2. Le problème de la perversion chez la femme et les idéaux féminins

Wladimir Granoff et François Perrier

Introduction

Pour tenter une étude cohérente des perversions sexuelles chez la femme, pour autant que c’est là un domaine fort pauvre en documents psychanalytiques, on souhaiterait s’appuyer sur une théorie satisfaisante du destin féminin de la libido et, par ailleurs, sur une définition irrécusable de la structure perverse. Nous n’avons ni l’une ni l’autre à notre disposition, et c’est pourquoi, cerner ce terrain de recherches est en soi une gageure. L’appui même que pourrait offrir l’observation clinique fait cruellement défaut. Si l’on évoque l’homosexualité de la femme, on doit vite confirmer, après d’autres auteurs, que l’analyste est très rarement consulté pour elle ; si l’on évoque ce qu’on sera tenté d’isoler au cours d’une analyse de femme comme organisation perverse de la libido, on s’aperçoit que le témoignage qu’on peut en donner reste entièrement lié aux critères de référence qu’on s’est choisis ; lesquels ne seront pas forcément validés par le lecteur.

Ce constat liminaire, pour décourageant qu’il soit, ne justifie pourtant pas le renoncement au repérage et au déchiffrage de la question. Il explique seulement la forme que peut prendre dès lors un exposé de recherches. À ce sujet-là, ce n’est sans doute pas pour rien – et nous y reviendrons – que l’on peut noter la tendance de beaucoup d’auteurs à légiférer sur la sexualité féminine, comme si l’imprécision même et la variabilité des coordonnées en présence incitaient à construire d’autant plus solidement que le terrain est plus mouvant et le plan architectural moins dessiné.

C’est pour éviter la tentation toujours renaissante d’une théorisation destinée par sa cohérence à masquer une ignorance fondamentale, que les deux auteurs de cet essai ont tenu à juxtaposer, sans forcer les points d’articulation, les notations partielles que leurs travaux respectifs et leurs débats communs permettaient déjà de livrer à la critique.

Textes inspirés par l’un, rédigés par l’autre, refondus par le premier, complétés par le second… Débats assez renouvelés pour que l’apport de chacun soit assimilé par l’autre, sans pour autant que la double signature qui donne caution à ces pages, prouve un accord définitif dans l’interprétation des conclusions à tirer (ou ne pas tirer)… Telle est l’histoire de cette étude dont on doit avant tout souligner le caractère conjectural.

Le masculin et le féminin

Les lettres se présentaient dans l’ordre inverse. L’avant-dernière, Le Beth, se présenta et dit :

« Maître de l’Univers, qu’il te plaise de te servir de moi pour faire la création du monde, car je suis celle dont on se sert pour te bénir dans toutes les directions. Et le Saint-béni-soit-il lui répondit : C’est en effet de toi que je me servirai pour faire la création du monde et tu seras ainsi la base de l’œuvre de la Création. »

La lettre Aleph resta à sa place sans se présenter. Le Saint-béni-soit-il lui dit : « Aleph, Aleph, pourquoi ne t’es-tu pas présenté devant moi comme les autres lettres ? »

Et le Aleph répondit :

« Maître de l’Univers, voyant toutes les lettres se présenter devant toi inutilement, pourquoi me serais-je présenté aussi ? Ensuite ayant vu que tu as déjà accordé à la lettre Beth la grâce de ce don, j’ai compris qu’il ne convient pas au Roi des Cieux de reprendre le don qu’il a fait à un de ses serviteurs pour le donner à un autre… »

Et le Saint-béni-soit-il lui répondit : « O Aleph, Aleph, bien que ce soit la lettre Beth dont je me servirai pour faire la création du Monde, tu seras la première de toutes les lettres et je n’aurai d’unité qu’en toi… »

Commentaire de Rabbi Hammenouna, le Vieillard au sujet de la lettre créatrice. (Cité par E. Amado Lévy-Valensi, dans « Le masculin et le féminin d’après la Cabbale », in Revue de la pensée juive, automne 1951, n° 9.)

« Je vais m’exprimer avec audace : Dieu qui peut tout, ne peut pas relever une vierge après sa ruine. »

Jérôme, Ép., XXII, 5, P. L., 22, 397.

Plaisir ou jouissance

Afin de comprendre les perversions sexuelles, il nous paraît nécessaire, pour renouveler cette étude, deviser, au-delà de ce que décrit la relation d’objet, ce qui peut être entrevu au terme du désir ; et au-delà du désir, au terme de la conjonction sexuelle ; au bout de la tendance.

Ceci nous a conduits à envisager les diverses avenues de la sexualité féminine en fonction de ce vers quoi la sexualité tend et mène : cet aboutissement qui s’appelle orgasme.

Il est frappant que l’orgasme ait principalement été affecté du signe + ou du signe –, tout ce qui s’y rapporte ayant été essentiellement réduit à des facteurs qui le provoquent ou l’inhibent, le favorisent ou l’exaltent. Mais le phénomène lui-même semble difficile à saisir. Sans reprendre à notre compte la façon dont Mme F. Dolto en traite, nous devons constater qu’en dehors de cet auteur et de M. Westerman-Holstijn10 les analystes ne semblent guère s’être attachés à son étude.

Le fait est d’autant plus frappant, lorsqu’il s’agit de l’homosexualité féminine, qu’en finale instance, cette perversion pose cette question au premier plan.

Plus que l’homosexualité masculine, elle met la notion du plaisir au cœur de l’intérêt. Si en effet l’homosexualité masculine pose le problème préalable, par le biais de l’érection présente ou absente, de l’aptitude à consommer une relation sexuelle avec un être du sexe masculin exclusivement, l’homosexualité féminine ouvre sur une autre problématique : celle de trouver ou de ne pas trouver un plaisir.

Cette distinction peut se trouver renforcée par la confrontation des témoignages de certains homosexuels féminins et masculins. La conversation la plus banale nous apprend que les homosexuels masculins considèrent en règle générale que seuls les hommes savent aimer. Toute leur littérature depuis la Grèce antique confirme cette vue. C’est une littérature assez chaste, pourrait-on dire. Non point certes que le plaisir sexuel ne soit par eux recherché. Le fait constatable est qu’ils ne mettent pas l’accent sur lui, mais sur l’amour, qu’ils présentent comme supérieur. À prendre l’exemple du Pygmalion moderne, il est visible que l’homosexuel masculin pourrait concevoir la femme comme objet sexuel. Il la récuse comme objet d’amour : parce qu’elle est incapable d’aimer. Du reste, n’est-ce pas là une des formes les plus courantes de la guérison analytique de l’homosexualité masculine, dans ses formes diverses, que cette restitution de la femme comme objet sexuel ?

Tout différent est le témoignage des homosexuelles féminines. Ce n’est pas qu’elles soient évasives sur la question de leur amour, mais elles semblent l’exprimer en des termes qui mettent l’accent sur le caractère extraordinaire des plaisirs qu’elles se donnent. Il est rare que la séduction sexuelle chez les femmes ne s’accompagne de la promesse de jouissances ignorées. En bref, l’homosexuel masculin déclare que les femmes ne savent pas aimer, l’homosexuelle dit que les hommes ne savent pas donner du plaisir aux femmes.

À l’exprimer ainsi, on s’aperçoit, en fait, que ce n’est peut-être pas vrai, ou plutôt sûrement pas toujours vrai. Le souvenir nous vient de ces homosexuels très fixés à des pratiques perverses et de leur fascination par le seul moment du plaisir. À l’inverse, la femme homosexuelle militante peut parler, à son tour, plus de la science d’aimer que des recettes du plaisir.

Femme ou homme dès lors, l’un dans sa position assumée – et masculine en général – brandit l’idéal de l’amour profond ; l’autre, homme ou femme, réduit son témoignage à la quête et à l’intensité d’une jouissance dont la description évoque surtout alors une attitude féminine.

Cette notion du plaisir sexuel est restée, dans l’ensemble, à l’extérieur des préoccupations psychanalytiques. Les analystes ont laissé ce domaine aux gynécologues, aux physiologistes. Lorsqu’ils ont abordé le problème, c’est en physiologistes qu’ils ont tenté eux-mêmes de le faire. La pauvreté des résultats qu’ils ont obtenus doit faire réfléchir. Le peu d’empressement qu’ils ont mis à explorer le problème laisse en fait inviolé le mystère où est resté l’orgasme vaginal. Que les auteurs de sexe féminin aient laissé la question dans cet état ne s’explique pas suffisamment par une simple réserve de bon ton, ou par la pudeur. À moins de donner à la pudeur un sens raffermi. Ce qui mène à constater qu’elle manque, dans les écrits de ces auteurs, quant aux fonctions cependant réputées répugnantes de l’excrémentation. Que cette pudeur concerne électivement leur organe génital et le plaisir que les femmes prennent dans le coït, conduit à rapprocher de cette réserve la dissimulation de la verge chez les hommes. Les femmes se confient peu sur leur plaisir, tout comme les hommes montrent peu leur verge. Il semble bien que l’on soit là en présence d’un interdit.

