et à investir un objet en tenant compte de son caractère de permanence dans le temps. L’objet n’existe que dans la mesure où il est présent, son absence correspond à son anéantissement. Au plan clinique ceci se traduit par les brusques désinvestissements d’un bien matériel ou d’une personne dès que sa présence et/ou sa disponibilité immédiate ne sont plus garanties. Cette dyschronie traduirait les achoppements dans l’élaboration satisfaisante de l’espace-temps imaginaire où s’inscrivent les notions de chronologie (succession des événements) et de durée.

c) La dysgnosie enfin caractérise les perturbations de la fonction sémiotique dont le rôle normal est d’articuler le signifié (dans la théorie linguistique) ou la représentation de choses (dans la théorie psychanalytique) avec le signifiant ou la représentation de mot. Au plan clinique l’illustration de la dysgnosie se trouve dans la fréquence avec laquelle on observe des perturbations du langage (marquées en particulier dans les tests par un Q.I.V. <Q.I.P.), dans la difficulté à utiliser le langage comme véhicule privilégié des interactions humaines (l’agir étant la modalité relationnelle principale). Au plan de l’élaboration de la pensée, la dysgnosie est, selon Gibello, responsable d’une coupure radicale entre les objets, coupure qui se situe entre l’objet dans sa matérialité, et sa désignation verbale.

L’origine et la fonction de ces trois types de perturbations, dyspraxie, dyschronie et dysgnosie, parfois regroupés sous le terme de dysharmonie cognitive, sont l’objet de différentes hypothèses selon les auteurs. Pour certains, cette dysharmonie cognitive correspond à un mécanisme psychique de défense, mécanisme mis au service du clivage, véritable équivalent de défense maniaque au sens kleinien. Pour d’autres, il n’est que la conséquence des perturbations subies dans la petite enfance, perturbations ayant entravé l’investissement des processus secondaires de pensée : il représente la cicatrice des multiples ruptures et brisures subies dans les premières années. Quoiqu’il en soit, qu’il s’agisse d’un mécanisme de défense actif ou d’une séquelle persistante, les perturbations du fonctionnement cognitif jouent un rôle de premier plan à la fois dans la symptomatologie présente de l’adolescent psychopathe, mais aussi dans ses possibilités évolutives et dans ses chances d’insertion socioprofessionnelle ultérieure.

Organisation psychopathologique. – L’ensemble des conduites pathologiques observées sont à mettre en corrélation avec un certain nombre de mécanismes mentaux de défense utilisés de façon particulièrement fréquente par l’adolescent psychopathe. Les divers auteurs s’accordent à reconnaître la constante « faiblesse du moi » des adolescents psychopathes. Le terme de « faiblesse du moi » est issu des conceptions de la psychanalyse génétique d’Hartman. Selon Kemberg la « faiblesse du moi » se caractérise par un ensemble de traits dont certains sont spécifiques et d’autres non spécifiques. Parmi les traits non spécifiques de « faiblesse du moi » on regroupe habituellement : 1) une médiocre capacité de tolérance à l’angoisse, en particulier toute augmentation de l’angoisse habituelle entraîne des perturbations graves dans les fonctions adaptatives du moi ; 2) l’absence d’une capacité suffisante à contrôler les pulsions avec en corrélation une impulsivité à agir ces pulsions ; 3) l’absence de possibilité satisfaisante de sublimation dont le corollaire est le désintérêt pour tout ce qui ne représente pas une possibilité de satisfaction pulsionnelle immédiate. Cette faiblesse du moi constitue un obstacle important, aussi bien dans les capacités d’adaptation de l’individu à son environnement (social et/ou professionnel) que dans ses capacités d’établir des relations d’objets stables. À ces signes non spécifiques de faiblesse du moi, il convient d’ajouter les signes spécifiques dont témoigne l’utilisation privilégiée de certains mécanismes mentaux de défense. Les auteurs notent généralement l’association assez régulière de mécanismes de défense centrés autour de la mise en acte, mais aussi du clivage (passage soudain d’un état affectif à un autre, ou brusque changement d’investissement ou attitudes contradictoires, sans que cette contradiction soit source apparente de conflit), de l’idéalisation (comme en témoignent les idéalisations soudaines et intenses d’une personne, mécanisme qui par clivage, puis dévalorisation, peut se transformer d’ailleurs tout aussi rapidement en mépris et indifférence à l’égard de la même personne) et de l’identification projective (adhésion massive et sans aucune distance à un leader, à l’idéal d’un groupe…).

Sur le plan structurel un accord entre les auteurs paraît se dégager sur certaines caractéristiques : 1) la faiblesse de l’idéal du moi toujours notable.

