V L’anti-analysant en analyse

Sous ce titre ingrat, je veux tracer le portrait d’un certain genre d’analysant dont j’espère qu’il rendra visibles des traits reconnaissables, peut-être même dégagera un « portrait de famille » clinique : un patient bien intentionné, plein de bonne volonté, qui se met rapidement à l’aise dans la situation analytique, à distinguer du processus analytique, car il accepte bien le protocole analytique dans ses aspects formels. Cet analysant vient régulièrement, il arrive à l’heure, il meuble les silences de la séance d’un récit clair et continu, il vous paie le dernier jour du mois. Et c’est tout. Au bout de quelques semaines d’écoute, vous constatez que rien ne se passe, ni dans son discours, ni entre lui et vous. Aucun émoi transférentiel ne s’exprime ; les souvenirs d’enfance, qui ne manquent pas, restent néanmoins figés, divorcés du présent, dépourvus d’affect. D’ailleurs, cet analysant préfère nettement parler des événements actuels. Il vous apporte un carnet de bord de sa vie quotidienne. Sa coloration affective ne se teinte ni d’angoisse ni de dépression. Peu tendre dans ses relations (il vous dirait volontiers : « L’amour ? Ce n’est qu’un mot à cinq lettres »), il est par contre souvent en colère contre les uns et les autres ; mais il se met rarement en question lui-même. Pourtant il est loin d’être heureux ou satisfait de sa vie. Et malgré son assiduité – et la vôtre – le processus analytique ne se déclenche pas.

Vous aurez remarqué que ce patient ne ressemble pas aux « inanalysables » classiques : ceux qui ne supportent pas la frustration imposée par le protocole analytique avec son austérité habituelle, et qui prennent la fuite devant le premier éveil des émois transférentiels ; ceux qui passent aux actings, désastreux parfois pour eux-mêmes ou pour leur entourage ; ou encore, ceux qui perdent contact avec la réalité, qui fuient dans le délire. Tous ces patients-là sont, au contraire, bouleversés par l’impact de la relation analytique, même si certains sont considérés comme inanalysables ou, tout au moins, comme une contre-indication pour une analyse classique.

Les analysants dont j’essaierai de dégager ici le portrait clinique acceptent parfaitement bien, donc, la situation analytique, ne semblent pas remarquer ce qu’elle a de frustrant, ne se décollent jamais de la réalité, pas d’un pouce, et ils ne passent à l’acte ni à l’intérieur de la séance, ni à l’extérieur (à moins qu’on veuille soutenir que toute leur vie n’est qu’un vaste acting). Enfin, ils ne montrent pas non plus cette forme privilégiée de passage à l’acte dans le corps qu’est la somatisation. Je souligne cette dernière observation car, comme vous le verrez, ces patients révèlent toutes les caractéristiques de ce que de M’Uzan et Marty33 ont nommé « pensée opératoire ».

J’ai envie d’appeler les sujets de mon étude les « analysants-robots », puisqu’ils donnent l’impression de se mouvoir dans le monde comme des automates, et de s’exprimer dans un langage composé de clichés et d’idées reçues. Un langage-robot. Néanmoins le terme robot suggère une passivité qui, chez ces patients, s’avère trompeuse. Ainsi je les ai nommés des « anti-analysants » en suivant le modèle offert par le concept d’antimatière, c’est-à-dire de quelque chose qui ne révèle son existence qu’en négatif : une force massive qui empêche la fonction de liaison. Ces patients ne peuvent pas laisser se former les liens qui font qu’une psychanalyse devient une expérience mutative (beau terme que j’emprunte à Strachey34. Ils font en quelque sorte de l' « anti-analyse » une activité qui ne s’aperçoit pas, ou plutôt qui est observable par son absence, et qui représente une force statique, négative, d’antiliaison, en même temps qu’elle maintient en place tout ce qui est clivé, morcelé, engouffré. Un tel patient ne parle pas de façon bizarre ou incompréhensible ; il parle des choses et des personnes, mais jamais de la relation entre les choses, entre les personnes. En écoutant son discours analytique, nous n’entendons pas clairement un autre sens au-delà de ce qu’il nous dit ; nous ne repérons pas facilement qui nous sommes pour l’analysant aux différents moments de la séance, et nous n’observons pas non plus cette interpénétration du monde du rêve et du monde du conscient, ce croisement des processus primaires et des processus secondaires, qui ouvre si souvent la voie vers une compréhension intuitive du discours. L’ « Autre Scène » ne se dévoile jamais. Nous arrivons enfin à apercevoir qu’il manque toutes les liaisons qui donnent une cohésion au discours analytique, que ce soit la liaison de sens, la liaison entre le passé et le présent, les liens affectifs avec autrui ou dans la relation analytique, avec l’analyste. Cette tendance primordiale chez l’homme vers la liaison objectale, élan qui donne au transfert analytique sa dimension aveugle et pulsionnelle, manque chez cet analysant. Que sommes-nous alors en train d’observer ?

Konrad Lorenz, cet observateur hors série, a remarqué que, bien souvent, l’observation la plus importante et la plus difficile à repérer est l’objet qui manque ou l’action qui n’a pas lieu. Dans la psychanalyse, qui est, elle aussi, une science d’observation, il est également difficile de saisir et d’observer ce qui n’est pas là, ou ce qui ne se passe pas.

Nous devons à Pierre Marty et à Michel de M’Uzan une observation géniale de cet ordre (et que je comparerai volontiers à celles de Lorenz), je veux dire la découverte de la pensée opératoire, découverte d’une dimension manquante dans le discours des malades dits psychosomatiques.

