19. L’adolescent et les structures sociales

Dans la première partie de ce livre nous avons abordé le problème de l’approche sociologique et par là même l’étude du poids des structures sociales sur l’existence, la durée et les modes d’expression de l’adolescence. Dans ce chapitre nous nous intéresserons à quelques situations particulières : la marginalité, l’environnement spatial, l’adolescent migrant. Nous nous sommes volontairement limités à ces trois domaines qui nous paraissent mettre en lumière les possibles interactions conflictuelles entre le processus de l’adolescence et l’environnement social. Nous ne prétendons pas proposer une revue exhaustive du sujet, ni résumer toutes les relations entre l’adolescent et les structures sociales.

A. – La marginalité

L’époque est passée où des colloques entiers étaient consacrés à la définition de la marginalité, des marginaux, et de la « marge ». La référence à la marginalité se situe incontestablement dans une appréciation de la place d’un individu ou d’un groupe d’individus, par rapport à l’ensemble de la société dans laquelle il vit. La marginalité implique une représentation beaucoup plus spatiale que temporelle. Est-il possible d’imaginer dans l’histoire des sociétés qu’il en existe une sans marginaux ? Par ailleurs, l’importance des marginaux ne laisse pas le système social indifférent, mais provoque la mise en place des moyens de contrôle social plus ou moins institutionalisés. Dans nos sociétés modernes, une dynamique constante s’instaure entre l’homéostasie sociale et les marginaux. Ceci implique que les marginaux d’hier deviennent pour une part les intégrés de demain. En revanche, à l’échelle d’une génération ou même d’une vie, la marginalité restera pour certains individus ou groupes d’individus une des caractéristiques de leur existence. Ainsi la marginalité constitue un facteur et un témoin de la vulnérabilité de certains adolescents. D’un point de vue épidémiologique certains types de marginalité représentent un facteur de risque dont l’appréciation reste à déterminer.

L’adolescence est une période privilégiée pour l’expression de la marginalité. L’appartenance à une même classe d’âge place les adolescents dans une position sociale d’attente où ils sont à l’écart des lieux de pouvoir, d’expression et d’action. En retour, le souhait, la tradition ou l’obligation d’échapper au pouvoir, aux contrôles, aux propositions du monde des adultes, ne sont-ils pas les caractéristiques de l’adolescence ? Nous pouvons ainsi grossièrement distinguer trois types de marginalités.

1° La marginalité par engagement. – L’adolescent s’établit et se définit comme porteur d’une idéologie de marginalité. Même si cette idéologie est centrée sur un combat contre tout pouvoir, en particulier contre tout pouvoir social ou familial au sens classique du terme, elle n’en nécessite pas moins de façon subtile l’élaboration d’attitudes, de conduites et de règles précises, permettant à l’adolescent de représenter ce « contre pouvoir ». C’est pourquoi, cette marginalité par engagement se matérialise par l’adhésion à un groupe ou à un mouvement dont l’unité et l’identité se définissent vigoureusement et sont hautement proclamées. Le mouvement hippie est un exemple frappant de ce type de marginalité. Du point de vue de l’adolescent, le groupe lui offre des sources identificatoires, des modèles d’existence où la marginalité a une signification fondatrice. Cette adhésion aux valeurs d’un groupe en contradiction avec celles de son environnement social ou familial donne à l’individu le sentiment de s’être auto-créé, auto-engendré, renforçant ainsi l’illusion de sa toute puissance. Ce groupe assure l’adolescent d’un soutient narcissique et représente parfois l’étape nécessaire à une éventuelle intégration sociale ultérieure. Reste à savoir comment l’adolescent pourra se dégager peu à peu du groupe, s’individualiser, puis aménager son nouvel espace de vie personnel. Pour certains le prix à payer risque de se marquer par un renoncement, et plus encore un reniement de l’idéologie marginale. Ceci représente un véritable travail psychique. Pour d’autres ce travail de dégagement paraît insurmontable, et débouche alors sur une soumission ou une réduction des capacités personnelles d’adaptation à un mode de vie où la conflictualité, l’ambivalence sont abandonnées au profit du renoncement. La marginalité par engagement deviendra une marginalité par résignation ou une marginalisation liée directement aux difficultés psychopathologiques individuelles. Mais il faut savoir que cette marginalité par engagement peut être pour certains adolescents le dernier recours afin de conserver une identité et des capacités identificatoires encore préservées avant l’effondrement psychotique ultime.