La mégalomanie apparente n’est qu’un médiocre paravent : au moindre accroc le psychopathe laisser percer une image dévalorisée, déchue, toujours insatisfaisante de lui-même, sans amélioration possible dans l’avenir ; 2) une organisation surmoïque archaïque fonctionnant selon le registre de la loi du talion, où ni la réparation, ni le pardon ne sont possibles : en témoigne l’extrême angoisse quand le psychopathe pense avoir perdu l’estime ou l’amour d’une personne aimée en raison de sa propre conduite et l’incapacité où il se trouve de chercher à « réparer » sa faute. Sa conduite d’échec ou de fuite représente souvent l’unique issue. Seules l’annulation magique de la conduite destructive ou la reconstruction « de novo » de l’objet endommagé sont possibles.

Quant au type de structure sous-jacent il convient de lever une ambiguïté inhérente au terme « psychopathie ». Cette terminologie désigne un « ensemble de conduites » qu’on retrouve assez régulièrement corrélées les unes aux autres, en particulier chez l’adolescent et l’adulte jeune. Elle ne présage pas d’une organisation structurelle sous-jacente ; certains patients paraissent proche d’une organisation névrotique, tandis que d’autres paraissent plus proche d’un mode d’organisation psychotique. Pour Kemberg, un grand nombre d’adolescents psychopathes est à ranger dans le cadre des « prépsychoses » ou états limites.

Flavigny réfuté de son côté la notion de structure psychopathique car « cela semble contestable dans la mesure où l’essentiel est caractérisé par un manque, par une absence de structuration ». Pour cet auteur la psychopathie correspond avant tout à une description comportementale, son évolution est conditionnée certes par les toutes premières expériences, mais aussi par les aléas existentiels.

IV. – Les hypothèses étiologiques

Les hypothèses étiologiques concernant la psychopathie sont très nombreuses. Certaines sont encore profondément imprégnées des courants historiques dont la psychopathie est issue. D’autres correspondent à des hypothèses plus récentes. Bien que le partage soit un peu artificiel, nous distinguerons les hypothèses à prédominance psychogénétique, les hypothèses à prédominance organique et les hypothèses à prédominance environnementale. Il va de soi que ces diverses hypothèses, isolées ici les unes des autres par soucis didactique, peuvent se chevaucher ou s’associer.

1° Hypothèses étiologiques psychogénétiques. – De nombreux auteurs se sont penchés sur les origines du comportement psychopathique. Ils s’accordent sur l’importance des carences et ruptures dans la petite enfance. Ainsi pour Winnicott « la tendance antisociale » est une conduite de

revendication devant une souffrance, une situation de manque. Cette « tendance antisociale » exprime selon lui « l’espoir de retrouver la bonne relation primitive » (à la mère). C’est surtout le cas du vol où l’enfant « ne cherche pas l’objet volé, mais cherche la mère sur laquelle il a des droits ».

Par la suite, d’autres auteurs ont insisté sur les effets de la carence affective précoce surtout en raison de ruptures répétées ou des attitudes chaotiques de la mère. Les effets de cette carence ont été analysés dans de nombreux travaux (Bowlby, Ainsworth, Braunschweig, Lebovici, Soulé) qui montrent clairement les perturbations relationnelles graves sur des études longitudinales prolongées.

Au plan psychopathologique il semble que ces carences précoces soient rendues responsables des défaillances constatées dans les possibilités de l’investissement narcissique du nourrisson puis du petit enfant, défaillance constamment réactivée par les multiples ruptures ultérieures : le nourrisson n’a pas la possibilité de s’investir lui-même de façon sûre et stable ; par conséquent « une image de soi » suffisamment solide et permanente ne se constitue pas, laissant au contraire la place à des menaces de défaillance, de rupture, de béance, que l’enfant puis l’adolescent doit sans cesse masquer.

À partir de ces constatations et hypothèses de base, les auteurs orientent leur intérêt ou leur explication dans un axe plus particulier.

Pour Flavigny les premières conduites chaotiques maternelles sont à l’origine de ce qu’il appelle une « discontinuité brisante des premières relations affectives ». Celle-ci entraîne dans la première année une carence du narcissisme primaire. Ultérieurement, en particulier à la phase anale du développement libidinal, le plaisir à la rétention, au contrôle, c’est-à-dire l’investissement du plaisir à différer les pulsions et à planifier l’action n’est pas possible en raison de ce même chaos et de cette imprévisibilité du comportement maternel. L’évacuation immédiate de tout besoin et de toute tension entrave l’activité de liaison des pulsions en particulier des pulsions agressives. Carence dans le narcissisme primaire, défaillance dans l’investissement de l’activité de la période anale forment ce que Flavigny appelle « l’empreinte psychopathique ». Cette « empreinte psychopathique » rend possible l’extériorisation d’une conduite psychopathique, elle ne la rend pas inéluctable : c’est une « disposition potentielle ». Par la suite les structures sociales peuvent surdéterminer une fragilité structurelle ou au contraire apporter une compensation relative. Ceci explique la variabilité des évolutions.