Le langage que tient notre analysant-robot ne manque pas sur le plan grammatical, mais il est, comme l’affect qu’il exprime, plat et sans nuance ; la métaphore lui est inconnue. Le tout donne l’impression d’une pauvreté de l’imagination comme de la compréhension d’autrui. Ce double blocage – au niveau de la pensée et au niveau de l’affectivité – nous offre peu de perspective analytique à observer, mais puisque l’analyste est aussi un bon observateur de lui-même, il nous reste le contre-transfert, qui, lui, ne fait pas défaut 1 C’est essentiellement par le biais de mon contre-transfert (en ce qu’il a de conscient), que j’essaierai, à travers quelques fragments cliniques, d’esquisser les lignes générales de ce portrait analytique et de dégager des notions théoriques.

Tout d’abord ces malades ne nous donnent pas beaucoup de plaisir dans notre fonction d’analyste. En outre, ils nous culpabilisent, car il est difficile de dire de quelqu’un qui vient avec bonne volonté, voire ténacité, à ses séances d’analyse, qui s’applique à suivre de manière exemplaire la règle fondamentale, et cela depuis des années, que celui-là est inanalysable. Est-ce son symptôme, enfin, d’être en analyse ? Si oui, nous sommes d’emblée en faute pour l’avoir accepté comme analysant ! Mais avant d’accabler notre patient d’infirmité, d’incapacité de profiter du seul bien que nous avons à lui offrir, nous ne pouvons que difficilement éviter une première mise en question de nous-même, et de la qualité de notre travail d’analyste. A moins d’être totalement blindé contre l’autocritique, un peu comme l’analysant en question, nous passons d’abord par des dialogues intérieurs.

Combien de fois ai-je dit, dans un séminaire sur le transfert, que tout ce que l’analysant nous dit nous concerne, que rien n’est gratuit, que rien ne saurait échapper au transfert. Et pourtant… celui-là, devant moi, est en train de m’offrir, après cinq ans – je ne peux pas dire d’analyse – disons de présence, un discours qui ne diffère en rien de ce qu’il a pu me dire dans notre première semaine de travail en commun. D’autres questions me persécutent : s’agit-il d’une résistance de ma part à le comprendre ? Aurais-je dû lui faire des interprétations kleiniennes poussées ? Ou le brusquer selon le style reichien ? Taper avec force sur cette armature en béton ? Pourtant, j’en ai élaboré des hypothèses, et tenté des interprétations ! Signaler les carences, proposer des fantasmes ne peut que mener ce genre de patient à la conclusion que l’analyste a un problème. « Mais je vous dis ce qui me vient à l’esprit. De quoi voulez-vous que je parle ? » Faut-il alors bousculer l’austère protocole analytique ? L’analyser en face à face, voire au bistrot ? Le secouer violemment ? Si mon patient ne fantasme pas, moi, je suis envahie par des pensées saugrenues ; mais avec mes impulsions de changer de lieu, de passer à l’acte, il est évident que je deviendrais à mon tour un « anti-analyste ». Car ce protocole, qui protège mon patient de ma violence à son égard, me garde aussi dans mon rôle d’analyste. Pourtant, si je ne cède pas à une envie de lui faire du mal, il ne faut pas non plus que je m’endorme !

J’avoue que j’ai écrit ces quelques lignes dans leur presque totalité pendant une séance de M. X…, patient qui représente à mes yeux l’analysant-robot type, et une analyse que je considère comme un échec spectaculaire. En seize ans j’ai eu quatre ou cinq patients semblables à lui ; il est mon seul échantillon actuel. En outre, je serai sans doute son seul échantillon d’analyste. Et nous ne sommes, ni l’un ni l’autre, satisfaits de cet attelage infructueux. X…, quarante-quatre ans, architecte, marié, deux enfants, est issu d’un milieu qui estime la psychanalyse, et d’une famille où d’autres se font analyser. (Ce détail est déjà typique.) Dans le temps il venait quatre fois par semaine. Après deux années de stagnation j’ai réduit par petites étapes ses séances au nombre de deux seulement. X… n’est pas dupe. Il me dit que l’analyse ne fait pas de progrès. Par ailleurs, « on » lui a dit qu’il faut compter quatre ans pour faire une analyse – et nous voici dans la cinquième année. Il se demande alors si je n’ai pas « raté » son cas. Je saisis l’occasion pour lui dire que moi, je me pose la même question. Peut-être faut-il réfléchir sur l’avantage d’une « tranche » avec quelqu’un d’autre ? Mais pas question ! Niant tout sentiment d’un rejet de ma part, il me demande de lui rendre une des deux séances supprimées. Je refuse. Il se prépare pour un deuxième bail de quatre ans, mais je n’en peux plus. Car, s’il ne souffre pas, moi, je souffre. Bien sûr, cette souffrance contre-transférentielle devrait être utile, devrait fournir la base des interprétations éventuelles. J’espère démontrer ici en quoi elle nous sert finalement pour comprendre ce genre de patients, mais sans que leur analyse avance pour autant.

Je pourrais prendre n’importe laquelle des séances de M. X… pour donner le ton de son discours. Le jour où j’écrivis ces lignes, il se plaignait, comme souvent, de ses enfants et de leur demande incompréhensible d’être toujours à ses côtés ; il les aime bien, mais quand même… Il parle aussi, longuement, de son projet de construire une sorte de placard dans sa maison de campagne, et il se plaint amèrement, comme à toutes les séances, du peu d’intérêt dont témoigne sa femme pour ses projets. Au bout de vingt minutes, tout comme elle, je me désintéresse de son placard, mais avec cette différence que moi, je m’en sens coupable. Pourtant, un placard, je le sais d’avance, ne sera jamais pour M. X… autre chose qu’un placard. Je peux, bien sûr, lui suggérer qu’il m’en parle pour voir si je me montrerai plus intéressée par ses projets que sa propre femme. Il me dira : « Ah, vous croyez que c’est ça ? », et il me donnera en détail les mesures dudit placard. Refusant de laisser glisser le masque de la neutralité bienveillante, signe de ma fonction analytique ce qui, autrement, m’aurait amenée à dire : « Ah ! que vous m’ennuyez, vous et votre placard » j’effectue, devant son récit, un retrait narcissique. Je ne l’écoute plus.