2° La marginalité par tradition. – Là, ce n’est pas tant l’adolescent que son groupe familial d’appartenance qui est marginal. Certaines minorités ethniques et/ou socio-culturelles comme les gitans, s’inscrivent dans ce groupe de marginalité. Le groupe familial existe en tant que pouvoir et force de persuasion. Il est en même temps préposé à la transmission d’une tradition à laquelle il se réfère. Il transmet une histoire, une culture, une croyance, des lois, un langage, avec d’autant plus de vigueur et de conviction que la marginalisation familiale est plus ancienne. Le pouvoir familial est marginal par rapport à l’ensemble de la société, mais sert en même temps de refuge à une tradition et il s’affirme d’autant plus que celle-ci est menacée. Il passe par une structure complexe, hiérarchisée, avec ses clans, ses chefs et ses protocoles. Au sein de la famille marginale élargie, l’adolescent est assigné à une place précise parfaitement intégré dans cette marginalité culturelle (A. Braconnier et D. Sibertin-Blanc, 1981).

3° La marginalité par résignation. – La marginalité par résignation peut concerner l’adolescent en tant qu’individu, mais conduit surtout à évoquer ici l’immense problème des familles marginalisées auxquelles un adolescent peut appartenir. Nous pensons plus particulièrement aux familles du « quart monde », pour lesquelles le plus souvent l’environnement n’a pas été choisi, mais imposé par des contraintes économiques. Les liens avec la structure sociale s’établissent sous la forme d’une dépendance ou d’une allégeance. Discrédité par les multiples défaillances que les interventions institutionnelles lui signifient, le cadre familial est désinvesti comme cadre protecteur fiable, garant de la sécurité, de l’identité, des limites et des idéaux. Un effet en retour peut s’observer : la reconstitution de l’identité ne s’établira que par une coalition contre le monde extérieur, à la fois envié, idéalisé, et source de haine, de persécution réelle ou potentielle.

4 » La marginalisation. – Ces trois modes de marginalité doivent être distingués de la marginalisation de certains patients dont l’insertion sociale devient de plus en plus précaire en raison de leurs troubles mentaux. Leur isolement au sein de tout groupe quel qu’il soit, en est le signe patent et distinctif des autres types de marginalité cités précédemment. Certains patients présentant un état limite, ou même un état psychotique, peuvent subir au nom de leurs troubles psychopathologiques ce processus de marginalisation.

B. – L’adolescent et l’environnement spatial

Les études sur la relation entre l’horizon spatial et la santé mentale ont surtout porté sur les liens entre l’urbanisation et les troubles psychopathologiques. Le phénomène des bandes par exemple, a surtout été mis en relation avec une urbanisation anarchique et avec les défaillances d’une conception de la ville et de la cité sans rapport aux questions soulevées par la jeunesse, ses intérêts, ses modes de rencontre et d’action. L’influence de l’environnement bâti par l’homme sur la santé et le comportement, a suscité depuis longtemps de nombreux travaux. Plusieurs variables ont été étudiées : le bruit, la densité (par exemple densité par appartement ou par étage dans les villes), la relation dedans/dehors de l’habitat, etc. En revanche, il paraît extrêmement difficile de séparer les variables physiques dans l’organisation de l’espace, et les variables sociales dans leur retentissement sur la santé mentale. L’étude de l’interaction homme/milieu est-elle pour autant significative dans le domaine des variations sociales ? Plusieurs auteurs insistent sur le fait que « la communauté est une unité de vie. Les indices de désintégration communautaires sont : la haute fréquence de maisons détériorées, la faiblesse des associations, la faiblesse des leaders, le petit nombre de loisirs, la haute fréquence de l’hostilité, la haute fréquence des crimes et de la délinquance, la baisse et la fragmentation du réseau de communication. Il existe des facteurs additionnels : un récent désastre dans la région, une pauvreté extensible, une confusion culturelle, une disparition universelle des croyances, une migration extensible, un changement social rapide » (d’après A.H. Leighton, cité par C. Leroy, 1981).

Les adolescents sont sans doute particulièrement sensibles à ces indices de désintégration communautaire en raison de l’importance de la réalité extérieure et de l’environnement pour leur développement (cf. 1 » partie).