Mais le problème se complique du fait que si les impressions et imaginations, chez la femme, ne peuvent être séparées des symboles structurants de la féminité, l’appareil notionnel et l’image de la femme sont déjà constitués de prime abord d’éléments dont on doit se demander si l’origine en est masculine ou féminine. La notion freudienne de libido et la référence majeure au phallus indiquent le genre masculin des représentations proposées. C’est à partir de la conception freudienne du phallus que toute élaboration se construit, et par conséquent, c’est en termes de désir que nous serons portés à comprendre la sexualité féminine.

L’expérience la plus banale montre cependant que sous le rapport, précisément, du désir sexuel, il y a comme une disparité entre les phénomènes attestés par les hommes et les femmes. N’est-ce pas une des composantes du désarroi des hommes devant l’éternel « mystère féminin » ? Si l’homme porte en permanence son désir comme instance d’érection, ne voit-on pas souvent sa protestation narcissique dénoncer, chez la femme, l’absence d’un désir pour le désir ? La structure obsessionnelle apparaît convaincante en ce sens, par les manifestations qu’elle fournit. Inversement ce désir, garanti a priori en quelque sorte « sans provocation », est bien ce qui épouvante les hommes, lorsque, selon leur vœu, il les prend pour cible. La totalité de l’annihilation dont ils peuvent se sentir alors menacés est bien faite pour montrer la structure narcissique, qui bascule au moment où le désir du désir est renvoyé en écho ; tout spécialement dans le simulacre de la prostituée, dont le succès permanent auprès de certains hommes, comme l’angoisse qu’elle inspire à d’autres, ne tient peut-être à rien d’autre que d’être ainsi sur le fil du rasoir du narcissisme.

Parallèlement, il faut souligner la permanente surprise de l’homme devant la naissance du désir sexuel féminin, qu’il voit naître devant ses yeux à l’instant même où il manifeste le sien. Il en est alors réduit à se demander où la femme l’avait jusque-là caché. Le débat se situe pour lui dans l’impossible choix entre deux hypothèses qui, à bon droit, lui paraissent difficiles à accepter. Fort significativement : la femme est douée ou d’une incroyable aptitude à dissimuler, ou d’une inacceptable aptitude à accepter. À l’anéantissement de son désir signifié dans la seconde éventualité (dont, s’il opte en sa faveur, il se vengera par l’injure et le mépris), l’homme préférera la première.

Dans cette croyance, il sera entretenu par la femme, qu’il pressera de questions pour savoir comment, pourquoi, et surtout à partir de quand, elle l’aurait distingué de ses semblables. La femme bien souvent entrera dans ses vues et, avec toute sa sincérité devenue possible, elle reconstruira une histoire du passé lointain ou récent de leurs relations.

Mais, c’est à la façon d’un objet en creux, doué en fait des vertus de l’image en relief, qu’apparaîtra ce qui rétrospectivement semblera avoir été caché. Et c’est pour que ne se constitue pas trop brutalement l’image féminine phallique, qu’il tolérera la réserve d’une confidence dont l’abandon total le laisserait pantois.

En vertu de son lien nécessaire au désir de l’homme, la conceptualisation de l’orgasme de la femme ne pourra pas se passer d’un substratum imaginaire, et d’abord celui des formes anatomiques.

Mais la perspective phallocentrique, nécessaire pour rendre compte du désir, ne suffit peut-être pas pour aller au-delà. Et la théorie du désir, pour difficile qu’en soit l’analyse, ne parvient peut-être pas à appréhender ce vers quoi tend son aboutissement.

Des écrits de Freud sur la sexualité féminine et la féminité en général, se dégage la notion d’une position différente de la femme et de l’homme par rapport au désir. Il souligne le rôle plus grand que joue l’envie dans la psychologie féminine, et la particulière sensibilité de la femme aux frustrations.

Il semble bien que le désir que l’homme a du désir soit inséparable de la satisfaction que lui apporte son aptitude à le supporter. La capture imaginaire de l’objet de son désir apparaît comme la prime gagnée pour avoir soutenu son désir. Plus longtemps il le soutient, plus grande est la prime. Il paraît possible de dire que la femme n’a pas de goût pour le désir comme tel. Aucune image de maîtrise n’intervient pour elle dans ce déroulement. Le désir est éprouvé dans la gamme des sentiments du déplaisir, et n’est accepté que pour autant qu’il promet autre chose. Cet « autre chose » qui est promis et impatiemment attendu, est-ce la même chose que ce que la notion d’orgasme recouvre ?

Nous tenterons d’avancer pas à pas dans l’éclaircissement de ce problème.

Dans le projet érotique de l’homme, on retrouve constamment la notion de désir dans l’érection assumée comme plaisir préliminaire, et la quête de l’émoi féminin. Jamais indifférent à la manifestation du plaisir de la femme, il en souhaite, attend, provoque, craint ou exacerbe les signes, pour participer au mystère de la volupté femelle, s’y oublier rarement, s’en garder parfois névrotiquement. Le surgissement de son orgasme à lui, référé qu’il est aux signes de la jouissance de l’autre, reste menacé par un trop tôt désarmant, ou un trop tard inhibé.

Mais le modèle de l’orgasme masculin a déposé le moule d’un objet érigé au comble de la tumescence, et dont la détumescence se signalera par une série de décharges rythmiques. C’est tout naturellement vers ce mode que l’on tentera de retrouver tout d’abord l’orgasme féminin.

L’orgasme clitoridien semble faire peu de problème en vertu de la facile assimilation à l’orgasme masculin que la bisexualité anatomique permet d’opérer. Le discrédit qui s’y rattache ne tient en vérité à rien d’autre qu’à la dévaluation dont le complexe de castration affecte tout ce qui est petit par rapport à ce qui est grand. Le goût pour le petit, le menu, voire le microscopique, devrait un jour faire l’objet d’une étude en rapport avec ce complexe. Quant à l’orgasme clitoridien, aucun argument valable n’est venu jusque-là démontrer sa quelconque infériorité dans la série des phénomènes orgasmiques vus en référence au modèle masculin.

Tout autre est la situation, dès lors que c’est l’orgasme de l’organe creux que l’on essaye de définir. La première difficulté à laquelle on se heurte est celle des limites à donner à cet organe. La seconde est de trouver une innervation propre à maintenir un parallèle, que les contractions du vagin, par exemple, rendront encore plus impérieux de démontrer. Nous ne pensons pas que l’affirmation d’un orgasme utéro-annexiel ou le dogme de la soi-disant nécessité d’une paroi postérieure du vagin intacte, rendent compte d’une autre nécessité que celle de donner quelque limite à un vase naturel. Ce à quoi il n’y a pas de raison que les femmes échappent plus, dans l’exercice de leur sexualité, que des savants dans l’exercice de leur science. Telle est la loi de la structuration du langage. Quant au reste, les résultats opératoires sont loin de se prêter à donner appui à cette croyance.

Enfin, la réalité des orgasmes attestés par des femmes dans des rapports per anum, ramène l’hypothèse à sa juste valeur : laquelle est soulignée par le fait que c’est encore à cette même paroi rectovaginale que l’on attribue ce résultat, bien contraire aux exigences de la nature.

Enfin la confusion est à son comble avec le témoignage des femmes dont la jouissance semble ne pas comporter d’acmé érotique, ou de celles dont la névrose devrait entraîner en bonne règle une frigidité, laquelle en fait n’existe pas.

C’est à l’annexion du viscère utérin que semble s’être arrêté cet expansionnisme scientifique. Mais au-delà ? Car la diffusion dans le reste du corps, dont les femmes font état, ne paraît pas négligeable ; au point qu’il est légitime de se demander si la valeur et l’intensité d’un orgasme féminin ne peuvent pas s’évaluer par l’ampleur de cette diffusion. Mais là, tout le monde semble d’accord pour abandonner toute référence à une quelconque corrélation physiologique. Et, sauf à classer le phénomène dans la classe des « ébranlements nerveux », il est, au gré de tous, raccordé une fois de plus à l’insondable mystère féminin. Sa propagation rectiligne le long de la colonne vertébrale, vers la tête, les épaules ou les bras semble être reconnue comme expression nécessaire de sa puissance, en termes d’une géographie imaginaire que le vécu du reste, bien évidemment, confirmera.

