IX Corps et discours

Le travail de vérité consiste à laisser la scène libre pour l’événement figurai, à laisser l’attention flotter également sur tous constituants du discours de l’égaré pour que s’entende le cri ou le lapsus ou le silence venus d’ailleurs.

J.-F. Lyotard65.

[1]

Certains des thèmes évoqués dans le chapitre précédent se révéleront en filigrane dans la séance d’analyse rapportée ici. Il s’agit d’un fragment arraché à son contexte naturel, ce qui peut donner l’impression d’un discours cru, bizarre, violent. Nous sommes dans la cinquième année de travail analytique, à une époque où le patient se sent libre enfin (poussé aussi, comme on le verra, par l’analyste) d’imaginer l’inimaginable, de saisir les représentations à l’instant de leur naissance, de se laisser envahir par des irruptions brutes de l’inconscient. Ce droit au monde du fantasme n’a pas été conquis sans peine. Comme la plupart de mes analysés somatisants, ce patient craignait l’imagination comme d’autres craignent la folie, et jusqu’en son sommeil où sa vie onirique, au début de l’analyse, se révélait maigre et étriquée. Quand les rêves commencèrent, ils étaient, comme c’est souvent le cas, peu symboliques, peu adoucis, pleins de sang et d’objets partiels.

Une certaine harmonie du personnage, sa capacité d’aimer, son sens de l’humour ne sont pas audibles dans cette séance englobée en grande partie dans le secteur mortifère de son être. Peut-être pourrait-on être tenté de lui appliquer des qualificatifs à l’emporte-pièce : c’est un pervers, c’est un psychotique, un caractériel, un grand phobique… Comme tout le monde il est tout cela et rien de cela. Son courage et son obstination à éprouver une expérience psychique novatrice lui ont permis de créer un nouveau monde interne, de retrouver même la trace d’anciennes créations psychiques perdues. La séance a été notée dans sa totalité pour des raisons tout à fait étrangères à la dimensions psychosomatique, dont je vais parler, car l’optique du moment a marqué la trame du discours.

Une dernière remarque s’impose auparavant. Il nous est loisible de déduire que la brèche entre corps réel et corps imaginaire a pu s’étrécir et d’espérer que le corps « délirant » deviendra peu à peu un corps symbolique.

[2]

Il fut un temps où j’annonçais mes dates de vacances à mes patients comme si cela allait de soi. Il m’a fallu une forte mise en question de mes attitudes contre-transférentielles et des mois de réflexion pour me rendre compte que de tels énoncés tombent dans le discours analytique comme un ballon en plomb. Et que le trou creusé par ce projectile prend des dimensions variables selon la structure de la personnalité du patient. Une année il m’est arrivé de noter, à l’intention d’un groupe d’analystes en formation, les réactions diverses de mes analysés à l’annonce d’une rupture dans la relation analytique. J’ai noté que M. X a réagi en accusant l’analyste de légèreté – elle allait sûrement partir avec un amant, pour une plage lointaine, sans penser un seul instant à lui. M. Y, au contraire, craignait que l’analyste n’ait un accident de la route ; comme elle allait partir seule, parce que veuve, ou vieille fille (il ne pouvait jamais se décider), elle risquait de mourir sans secours et laissant Y orphelin à la rentrée. Vous aurez remarqué que le discours de M. X émane d’une structure œdipienne classique, que l’annonce des vacances suscite chez lui de vives angoisses d’exclusion. Cependant que M. Y vit une relation dyadique de style mère-nourrisson, la rivalité œdipienne n’est même pas à l’horizon. Pour lui l’angoisse de morcellement prend le pas sur l’angoisse de castration et à l’arrière-fond la mort se profile. Quant à Paul Z – et c’est de lui que je veux parler – nulle réaction à l’annonce des dates de vacances mais, comme toujours dans le passé, une recrudescence de ses douleurs gastriques.

Venu en analyse pour des problèmes caractériels et des échecs dans son travail (assistant du P.-D.G. dans une entreprise importante, il se voyait refuser des promotions méritées), Paul traîne depuis plus de quinze ans une grave histoire d’hémorragies et d’ulcères gastriques. Nous sommes dans la cinquième année de son aventure analytique et, sauf les crises aux moments de séparation, il n’a pratiquement plus de symptômes depuis deux ans. L’affect d’angoisse face à la perte d’objet n’existe que dans sa négativité. Elle est, pour ainsi dire, agie, non seulement dans la somatisation mais aussi à travers des actes manqués. A plusieurs reprises, il est arrivé à Paul de venir pour la séance après mon départ comme pour annuler magiquement la séparation. Cette fois-ci il a soigneusement noté dans son carnet que notre année de travail analytique se termine le 11 juillet, ce qui ne l’empêcha pas de m’annoncer qu’il allait, à son grand regret, manquer la séance du 25 ! Les notes suivantes ont été prises à la dernière séance. Mes réflexions autour ont été faites quelques mois après, en vue de leur intérêt pour la compréhension du psychosoma et des processus symboliques.