Ainsi la distinction entre l’adolescent des villes et l’adolescent des campagnes ne nous paraît de nos jours pertinente que dans la mesure où, pour un environnement socio-culturel égal par ailleurs, les indices de désintégration communautaire sont incontestablement plus fréquents dans certains milieux urbains qu’à la campagne. Certes d’autres distinctions ont été avancées entre les adolescents des villes et ceux des campagnes, comme par exemple celle que nous évoquions précédemment : le phénomène des bandes. De même une étude a montré que les peurs et les angoisses peuvent être globalement et légèrement différentes selon que les adolescents sont issus des villes ou issus des campagnes. La peur des agresseurs et des agressions semble par exemple plus importante en campagne qu’en ville ; les références à l’obscurité, à la solitude sont moins fréquentes en ville qu’à la campagne. Mais l’âge, le sexe, l’environnement linguistico-culturel, le niveau socio-économique, introduisent des différences beaucoup plus significatives que le simple changement d’habitat (H. Rodriguez-Tome, 1979-1980).

Est-il encore de nos jours pertinent de distinguer une psychopathologie de l’adolescence en milieu rural, d’une psychopathologie de l’adolescence en milieu urbain ? Bien qu’à notre connaissance aucune enquête récente n’ait étudié ce problème, nous serions tentés de répondre par la négative, tant le milieu rural, surtout pour les adolescents s’intrique progressivement avec le milieu urbain le plus proche grâce aux moyens d’informations, de locomotions et de communications, de plus en plus développés de nos jours. Là aussi les milieux socio-professionnels d’origine sont sans doute beaucoup plus importants et discriminatifs (cf. lre partie).

C. – L’adolescent migrant

Parler de l’adolescent de familles migrantes impliquerait comme préalable d’aborder les divers points de vue permettant de comprendre la situation de migrant dans son ensemble : point de vue culturel, social, économique… 11 n’est pas dans notre intention de reprendre ces diverses données à travers ce bref paragraphe. Il est évident aussi que l’adolescence de l’individu migrant vient après une longue expérience pendant l’enfance au cours de laquelle la condition de migrant aura déjà déterminé des engagements particuliers : ainsi l’échec scolaire de l’adolescent migrant succède le plus souvent à celui de l’enfant, ne faisant que renforcer la spirale de l’échec (cf. chap. Adolescent et école, p. 380). Aussi à la période de l’adolescence les situations sont-elles multiples, complexes et variables. Les différences sont grandes entre l’adolescent ayant quitté son pays d’origine vers 11 ou 12 ans, voire plus, pour s’installer en France avec sa famille, et l’adolescent issu d’une famille migrante, mais qui vit dans le pays d’immigration depuis son plus jeune âge, voire même qui y est né. Dans le premier cas l’adolescent sera confronté comme ses parents aux difficultés linguistiques et à la perte externe des repères socio-culturels de son enfance, mais en conservant l’identité culturelle interne de sa petite enfance ; tandis que dans le second cas, si l’apprentissage de la langue ne pose généralement pas de problème majeur, l’adolescent est en revanche confronté à l’absence interne d’une identité culturelle stable et à tous les conflits issus du biculturalisme.

Plus généralement l’adolescence, période vulnérable représente un moment particulièrement difficile pour l’individu migrant car les facteurs de risque inhérents à la situation de migrant, à un statut socio-économique souvent médiocre et à l’adolescence en tant que telle, ont des effets cumulatifs.

Nous ne reviendrons pas sur les conditions conduisant à la migration, ni sur le vécu particulier des adultes (sentiments de dévalorisation, vécu paranoïde, vécu dépressif), ni sur les difficultés propres à l’enfant de migrant (cf. chap. L’enfant migrant, in Psychopathologie de l’enfant. Le lecteur trouvera également dans ce chapitre les généralités statistiques, p. 410-423). Simplement nous soulignerons à la suite de nombreux auteurs, l’importance sur le plan phénoménologique des problèmes d’espace, de temps, et d’identité (J.A. Serrano) :

— L’espace vécu du migrant est un espace amputé, marqué par une expérience de perte, de rétrécissement du champ potentiel avec un double mécanisme d’idéalisation de l’espace perdu (le village natal, la maison que l’on va y construire) et de projection persécutive sur l’espace présent (vécu d’hostilité voire de racisme, projection des difficultés sur les conditions socioculturelles nouvelles).

— Le temps vécu est dominé par l’état de suspension du temps présent, temps hors du temps, entre parenthèse, placé entre le temps du passé marqué par la nostalgie, les regrets, parfois même la culpabilité (pour avoir délaissé une partie de la famille par exemple) et d’un autre côté le temps du futur marqué par l’idéalisation du retour. Ce temps suspendu provoque pour Serrano « une certaine paralysie de la construction individuelle et sociale du sujet ».