Pour notre part, nous préférons ne pas confondre la représentation imaginaire du phénomène avec le phénomène lui-même. Suivant d’abord en ceci Freud, c’est aussitôt après l’orgasme clitoridien, modèle physiologique d’une jouissance possible, que nous situerons le début de notre embarras.

Que ce faisant, par réflexion, nous dépouillions ensuite quelque peu de son lustre l’orgasme masculin qui tire une partie de son prestige à se mirer dans la diffusion de la jouissance féminine, sera peut-être le résultat inévitable de la démarche.

Mais l’insistance masculine à décrire les pâmoisons féminines, ce qui laisse à supposer que l’observateur garde une certaine vigilance, nous conduit à penser que l’orgasme est une notion où, pour l’homme aussi, jouent les phénomènes dont l’image du cadeau apporté à la femme ne suffit pas à rendre la complexité.

Il semble donc qu’une analyse phénoménologique de l’orgasme peut appeler l’imagination en creux d’un organe féminin. Que cet organe en creux soit à imaginer, même si l’anatomie le donne, ne surprendra pas les analystes qui savent retrouver chez l’homme une bisexualité psychique, au-delà de l’existence chez lui de tendances passives dont l’opposition aux tendances actives a déjà été, par Freud, dénoncée comme ne recouvrant nullement l’opposition du féminin au masculin.

Des travaux antérieurs (F. Perrier) sur l’hypocondriaque nous ont montré la géographie imaginaire par laquelle il tente inconsciemment de redessiner, dans son corps malade, l’incernable et le non symbolisable d’une féminité rejetée. Dans les phantasmes de grossesse que l’on trouve chez lui, comme du reste chez les névrosés, l’accent n’est pas mis sur le vide, mais sur le contenu. Le contenant n’en est affecté que par voie de conséquence. L’hypocondriaque craint « d’exploser » sur un mode féminin. Il part, pour l’avoir souvent vécu avant la puberté, d’une expérience non phallique de l’orgasme, et ne vit que pour s’en défendre, dans l’incorporation d’un objet imaginaire, qui sera, en fin de compte, lui-même en tant que phallus de sa mère.

Dans l’exigence qu’il fait valoir auprès de son analyste de quelque chose qu’il appellera à l’occasion « quelque chose de terrible », l’hypocondriaque atteste de son rapport avec la chose, das Ding, que Lacan introduit dans son commentaire de l’œuvre de Freud. Ce rapport est, chez l’hypocondriaque, refusé, nié, et il se refuse à l’orgasme car il est femme engrossée de lui-même. Dans certains cas, ce n’est qu’au prix d’introduction, dans son propre corps, d’objets divers, tâche qu’il confiera volontiers à une partenaire complaisante, qu’il pourra se ménager un accès partiel à un plaisir prudent.

Ainsi l’orgasme de l’homme dont le substratum physiologique est ce qui lui est le moins refusé, ne peut lui-même se réduire à ce que la physiologie de l’éjaculation permettrait de comprendre. Il est aussi le siège de troubles variés, souvent beaucoup plus méconnus que la perte de la maîtrise du désir. Les témoignages nombreux de névrosés dont la jouissance est dans l’acte sexuel bien moindre que celle de la masturbation, montrent le poids que l’angoisse de castration fait peser sur l’exercice de leur sexualité.

Saisir la notion d’orgasme c’est viser ce moment où l’homme passe sur la crête pour s’engager sur le versant descendant du plaisir. S’il survient dans un rapport sexuel effectif avec une partenaire, c’est sur l’arête même de cette crête que le phallus sera sacrifié. L’intensité de son plaisir sera liée à sa diffusion, que le désinvestissement du pénis rendra possible. L’orgasme sera saisie du corps orgasmique de la femme, aliénation dans le don éjaculatoire, envahissement dénarcissisant.

En ce sens, l’homme, en tombant dans la faille du plaisir, touche ineffablement, initiatiquement, au réel de la castration féminine dans l’immolation de son désir pénien.

Ce mode d’approche du phénomène de l’orgasme masculin a pour intérêt de poser, dans les perspectives freudiennes de la bisexualité, l’hypothèse d’une nature « féminine » du phénomène. Nous voulons dire par là que, si l’homme a œdipiennement structuré sa phallicité, il virilise l’orgasme de telle sorte qu’il ne le sépare pas, dans l’avant et l’après, des vecteurs de son narcissisme génital ; qu’il le confirme même ainsi.

À l’inverse, s’il lui a manqué cette structuration phallique, c’est l’expérience schrebérienne ou la désubjectivation hypocondriaque.

Sur un autre versant et au prix d’un splitting de l’ego, ce peut être la perversion féminine passive de l’homosexuel, qui, confirmé dans sa bisexualité, n’en devient pas fou pour autant.

Si l’on reprend dans cette perspective la question de l’orgasme féminin, on pourra se confirmer l’idée que ce qui complique, tant pour la théorie que pour la femme, l’étude ou l’expérience du phénomène orgasmique, c’est le fait que toute femme réordonne sa féminité naturelle aux lois du signifiant, avec le privilège qu’a le phallus sur ce plan.

L’orgasme féminin est peut-être participation imaginaire autant que réelle à la présence interne du phallus et au rythme de l’autre. Mais si cette participation est celle des voies génitales, certes, elle est aussi et avant toute expérience de la femme, tout entière soumise, au-delà des localisations anatomiques et de la présence pénienne de l’homme, à la loi du phallus symbolique qui associe les deux partenaires dans une même expérience vécue du réel, au moment du plaisir castrateur.

Ceci peut expliquer le phénomène que représentent les courbes étales, tracées par certains auteurs, du plaisir féminin, au cours d’ébats érotiques très longs : la femme, consciente de l’anatomie de la conjonction génitale, devient trop consciente du plaisir préliminaire de l’homme dont elle épouse le goût. Et cette situation peut elle-même schématiquement s’opposer à celle où, sans défense narcissique, l’acte sexuel est vécu d’emblée par la femme comme renouvellement d’une effraction, intrusion phallique capitale, et participation d’emblée totale à cette intrusion, sans conscience segmentaire du plaisir.

En résumé, dans cette ligne d’hypothèses, l’orgasme masculin, vécu à l’envie du plaisir de la femme, est mode et traduction phallique d’un fondamental orgasme en creux qui n’est peut-être ni féminin ni masculin, en tant qu’aptitude somatique naturelle.

Ce naturel du phénomène est insaisissable pour l’humain prisonnier des chaînes signifiantes. Il l’est pour l’homme fidèle à sa phallicité, il l’est tout autant paradoxalement pour la femme, qui ne peut témoigner du réel de son corps, qu’en passant elle aussi par un langage qui fonde inséparablement le manque à partir de l’avoir, le féminin à partir du masculin, le phallus à partir du défaut de signifiant ; la « Chose » à partir du vide dans l’au-delà de l’objet.

Les relations de l’Âme avec cette incandescence que l’on situe dans le vide sont hors du propos de notre travail. Nous nous bornerons simplement à signaler qu’en français, on dit : l’âme d’un canon.

Comme tel, le vide est pour nous une notion malaisée. Il occupe une place souveraine et dernière dans l’expérience humaine, et mériterait une considérable étude. En fait, ce développement existe, mais dans un domaine où l’analyse ne pénètre qu’avec prudence. Divers courants gnostiques, des traditions occidentales et orientales, constituent des élaborations du Vide et des initiations au Vide – en Extrême-Orient plus spécialement. La fréquente articulation du mysticisme et du registre de la sexualité atteste là d’un lien inévitable pour l’homme. Que certaines sectes mystiques aient été accusées et qu’elles aient occasionnellement donné prise au reproche de pratiques sexuelles réprouvées, en est une conséquence inévitable également.

Ce vide, psychologiquement « irrespirable », nous l’appréhendons par ce que, faute de mieux, nous appelons la Chose, pour l’opposer à toute sorte d’objets. Cette Chose est ce qui, au-delà de tout objet, nous fascine. Mais elle pourra être, par nous, visée dans certains objets qui seront le leurre de notre rapport au vide. Cette Chose nous met dans un certain rapport avec la Mort. Des objets, nous attendons des plaisirs, ces plaisirs qui empêchent notre jouissance. De la Chose, nous attendons la jouissance, mais si nous l’obtenions, il n’est pas dit que cela nous ferait plaisir…11.