Que se passe-t-il chez M. X… pour qu’il s’accroche tant à cette non-analyse que nous faisons ensemble ? Et pourquoi ne se passe-t-il rien entre lui et moi ?

Avant d’aborder ces questions, il faut que je m’interroge sur les raisons qui m’ont conduite à accepter M. X… en analyse. Je n’étais pas à court de patients. Il a dû attendre sept ou huit mois pour commencer son analyse avec moi. Il est vrai qu’il m’a été adressé par un collègue très chevronné, que ce collègue connaissait la famille, et qu’il estimait que X… serait « un bon cas ». Je ne me sentais pas pour autant obligée de le prendre. Seulement, il s’est présenté à moi de façon telle, que, de prime abord, je me suis sentie tout à fait d’accord avec mon collègue – c’était un bon cas ! Comme tous les patients qui lui ressemblent, il était intelligent, d’un milieu socioculturel qui valorisait le monde des idées, y compris la psychanalyse, et d’une famille dont plus d’un membre avait déjà fait une analyse. Mme X…, après quelques années d’analyse, avait, en outre, soulevé la question d’un divorce – éventualité que M. X… ne souhaitait nullement. (Il me dira plus tard qu’il ne le souhaite pas « parce que cela ne se fait pas quand on est d’une bonne moralité ». Que Mme X… pût le souhaiter ou que lui pût tenir à sa femme – ces aspects de la question n’avaient aucune place dans ses réflexions.) Mais dans les premiers entretiens il avançait une explication plus prometteuse de la demande de sa femme : il m’avait confié qu’il souffrait d’une insatisfaction profonde dans toutes ses relations, et surtout dans ses rapports avec sa femme. Il ajoutait qu’il y avait sûrement quelque chose chez lui, qu’il ignorait, pour que sa femme veuille le quitter. C’est là ce qu’il avait compris d’une explication « psychanalytique », que, gentiment, il avait voulu m’offrir. En outre, X… avait – comme les autres – des symptômes névrotiques, des phobies, des inhibitions, des problèmes sexuels passagers. Plus tard je découvris que ces symptômes ne l’intéressaient nullement. M. X… me parlait également de son passé, de son frère mort, de son père faible et coureur, de sa mère sévère et croyante – imagos prometteuses d’un bon névrosé, en somme, d’un bon analysant-en-puissance, en quête d’un savoir sur lui-même, et qui investissait déjà la psychanalyse comme la voie apte à le révéler à lui-même. M. X… n’a jamais de sa vie raté un examen – et il ne ratait pas non plus son premier entretien avec l’analyste ! Je serais tentée de dire qu’il m’a eue, ce qui est vrai, mais n’implique pas qu’il était de mauvaise foi. Il racontait tout ce qu’il croyait devoir dire pour justifier sa demande. Au fond de lui-même il tenait sa femme pour responsable de tout ce qui n’allait pas, et, après elle, tout le monde, d’une façon générale. Il s’agissait là d’un article de foi, d’une croyance qui ne pouvait en aucun cas être mise en question, d’une partie intégrante de sa personnalité et du maintien de son identité de sujet.

Tous ces patients ont un système de croyance qui est l’expli-cation-clef de leurs malheurs. Si la femme et les enfants de M. X… étaient cause de tout, Mme 0…, physicienne, accusait uniquement sa condition de femme. Voici un extrait d’une séance de cette patiente : « Vous dites que je ne parle jamais de mon enfance. Ben, voyons, je suis née à X…, et mon cousin aussi, celui qui avait deux ans de moins que moi. Nous y avons habité jusqu’à la mort de ma mère. Mon père préférait mon cousin ; c’était normal. Ma mère essayait d’être juste envers moi mais au fond elle était déçue d’avoir une fille… Mais je vous ai déjà raconté tout cela ! – Oui. Mais vous ne m’avez jamais dit combien cette situation était pénible pour vous. – Pas du tout ! C’étaient les années les plus heureuses de ma vie ! » Après un court instant (car il s’agit d’une séance dans la quatrième année d’analyse), elle ajouta : « Oh, vous voulez dire d’être une fille au lieu d’être un garçon ? Bien entendu j’aurais préféré être un garçon – mais qui ne le voudrait pas ? » Ayant examiné cette question avec elle sous toutes les coutures et par tous les biais, j’essayai faiblement, ce jour-là, de stimuler un nouveau fantasme. Je lui dis qu’il existait des hommes qui enviaient les femmes, par exemple, pour leur capacité d’enfanter ou pour leur pouvoir d’attirer le père. « Eh bien, dit Mme 0…, ce sont des cinglés ! » L’implication était, encore une fois, que si je m’efforçais de trouver un sens à son immense douleur et fureur d’être femme, alors moi, j’avais un problème, puisque cela allait de soi. En un sens elle avait raison de trouver que c’était mon problème à son égard, car je l’avais prise en analyse (j’ai pu le reconnaître après coup) parce qu’elle avait sangloté pendant le premier entretien en parlant de son manque de féminité ! Seulement, elle était convaincue que je devais voir la situation de la femme de la même façon qu’elle, et mes interprétations, qui cherchaient un au-delà de sa position, l’exaspéraient. Ses symptômes névrotiques (en particulier, une phobie d’être touchée qui faisait beaucoup souffrir son mari et ses enfants, et sa frigidité totale) ne l’intéressaient point. C’était « comme ça », voilà tout ! Son projet thérapeutique, qu’elle me révéla tardivement, était de « se payer mille heures d’analyse » (chiffre fourni par un ami analyste). En fait, là, elle vivait une sorte de délire, mais hélas, pas un délire de grande qualité (tel qu’on le trouve chez certains psychotiques et certains « cas limites » qui sont accessibles à l’analyse). Heureusement le travail de son mari l’a obligée à quitter l’analyse avant que ne se soient écoulées les mille heures magiques.