Pour d’autres auteurs la nature chaotique des premières relations aboutit à des difficultés centrées sur la dimension du temps. Dans une perspective phénoménologique le trouble spécifique de l’adolescent psychopathe est alors constitué par l’incapacité à penser le « temps-vécu » à laquelle sont rattachés d’une part l’impulsivité et le passage à l’acte, d’autre part la difficulté à apprendre et à modifier son comportement en fonction de l’expérience vécue. Il convient de rappeler ici que pour certains auteurs la

caractéristique du psychopathe est son inaptitude à l’apprentissage aversif, c’est-à-dire l’incapacité à apprendre sous l’effet des punitions. On retrouve là une ancienne notion selon laquelle le « psychopathe pur » est inaccessible aux sanctions.

2 » Les hypothèses étiologiques de type organique. – Nous ne ferons que mentionner les diverses hypothèses constitutionnalistes à la base d’ailleurs du dégagement progressif de la notion de psychopathie : la dégénérescence de Morel, la « constitution perverse de Duprr » (1912) en sont des exemples. Si de nos jours ces termes n’ont plus d’intérêt qu’historique, ils sont cependant remplacés par le concept vague d’immaturité neurologique ou de retard de maturation.

L’immaturité neurologique ou neuropsychologique renvoie à l’évidence à la compréhension développementale de l’individu et à ce que les auteurs anglosaxons nomment « processus de maturation » et « processus de développement ». L’hypothèse d’un retard de maturation neuropsychologique comme étiologie du comportement psychopathique repose sur deux hypothèses : 1) l’existence de désordres neurophysiologiques minimes en particulier dans l’électrogenèse corticale. Beaucoup d’auteurs retrouvent une fréquence élevée d’anomalie à l’E.E.G. : ondes lentes en particulier thêta parfois localisées au lobe temporal ou bouffées de pointes positives. Il faut souligner que ces désordres observés sur l’E.E.G. ne sont en rien spécifiques de la psychopathie. Pour certains, ils seraient la traduction d’un Désordre Cérébral Mineur, la psychopathie à l’adolescence succédant au syndrome hyperkinétique (voir Désordre Cérébral Mineur, in Psychopathologie de T enfant, p. 355). 2) La baisse de fréquence de la psychopathie avec l’âge constitue le second facteur en faveur de l’hypothèse d’un retard de maturation : il n’y aurait plus de psychopathe au-delà de 45 ans. Le présupposé implicite de cette seconde constatation est que l’expression comportementale de la psychopathie n’évoluerait pas avec l’âge : il est en effet possible que la symptomatologie évolue par exemple vers l’alcoolisme ou le parasitisme social ou le repliement… tandis que les conduites agressives les plus visibles s’estompent.

D’autres études portent sur d’éventuelles anomalies de la conductance cutanée (qui témoigneraient des perturbations dans la réaction de stress) ou sur des anomalies biologiques : leurs résultats sont inconstants ou contradictoires.

Quant aux études génétiques (Q. Debray, 1981), leurs résultats sont d’appréciation difficile en particulier parce que les auteurs passent facilement de la notion de psychopathie à celle de sociopathie, puis de délinquance, allant même jusqu’à inclure « la personnalité psychopathique » (Schulsinger) dans son sens le plus large. Pour Q. Debray, les études génétiques, même les études sur les jumeaux, « confirment le caractère modeste de l’influence génétique ».

3° Les hypothèses à dominante environnementale. – Les facteurs d’environnement qui favoriseraient le déploiement des conduites psychopathiques sont empiriquement perçus, mais il est difficile de les évaluer avec rigueur car la grande majorité des études prenant en considération les facteurs environnementaux (qu’il s’agisse des facteurs familiaux, économiques, professionnels, culturels…) porte d’abord sur la délinquance. Or délinquance et psychopathie ne doivent pas être confondues. Le terme de sociopathie, fort utilisé par les auteurs anglo-saxons nous paraît avoir l’inconvénient de brouiller les cartes, plus que de clarifier les idées.

En tenant compte de ces réserves, certains auteurs attribuent à la pression de l’environnement l’origine des conduites psychopathiques, sinon en totalité du moins en partie. On peut distinguer schématiquement les facteurs familiaux, les facteurs socioéconomiques et les facteurs culturels.

a) Facteurs familiaux. – Toutes les études s’accordent à reconnaître l’augmentation de fréquence des situations marginales et/ou irrégulières dans la famille des adolescents psychopathes. À titre d’exemple Caroli et Olié avancent les chiffres suivants :

— Pourcentage de séparation familiale : 25 %.