Aller plus loin obligerait à aborder alors toute la problématique de l’instinct de mort et de la structuration même du langage et du premier fantasme… Cela doit être mentionné, mais ne sera pas ici développé12.

Ce rapport nécessaire de l’homme à cette Chose qui est le Vide, et où il ira jusqu’à inscrire la notion même du Sacré, où jouera en dernière analyse la représentation de ce qu’il appelle son âme, est, dans notre tradition judéo-chrétienne, réglé d’une façon stricte.

Pour autant que l’organe vaginal, la sexualité féminine et la conjonction des sexes font à l’homme obligation d’affronter ce rapport, c’est, dans notre tradition monothéiste, par l’intermédiaire exclusif du phallus que ce rapport sera soutenu. Dans la mesure où l’organe phallique est le pénis, son fonctionnement sera régi rigoureusement. Le discrédit et la malédiction qui s’attachent à l’homosexualité prennent là leur origine. Plus simplement cela se reflète dans deux attitudes d’observation courante : l’horreur véritablement sacrée que l’homosexualité inspire aux gens dits normaux, et, inversement, la supériorité affichée, avec plus ou moins de succès, par les homosexuels des deux sexes. Car il est impossible de n’y voir que quelque attitude compensatoire du mépris où ils sont tenus13.

Leur expérience, dans les formes les plus élaborées, semble toujours vouloir témoigner d’un accès à des voies barrées au reste des hommes ou des femmes. Du reste, l’opinion publique a vite fait de voir, dans les sociétés d’homosexuels, des « sectes », et l’expression « hérésie sexuelle » est d’usage assez courant.

Si nous adoptons avec Freud le point de vue selon lequel la sexualité ne fait rien de moins que d’ordonner la vie humaine, c’est en vertu de l’idée que nous avons de la sexualité comme étant la dimension du vécu où les signifiants derniers sont pour l’espèce humaine appréhendés. Que ce rapport à ce que l’on appelle un mystère – en l’occurrence « le mystère féminin » – s’incarne dans un rapport hétérosexuel, explique suffisamment que ce rapport sexuel soit rigoureusement ordonné. Qu’il s’opère par l’organe phallique et qu’il ne puisse s’opérer qu’ainsi, fait du phallus le signifiant que Freud pressent comme tel, en attribuant à la libido un sexe masculin, dans la perspective téléologique, deux fois soulignée14 sur laquelle il s’appuie pour l’occasion.

Le complexe d’Œdipe

« Le fait que tout ce qui est analysable soit sexuel, n’implique pas que tout le sexuel soit analysable », suggère Jacques Lacan.

Notre mode d’abord du phénomène de l’orgasme nous apparaît, à la réflexion, comme le niveau électif où cette proposition prend son relief. Le naturel et le signifiant, dans leur inséparabilité pour l’homme, se cherchent l’un l’autre, au point même où la dernière ou première articulation fait défaut…

Ceci ne doit pas être oublié au seuil de l’étape de recherche qui, partant du rapport sexuel dans son terme orgastique, doit remonter maintenant vers les coordonnées œdipiennes qui conditionnent le destin de la libido, chez la femme comme chez l’homme.

Quelques rappels d’abord.

Peut-être une attention suffisante n’a-t-elle pas été accordée au fait que l’élaboration freudienne s’est d’emblée engagée dans l’utilisation du mythe d’Œdipe pour rendre compte de la structure du psychisme, du jeu de la sexualité et, par voie de conséquence, de la formation des névroses.

Peut-être la relative familiarité où tout le monde se trouve par rapport au mythe d’Œdipe s’est-elle trouvée utilisée pour atténuer, un tant soit peu, le caractère profondément surprenant de son usage chez Freud.

Mais peut-être la notion corrélative de complexe de castration, si captivante sur le plan imaginaire, si difficile cependant à déchiffrer correctement, a-t-elle eu un sort plus malheureux encore. Bien que, dans l’œuvre de Freud, ces deux complexes soient si indissociablement liés que leur compréhension ne puisse se concevoir que dans la lumière que l’un jette sur l’autre, il semble, à voir le recours de plus en plus rare que les auteurs y font, que le complexe de castration soit devenu une sombre histoire, voire une illusion, certainement un mauvais rêve, dont il est bon de vite s’éveiller.

Une chose est certaine : à survoler les courants de surface que constituent beaucoup d’élaborations post-freudiennes, on peut facilement souligner une promotion nouvelle des rapports de l’enfant à la mère. Les travaux de Mélanie Klein constituent l’aboutissement des recherches consacrées aux périodes dites classiquement préœdipiennes.

À suivre cet auteur et d’autres dans la théorisation, on aboutit à reculer de plus en plus les repères fondamentaux de la triangularisation, pour étendre, dans une reconstruction imaginaire, la situation jusqu’au voisinage de la naissance.

Pourquoi alors ne pas doubler ce cap naturel, et élargir le champ œdipien jusqu’à la vie embryonnaire – c’est-à-dire au-delà même de ce qui est soutenable à ce niveau imaginaire ? C’est, il faut le constater, ce que tentent certains, sans toujours la précaution d’une juste discrimination des registres.

Le sentiment de malaise qui se dégage de pareille tentative livre son enseignement, si l’on remarque avec quel manque de malaise, précisément, Mélanie Klein mène cette opération.

Que s’impose pour nous la nécessité d’un rappel destiné à ne pas confondre registre imaginaire et rapports de symbolisation, se comprendra aisément au moment où il s’agit de réviser la théorie de l’Œdipe féminin pour tous les problèmes qu’elle pose encore.

Sans doute Freud souligne-t-il, à propos de la sexualité féminine, l’importance considérable de la phase préœdipienne chez la fille, au point que l’universalité du complexe d’Œdipe pourrait être remise en question. Ainsi l’examen du destin féminin de la libido se prête-t-il bien à la révision de la fonction du mythe œdipien dans la théorie analytique. Mais il conclut justement qu’il n’y a nul besoin d’opérer cette « correction » ; et lorsqu’il veut donner un modèle de ce qui se passe, selon lui, dans cette période préœdipienne, il donne, comme exemple le plus propre à soutenir la comparaison, la découverte de la civilisation mycéno-minœnne derrière la civilisation grecque.

Il devrait être possible de reconnaître dans cette remarque l’accent porté sur la dimension propre du complexe d’Œdipe. Le parallèle suggéré le situe dans une perspective analogue à celle de l’histoire de l’humanité. Il démontre qu’il s’agit d’un ordre de choses existant antérieurement à l’apparition de tel individu ou groupe particulier d’individus. Il indique clairement que le mythe est le registre propre des notions utilisées ; qu’ainsi rien ne peut être réduit aux individus pris comme tels.

Si nous choisissons maintenant comme point de départ la relation de l’enfant à la mère, à l’instant supposé où l’extérieur se constitue, il est impossible de faire simplement de l’extérieur le lieu du « bon et du mauvais », sans tomber dans une artificialité qui rangera l’accès à la réalité dans une dialectique de pure fantaisie.

Pour compléter l’œuvre de Mélanie Klein, il faut ajouter que l’extérieur est d’abord, pour le sujet humain, non pas simplement projection de l’intérieur (ses pulsions), mais qu’il est aussi le lieu où se situe le désir de l’autre, et où le sujet va avoir à le rencontrer.

Mais le proposer ainsi implique un développement sur la constitution du fantasme et de la réalité psychique. Ce n’est que pour mémoire que nous évoquerons la nécessité de ne pas réduire le fantasme relationnel, qui connote à la fois un stade d’image du corps libidinal et un mode de relation d’objet précocement soumis à la marque des structures signifiantes, à un pur imaginaire dont la traduction verbale ne serait qu’épiphénomène.

Passant sur les premiers stades, indifférenciés quant au sexe, de la « relation d’objet », nous rappellerons surtout que la mère est le siège du désir, en tant que l’enfant est désiré, mais aussi en tant que la mère, dans sa présence-absence, crée la référence au tiers de son désir à elle.

Il n’y a pas de sujet sans constitution fantasmatique du désir, et le désir ne se conçoit pas en dehors des processus de symbolisation : niveau de rencontre, et du substratum imaginaire (dont l’hallucination première de l’objet est le modèle exemplaire) et de l’entendu et articulé du langage primaire (fort und da).