Voici, en résumé, les données cliniques de ce genre d’ana-lysant :

— Il fait une demande d’analyse en apparence recevable. Avec sa personnalité-robot, il est comme « programmé » d’avance, avant même de venir à son premier entretien avec l’analyste.

— Une fois installé dans la situation analytique (dont il accepte sans ambages les conditions), il commence un récit détaillé, intelligible, mais dont le langage frappe par sa pauvreté et le contenu par son manque d’affectivité. En dépit d’un bon niveau intellectuel, la banalité de ses opinions et l’imprégnation d’idées reçues dans ses conclusions font penser à l’arriération mentale – et ses relations objectales à l’arriération affective.

— Ses problèmes névrotiques, tout comme les problèmes inexplicables d’autrui, ne suscitent en lui aucune curiosité.

— Bien que ces patients aient parfois subi des pertes précoces ou des abandons affectifs, ils en parleront sans émotion, et rationaliseront ces événements comme des injustices inévitables. Il n’y a pas de reviviscence de ceux-ci dans le transfert.

— A part quelques maigres souvenirs figés, l’analysant reste très accroché au présent. Comme les journalistes, il semble vivre pour les faits divers du jour. Si son passé ne manque pas d’événements traumatiques, pas plus que sa vie quotidienne, il semble, néanmoins, en avoir extrait la vie, pour n’en laisser que l’aspect strictement « quotidien ».

— L’expression affective de son monde intime est plate, sans chaleur – exception faite pour la plainte, qui tourne parfois en colère contre l’entourage ou contre la condition humaine. Malgré cela il maintient des relations objectales stables et il ne veut pas se séparer de l’objet de sa rancune.

— Dans le transfert il y a une impression de vide. Les émois transférentiels sont rarement exprimés et l’agressivité si librement dirigée vers les proches n’est pas, ou peu, vécue dans l’analyse. L’analyste a l’impression d’être une condition, davantage qu’un objet, pour l'analysant. Je qualifierai volontiers cette relation de « transfert opératoire ». Il n’a aucune ressemblance avec ce que Bouvet a nommé « résistance au transfert », caractéristique des structures obsessionnelles. Cet analysant ne vous maintient pas à distance ; il nie tout simplement qu’il y ait une distance ou que l’analyste puisse avoir une réalité psychique à lui. La relation est plutôt a-transférentielle. Néanmoins ce transfert particulier est une copie conforme du genre de relation que l’analysant entretient avec tout son monde – non seulement son entourage et ses amis, mais aussi bien son monde objectai intérieur.

Le déroulement de l’analyse de ces patients démontre qu’ils ne souffrent pas de refoulements massifs (ce qui aurait pu trouver des voies d’expression dans les symptômes, les rêves, les sublimations – ou bien dans le transfert). Ils sont hors de contact avec eux-mêmes. Leur vie fantasmatique, extrêmement primitive, ne trouve aucune expression organisée ; de rares irruptions dans la vie onirique pendant l’analyse témoignent pourtant de son existence étouffée. Il y a comme une coupure, un gouffre, qui sépare ces sujets de leurs objets intimes et de leur vie pulsionnelle. Ils donnent l’impression de répéter inlassablement une situation ancienne, dans laquelle l’enfant de jadis a dû créer un vide entre lui et l’Autre, niant la réalité de celui-là et effaçant ainsi des affects insupportables. La distance entre l’être et l’Autre est réduite à zéro, sans pour autant que l’Autre, en tant qu’objet perdu, soit récupéré à l’intérieur du sujet, soit érigé en objet aimé-haï qui désormais fait partie de lui. Un tel sujet ne se perd pas dans l’Autre, se confondant avec lui, comme ferait un psychotique. Il serait plus exact de dire que l'Autre devient un objet perdu à l'intérieur de lui. Ce sont des enfants qui n’ont jamais joué au jeu de la bobine. En déniant la réalité psychique d’autrui ils lui prêtent la leur. Par là même, ils se trouvent dépourvus de la capacité de s’identifier aux autres, l’Autre étant vécu comme une copie exacte du sujet lui-même. Ainsi les interprétations et interventions de l’analyste n’ont qu’un sens marginal. Quand ils se rendent subitement compte de la différence entre eux et autrui, que ce soit une opposition de croyances, ou d’opinions, ou d’une simple différence de goûts, ils sont aptes à riposter agressivement. Mais la plupart du temps l’altérité ne les menace pas. Elle est désavouée.

Dans l’analyse, le même phénomène se produit. Ces patients ne sont pas particulièrement sensibles au fait que l’analyste n’est pas dans leur champ visuel et ils projettent peu d’affect dans l’espace qui les sépare de l’analyste car ils nient tout simplement sa réalité subjective. Ce genre de patient ne voit guère l’utilité de mettre en question et d’analyser ses positions, ses visées, ses relations objectales, voire même ses problèmes. Si l’analyste persiste à vouloir analyser les différents aspects de son discours ou de sa relation transférentielle, ou extra-transférentielle, peu importe – c’est-à-dire si l’analyste se pose comme Autre – l’analysant, quand il n’arrive pas à se convaincre que c’est l’analyste qui est souffrant, risque de se sentir persécuté par lui. Je reviendrai sur ce point.

