1. Le non-lieu de la femme

René Major

Que la femme s’ignore en tant que femme, c’est ce qu’elle ne cesse d’écrire, laissant à l’écriture la trace du réel avec lequel elle entretiendrait un rapport privilégié. C’est, du moins, ce que l’homme croit intuitivement percevoir du lieu de la jouissance toute féminine de son dire à propos de la femme.

Supprimons le la de la femme pour le vouer au lieu-dit du signifiant ou au non-lieu de la castration. C’est ce que la femme suggère à l’homme qui, lui, a déjà son nom suspendu à l’apostrophe qui en fait l’article. En ce lieu isthmique d’une presqu’île, je suis à l’article de l’homme comme à l’article de la mort.

« Il n’y a de femme », dit Lacan, « qu’exclue par la nature des choses qui est la nature des mots, et il faut bien dire que s’il y a quelque chose dont elles-mêmes se plaignent assez pour l’instant, c’est bien de ça – simplement, elles ne savent pas ce qu’elles disent, c’est toute la différence entre elles et moi1 »

Ce par quoi Lacan la dit femme, la femme, c’est de n’être pas toute dans la fonction phallique. Ce qui lui donnerait, à elle, une jouissance supplémentaire.

Mais que veut dire l’homme qui attribue à la femme une jouissance supplémentaire ? Ne serait-ce pas lui rendre un attribut qu’elle avait l’habitude de dire viril du fait de n’être pas du tout de cette fonction phallique ?

On s’interrogera sur ce pas du tout. Non pas qu’elle n’y soit pas du tout, comme on dit : « Vous n’y êtes pas. » Mais qu’elle soit le pas du Tout, qu’elle se refuse et se soustraye à la totalité même lorsqu’elle emboîte le pas, et qu’elle n’ait de cesse d’être ce qui met le tout en marche, fait réponse.

Ce qui lui donnerait, pense-t-on, un pas d’avance. Le pas même de l’inconscient. D’autres diront qu’elle n’a même pas d’inconscient et que de n’en pas avoir la dote de quelque chose en plus, par avance. Une dot et un douaire, justement, symboliques. En quoi, lui, Lacan, aurait été devancé par une femme nourrie en son sein2. Mais la question de savoir qui est une mère pour qui devient un problème de paternité. Voilà qui dame le pion en guise de pare-avances.

Le pion (théorique) de la féminité comme supplément de la masculinité – et non comme complément – avait été avancé dès i960 par le travail de Granoff et Perrier (sans qu’il soit, il est vrai, directement articulé au problème de la jouissance). On y lira (ou reliera) aussi la question du rapport privilégié du féminin au réel. La différence qui hante le féminin et le masculin y trouve une référence plus sûre à se rapporter au désir, et à la différence de cheminement du désir, chez la hile et chez le garçon.

La façon dont la hile se sent concernée par le désir de l’homme inscrit dans le désir de la mère, et les modalités selon lesquelles le père y répond, introduirait dans le destin œdipien de la hile des variables, plus complexes que chez le garçon, et qui la laisseraient plus dépendante du mode de structuration sexuelle et affective qui régit la relation des parents. En d’autres termes, ce serait alors le rapport à la représentation phallique qui constituerait la matrice du désir sexuel : pour la femme nommément, le rapport entre « la béance ineffable du réel de son propre manque » et le surgissement du signifiant.

Mais si le système premier des représentations par rapport auquel s’ordonnent le désir de la hile et le désir du garçon est le système de la mère (qui inclut ses représentations du désir de l’homme), ne faudrait-il pas dire, contrairement à nos habitudes de pensée, que la phallicité dans laquelle paraît s’enfermer l’homme est moins la sienne propre que celle du désir de la mère ? Dès lors le masculin serait à penser à partir du féminin.

On sait que les thèses freudiennes sur la féminité3 ont été contestées par des contemporains de Freud, tels Ernest Jones, Mélanie Klein, Karen Horney, au nom d’une connaissance précoce du vagin chez la petite fille. Mais les tenants d’une libido spécifiquement féminine, plutôt que d’une seule et même libido ordonnée pour les deux sexes à la loi du primat phallique, n’entretiennent-ils pas une confusion dans les ordres du réel, de l’imaginaire et du symbolique ? C’est, en tout cas, ce que pensent Granoff et Perrier, pour qui toute théorie sur la féminité risque d’être captive des signifiants qui marquent leur auteur des empreintes singulières de sa façon de penser ; cette dernière étant, bien entendu, tributaire des rapports que son système de représentation entretient avec la dualité masculin-féminin. À quel prix ou à quelles conditions sera-t-il possible pour le sujet fonctionnant au sein de cette contradiction, l’assurant dans la méprise même, d’être suffisamment affranchi des effets d’unité qui ne produisent pour son compte que trop de sens ?