—- Pourcentage d’alcoolisme dans la famille : 31 %.

— Pourcentage d’antécédents médico-légaux familiaux : 11 %.

— Pourcentage d’antécédent psychiatrique chez le père : 24 %.

— Pourcentage d’antécédent psychiatrique chez la mère : 15 %.

— Pourcentage d’antécédent psychiatrique chez la fratrie : 7 %.

Même si on observe des variations notables d’une étude à l’autre, un

élément reste constant : une augmentation nette des divers antécédents pathologiques familiaux.

Au plan du niveau de vie, les enquêtes faites à partir de mineurs délinquants montrent une plus grande fréquence de milieu défavorisé ou modeste. Toutefois certains auteurs contestent ces évaluations estimant qu’elles sont biaisées au départ lors du recueil des données, les actes délictueux faisant plus facilement l’objet de poursuite judiciaire lorsque l’adolescent est issu de milieu défavorisé que lorsqu’il est issu d’un milieu aisé (J.F. Short et F.I. Nye, H. Voss, A.J. et B. Lott).

b) Facteurs sociaux. – L’urbanisation constitue un facteur de facilitation au comportement psychopathique, surtout l’urbanisation anarchique des années 50-60 : la création des grands ensembles avec l’absence caractéristique du tissu urbain traditionnel, la concentration humaine, l’absence de relations sociales entre les individus et entre les groupes sociaux facilitent les interactions agressives par le passage à l’acte. Dans toutes les grandes villes il existe des zones déclassées, surpeuplées, socialement désorganisées où la fréquence des situations marginales est plus élevée que dans la population générale. Mais là encore il est difficile à travers les études épidémiologiques de distinguer la psychopathie de la marginalité/déviance (cf. p. 399) et de la délinquance. Quoi qu’il en soit, le concept d’anomie, forgé par Durkheim, s’applique à ces différentes situations. Par « anomie » Durkheim décrivait la perte des règles sociales qui guident les conduites et légitimement les aspirations. L’anomie rendrait compte de l’augmentation de la fréquence de la psychopathie dans toutes les situations suscitées.

c) Facteurs culturels. – Ils recouvrent en partie les facteurs économiques précédents et rendent compte eux-aussi de la notion d’anomie : ceci est particulièrement vrai pour les adolescents migrants (cf. p. 403) vivant dans une situation d’éclatement complet des systèmes de valeurs référentiels.

Allant plus loin des ethnologues se sont posés la question de savoir si certaines sociétés pouvaient favoriser l’expression d’une conduite psychopathique à travers les comportements culturellement les plus valorisés. Ainsi Tumbull décrit un groupe social, les « Iks » en Afrique noire, où la méfiance et la suspicion sont érigées en norme sociale et où le passage à l’acte agressif est à l’évidence très fréquent. Ceci a le mérite de mettre en relief le vaste problème de la normalité et de l’anormalité sociale (Laplantine), ce qui dépasse largement le cadre de la psychopathie, mais qui est une réflexion nécessaire à qui veut aborder sous toutes ses facettes le difficile statut de la psychopathie.

V. – Abord thérapeutique

L’abord thérapeutique n’est pas traité ici. Il est inclus dans le chapitre sur la thérapeutique, en particulier dans les paragraphes consacrés aux diverses mesures d’assistance de l’adolescent.

Bibliographie

Caroli F., Olie J.P. : Nouvelles formes de déséquilibre mental. Congrès de Psychiatrie et de Neurologie de langue française, LXXVII' Session, 25-30 juin 1979. Compte rendu du Congrès, Tome II, p. 909-1179. Masson, Paris, 1979, 1 vol.

Debray Q. : Le psychopathe. P.U.F., Coll. Nodules, Paris, 1981, 1 vol.

Flavigny H. : De la notion de psychopathie. Rev. Neuropsychiat. Infant., 1977, 25, 1, 19-75.

Gibello B. : Perturbations des fonctions cognitives des adolescents et marginalité. Rev. Neuropsychiat. Infant., 1978, 26, 12, 627-635.

Gibello B. : Pathological cognitive disharmony and reasoning homogeneity nidex. Journal of Ado., 1983, 6, 109-130.

Laplantine F. : Sociabilité et asociabilité : jalons pour une étude transculturelle de la « psychopathie ». Confront. Psychiat., 1980, 18, 47-58. Remschmidt H. : Le concept de psychopathie en psychiatrie infanto-juvénile.

Rev. Neuropsychiat. Infant., 1977, 25, 1, 1-17.

Turnbull C. : Un peuple de fauves. Stock, Paris, 1973, 1 vol.