Par quels moyens cette organisation psychique se maintient-elle ? Le désaveu de l'altérité psychique, qui crée ce gouffre entre le sujet et ses objets, est un rejet radical qui doit en conséquence perturber profondément les identifications précoces du sujet aussi bien que ses relations objectales. Pourtant, le désaveu ou déni de la réalité est un mécanisme fondamental de la vie psychique, et, en tant que tel, il est, ou a été, présent et actif chez tout être humain. Ce qui importe, c’est la façon dont le vide psychique laissé par le désaveu est colmaté. Ses péripéties sont plus faciles à suivre au niveau de la phase phallique et de la problématique œdipienne de la castration. D’ailleurs Freud a toujours étudié ce mécanisme en relation avec l’angoisse de castration et le déni de la différence des sexes. Dans le chapitre sur la perversion sexuelle, j’ai tracé les aménagements successifs possibles du désaveu de la Scène primitive et de la différence sexuelle (refoulement, symptômes, perversions…). Mais pour les cas dont j’essaie ici d’esquisser le tableau clinique, il s’agit d’un désaveu bien plus global, et qui recouvre ce que Freud a dénommé rejet hors du soi (Verwerfung). Nous sommes dans le registre de l’angoisse de castration sous sa forme prototypique – l’angoisse de séparation, de morcellement, de mort – en deçà de la problématique de l'identité sexuelle. Avec ces malades nous sommes renvoyés à l’aube de la vie, et à l’orée de l’identité subjective de l’être.

Les analysants-robots n’ont pas comblé le vide laissé par l’absence d’autrui au moyen de fantasmes destinés à être ultérieurement refoulés (noyau des névroses éventuelles) ni à l’aide d’une récupération délirante (telle que Freud l’a décrite dans le Cas Schreber). Ni refoulement, ni identification projective ne prédominent dans ce système défensif. Au lieu de cela ces patients ont créé une sorte de plâtrage de la coupure fondamentale qui fonde la subjectivité, un plâtrage opaque qui ne permet pas une circulation libre entre l’intérieur et l’extérieur ; en d’autres termes ils vivent au moyen d’une série de règles de conduite, d’un système immuable quant à l’extérieur, détaché de référence objectable quant à l’intérieur. Ils sont comme les personnes dont il est dit qu’elles connaissent les règlements et ignorent la loi. Le système Surmoi – Idéal du Moi, assez particulier chez ces sujets, s’apparente à ce qu’Abraham a nommé « moralité sphinctérienne » ; ils font leurs propres lois et seule la peur des sanctions limite leur activité. Un exemple m’est présent à l’esprit. Mme 0…, dont j’ai parlé tout à l’heure, croyait que tous les hommes méprisaient les femmes, et que tous les automobilistes méprisaient les piétons. Elle arriva un jour à sa séance, triomphante, ayant réglé deux comptes d’un seul coup : quelques minutes auparavant elle s’apprêtait à traverser une petite rue tranquille quand un homme en voiture de sport passa devant elle. Enragée, elle brandit son parapluie, phallus vengeur et redoutable, de telle sorte qu’elle parvint à rayer tout le côté de la petite voiture rouge. L’homme s’arrêta et « comme fou, parla d’aller chercher un agent de police 1 » Mme 0…, soudainement peureuse, se sauva en vitesse, ravie néanmoins que, pour une fois, justice ait été faite.

Rien, dans ce livret idiosyncrasique des règlements intérieurs de ces analysants, ne peut être mis en question, car au-delà de toute question possible, il y a le néant, et la perte de l’identité du Moi. Cette position caractérielle représente non seulement un étouffement affectif qui nie l’existence de l’Autre avec sa réalité psychique propre, mais indique aussi un véritable trouble au niveau de la pensée (tel que Bion le conceptualise dans la notion d’éléments alpha). Les éléments manquent à ces sujets pour penser plus loin leurs insatisfactions et leurs difficultés. Ils ne peuvent pas penser la problématique de l’altérité psychique. Ainsi, ils ne savent pas non plus qu’ils souffrent psychiquement, et ne peuvent pas, en conséquence, en parler. Pour rendre plus sensible cette carence de la douleur psychique, j’évoquerai une image par analogie.

Il existe une maladie physique, rare et curieuse, dont le sujet souffre de ne pas souffrir. C’est-à-dire qu’il lui manque toute sensation, y compris les sensations physiques de la douleur. Cette carence est, de toute évidence, très grave pour celui qu’elle frappe. Quiconque est incapable de ressentir la douleur physique a peu de chances de survivre, à moins d’apprendre des règles pour remplacer ce signal d’alarme normal. Si un tel sujet voit du sang couler de son bras, il doit apprendre à s’en occuper rapidement. S’il met sa main dans le feu ou la transperce avec un couteau, il doit se rappeler que cela ne se fait pas, et agir en conséquence. Autrement il risque de se brûler de façon atroce, de se saigner jusqu’à la mort, sans s’en apercevoir. Pour rester en vie, il doit agir en automate. Nos analysants-robots ont créé une carapace de cet ordre. Le processus analytique a peu de chances d’agir sur cette couverture imperméable, car le sujet « sait » que sa vie psychique sera en danger s’il change un seul des règlements par lesquels est régie sa vie objectale et affective. Tout comme les victimes de la carence de la sensation, ces individus ont l’air en bonne santé. Frappés par des souffrances mentales dont ils ne ressentent pas la douleur, ils encourent le risque que leurs hémorragies psychiques passent inaperçues.

Ce système de pensée, inébranlable, donne au Moi une force de robot programmé, infaillible, pour garder la vie psychique – mais au prix d’une inévitable mort intérieure. L’Autre est désavoué comme si la mort émanait de lui. Nous sommes aux prises alors, dans l’aventure analytique, avec une force d’anti-vie, force qui cherche à réduire à zéro chaque mouvement susceptible d’éveiller la vie pulsionnelle, de porter l’individu vers l’Autre, force qui a pour nom Instinct de Mort.