Paul : Pas de séance le 25 ? Tiens, tiens ! Madame part en vacances ? De toute façon je m’en fous. (Long silence.) Je pense à mon pénis. Il est gros et bronzé, je vous assure.

Paul reprend ici un thème courant depuis l’annonce des dates de vacances. Dans son fantasme, je lui ferai des fellations, ce qui est censé être une expérience sublime pour tous les deux. Notons que la scène fantasmée n’est ni génitale, ni œdipienne, dans sa conception ; elle se limite strictement aux objets partiels – la bouche, la verge. Je demande à Paul s’il voit un lien entre la coupure annoncée par les vacances et ce fantasme d’une liaison érotique qui la nierait en quelque sorte.

Paul : Pourquoi donc ? Vous partez en vacances. Soit. Mais je me trouverais dingue de faire un plat pour si peu. (Long silence.) Ma verge n’est pas si belle que je vous ai dit. Elle est bulbeuse et brunâtre. En érection ça a l’air d’un pic.

Paul ne veut pas me faire « du plat » non plus, en éprouvant de l’angoisse devant l’abandon. A la place il m’offre un « plat réel », son pénis beau et bronzé. Mon intervention, qui le touche narcis-siquement, le fait réviser son offre. L’image glisse subitement vers le sadique ; la suite de son discours révèle la contrepartie de son désir.

Paul : Je me vois en train d’attaquer votre bouche avec ma verge. Une ombre brunâtre et horrible se pose sur vos seins. (Pause.) Je sens des secousses, des décharges dans mes bras.

Cela fait penser aux « mimiques gestuelles » décrites dans les observations des malades psychosomatiques66.

Notons que Paul ne décrit pas des sentiments mais des sensations qui font l’office de l’affect. Je l’invite à trouver un fantasme apte à accompagner une telle sensation.

Paul : Vous allez me déchiqueter le sexe avec vos dents ! Holà ! Qu’est-ce que j’ai dit ?

Paul tolère mal l’ambivalence et, comme nous verrons, la contient à peine. Nous sommes passés d’un fantasme où son sexe attire amour et envoûtement à un autre où il devient laid, l’acte sadique, et moi, méchante et castratrice. Devant la rupture imminente, qui, elle, ne suscite aucune trace affective, le déni tenté à travers l’érotisme idyllique aboutit à son renversement, où se dévoile l’envie d’agresser l’objet-support du désir. Dans un deuxième temps cette même envie se voit projetée sur l’analyste qui va à son tour l’agresser, voire le châtrer. Pour Paul, à cette époque, l’angoisse de castration ne s’exprime qu’à travers sa forme prototypique de perte objectale, à travers donc des objets partiels clivés : pénis-sein, bouche-vagin. Ces objets ne sont pas « bons-et-mauvais » mais « idéalisés-et-persécutants » : le pénis idéalisé et réparateur se transforme en objet dénigré et destructeur, la bouche accueillante, incorporante, devient un organe castrateur. Bref, tout ce à quoi nous renvoie le concept de l' « amour au stade oral ». Au conflit inhérent à ce vécu Paul réagit, non sur ce mode de rejet qu’est le refoulement, mais par la forclusion, ce qui produit des réactions en chaîne, des projections à nuance délirante, ou bien des somatisations.

Paul : J’ai mal. Pas voulu vous le dire, puisque je trouve ça puéril, mais j’ai des douleurs atroces dans l’estomac depuis deux semaines. Et j’ai même de Veczéma entre les doigtsmais ça c’est dû à la frustration sexuelle. Nadine me rejette en ce moment.

Remarquons qu’ici Paul propose la thèse freudienne de la névrose actuelle pour expliquer certaines de ses manifestations psychosomatiques. Quant à moi, j’essaie de lier ces expressions somatiques à un contenu fantasmatique – de les névrotiser en quelque sorte – afin de combattre l’étouffement affectif qui appauvrit le discours et bloque le processus analytique.