Allant tout de suite plus loin, nous rappellerons qu’il n’est pas possible de comprendre la fonction constituante du phallus dans le processus d’introduction du sujet à son existence et à sa position sexuelle, sans faire du phallus le signifiant fondamental par lequel le désir du sujet doit se faire reconnaître comme tel (masculin ou féminin).

Le sujet ne tient sa signification et son pouvoir de sujet que d’un signe : celui qui est perdu comme le premier objet, et qui permet l’élaboration du fantasme fondamental autour de ce manque et à partir de lui. Ce signe, il en entérine l’existence signifiante dans le manque de l’objet à partir de quoi tout sera à valoir. Et c’est cela qui crée la structure ternaire.

C’est en ce sens que le père tient sous son autorité l’ensemble du système du désir ; ce qui revient à dire qu’à l’intérieur du système signifiant, le nom du père a la fonction de l’ensemble du système signifiant en tant qu’il en autorise l’existence.

En ce sens, il n’y a plus aucune difficulté à admettre que la situation de l’enfant est structurée, selon le système œdipien, dès l’origine. Et ceci confirme Freud dans son souci de souligner la validité de la notion de complexe d’Œdipe, et ce, dès le début de la vie15

L’on voit que cela n’a de sens que si l’on n’élude pas le registre du signifiant dans l’étude de l’imaginaire et dans la théorie du fantasme.

Mais le rôle du phallus, signifiant privilégié pour l’organisation du complexe d’Œdipe, ne peut être apprécié, et spécialement dans l’évolution de la fille, sans la notion corrélative de complexe de castration. C’est dans le complexe d’Œdipe, dit Freud, le « moment » spécifique16. Ce temps historique spécifique est un moment décisif. Un fait marquant est que l’opposition de Jones à Freud se trouve par ce dernier mentionnée, à propos du complexe de castration, lorsqu’il s’agit de la libido féminine.

Freud montre que la position correcte de la notion du phallus est nécessaire pour comprendre la castration, qui réciproquement éclaire la conceptualisation du phallus. Il va jusqu’à faire reproche à Jones de manquer l’une et l’autre et, ce faisant, de passer à côté de la psychologie abyssale même17. Là où Jones a vu une formation de défense contre des pulsions primitives, Freud voit un enchaînement posé dès le début, dont la première phase est, dit-il, prépondérante. Cet enchaînement prend son sens comme chaîne signifiante.

Le désir du désir de la mère (fort und da) égale pour nous le phallus = avoir aussi quelque chose comme ça (auch so etwas haben18) – désir du pénis = désir d’un enfant. Le désir que la petite fille reportera sur son père sera bien, quant à ses origines, le désir du pénis dont la mère l’a frustrée et que maintenant elle attend du père19.

Dans l’approche du complexe de castration, trois notions se trouvent ainsi différenciées :

La « Versagung », dont la traduction acceptée est frustration, qui est un processus imaginaire portant sur un objet réel. Le fait de ne pas recevoir le pénis est frustration imputée à la mère.

La privation, processus réel, concernant un objet symbolique. La petite fille n’aura jamais d’enfant du père, et le pénis est symbole de ce dont elle est privée.

La castration ampute symboliquement le sujet de quelque chose d’imaginaire ; elle se situe au niveau de la relation à un phantasme. Cette relation prendra une valeur signifiante de par la parole de l’autre, pour fonder ainsi le désir sexuel. Toute la question est de savoir comment la fille peut être marquée par un tel processus.

La castration, moment spécifique de l’évolution de l’être humain, spécifiera l’être humain quant à son Wesen du point de vue de la sexualité. Les restes du complexe de castration seront comme le modèle selon lequel s’ordonneront les dominantes affectives chez les hommes et les femmes. Ce que l’on peut appeler les « restes » de ce complexe est en même temps le plus puissant « moteur » (Freud) du développement ultérieur.

Ce moteur fonctionne selon deux modalités distinctes que Freud a appelées Kastrations Angst et Penis Neid. Nous pensons que ces notions, qui se répartissent sur deux versants du manque, peuvent s’éclairer davantage si on les examine à la lumière de la spécificité du moment constitué par le complexe de castration. Et nous constatons que Freud met d’emblée ce complexe en rapport avec la seule chose qui soit spécifique au niveau des individus : c’est-à-dire le sexe, et plus précisément encore la particularité anatomique qui le spécifie.

Si le phallus est l’élément imaginaire par lequel le sujet est, au niveau génital, introduit à la symbolique du don ; si c’est à ce niveau génital que le fantasme phallique prend sa valeur, pour cette raison il n’a pas la même valeur pour celui qui a le phallus et pour celle qui ne l’a pas. La symbolique du don et la maturation génitale sont liées. Elles entreront en jeu réellement, dans l’échange interhumain, au niveau des règles instaurées par la loi dans l’exercice des fonctions génitales.

Mais rien de tout cela n’a de cohérence propre au sens biologique ou individuel pour le sujet. La cohérence y est précisément apportée par ce moment spécifiquement humain désigné par le complexe de castration.

Il convient alors de se rappeler qu’on ne peut superposer les registres qui, sur ce plan, sont ceux de l’expérience du garçon d’une part, de l’expérience de la fille d’autre part.

Et il faut nous arrêter sur ce point avec d’autant plus de vigilance qu’il est fondamental pour toute conceptualisation théorique de la structure perverse.

Pour le garçon, la question ne nous est pas inconnue. La castration est d’abord imaginaire et récusée, en tant que l’aperception de la différence des sexes met en danger le pénis au niveau de l’image du corps. La préservation, derrière le voile, du pénis imaginaire de la mère est un moment déterminant pour les fixations fétichistes.

Par la suite survient le moment exemplaire de la castration symbolique, c’est-à-dire le stade où la loi et les privilèges du père phallophore, interdisant la mère au jeune désir de l’enfant, déconcerte en celui-ci l’innocence des désirs phalliques, pour marquer du sceau de la castration l’inadéquation du petit mâle à la stature de ses présomptions. C’est ainsi que l’aptitude fonctionnelle du garçon à trouver dans ses énoncés corporels le schéma de ses ambitions libidinales est relativée de telle sorte, qu’il fera naître le futur de sa revanche de la réduction de ses espoirs actuels, à la mesure dérisoire de son étalon pénien.

Dans cette perspective, par rapport à l’imaginaire corporel du garçon, le manque à avoir du désir ne s’articule qu’au niveau symbolique, c’est-à-dire à partir de la manifestation paternelle : de ce père qui recrée la mère, dans son désir à lui, comme premier objet d’amour découvert au jour même où il est perdu. Cela, c’est la castration symbolique qui vient peut-être s’inscrire pour le garçon sur la préhistoire des expériences de manque qui l’ont affronté à la privation et à la frustration – avant de concerner la mère dans sa castration à elle – mais qui maintenant articule le désir phallique à la loi et à la problématique de sa transgression.

Privation, frustration, castration ; ce sont les termes dont nous allons devoir également nous servir pour la fille, mais avec quelles nuances différentes ?

Si l’on suit le schéma freudien de la similitude préœdipienne entre le garçon et la fille, on en viendra tout de suite à l’idée que la fille, comme le garçon, en tant qu’enfant désirée, a d’abord la place – du phallus ; que son premier désir d’assujettie est désir du désir de la mère ; que secondairement, l’aperception d’un troisième terme créera, pour la fille, cet au-delà de la mère où se situera le phallus en tant que signifiant de son désir, et la parole du père en tant que constitutive du monde symbolique.

Si l’on s’en tient à ce parti pris de similitude, on pourra, tout aussi facilement que dans le cas précédent, décrire la privation du sein et la frustration d’amour.

On pourra de même postuler une position identique de la fille et du garçon, non point par rapport au pénis, mais bien par rapport au phallus en tant que signifiant du désir de la mère. Et c’est là que se placera ce moment privilégié et énigmatique qui, selon l’optique freudienne, amène la fille, engagée dans les chemins frayés par sa libido « masculine », à prendre le tournant de la féminisation, autour du pivot de la phase phallique.

Tout ceci nous amène aussi au moment exemplaire de l’irruption du pénis dans le monde spéculaire de la fille.