Il est peut-être temps de nous demander en quoi ces analysants, semblables aux patients psychosomatiques, diffèrent des portraits cliniques décrits par Marty, de M’Uzan et David dans l'Investigation psychosomatique35. En ce qui concerne le patient psychosomatique classique, les auteurs relèvent les points suivants :

1) la singularité de la relation d’objet – une relation plutôt délibidinalisée, et qui se manifeste, dans les entretiens, par le peu d’intérêt que l’investigateur suscite chez le malade ;

2) la pauvreté du dialogue, marqué par la pensée opératoire, pensée qui s’attache essentiellement à des choses. Même quand cette pensée est complexe ou abstraite, « il lui manque toujours une référence à un objet intérieur, réellement vivant » ;

3) la carence des symptômes névrotiques d’aménagement ;

4) les manifestations mimiques, gestuelles, sensorio-motrices et algiques qui apparaissent à la place des symptômes ;

5) une forme d’inertie qui menace à tout moment la poursuite de l’investigation.

Nous repérons chez notre anti-analysant la même forme de relation d’objet ainsi que la pauvreté de langage, l’étouffe-ment affectif et le manque d’activité fantasmatique consciente. J’y ajouterai, d’après ma lecture de ces textes, le manque de fantasmes refoulés qui prive le sujet d’un capital psychique placé en lieu sûr, et dont il disposerait pour des placements ultérieurs afin de pallier les catastrophes de la vie.

Quant aux analysants-robots, ils se distinguent sur deux points importants : tout d’abord ils ne présentent pas de maladies psychosomatiques, et ensuite le facteur d’inertie est contrecarré par de l’agressivité envers certaines personnes ou certains aspects de la vie, et suscite une rage considérable et continue. (L’expression de l’agressivité semble faire défaut chez les malades psychosomatiques.) Je veux examiner ces points de différence.

Sur le manque de somatisation, plusieurs remarques s’imposent. Comme je parlais de ces patients avec un collègue expérimenté en psychosomatique, il m’a été répondu qu’il s’agissait là de cas typiques et classiques de malades psychosomatiques. Je protestai : les miens n’avaient pas de manifestations somatiques. « Attends un peu, répondit mon collègue, ils les auront ! » Cependant, si je crois volontiers que de tels analysants encourent ce risque, je souligne qu’ils ne sont pas définis pour autant. Pour prendre une analogie un peu schématique, imaginons que je cherche à définir ce que c’est qu’un chien, et qu’on me réponde que c’est un animal qui a des puces ; je peux objecter que mon chien n’en a pas. Si l’on me réplique qu’il les aura, il faut reconnaître que cela ne me dit toujours pas ce que c’est qu’un chien. Si cet architecte dans la quarantaine allait faire, à soixante-cinq ans, un infarctus du myocarde, s’agirait-il toujours d’un malade psychosomatique ? Est-ce que nous ne mourrons pas tous, au bout du compte, d’une maladie psychosomatique ? Freud s’est bien posé la question. On peut aussi se demander si « les normaux » -— les gens qui ne songeraient jamais à entreprendre une analyse – ne sont pas tous des psychosomatiques en puissance ! Mes analysants-robots, de toute façon, partagent avec les patients psychosomatiques plusieurs mécanismes de défense ; mais ces mêmes manœuvres psychiques se découvrent aussi chez les autres, et je pense plus particulièrement aux toxicomanes, aux délinquants, et à tous ceux pour qui l’équilibre psychique dépend d’aberrations sexuelles compulsives. Comme nous l’avons vu dans les chapitres précédents, la relation qui sous-tend les déviations sexuelles est, elle aussi, une relation « opératoire » et dévoile, dans le lien à l’Autre, tout ce qui sépare les jeux amoureux des compulsions sexuelles. Nous avons tous des positions opératoires, des points aveugles où certaines opinions, certains traits de caractère, échappant à la symbolisation, se bâtissent sur des idées reçues, sur des règles de pensée, c’est-à-dire une pensée inauthentique. Ce qui compte, c’est peut-être l’étendue de notre cécité sélective, comme l’étendue de la faiblesse des liens objectaux affectifs.

L’inertie qui menace les entretiens avec les patients psychosomatiques ne se découvre pas chez les analysants-robots qui, au contraire, s’acharnent à plaider leur cause et à être acceptés comme patients. L’inertie se fait sentir tardivement dans la stagnation du processus analytique. Face au néant dans lequel tombent les interprétations de tout ordre, il m’est arrivé d’offrir des fantasmes personnels ou de créer des scènes imaginées d’après les données anamnestiques fournies par le patient. Habituellement de telles tentatives sont repoussées comme absurdes ou fantasques ; sinon, elles ont pour effet le déclenchement d’une brève floraison d’images chez l’analysant, mais ses efforts sont ceux d’un réveil cassé : si on le secoue, il va faire « tic tac » pendant une minute pour s’arrêter aussitôt ; seule l’illusion fait croire qu’il est réparé. Quant au facteur d’inertie, c’est l'analyste qui s’épuise, pour devenir finalement inerte. Son insistance et sa détermination à continuer d’être analyste, à écouter, à s’identifier, à interprêter – et finalement à s’efforcer de trouver « des trucs » pour mettre en circulation un mouvement analytique – arriveront (et pour cause) à être ressenties par l’analysant comme une persécution. Ce sont des moments potentiellement féconds, mais tout essai de compréhension du vécu persécutoire est aussitôt épongé, désavoué. L’analyste, qui, pour un bref instant, a réussi a être perçu comme autre, comme ayant une réalité psychique propre, est résorbé et éliminé une fois encore.