Moi : Nadine et moi, nous sommes toutes deux rejetantes envers vous. Elle se refuse à vous et je vous déchiquette le sexe. Au lieu de réagir à ces agressions, vous vous montrez malade et inoffensif.

Paul : Mais je ne sens aucune agressivité contre vous ! D’ailleurs j’adore les femmes.

Je lui fais remarquer qu’il peut s’agir de deux parties différentes de son être. Il se peut qu’il adore les femmes et qu’il les craigne en même temps.

Paul : Ce que vous me dites là me trouble. Je sens « quelque chose » se rétrécir dans mon ventre.

Encore une fois la métaphore somatique… Je l’invite à imaginer « quelque chose » à la place du rétrécissement du ventre.

Paul : Je pense à Nadine. Quand elle ne veut pas faire l'amour, moi je l’imagine sur un pic, chauffé à blanc. Elle se tortille comme un ver. Sans répit. C’est un plaisir pour moi.

Cette parole a pour effet de susciter chez moi aussi l’impression que le ventre rétrécit ; j’essaie de rassembler ces images érotico-sadiques… le pénis-pic, la bouche castrante, le ventre attaqué… mais je ne trouve aucune interprétation satisfaisante.

Paul : Votre silence me pèse. (Je ne dis toujours rien. Il continue.) Je pense à ma peur de la foule dans la rue67. Le 14 juillet, je vous assure, je ne sortirai pas ! Je m’attends toujours que la foule devienne menaçante.

C’est l’identification projective. La foule devient maintenant le dépôt pour ce qu’il a en trop. Nantie de son propre sadisme, cette foule, comme la femme châtrante, tournera contre lui. Ainsi Paul tente de maîtriser magiquement sa violence – il lui faut simplement éviter la foule. Or cette défense est peu efficace, comme le démontrent les associations qui suivent.

Paul : L’autre jour il y avait un tas de gens en bas de chez vous. Ça m’a fait une drôle de sensation. Je ne me sentais pas bien et je me suis dit : « Faut que je trouve une idée pour pouvoir traverser la rue. » Et hop ! Je pensai à mon sexe, tout propre, en érection. Comme l’affirmation de quelque chose.

L’affect angoissant se transforme encore une fois en une ébauche de somatisation. Contre la femme-foule il se protège avec son phallus érigé en pic, tentative de surmonter par des moyens psychiques la sensation inquiétante, ce qui rappelle son érotisation de la relation analytique comme réponse à l’abandon. Mais ces images clivées du pénis ne permettent pas une intégration stable de son identité virile, face aux fantasmes inquiétants de la femme.

Paul : Ça n’a pas marché. Je pensai tout de suite que ma verge était horrible, brunâtre. Je l’ai vue couverte de pustules et je n’étais plus protégé. Et je ne pouvais plus penser… faut que je le dise… ça fait peur même de le dire… ma tête, je la sentais se fendiller en deux. Horrible sensation. Ça m’a donné envie de dégueuler.

Submergé par son conflit inarticulable, Paul a dû subir un bref moment de dépersonnalisation. L’image de la « tête fendillée » est une éclosion pure du processus primaire, mise en scène onirique de son ambivalence, de son sadomasochisme, de sa confusion momentanée entre sujet et objet, de toute sa division. Son lieu de prédilection somatique, l’aire gastrique, lui fournit une représentation manquée – le désir de se débarrasser de son conflit se présente comme envie de vomir. En bon analysant il cherche lui-même à mettre en paroles ce qui échappe à la représentation symbolique.

Paul : Me suis dit que j’avais envie de dégueuler parce que je me trouvais dégueulasse. J’ai prononcé le mot Frankenstein. Ça y est. Je suis Frankenstein. C’est pas la première fois que j’ai eu cette pensée. Peut-être il faisait des ulcères aussi.