— L’identité enfin où se trouvent impliquées les racines familiales et culturelles, mais aussi la reconnaissance de soi à travers sa propre image sociale et celle que nous renvoient les autres. Cette dialectique risque de s’organiser autour du manque, vécu aussi bien par l’individu migrant lui-même, qu’à travers le manque supposé que de nombreux autochtones lui renvoient.

Vécu de perte, processus d’idéalisation, projection paranoïde, incertitude identificatoire, aléas dans « la construction individuelle et sociale », toutes ces difficultés entrent en résonnance avec la problématique même de l’adolescence et risque d’en bloquer ou d’en dévier le déroulement.

1° Fréquence et spécificité des troubles. – La fréquence des difficultés psychopathologiques de l’adolescent migrant est diversement appréciée, mais il est important de comparer des populations de niveau socio-économique identique. Avec ce préalable, la fréquence des manifestations psychopathologiques serait identique dans la population d’autochtones et chez les migrants de même niveau économique. Toutefois, si on inclut dans les manifestations déviantes les difficultés d’adaptation sociale, beaucoup d’auteurs notent alors un pourcentage élevé d’adolescents migrants en situation d’échec scolaire ou de marginalisation sociale, pourcentage qui traduit les aléas de l’intégration socioculturelle. Il convient de préciser que toutes les études statistiques montrent clairement que les chiffres ont tendance à se rapprocher progressivement de ceux de la population autochtone à mesure que l’ancienneté de la migration s’accroît.

Le problème de la spécificité des troubles doit également être abordé et peut se poser de deux manières : 1) existe-t-il une pathologie psychique particulière à l’adolescent migrant ? 2) existe-t-il une pathologie spécifique en fonction d’un groupe particulier de migrant ? Peu de travaux ont abordé ces points uniquement chez l’adolescent. Pour Beauchesme et Esposito, chez l’enfant et l’adolescent l’échec scolaire et les troubles du comportement ont souvent la même fréquence dans une population autochtone de niveau socio-économique identique. En revanche ils relèvent le plus grand pourcentage, d’une part des plaintes centrées sur le corps (à l’image de la pathologie également observée chez l’adulte migrant) et d’autre part des cas considérés comme inclassables (1,7 % des cas chez les autochtones, 11,2 % chez les transplantés), ce qui témoigne en partie soit de l’inadéquation des catégories nosographiques utilisées, soit du malaise et du flottement de l’investigateur face à un patient migrant.

D’une population de migrants à l’autre, certains auteurs ont relevé des particularités. Il est évident qu’il existe d’énormes différences entre ces diverses populations. Ainsi en France, plus de la moitié des adolescents migrants sont originaires de pays de culture islamique, d’autres étant originaires de pays de culture latine, enfin plus récemment une partie est originaire de culture d’extrême-orient. Nous n’analyserons pas en détail ces variables, certains attribuant tel ou tel type de difficulté à tel trait culturel. Simplement nous citerons à titre d’exemple la fréquence des plaintes hypocondriaques dans la population maghrébine (Bénadiba, Charles-Nicolas), l’importance des troubles de la personnalité chez les garçons et des troubles dépressifs chez les filles dans les populations d’origine juive d’Afrique du Nord, la fréquence des dépressions et des problèmes de pseudo-débilité chez les adolescentes antillaises (Beauchesne et Esposito).

2° Etude clinique. – Dans cette étude clinique nous distinguerons par soucis didactiques deux ordres de troubles : 1) les troubles liés aux difficultés provoquées par les relations entre deux cultures : apprentissage de la langue, échec scolaire, trouble du comportement ; 2) les troubles liés aux difficultés internes : hypocondrie, dépression, recherche d’identité.

a) Les troubles liés aux difficultés externes ou aux problèmes d’adaptation. – Il s’agit des troubles les plus manifestes, ceux où la pression de l’environnement est la plus forte et pour lesquels la réponse thérapeutique est avant tout collective, sociale.

Nous ne ferons qu’évoquer les difficultés rencontrées par le préadolescent ou l’adolescent arrivant dans le pays d’immigration sans en connaître la langue. Si les difficultés peuvent être importantes dans l’immédiat, elles sont souvent surmontées aisément. La création de « classe de mise à niveau linguistique » permet à ces jeunes pendant un an d’apprendre le français avant d’être plongés dans le cycle scolaire ordinaire. Malheureusement ces classes restent encore trop rares.