En guise d’illustration d’un tel mouvement, voici une dernière séquence de l’analyse de Mme 0… Un jour où elle pleurait et s’irritait contre les injustices réservées aux femmes, je lui avais dit qu’elle éprouvait le fait d’être une femme comme une menace indicible et qu’elle en souffrait. « Oh ! Pensez-vous ! Là je ne marche pas ! », m’a-t-elle répliqué. Mais cette même nuit elle rêva qu’elle regardait sur une scène une jeune fille solidement maintenue par deux énormes femmes. Ces géantes essayaient d’introduire de force dans le gosier de la jeune fille une sorte d’œuf, sanguinolent et dégoulinant ; cet objet de dégoût était en même temps une serviette hygiénique tachée de sang. Mme 0… fit remarquer à un interlocuteur indéterminé que la jeune fille allait avoir ses règles. Parmi toutes les interprétations qu’un tel rêve peut suggérer, nous voyons au premier plan une castration maternelle figurée par les puissantes mères colossales qui attaquent la jeune fille pour la faire saigner correctement. Le télescopage œdipien, la scène primitive et la relation mère-fille empreints de sadisme oral, la sexualité comme l’enfantement marqués par l’analité —- tout y est. Je me suis bornée à dire à ma patiente qu’elle a illustré, par la mise en scène du rêve, la façon pénible dont elle a pu ressentir le fait de devenir une jeune fille. « Pas du tout ! Vous ne me ferez jamais avaler cela ! », me dit-elle. Je lui fis alors la seule interprétation à sa portée : les bonnes femmes, c’était moi, qui voulais la farcir de mes interprétations, lui faire avaler, réintrojecter, tout ce qu’elle aurait voulu ne plus jamais savoir. Cette proposition fut examinée un instant, mais Mme 0… la trouva impensable. Tout cela était le fruit de mon imagination, me faisait-elle clairement comprendre.

Ces analysants, fussent-ils capables de « penser plus loin » leur problématique et leurs griefs, ne voudraient rien savoir pour autant de leurs affects détruits, de leurs désirs perdus, de leur vie intérieure estropiée. Et pourquoi souffrir atrocement ? C’est fini pour de bon. Ils ont extrait le noyau palpable, vivant, de leur conflit avec l’Autre, il ne reste que l’écorce, impénétrable à la douleur. Désormais, leur monde objectai se composera de gens qui remplissent des fonctions bien définies, et, à défaut, tout objet sera remplaçable. Le proverbe espagnol : « Mourir plutôt que changer ! »36, pourrait être leur devise.

Qu’arrive-t-il à l’analyste qui assiste à ce processus mortifère devant lequel il se trouve réduit à l’impuissance ? Il souffre, bien sûr, mais je me suis souvent demandé pourquoi ces analyses étaient vécues si péniblement par l’analyste. Le fait qu’un tel analysant, de par sa structure, s’oppose à ce que nous fassions avec lui un travail créateur, n’est pas une raison suffisante. Nous en avons vu d’autres, et en plus nous avons l’habitude de protéger nos analysants contre notre ambition thérapeutique. Notre désarroi dépasse la question de l’échec et de la blessure narcissique. Il est vrai que nos interprétations, loin de relancer le discours, tombent dans un gouffre sans fond, ce qui nous menace dans notre identité d’analyste. Mais là encore, c’est un problème familier posé par d’autres analysants qui résistent farouchement au travail analytique. Il s’ajoute à tout cela, avec ce genre de patient, une raison qui me semble plus spécifique. Nos tentatives d’identification avec les différents termes de leur énigme profonde sont vivement rejetées, bien entendu, mais c’est là que surgit un aspect contre-transférentiel de la relation qui dépasse le sentiment de déception et d’impuissance. L’analyste ne peut pas s’empêcher de s’identifier avec le Moi de ses analysants ainsi qu’avec leurs objets internes. Pas plus qu’il ne peut s’empêcher de subir de façon introjective ce qui a été subi par l’autre. Les objets d’observation de l’analyste, difficiles à déceler, ne peuvent être saisis autrement que par le contre-transfert. Derrière le discours, et souvent niés par la parole, se cachent l’angoisse, la peur, l’amour, la haine. Ces émois n’ont ni forme ni couleur, et force nous est de saisir leur essence introjectivement, au travers du contenu manifeste que nous donnent nos malades. Devant l’analysant-robot, insensible à sa propre douleur, l’analyste ne peut pas s’empêcher de lui dire qu’il saigne, que ses membres sont en train de s’écraser, et qu’il se laisse mourir pour une cause inconnue. Cette lutte à armes inégales avec la mort donne au vécu contre-transférentiel une dimension insupportable, et contre laquelle l’analyste cherche à se protéger. Il est insuffisant de dire d’un tel patient, avec un petit haussement d’épaules, que c’est là son problème ; que nous le voulions ou non, c’est aussi le nôtre.

Reste à essayer de comprendre, avec ce qui nous est propre, — notre douleur d’analyste –, ce qui se passe chez ces patients. Quelle qu’ait été leur histoire personnelle, ils font beaucoup penser aux enfants étudiés par Spitz et par Bowlby, ces enfants qui, en réalité, ont perdu précocement un objet primordial, ou qui ont subi des expériences d’abandon, telles les hospitalisations. D’après les recherches bien connues de Bowlby et de son équipe, ces enfants, après une période de protestation et de colère, s’expriment de façon dépressive, se renfermant en eux-mêmes pour une période variable, pour en sortir enfin, ayant apparemment oublié l’objet aimé qui a fait défaut. Désormais (dans les cas les plus graves), l’enfant investit exclusivement les objets inanimés, et donc seules les personnes qui lui donnent des choses vont compter pour lui. Malheureusement, de notre point de vue, Bowlby, qui décrit si bien le comportement objectif de ces enfants, ne se préoccupe pas des processus intrapsychiques impliqués dans le développement de la relation objectale. Son modèle « d’attachement », fruit d’une observation minutieuse, laisse à désirer sur le plan de l’économie libidinale. Le petit enfant, de par son immaturité même, ne peut pas élaborer un deuil ; son besoin impérieux de l’objet ne lui laisse pas le temps d’introjecter et de récupérer un objet qui se dérobe sans cesse, ou qui est perdu définitivement. A la place se créeront des négations massives, des déplacements et des distorsions dans le processus identificatoire, un désaveu du monde des vivants, avec tout le danger que cela comporte d’un retournement contre soi de l’agressivité, et, enfin, d’une trajectoire suicidaire, mortifère. A cet étouffement des liens vitaux à l’extérieur s’ajoutent le risque d’un appauvrissement objectai intérieur, et, en conséquence, un désintérêt pour la vie imaginaire.