Frankenstein, c’est celui qui vit en mangeant les autres et en les déchiquetant pour en faire d’autres. Mes associations se bousculent. Dans le fantasme de fellation, doublé de l’image du pénis déchiqueté, sans doute est-il parvenu à érotiser cette angoisse archaïque d’avoir mangé ses objets, ou leurs représentations partielles. Son amour sadique-oral, projeté en pure haine sur la foule, a été réintrojecté brutalement. Dans un éclair il se vit, l’enfant vorace, en castrateur oral qui aime ses objets au prix de leur destruction. Je pense en même temps à une séance récente où il se déclarait « énervé et attaqué » parce que mon ventre faisait du bruit. (J’ai pu constater que le discours de mes analysés « gastriques » m’a souvent donné des borborygmes.) Paul a lié cet événement immédiatement au souvenir d’un repas pris en compagnie de sa petite amie. La vue d’un reste de sardines déchiquetées, flottant dans l’huile, l’a tant troublé qu’il se sentait un instant dépersonnalisé. Mon interprétation – qu’il se trouvait à présent « attaqué » par le bruit de mon ventre, imaginé, comme les sardines, en morceaux déchiquetés, mangé par l’intérieur – était rejetée comme une absurdité. Aujourd’hui il m’offre le complément de mon interprétation-fantasme : c’est bien lui, Frankenstein, qui serait responsable de l’intérieur mangé, déchiqueté, de la femme. La culpabilité persécutrice se transforme en culpabilité dépressive68. Il nous est loisible de supposer également que le patient éprouve une souffrance au niveau de son idéal du moi, l' « hémorragie narcissique » dont parle Grunberger69. Se découvrir si « dégueulasse », si peu comestible, déclenche, inévitablement, un sentiment dépressif, sentiment que Paul a du mal à élaborer.

Paul : Il m’est difficile de vous faire sentir l’effet de ce mot sur moi… et les films de Frankenstein…

Son discours devint rapide et décousu. Je n’ai rien noté pendant quelques minutes. Je pense aujourd’hui qu’il serait tentant d’imaginer des fantasmes cannibaliques comme étant la cause de sa pathologie gastrique ; or, le cours de son analyse révèle que son incapacité à créer de tels fantasmes et le manque de structures psychiques aptes à contenir son sadisme oral favorisaient la décharge somatique directe. Ainsi ces ulcères ne portaient aucun sens symbolique. Comme chez le nourrisson, l’hyperfonctionnement gastrique était l’équivalent de l’amour comme de la haine. Je suis revenue à Paul à un moment où il se déclara « paumé dans ses pensées » et se demanda si moi aussi j’avais la « tète embrouillée » à force de l’écouter. Il me passait donc la« tête fendillée » ? Je lui demande s’il cherchait à remplir ma tête avec son désordre troublant.

Paul : Ha ! Ça c’est plus vrai que vous ri imaginez ! Toute la semaine je me suis dit, voilà les maux d’estomac qui reviennent. Ça peut être grave. Et l'eczéma en plus. C’est évident que je ne vais pas bien. Et c’est votre faute. Je me suis dit « elle va partir en vacances tenaillée d’angoisse d’avoir si mal conduit cette analyse ».

Il se développe en long et en large le thème de mes vacances gâchées par le remords. Je me console en trouvant que c’est bien la première fois que Paul s’évertue, par des moyens psychologiques, de composer avec la problématique de la séparation. Qui plus est, je nourris le fol espoir qu’il peut maintenant me confier le mal, irreprésentable jusqu’ici.

Moi : Vous me permettez de partir en vacances à condition de vous porter à l’intérieur de moi ; c’est moi qui dois partir fendillée, persécutée dans mon ventre, pour tout le mal que je vous ai fait. Vous voilà bien débarrassé de ce qui vous tenaille à l’intérieur.

Paul : Salope ! Holàexcusez-moi. Ce mot m’a échappé. (Pause). Vous n’êtes pas fâchée j’espère ? (Pause). Dites quelque chose. J’ai peur.

Moi : Des pensées qui tuent ?

(Référence à une séance antérieure.)

Paul : Ouais… tout à l’heure j’ai pas voulu le dire… un roman policier que j’ai beaucoup apprécié. Le criminel était un étrangleur, mais il ri étranglait que les femmes. Ça donne envie… si seulement j’étais fou. C’est très spécial, l’étranglement, presque une caresse. Est-ce que je vous fous la trouille ?

Nous sommes loin de son « mais j’adore les femmes » et je saisis l’occasion pour lui montrer l’ambivalence de ses sentiments et l’angoisse qui y est attachée… l’étrangleur-étranglé dans une relation dangereuse avec une femme. Cette intervention l’amène à parler des souvenirs d’adolescence liés aux fantasmes de coït sadique.

Paul : Tiens ! Quand j’étais gosse je m’amusais souvent à étrangler ma verge. Ça m’a fait vraiment malet un plaisir fou en même temps.

Ainsi j’apprends pour la première fois comment Paul a essayé de surmonter l’angoisse de castration par la création d’un jeu masturbatoire pervers70. Le fantasme occulté devait s’insérer dans la série d’images archaïques de la femme castratrice… bouche dévorante… vagin étrangleur… et la scène primitive comme relation d’étranglement.