En fonction même des documents encore énigmatiques qui nous sont fournis par l’étude des psychoses et des affections psycho-somatiques, si nous en venons à considérer le corps propre de l’enfant comme un matériel signifiant offert, exposé aux symboles qui le concernent, nous devrons bien constater que l’irruption même du pénis réel, dans un monde aussi apprêté qu’il soit par les instances du langage maternel, et par son désir, pose un problème dont il faut rechercher les ressorts spécifiques. Un de nos patients nous racontait l’histoire suivante :

Il récitait à la distribution des prix, sur scène, un poème où il était question d’un petit chien, et c’est à ce moment-là que le chien de la concierge du théâtre a traversé la scène ; à l’instant même où le poème parlait de lui.

La réalité dans ses hasards fait quelquefois de ces mauvaises plaisanteries. Le surgissement dans le réel d’un énoncé mis en italique, pour être un effet théâtral bien connu, pourrait nous décrire peut-être ce que peut être pour la petite fille sa position déconcertée, voire persécutée, lorsque le monde extérieur la prend au mot de son désir inconscient.

Position persécutée ? Il ne le semble pas forcément. En effet, cette information qu’elle est une fille, en tant qu’elle vient du dehors pour constituer un manque réel, ne serait persécutive que si la fille avait été reconnue comme clitoridiennement garçon. C’est ce qui peut se passer ou ne pas se passer…

Opposons au moins la formule selon laquelle, dans le monde des formes et des gestalten relationnelles signifiantes, le garçon n’a besoin d’aucun apport extérieur pour compléter le puzzle de son corps morcelé, à la formule de la fille qui, par contre, n’a pas d’énoncé corporel fonctionnel à rattacher aux propositions qui lui viennent du monde extérieur, en dehors des énoncés pré-génitaux.

Il est bien évident en effet que, quelle que soit la signification primitivement ou secondairement donnée au clitoris, celui-ci, pour être un pôle d’érogénéité, n’est pas le fait-pipi du petit Hans. En règle générale, il n’est pas reconnu et investi par la parole parentale, et c’est ainsi que se crée pour la fille le hiatus entre le monde du désir et de l’amour d’une part, et toute préhistoire corporelle prégénitale d’autre part, même si, rétroactivement, elle tente de réinsérer ce qu’elle vient d’apprendre dans le monde de son vécu assumé – c’est-à-dire sur un mode à la fois régressif et protestataire.

On peut donc dire que si la trace clitoridienne prend son sens dès l’existence du pénis, que si les pulsions clitoridiennes trouvent dès lors dans le modèle génito-urinaire pénien l’image même d’une fonctionnalité signifiante, qui peut soutenir un temps les mascarades garçonnières de la fille, il se trouve quand même qu’aucune parole interdictrice ne viendra sanctionner un schéma corporel clitoridien chez elle.

La question, en fait, c’est de bien souligner qu’il s’agit là d’une expérience de privation, voire de frustration par rapport à l’absence de don pénien par la mère – mais pas encore d’une castration.

Saisissons le moment pour opposer, au manque réel ainsi réalisé par la fille, l’instauration de l’objet symbolique, dans sa coupure même par rapport au corps, et le fait que dès lors ce peut être une occasion pour la fille de chercher la maîtrise rétroactive du thème traumatisant dans la régression anale, selon le schéma de la séparation d’avec le scyballe excrémentiel.

Ceci pourrait nous donner des lumières sur ce plus grand investissement du corps que l’on constate chez la fille, sur la richesse du matériel anal dans toute analyse de femme, sur ce fait aussi que le schéma lui sera rétrospectivement donné, par le surgissement du pénis, des fantasmes d’incorporation dans un sens désormais génital, selon l’équation : pénis = fèces = enfant, en soulignant le côté « objet séparable du corps ».

Mais est-il, à ce niveau, nécessaire de postuler la connaissance du vagin ? Nous ne le pensons pas. La question importe peu, que, selon les modalités ou les accidents de l’éducation, le vagin soit connu en tant que conduit naturel – un de plus. La question n’est pas là, non plus, qu’il soit biologiquement cet « orbicule » turgescent que les tenants des précoces localisations de la libido féminine signalent. La question est de savoir comment le vagin peut être investi libidinalement, c’est-à-dire marqué par le signifiant.

Que l’anus le soit, on peut le comprendre plus aisément, tant chez l’homme que chez la femme, dès lors que rétroactivement la fonction phallique érotise le contenant-contenu anal ; l’obsessionnel nous en donne la preuve habituelle.

Mais le problème essentiel, c’est de savoir en quoi un rapport de symbolisation, avec la scansion même d’une coupure et la trace d’un refoulement, peut, d’une manière ou d’une autre, concerner le vagin en tant que tel, pour structurer un fantasme de désir spécifiquement et génitalement féminin.

On nous opposera à ce moment l’angoisse de viol à l’angoisse de castration. Sans doute… mais cette première est-elle théorisable en dehors du thème de la virginité, c’est-à-dire d’une ordonnance symbolique des interdits parentaux ?

À ce niveau, on conçoit l’érotisation vaginale élective et la structuration d’un fantasme de désir inséparable d’un veto. Mais cela est-il si habituel ?

De toute façon, nous ne sommes pas dans le même registre lorsqu’est évoqué le refoulement inexorable du désir phallique chez la fille, après prise de conscience des avantages masculins quant au pénis réel, et lorsqu’on recourt à la notion d’une loi interdictrice qui fait naître le vagin de la virginité édictée comme impératif paternel.

Il y a, d’une part, référence à la réalité, de l’autre, référence à la parole. Là est tout le problème.

Ce que nous voudrions simplement souligner c’est que l’évolution œdipienne de la fille peut ne pas rendre entièrement compte de sa vie libidinale ou plus exactement sexuelle. Elle peut même paradoxalement, oserons-nous dire, la masquer…

Il est frappant que tous ceux – et nous nous y sommes essayés – qui veulent approfondir, serrer de plus près ce que l’on sait de l’Œdipe de la fille, sont toujours obligés de mettre au premier plan telle ou telle référence culturelle, telle intervention éducatrice, ou traumatisante, pour perfectionner et achever leur démonstration.

À l’inverse, c’est toujours au sujet de la sexualité féminine qu’il vous est objecté : « C’est vrai, peut-être, mais dans telles coordonnées culturelles… » On évoque beaucoup moins constamment les différences culturelles, et leur action, lorsqu’il s’agit de l’homme et de son désir.

Autrement dit, nous avons sur un versant, à partir des données freudiennes, tout le développement de la libido chez la Hile comme un système cohérent qui suit une évolution parallèle à celui du garçon, jusqu’au point d’achoppement et d’énigme que constitue la castration.

Nous avons sur l’autre versant – et on ne saurait ne pas en tenir compte – tout ce qui soumet la fille à l’inéluctabilité du réel quant à son développement sexuel.

La confusion habituelle vient, à notre sens, du fait que les partisans d’une libido spécifiquement féminine, les tenants du vagin-à-l’âge-oral, en bref tous ceux qui ne peuvent se contenter du postulat freudien d’une seule et même libido pour les deux sexes, et de son évolution liée au primat phallique et à lui seul, ne séparent pas assez réel, imaginaire et symbolique, et plaquent impérativement des rapports de symbolisation sur tout, sans se rendre compte qu’ils sont seulement prisonniers des signifiants, qui les marquent indélébilement eux-mêmes.

Pour bien faire comprendre notre pensée, nous pouvons l’illustrer par une supposition tout à fait arbitraire et, bien sûr, invérifiable : qu’une fille, naturellement fille, échappe par hypothèse à toute structuration œdipienne, ne l’empêcherait peut-être pas de jouir à l’heure du rut. Elle ferait aussi un enfant et aurait pour lui du lait. Dès lors que cette fille est prise aux rets du signifiant, dans l’aptitude innée qu’elle a d’en intégrer les empreintes, elle fait de son instinct sexuel un système libidinal (pulsion, représentant, refoulement, fantasme, etc.), qui, par définition, la soumet à la loi du phallus, comme le garçon.

Qu’elle devienne ainsi clitoridienne et en passe par cette phase de frigidité vaginale, presque constante dans la vie sexuelle de toute fille (de toute façon connue comme fréquente et possible), n’a rien pour étonner.

Pour qu’en fait elle trouve ou retrouve le spécifique de sa féminité, peut-être faut-il qu’elle aille plus loin que l’homme n’ira jamais, s’il n’y est prédisposé par un traumatisme ou une forclusion signifiante. Autrement dit, faut-il qu’au cœur de la conjonction génitale qui lui fait connaître, désirer ou subir le désir de son partenaire sexuel, elle s’identifie au réel de son propre manque, pour situer, au-delà de la castration masculine, un rapport premier et dernier entre la béance ineffable de ce réel et le surgissement du signifiant, c’est-à-dire du phallus.