Les analysants dont je parle ressemblent à ces enfants endeuillés ; comme |eux, ils semblent avoir momifié leurs objets internes (qu’ils soient des objets bons ou mauvais). Les expériences que peut apporter « le dehors » ne trouvent pas une symbolisation interne, et ainsi restent dépourvues de sens affectif. Chez les analysants-robots il demeure quand même une part d’hostilité qu’ils ont réussi à projeter sur autrui. La hargne qu’ils expriment constamment nous montre que, là au moins, l’Autre a pu être représenté comme un contenant valable – fût-ce une poubelle. (Ceci peut faire penser à la fonction de « seins-toilettes » décrite par D. Meltzer37; mais il faut souligner que chez les malades dont nous parlons ici la fonction des autres en tant que « sein » a disparu, et que, dans l’analyse, ils ne se servent ni de l’analyste-sein, ni de l’analyste-toilettes.) Là au moins chez les autres il y a contact, et relation affective. Et ces patients ne décolèrent jamais. Leur plainte et leur agressivité envers leur prochain sont souvent prises, à tort, pour une souffrance psychique. En lieu et place, cette forme de relation serait mieux perçue comme une barrière contre l’autodestruction, un garde-fou autour d’un vide terrifiant, où l’identité du sujet risque de s’engouffrer, d’entraîner la mort psychique. L’activité de ces analysants peut être comprise comme une forme de défense maniaque (bien que peu structurée et manquant de culpabilité), c’est-à-dire comme une défense contre une dépression jamais élaborée, et dont le sujet ignore qu’il est le siège. La coupure qui s’est installée précocement entre lui et l’Autre détruit non seulement l’échange libidinal avec le monde objectai, mais du même coup, tout désir d’explorer, de comprendre, de savoir. C’est la mort de la curiosité. Le sujet ne veut plus prendre, plus comprendre ; plus voir, plus savoir. Plus jamais il n’emploiera sa pensée pour chercher ce qui se passe à l’intérieur de lui-même, pas plus que ce qui se passe dans le monde caché des autres. Le « continent noir » ne l’intéresse pas. La passion épistémophile du petit enfant de « foncer dedans », et de prendre possession de ce qui se passe à l’intérieur de sa mère, ou de ce qui se passe entre père et mère, est perdue, forclose, abolie. Le livre merveilleux des fantasmes et des pensées qui font les liaisons entre l’être et l’Autre s’est fermé brutalement. A sa place, il y a les règles de conduite – et la pensée opératoire.

Il n’est pas opportun de théoriser ici sur ce genre de catastrophe. Notons, en passant, que ces coupures violentes dont nous constatons les dégâts chez ces analysants rejoignent ce que Bion a décrit comme « une castration du Moi » ou « castration de sens » – le phénomène de « connaissance-en-moins », de la représentation dénudée, d’une pensée avec laquelle on ne peut pas penser plus loin. Cette notion rejoint le concept de « forclusion » élaboré par Lacan, et aussi celui décrit par Freud comme « un rejet hors du sujet » (V erwerfung), c’est-à-dire hors de toute possibilité d’être symbolisé, et qui, dans la psychose, revient du dehors sous forme de délire.

Mais l’anti-analysant n’est pas fou ; il fuit la liaison avec l’Autre par l’annulation de son existence et de la distance qui le sépare de l’Autre, ce qui est une démarche contraire à la recherche non discriminatoire du psychotique. A la place d’une nouvelle relation, nous trouvons cette répétition de l’identique, là où on s’attend à la répétition du même, dont parlait de M’Uzan lors d’un colloque sur la compulsion de répétition. Nous retrouvons également la notion de « réplication », la reproduction pli sur pli d’une conduite mortifère, suivant la métaphore de Green, élaborée lors du même colloque38. Il n’est pas étonnant que le transfert soit mort-né chez ces patients. Us ne se risqueront plus jamais entre les mains d’un autre. Dans ce monde minéral, angoissant pour l’analyste, où le désir est fui puisque mortifère, il reste quand même la colère, la hargne, et l’envie d’accabler, de façon itérative, les ennemis fictifs.

Sommes-nous en droit de tenter de décortiquer et d’interpréter cette hargne si précieuse ? C’est là une question que je laisse sans réponse. De toute manière, l’analysant-robot gagne la partie ; ces daltoniens de l’affect, de par leur froideur même, arrivent à éteindre le feu de l’autre. Dans l'analyse ils finissent par enlever de nous, comme d’eux-mêmes, la curiosité, le désir d’en savoir plus. Il est triste de constater qu’ils nous rendent, comme eux-mêmes, indifférents même à leur douleur. D’ailleurs, l’anti-analysant demande-t-il rien d’autre que de garder à tout prix son lien avec l’objet de haine, car cet objet persécuteur, partie projetée de lui-même, est un réceptacle pour quelque chose de vivant, et un lieu vital de son identité. Et ne nous demande-t-il pas, quant au reste – sa douleur inavouable parce que désavouée –, de garder notre souffrance pour nous-mêmes ? Est-ce là, enfin, la réussite de son projet analytique ?

Pourtant cette réponse ne saurait nous satisfaire. Malgré tout, ces analysants tiennent à leur aventure analytique, tiennent à montrer à l’analyste combien il est inefficace. A titre hypothétique, je suggérerai que ces patients s’accrochent à la relation analytique comme un noyé à une bouée de sauvetage, sans aucun espoir de gagner la terre. A quoi s’accrochent-ils donc ? Je crois que dans la situation analytique ils trouvent la confirmation que l’inconscient, qu’une autre scène, et qu’une autre façon d’exister sont pensables. Du moins leur analyste le croit.