L’échec scolaire constitue probablement la difficulté majeure sur laquelle se penchent éducateurs, enseignants, sociologues, etc. Tous les chiffres concordent pour dénoncer l’importance de l’échec scolaire chez l’adolescent migrant. Alors qu’on rencontre 10,3 % d’enfants migrants dans le cycle primaire d’enseignement, il n’y en a plus que 6,6 % dans l’enseignement secondaire, et même 2,7 % seulement dans les lycées (second cycle de l’enseignement secondaire). Mais en revanche, on en retrouve 14,1 % dans l’enseignement spécial (S.E.S., C.P.P.N., etc.) (chiffres de l’année 1980-1981, Le Monde, 2-07-1982). On peut considérer que 50 % des enfants de migrants sont placés dans des classes à programme allégé dès l’entrée en 6e, alors que pour les autochtones, cette proportion est de 10 %. À la fin du premier cycle de l’enseignement secondaire (fin de la 3e), seul 25 % des adolescents originaires de familles migrantes suivent un cycle long tandis que 45 % des autochtones s’y engagent. L’analyse de cet échec est complexe car tous les facteurs d’échec s’associent et se renforcent : difficultés linguistiques, médiocre niveau socio-économique, système pédagogique souvent inadapté, renforcement de l’échec par le processus de la ségrégation, etc. L’aboutissement en est fréquemment une interruption prématurée de la scolarité suivie par des difficultés à entrer dans le monde du travail (cf. p. 375 : Le passage de l’école au travail).

Les troubles du comportement et la délinquance constituent le second volet des problèmes d’adaptation. 11 existerait une surcriminalité des mineurs étrangers (selon A. de Carvalho-Lahalle, les mineurs étrangers représenteraient 35,5 % des mineurs commettant des délits) avec surtout une sur-représentation pour la criminalité violente (20 % de vol avec violence pour les Portugais, les Nord-Africains, contre 9,2 % pour les Français). En revanche, on note moins de vols d’automobile (voir l’étude clinique de ces conduites au chapitre : « le problème de l’agir et du passage à l’acte » p. 77). Des explications ont été avancées, en particulier par les sociologues à la suite des travaux de Durkeim. Cet auteur a en effet proposé le concept d’ « anomie » qui fait intervenir la notion d’acculturation brusque et de changement soudain des valeurs sociales : dans ces situations l’individu devient moins capable d’établir une hiérarchie de priorité parmi les différents rôles qu’il doit jouer ; les critères pour se conformer aux obligations de tel ou tel rôle social deviennent plus flous et incertains ; le non-respect de ces obligations et lois sociales ne présente pas la même valeur de transgression puisque la norme n’est pas définie avec la même rigueur que pour l’individu autochtone. D’autres hypothèses ont été avancées telles que le « conflit de culture » ou encore le profil particulier des individus migrants qui même dans leur culture d’origine sont des individus plus novateurs, moins respectueux des traditions, que ceux qui restent au pays. Quelles que soient ces explications, les conduites délinquantes des adolescents migrants risquent de servir à alimenter une réaction de rejet, et de racisme de la part de la population locale et d’amplifier l’échec de l’insertion sociale.