Paul (après un long silence) : Franchement, je ne vous sens pas très bienveillante aujourd’hui.

Moi : Sexe de salope qui vous menace ?

Paul : Eh bé (Tout son corps, crispé depuis quelque temps, se détend visiblement, cependant que cette interprétation libère de nouvelles associations.) Ça me fait penser aux araignées. J’ai horreur de ces bestioles. L’autre jour il y en avait une dans mon bureau, près du plafond. Je me sentais paralysé à l’intérieur de mon corps. Ma secrétaire me parlait et je n’ai rien compris.

Je me demande si cette dernière remarque m’est adressée également pendant que Paul invoque d’autres souvenirs-araignées qui ont l’air d’avoir émaillé sa vie entière. Je réfléchis sur les images conflictuelles de la femme qu’il semble prêt à me livrer sans pour autant les assumer… la femme-araignée, dévorante et étranglante, se dessina nettement derrière l’image de la femme adorée et désirée. Ainsi Paul doit dompter sa partenaire, ou par la séduction, ou par l’attaque, comme il l’a manifesté dans les mouvements transférentiels de cette séance. C’est un duel où l’instance paternelle manque manifestement. Je reviens à son discours au moment où Paul raconte que, petit garçon, il adorait jouer avec les araignées comme avec d’autres insectes. Cette époque coïncida sans doute avec celle où il jouait à étrangler son sexe. Paul est brusquement conscient de son attitude contradictoire envers les araignées – jadis ses compagnons de jeux, aujourd’hui source d’angoisse phobique. Il se demande comment il est arrivé à parler d’elles.

Moi : L’araignée de la femme qui n’est pas bienveillante à votre égard ?

Paul : Aïe !… je vois mon sexe broyé, vraiment broyé par vous.

Un mouvement contre-transférentiel dont je n’étais nullement consciente sur le moment m’a fait esquiver l’identification à la femme-broyeuse. Faisant abstraction du rôle du clivage il me semblait que mon patient ne supportait pas la relation duale sans protection paternelle… il doit pouvoir trouver quelque part, dans la femme, le père manquant. Je me suis rappelé un rêve où Paul tendit la main pour attraper un rayon de lumière, lequel se transforma en serpent noir dans sa main. Ses associations l’amenèrent au souvenir d’une histoire racontée par un ami – un homme dans un pays étranger enjamba une bûche, et cette « bûche » s’érigea d’un coup en serpent noir. Scène primitive télescopée. Le sexe-salope contient un phallus mordant. Ainsi, en réponse à son fantasme de sexe broyé, je lui dis que tout se passait comme si je cachais une verge écrasante, menaçant son sexe à lui. Ainsi j’ai quitté d’un bond les images du sexe féminin muni de qualités cannibaliques et anales, pour mettre à la place une métaphore féminin-phallique qu’il ne voudrait point entendre.

Paul : Mais je ne comprends pas ! Vraiment pas ! Une verge ? Comment ça ? Je peux vous imaginer facilement avec une verge – mais ce n’est pas cela qui m’effraie. Une verge… ça pénètre. Mais moi, j’ai peur d’être étranglé. Là je suis tout à fait d’accord avec vous, mais la vergenon !

J’ai constaté encore une fois qu’un patient doué est souvent capable d’être le « miroir réfléchissant » pour son analyste. En fait, ce qui faisait peur à Paul était précisément ce manque de représentation phallique. Le pénis paternel n’avait aucune fonction signifiante dans son organisation œdipienne. L’imago maternelle n’ayant besoin ni du pénis du père ni d’un pénis personnel, le fils ne pouvait que s’engager dans une lutte désespérée, corps à corps, où l’enjeu n’était pas le sexe mais la vie71. Il m’est devenu évident que cette interprétation intempestive était venue en réponse à mon angoisse dans cette relation à deux dimensions, et que je souhaitais introduire, coûte que coûte, l’instance paternelle. Ainsi je substituai la mère-au-pénis à la mère-phallique-toute-puissante, dévoratrice de jeunes Frankensteins. (Ce qui lie ces deux imagos est, bien entendu, tout aussi important que ce qui les différencie dans l’économie libidinale.) Mon désir d’introduire dans ce circuit fermé, à ce moment précis, une représentation, ne fût-ce que partielle, de l’objet-père, répondait sans doute au fantasme de me protéger du fils cannibalique. Paul m’avait proposé une phobie et je lui ai rendu un fétiche ! Ses associations commencent à tourner en rond dans une tentative de s’accommoder à mon intervention. Je lui dis alors que je considère mon interprétation comme erronée et il repart sur son propre discours.