On n’a pas manqué, en effet, de mettre en cause un certain phallocentrisme qui imprimerait du sceau de ses propres métaphores tout discours sur la femme4. Mais ce nouveau texte se voit à son tour pris dans l’intrication des coupures et des sutures du discours jusque dans sa trame même, ou encore il se fait prisonnier des effets d’appropriation et d’expropriation qu’imposent les signifiants. Ils s’y entendent à s’interpréter du sujet. Ou des sujets. Si, désemparée, une femme s’empare de la « vérité » au sujet de la femme, dans le même temps où elle s’en pare, elle s’en sépare. Tel est le statut de l’objet de la pensée qui ne peut se couper de l’inconscient qui le constitue comme objet.

Y aurait-il un lieu où, d’être la vérité, la femme pourrait s’écrire ? Mais qu’est cette vérité faite femme, ou qui se ferait la femme ? En tout égard à ce qu’elle, la femme, peut contenir. Ce qui devient femme serait-il plutôt une forme de représentation de la vérité ? Ou du réel ? Dans ce cas, il n’y aurait aucune adéquation de la vérité à la femme, mais plutôt mise en scène de la vérité qui se dérobe ou s’exile.

Suivez-moi à la trace, dirait-elle, vous verrez bien si je parle, si je perce le tympan, si je disloque l’oreille, la fais sortir de ses gonds et fais perdre la tête. Si je vous écris, vous le reconnaîtrez au timbre de la parole, à votre perte de connaissance. Si je vous parle, vous le découvrirez à la découpe des mots. C’est mon style. Au lieu où vous croirez me trouver, j’aurai laissé une ordonnance de non-lieu : femme est mon nom, mais c’est le nom de la non-vérité de la vérité.

Qui croirait encore à la vérité comme à la femme serait dans le contresens car « si la femme est vérité, elle sait qu’il n’y a pas la vérité, que la vérité n’a pas lieu et qu’on n’a pas la vérité. Elle est femme en tant qu’elle ne croit pas, elle, à la vérité, donc à ce qu’elle est, à ce qu’on croit qu’elle est, que donc elle n’est pas »5.

Qui sait alors ce qu’elles disent ou ne disent pas, ce qu’elles se disent, et que peut-il (encore) se dire de la femme, de ce qu’elle est, de ce qu’elle veut, pour poursuivre l’interrogation de Freud, et qui puisse la concerner comme vérité ?

Au courant de pensée qui postule un au-delà de la représentation de la mère, où le phallus prend place dans un ordre symbolique comme signifiant du désir, est venu s’adjoindre ou s’opposer un discours théorique qui ne fonde plus la parole du père comme constitutive de cet ordre symbolique dans lequel garçon et fille se situent, en des lieux différents de la configuration : la mère et la fille se supportent d’un discours unique et ineffable auquel le féminin même de l’homme n’aurait aucun accès.

La femme – ou le féminin d’une femme – détiendrait alors un indicible secret, celui des origines, de ses origines, que l’homme s’efforcerait de lui arracher sans vraiment vouloir le connaître. Quant à elle, bien que sachant qu’elle sait, elle ne saurait pas ce qu’elle sait. L’homme peut tenter de le lui dire, il en sera quitte pour croire qu’il sait ou pour s’en faire accroire. Manière de la lui bailler belle. Se faisant imposteur, il en devient la dupe.

La différence bascule cette fois du côté d’un savoir supposé à un sujet qui, dans le meilleur des cas, fera place au signifiant qui manque pour le laisser advenir en son lieu. Le temps d’un désir. À moins que, pris au piège des effets du Tout, le sujet n’occupe la place pour y construire un empire ; celui de ses signifiants ou celui du signifiant. Auquel cas, cette place forte s’édifiera à partir du corps de la femme comme lieu de pouvoir et lieu de jouissance. Si elle se révolte, c’est ce lieu qu’elle tentera d’occuper en proférant ce qui pouvait rendre compte de son assujettissement : un dénommé en souffrance.

Le malentendu risque alors de passer du côté d’une réalité du corps et du sexe anatomique, faute de signifiant pour l’étayer, ou parce que celui qui manque serait voué à la géhenne de l’inouï : en raison même de sa soumission à un type de discours qui aurait assuré son hégémonie à partir dudit signifiant phallique.

À vrai dire, la sexualité chez l’être parlant se vit comme un rapport ultime de fascination à l’altérité et à la différence de l’autre en tant que sujet, soit pour en accentuer soit pour en réduire les marques « irréductibles ». Mais ces marques désignées comme irréductibles – anatomiques, biologiques, raciales ou psychiques – ne disent rien en soi. Elles ne parlent qu’à travers ce qui s’entend et se voit de l’autre. Restent la voix et le regard, prisonniers ou exclus d’un système de représentations.