b) Les troubles liés aux difficultés internes. – Les problèmes de l’identité individuelle et culturelle sont au centre des difficultés rencontrées par l’adolescent migrant : en particulier celui qui vit depuis sa plus jeune enfance dans un pays d’immigration. Le biculturalisme était souvent passé inaperçu, masqué par les problèmes d’adaptation scolaire, mais la quête de l’identité propre à chaque adolescent ramène au premier plan la confrontation de ces deux cultures : l’éloignement fréquent du pays d’origine, le fractionnement habituel du mode de vie, traditionnel dans le cercle familial, imprégné de la culture française au travail, à l’école, avec la bande de copains, renforcent les processus de clivage et d’idéalisation si fréquents à cet âge. Tous les intermédiaires existent entre la dévalorisation totale de la culture d’origine avec une idéalisation de la culture d’accueil et inversement, l’idéalisation de la culture d’origine et rejet de la culture d’acceuil. Ces mouvements sont d’ailleurs variables dans une même famille d’un adolescent à l’autre de la fratrie, ou encore se succèdent à travers les générations : on a souvent noté les difficultés externes d’adaptation de la première génération de migrants, la surintégration de la seconde génération qui adopte les nouveaux modèles culturels au prix d’un abandon de ses propres modèles, la recherche nostalgique et souvent idéalisée des valeurs culturelles originelles par la troisième génération (Giovacchini). On observe ainsi tantôt des rejets, tantôt des recherches d’identification massive soit à la culture d’origine, soit à la culture d’accueil. Cette recherche est illustrée de façon caricaturale par le changement de prénom de certains adolescents qui transforment « Ali » en « Alain » ou « Kamel » en « Camille »… Fréquemment l’identité culturelle peut être totalement clivée avec l’adhésion aux nouveaux modèles dans certains secteurs et la conservation rigide du modèle traditionnel dans d’autres. Ceci s’observe en particulier chez les ainés des fratries qui dans le même temps revendiquent un mode de vie analogue à celui des autochtones, et contestent les modèles parentaux tout en maintenant auprès des cadets (surtout lorsqu’il s’agit de fille) le rôle culturel traditionnel dévolu à l’aîné de la fratrie. En outre le choix du petit ami (ou de la petite amie) ou du partenaire sexuel confronte les adolescents à une difficulté supplémentaire : la nationalité du partenaire choisi illustre souvent la place respective des deux cultures, représentant soit le moyen de s’intégrer dans la culture d’accueil soit le moyen de conserver ses racines culturelles. Ce choix peut susciter des conflits aigus avec les parents ou avec un membre de la fratrie. Au plan symptomatique ces incertitudes identificatoires, ces pertes dans les valeurs culturelles originelles se traduisent de diverses manières. Nous citerons brièvement :

— Les manifestations hypocondriaques : elles sont assez fréquentes plus caractéristiques, selon certains auteurs, des cultures d’Afrique du Nord ou d’Afrique Noire. Liées aux difficultés à s’exprimer de façon adéquate dans la culture d’origine, elles traduisent soit le replis défensif sur ce qui reste l’ultime possession de l’individu migrant, son corps, soit un moyen culturel privilégié d’expression des conflits. Des différences morphologiques (aspect crépu des cheveux) ou de couleur de peau peuvent accentuer les préoccupations sur le corps si fréquentes à l’adolescence. Là encore peuvent se trouver focaliser sur telle ou telle partie du corps les divers conflits inhérents aux rapports entre deux cultures (cf. p. 153 : L’hypocondrie et p. 156 : Les dysmorphophobies). Au maximum on observe des épisodes hypocondriaques aigus (Ebtinger et Sichel).

— Les états dépressifs peuvent s’observer, directement liés aux sentiments de perte d’identité culturelle, au vide ou au vécu de dévalorisation et d’infériorité (dépression d’infériorité). Ces états dépressifs n’ont pas de particularité sémiologique. Signalons qu’on retrouve fréquemment sous-jacent aux conduites délinquantes ou déviantes (fugues) une problématique dépressive, mais ceci n’est pas particulier à l’adolescent migrant. Enfin le pourcentage d’adolescents migrants est assez élevé parmi les adolescents suicidants (cf. p. 102).

Pour rendre compte de ce vécu dépressif, Beauchesne et Esposito évoquent la triple perte à laquelle la migration confronte l’adolescent : perte de l’espace géographique traditionnel, perte relative ou du moins changement dans l’espace corporel, enfin perte de l’espace sémiotique, c’est-à-dire de la langue dite maternelle. En effet il n’est pas rare de rencontrer des adolescents de parents étrangers, en particulier Nord-Africains, adolescents nés en France et ignorant leur langue maternelle, doublement étranger à la fois au pays d’immigration, mais aussi à leur propre pays d’origine. Outre ces multiples vécus de perte, Giovacchini note aussi que, même lorsque l’adolescent veut s’intégrer à la culture d’accueil, il peut éprouver des sentiments de culpabilité face à son désir d’abandonner les traditions familiales, ce qui peut être ressenti comme un abandon des parents alors que ceux-ci ont dû entreprendre un voyage difficile, vivre dans des conditions matérielles souvent précaires, et travailler durement pour donner le nécessaire à leurs enfants, tout en cherchant à maintenir leurs traditions culturelles d’origine.

— Les bouffées délirantes aiguës, si elles ne semblent pas plus fréquentes chez les adolescents migrants que chez les autochtones, mettent en revanche au premier plan une problématique d’identité avec parfois des passages à l’acte délirants, tels que la perte ou la destruction des papiers d’identité, une construction généalogique délirante, etc.

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