Paul : Une fois j’ai mis une araignée et un perce-oreille ensemble dans une toile d’araignée. Ils se battaient jusqu’à la mort. C’était atroce. J’aimais voir les araignées étrangler les mouches avec leurs fils. Elles sont agressives et toxiques, vous savez.

Paul évoquait d’autres luttes entomologiques dont il avait été le metteur en scène – guêpes, abeilles, fourmis, vers –, tant de scènes primitives à l’échelle d’insecte, où l’écrasement, l’étranglement et la piqûre mortelle jouaient leur rôle inexorable, support maîtrisable de l’angoisse du garçonnet. Il n’est pas sans intérêt de souligner qu’aujourd’hui Paul possède des connaissances fort savantes sur ces malheureux compagnons de l’enfance. Comme si lui aussi interprétait la lutte des insectes en rapport avec la scène primitive, Paul reprit spontanément le thème de ses relations sexuelles.

Paul : Quand j’ai envie de faire l’amour et que Nadine me refuse, ça me donne de l’urticaire autour des parties génitales.

Moi : Comme si vous faisiez de l’urticaire à la place ?

Paul : Mais ouicomme une masturbation !

Moi : L’urticaire vous fait penser à quoi ?

Paul : Euh… des fourmis, des vers grouillant partout… aïe ! même d’en parler me donne des démangeaisons. Quand Nadine ne veut pas, c’est comme ça. Ça me démange partout, même aux endroits où je n’ai pas de l’urticaire. Mes cheveux deviennent gras, me collent à la tête et je me sens sale. Obligé de prendre des douches.

Cette série d’associations où sa parole est, pour ainsi dire, collée à sa peau, prend une nuance hystérique, comme si la relation amoureuse était une affaire de peau. Sa peau se montre excitée et enragée quand Nadine refuse de faire l’amour, et l’image corporelle se fécalise.

Moi : Que veulent dire ces sensations ? Qu’est-ce que c’est que ce langage de peau ?

Paul : Je pense à ma mère. Elle avait une maladie de peau… des pustules… comme ma verge… ça me chatouillait les mains de la voir… (Ce disant, Paul se tortille les mains et les gratte comme si elles étaient couvertes de fourmis.)

Moi : Vous vous mettez dans la peau de votre mère ?

Ne m’avait-il pas dit que sa mère évitait le contact corporel, et lui, petit garçon très dépendant d’elle, était toujours frustré dans sa demande d’être dorloté. La séparation imminente dans la situation analytique, la frustration sexuelle avec sa fiancée font un avec le passé et la relation à la mère, support par excellence de l’angoisse de séparation comme de l’interdiction sexuelle. Je lui suggère l’éventualité d’une telle identification à elle comme réponse à son désir de la posséder pour lui seul.

Paul : Eh bé, cela ne m’avance pas de devenir ma mère ! C’est horrible ! Le désir sexuel, bof, ça m’est égal. J’ai toujours trouvé ma mère sexuellement attirante. Mais ce qui me ronge, c’est Vidée d’être dans sa peau. Ça me fait frissonner.

L’objet privilégié que visait son désir d’enfant, le sexe maternel, doublé des visées orales et dévorantes, dérivées de son désir de se fusionner avec elle, a subi des contre-investissements, accomplis par le truchement des projections et des déplacements en chaîne… le corps maternel… la peau… le cou à étrangler… la foule… l’araignée. Sa problématique, contenue un moment dans les jeux interdits de l’enfance, la lutte des insectes, mi-érotiques, mi-sublimés, s’est muée successivement en création perverse, en conversion hystérique, en phobie, en une sublimation authentique et en expression psychosomatique. La fin de la séance approcha et mes pensées devenaient obscures et confuses. Mes dernières notes étaient incohérentes.

Moi : Alors c’est l’heure.

Paul : Bon. Je voudrais simplement dire qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond pour moi avec les femmes. Nadinevousma mère. J’ai de quoi m’amuser pour les vacances !

[Conclusion]

Ainsi nous pourrions postuler que la vraie maladie n’était pas l’ulcération gastrique, mais ce clivage profond entre corps et psyché, entre le Je du sujet et sa vie affective, ce qui laissait le soma seul pour se protéger contre des dangers devenus irreprésentables pour la psyché.