Si un sexe se dit comme rien à voir et l’autre comme tout avoir, cela s’entend comme une réponse à la question que recèle et ne montre pas le Vide (pour reprendre l’expression de Granoff et Perrier, celle par laquelle ils désignent la dimension de ce à quoi le Phallus règle le rapport). Réponse qui se donne comme un rien du tout ou un tout ou rien selon le cas, et qui fait appel à l’article d’un code symbolique dont l’ordre régit ce qui s’ordonne autour du manque, du trou ou du vide. Il ne fait pas défaut de représentations pour intimer au sujet l’ordre de faire la différence sexuelle, aussi bien qu’il fait toute autre différence ou qu’il fait tout autre chose.

Dire que la femme entretient un rapport privilégié avec le réel, avec la vérité ou avec l’inconscient reste tributaire d’un système de représentations qui viendront tout aussi bien dire, pour un autre sujet, qu’elle est assujettie à la grossesse, au mensonge ou à la folie. Il en va de la logique du sujet de l’inconscient comme de la parole dont le corps prend acte. Y compris acte sexuel.

Ce qui advient au sujet comme effet de réel ou effet de vérité bouleverse l’organisation symbolique des représentations mises en place, ou en ordre, par le fonctionnement culturel. De ce dernier, le fonctionnement psychique se dissocie, tant il est vrai que « la différence des sexes est une « idée » radicalement étrangère à l’inconscient » et que la représentation primitive du sexe est « sans sujet et sans distinction de genres »6. La fente ou la refente, que les effets de réel opèrent dans le système du sujet, et dont il n’est qu’à moitié partie prenante à son corps et à ses mots défendants, met en jeu et en péril ce qui peut faire fonction de différence. À quoi la référence au sexe anatomique, au visible d’une différence, vient servir d’appoint. Elle entraîne avec elle son cortège de représentations toutes faites pour masquer cette différence ou l’accentuer dans un ordonnancement hiérarchique.

C’est en quoi la castration laisse à désirer. Comme concept d’ailleurs, elle redouble la dérive du désir où toujours au moins deux sujets se prennent ou s’éprennent. Or la bisexualité de chacun d’eux fait qu’ils sont déjà quatre. C’est dire que « l’envie du pénis », sur quoi a pu buter l’analyse du féminin qui dans l’écrit de Freud est venue ouvrir, saturer et réouvrir la question, pourra s’offrir comme leurre que l’un des sujets viendrait acharner. « Si je l’avais, ça ne laisserait plus à désirer », pourra dire une femme. À charge pour un homme de répliquer : « Il en serait de même pour moi si je ne l’avais pas. » Il sera laissé à l’entendeur, en proie à ce langage, de ne pas s’y méprendre7.

Car, ce que le féminin oppose sans répit à la réponse où s’engouffre la question, au lieu où voudrait s’avérer le désir, c’est un non-lieu à la sentence du désir, pour autant que celui-ci voudrait trancher.

Menant son cours à se réfléchir sur elle-même, la pensée psychanalytique rencontre sans cesse ce qui se retranche à elle comme ce qui la cause. Le féminin y fait, certes, figure8, mais aussi, lieu où s’évanouit la représentation du masculin. Non pas que le féminin doive se représenter uniquement comme un « dedans » – c’est pour la pensée un lieu commun bien gardé9. Mais que la représentation de l’homme vienne à se perdre ou s’égarer dans un « dehors » qui soit un for externe pose la question de n’en vouloir rien savoir, de n’y être pour rien du tout.

C’est en ce lieu de l’écrit que, de mon for interne, je dois emboîter le pas du tout, puisqu’il y fait retour. En différé par rapport au texte de Granoff et Perrier, quelle place vient occuper ici le mien ?

Ce n’est pas que je ne sois pas du tout femme, ou pas une femme du Tout. On remarquera à ma signature que seule la trace écrite décide du genre de mon prénom. Je sais combien le nom-dit de la femme, comme lieu-dit, continue, en se reportant, tout comme celui de l’homme, au nom du père, à entretenir un différend avec le masculin. Ce dont il y a lieu de penser qu’il en peut être autrement. Mais l’assignature tendrait à faire foi d’un refus du féminin. Tout au moins dans son inscription, à la lettre.

Ce n’est pourtant pas faute d’avoir sollicité du tout féminin quant à la signature – et même deux femmes qui auraient pu faire heureux « supplément » au texte de deux hommes – mais le pas se refusa à être franchi. Le lecteur aura relevé que, y suppléant, je fais référence textuelle à des écrits de femmes. Et s’il est averti, il saura (je le dis donc aux autres) que ce ne sont pas n’importe lesquelles par rapport aux hommes ici en question.

Ce qui s’écrit alors d’une place, qui, pour cause, laisse mon désir en reste, et qu’en la désignant je transforme en non-lieu, vaut pour ce qui du féminin en soutient la pensée, ou Y encore impensé.

D’un lys de montagne on pensait que le bulbe, à sa couleur, renfermait le grain de l’or. Lorsqu’on sut qu’il n’en était rien, on en fit un lieu-dit.

Septembre 1978.

René Major.