Clinique ou littérature témoignent de ces frigidités brusquement résolues par l’intrusion d’un homme qui ne trouve son prestige, sa valeur et son efficacité, qu’à avoir permis une coupure signifiante dans un monde imaginaire fermé encore sur lui-même.

La femme alors, dans cette expérience initiatique, rejoint sans le savoir ses propres commencements pré-symboliques, et si elle vit l’orgasme dit vaginal, c’est bien comme une expérience incommunicable et inconceptualisable.

Ce qu’il convient de souligner, c’est que la clinique nous montre la précarité des schémas œdipiens par rapport aux infinies variations des histoires féminines. Les schémas cliniques ne manquent pas, mais tout se passe comme si la femme était, depuis l’origine, dans un rapport privilégié au réel, dont il fallait tenir compte pour ne jamais la résumer aux modalités ou avatars de son Œdipe.

Ainsi peut-on voir des enfants oraux ou anaux chez des femmes pré-œdipiennes – de même que des orgasmes rectaux ou vaginaux chez de grandes immatures, ou à l’inverse des frigidités irréductibles chez des sujets fort œdipiennement marqués par une anamnèse normative.

Que la féminité soit un supplément et non un complément de la masculinité s’explique ainsi, si l’on sait rendre au terme de pulsion son vrai sens, et ne pas confondre désir et besoin, biologie et structuration libidinale, inconscient et instinct dans son innéité.

Le garçon, dans son évolution habituelle, peut éviter sexuellement tout affrontement non « tamponné » du réel. Dès le premier jour, son appareil génito-urinaire est constitué et fonctionne sur un mode émissif. La castration, imaginaire puis symbolique, n’amènera rien d’autre que la structuration même de son désir, pour surdéterminer la nature des choses. Le réel ne sera qu’intuitivement perçu dans cet Autre absolu que constitue, dans sa béance, le mystère féminin. Et il le rencontrera rarement, ce réel, car la femme est tout autant prise que lui dans les leurres de l’imaginaire et les chaînes du signifiant. Elle le dit elle-même : « Elle s’ignore en tant que femme. »

En revanche, pour la fille, qu’il s’agisse de l’intrusion du pénis réel (et le moment en reste soumis quand même à des conjonctures extrêmement variables), qu’il s’agisse de la menstruation, qu’il s’agisse de sa fécondité naturelle et de l’enfant réel qui peut naître de son égarement tout autant que de sa syncope, pour la fille, le réel et le signifiant viennent d’un même extérieur pour constituer, dans leur association ou leur indépendance réciproque, toutes les combinaisons possibles. Le traumatisme est inhérent à la vie de la femme. Par son instance inéluctable, il renouvelle d’âge en âge des promesses de structuration qui sont toujours aussi brèche sur l’inarticulable. Qu’il survienne sur l’empreinte d’une structure fantasmatique, et ce sera germe de progrès libidinal. Qu’il survienne sur un terrain « non colonisé » ou « colonisable » par le signifiant, et ce sera le renouvellement de la béance première dans le défaut du signifiant, c’est-à-dire dans la nécessité d’un signifié du signifiant : le Phallus, Dieu ou la Mort.

En définitive, si, comme le souligne Freud, la fille entre dans l’Œdipe par la castration, on peut peut-être poser la question : la castration de qui ? S’il n’est point de désir qui ne postule la signifiance d’une marque, la trace d’une coupure, c’est bien le père, dans son désir pour la mère, qui est marqué par cette castration-là.

La façon dont la mère a le désir du désir de l’homme ; la façon dont la fille se sent aussi concernée par lui, à la faveur même de l’interdit qui plane avec plus ou moins d’ambiguïté sur la relation père-fille ; la façon dont le père assume, ou pas, et son désir et le veto œdipien : voilà les données à plusieurs variables qui placent le destin œdipien de la fille sous le signe du multiforme et du prolongé, pour la laisser infiniment plus dépendante que le garçon du mode d’organisation libidinale qui régit la relation parentale.

Si le déclin de l’Œdipe ne peut finalement être référé chez elle qu’au deuil de l’enfant du père – deuil qui ne se réalise parfois qu’au moment de la grossesse réelle, comme le fait remarquer F. Dolto – c’est en ce sens que ce n’est jamais elle que concerne directement la castration symbolique. D’où l’importance, plus grande encore pour elle que pour le garçon, de l’imago paternelle, et l’extrême sensibilité féminine à tous les avatars de la castration de l’homme.

Les temps modernes ou la castration sans garantie

Pouvons-nous tenir la famille et le mariage, tels que nous les connaissons, pour synonymes d’un type premier et naturellement donné de telles institutions ?

Les acquisitions ethnologiques contemporaines nous ont donné deux séries d’informations. D’une part la famille tend à travers le temps à rétracter en quelque sorte ses ramifications. D’autre part la famille gentilice s’est graduellement retirée sur les positions minimales nécessaires, se contractant autour de ses composants biologiquement indispensables. Des notions courantes, telles que le foyer, ont vu leur sens glisser vers une précision restrictive qui n’était pas dans leur sens premier. Des termes tels que l’allemand hof, littéralement : cour, sont, très près de nous, les témoins d’une dimension révolue sur les familles d’autrefois. Leur grandeur, l’admission dans leur sein de la domesticité, dont on dit « qu’elle faisait partie de la famille », sont non seulement le reflet du mécanisme d’élaboration de ce qu’on appelle les souvenirs de famille, à quoi notre époque n’apporte rien de spécifique, mais encore le témoignage du fait que les familles ne sont plus ce qu’elles étaient.

Pareillement, les interdictions de mariage existant dans notre société sont bien plus restreintes que dans des sociétés primitives qui nous sont connues. Si le mariage exogamique de la tradition judéo-chrétienne fait peser l’interdit sur un nombre de femmes inférieur à l’effectif féminin interdit à tel primitif, il faut également remarquer qu’à l’intérieur même du monde occidental, il n’y a plus guère que dans les armées de métier que l’union dépend de l’accord d’un supérieur hiérarchique. Le mariage devient un mariage d’inclination. Son institutionnalisation, elle-même inscrite dans notre tradition, n’est pas étrangère non plus à l’émiettement de la cour en une multitude de foyers, situés à la périphérie ou hors de l’aire de la cour patriarcale. Les deux phénomènes sont liés par une relation qui ne peut être réduite à un rapport de cause à effet.

Ainsi est venue notre époque où les notions de mariage et de famille se confondent. Que la famille primitive comprenne des unités biologiques, c’est-à-dire des couples, n’est pas ce qui est en question. Le problème que nous posons est de savoir en vertu de quel principe ces couples sont formés.

Diverses éventualités sont connues. Les couples peuvent se constituer par achat Ou par enlèvement. Le simulacre de rapt se trouve conservé dans le rituel de certaines peuplades contemporaines. L’essentiel est que, de nos jours, la famille se spécifie par un mariage dont le principe est un consentement mutuel – le mariage dit d’amour. Ceci n’est point pour l’opposer au mariage dit de raison, qui n’échappe pas à la dialectique que nous décrivons, mais au mariage où le consentement n’est, quant au principe, ni acquis, ni sollicité, si même il peut dans la situation être un élément important.

Notre époque n’a pas inventé les unions scellées par un désir partagé, mais elle inaugure l’ère où est tentée la conciliation de l’amour et de la loi. La transformation de la répudiation des femmes dans la pratique contemporaine du divorce est un élément concomitant.

En considérant davantage le couple contemporain de ce déclin du patriarcalisme, nous faisons d’autres constatations intéressantes. Examinons par exemple les images de la femme véhiculées par le discours du XIXe siècle finissant et du XXe siècle.

C’est l’épanouissement des sociétés bourgeoises qui a codifié une certaine position de la femme dans ce cheminement vers son statut contemporain de compagne ou de partenaire conjugale. En effet dans l’expression allemande des 3 K (Kinder, Küche, Kirche20) se trouve admirablement représentée la position où le couple occidental a tenté de retenir un principe à son existence : la femme gardienne du foyer, raillée dans cette position dans la mesure où elle y est redoutée. Participant du statut que lui confère le Décalogue parmi les biens de l’homme, et de celui de gardienne du foyer, il lui échoit la garde non seulement des enfants, gage de l’avenir, mais de la Loi Divine. À dire vrai, si elle veille à la nourriture, au futur, et à la Loi qui le garantit, elle a en charge ce qu’il y a de plus important – laissant à l’homme le rôle du bourdon, la charge de gratter la surface de la terre et de s’entre-tuer avec ses voisins, charge où les hommes sont interchangeables.

Mais cette formule des 3 K est née dans l’ambiguïté du moment où les enfants et la Loi Divine étaient en passe de devenir l’objet d’une attention amoindrie. Le birth control dans ses modalités diverses, dont les progrès de la science accroissent l’efficience, va de pair avec le recul des positions chrétiennes. Par une concordance dont l’explication gît au-delà de la Weltpolitik, l’Église catholique romaine et les partis communistes occidentaux ont lié leur cause à la lutte contre la limitation des naissances.

De garante déclarée des valeurs auxquelles on ne croit plus guère, la femme est devenue l’objet d’une autre visée pour l’homme. La coalescence de l’amour et du conjungo fait du mariage la recherche d’un bien souverain.

La femme est pour l’homme l’objet dans lequel et par lequel ce bien pourra être atteint. Par le mariage, il sera gardé. Mais si un bien est souverain, l’homme ne saurait lui commander. Et s’il le garde, il ne pourra garder qu’un bien ; parmi ses biens.

Par ailleurs, le complexe d’Œdipe et le complexe de castration nous ont appris qu’il ne sera libre d’user de ses biens, qu’il a poursuivis pour ce qu’ils ne sont pas, que si dans cette poursuite il a transgressé la loi et payé la dette qui le libère.

Tout mariage porte obligatoirement un écho de la castration. Dans la mesure où dans le patrocentrisme œdipien, une des conditions exigibles pour une position correcte du complexe de castration vient à manquer, les contrecoups de cette carence se manifesteront au niveau de ce moment décisif de l’évolution œdipienne.

Or les circonstances contemporaines mettent précisément en scène une carence grave, sur le plan du rapport du père à sa propre loi. La visée d’un bien souverain sans transgressions articulables rend impossible le paiement de la dette, estompe le Nom du Père, comme engendrant le système signifiant. Dans cette mesure même le Nom du Père cesse d’être créateur absolu, c’est-à-dire ex nihilo. Pour autant, on pourra dire qu’à perdre leur filiation d’avec ce qui autorise le signifiant, les biens qui échoieront en partage tendront à devenir insignifiants.

Telle est la rançon du fleurissement, comme idéal, de la confusion de l’amour et du conjungo. Si aucune femme n’est interdite, aucune femme n’est permise, et toute femme qui n’est pas permise est interdite par la loi. Telle est la base effective sur laquelle s’édifie le mariage, dans la position contemporaine du complexe de castration.

À la bigamie originelle de l’homme, qui au-delà de sa partenaire cherche à retrouver celle qu’il n’a jamais eue, succède une démarche plus aveuglée où l’au-delà de l’objet tend à s’éteindre, l’objet étant d’emblée visé pour ce qu’il n’est pas. Et la conduite amoureuse de l’homme tendra à ne plus trouver son sens que dans une course essoufflée pour capter une propriété qui le fuit.

Là sera son point de rencontre avec la femme, dont la démarche est le modèle inconscient de la sienne. Le patriarcalisme déclinant est, pour elle aussi, insuffisant à garantir une castration dont l’instance féminine renforcée ne saura qu’exacerber les effets dislocants et mutilants dans l’imaginaire.

Ainsi la femme sera-t-elle amenée – de plus en plus – à rejeter le premier amour pour sa mère et réprimer une partie de sa sexualité21.

De ce rejet, selon sa nature et son intensité, les conséquences seront diverses. Elles pourront s’étager de l’érotomanie passionnelle jusqu’au style de récrimination où Freud a saisi la répétition, dans le mariage, des relations de la fille à la mère.

Ne vivant que dans l’attente de ce qui doit lui revenir pour autant que ça lui est dû, les aléas de l’identification de l’objet d’amour avec l’objet de la satisfaction se répercuteront au niveau du champ de la propriété sexuelle – qui, si elle subvertit tous les autres besoins, ne s’en vide pas moins du sens de son contenu.

Cette identification troublée pourra certes, en fouettant la quête de la femme et en la détournant de ses objets naturels, contribuer à retarder l’arrêt précoce du développement où Freud voyait son infériorité.

Mais à évacuer la propriété, c’est sur l’appropriation que l’accent se déplace. La modalité différente selon laquelle pour la fille et le garçon se fait la sortie du complexe d’Œdipe, explique que par rapport à cette propriété la femme se réclame, dans la relation amoureuse, d’un idéal de fidélité. L’observation clinique courante nous en montre l’incidence exacte. La femme n’est pas naturellement plus monogame que l’homme, mais à l’intérieur de chaque union, sa position se règle sur un idéal monogamique.

C’est ainsi que se démontre son incapacité alléguée et passée au compte de l’oubli avec chaque partenaire, d’évoquer les souvenirs d’une union révolue, de même que la répugnance souvent attestée à laisser coexister deux liaisons sexuelles.

Cette appropriation qui s’emballe, a vacuo en quelque sorte, est le reflet de la pente particulière à l’envie soulignée par Freud. Elle trouve son pendant dans le signe de la « désertion » sous lequel Jones en 1935 inscrit le destin de la femme, après l’avoir, en 1927, placé sous celui de la séparation.

La position de la femme, dans l’attente où elle se trouve, est celle d’un certain manque à avoir dont elle attend que la vie lui apporte le dédommagement.

Sans vouloir cliver artificiellement les divers niveaux du manque que toute demande comporte et met en avant dans une quasi-simultanéité, il semble néanmoins possible d’avancer que c’est d’une façon privilégiée dans le registre de l’avoir que la femme éprouvera son manque. Peut-être ne faut-il pas chercher ailleurs l’explication dernière de la facilité que rencontrent les femmes à étayer leurs demandes sur l’énumération de griefs où s’exprime leur privation.

C’est là encore que l’homme, dans sa position contemporaine, viendra la rejoindre. La séparation que la première relation fonde est celle que toute angoisse rendra présente, sa vie durant. Et la séparation par quoi l’homme apprendra son manque, comportera dans son évolution un temps particulier : ce temps de la castration. Temps d’une difficulté particulière, car les possibilités qu’ouvre le complexe de castration resteront pour lui virtuelles dans la mesure où le cours de son développement n’aura pas été idéal. Par une sorte de juste retour des choses, on peut dire que si à la fille il est au commencement demandé beaucoup et beaucoup pardonné par la suite (ce dont la plus banale observation de la précocité des filles et de ce qu’il en advient ensuite, rend compte), au garçon, il est beaucoup pardonné au début et beaucoup demandé par la suite. Le complexe de castration doit idéalement le débusquer d’une position où l’avoir serait la dimension dans laquelle il pourrait pallier son manque. Le décours favorable du complexe de castration doit mener le garçon à abandonner l’être comme plan où il aurait à faire valoir des revendications. C’est plutôt sur ce qu’il est et aura que ce complexe le retourne.

Il n’aura pas la mère, mais là n’est pas le problème : il ne manquera pas de femmes s’il devient un homme. Dans quelle mesure pourra-t-il l’être, puisqu’il ne peut pas être son propre père ? (Sauf dans la psychose.) Le complexe de castration le nantit d’un titre du père à être comme lui. Il a la souche du titre de père.

Cette évolution est celle que la famille contemporaine tend à rendre encore plus malaisée. La pression que nos sociétés, jusque dans l’éducation, exercent sur les filles depuis longtemps, va entièrement dans le sens de centrer sur le plan de l’avoir leur sentiment d’elles-mêmes (« Plus tard tu auras de belles robes, Toute femme a droit à…, peut prétendre à avoir…, Quand elle aura trois gosses elle sera contente et me fichera la paix », répondent les hommes). Présentement, cette même dimension devient graduellement, pour le garçon aussi, la seule où tout l’invite à se centrer. En guise de plaisanterie, on pourrait dire que peut-être un jour n’assisterons-nous plus à l’enchaînement des défis enfantins, qui, s’ils commençaient par la comparaison avantageuse des stocks de billes, s’achevaient par l’affirmation « mon père est plus fort que le tien », où autant que les forces possédées, l’être du père était mis en cause. Peut-être est-ce aux forces précisément que les enfants de demain s’arrêteront lorsqu’ils ne sauront aller au-delà de l’affirmation : « l’auto de mon père a 1 ooo chevaux et 1 ooo cylindres ».

Ainsi se trouvent définis le lieu et la dimension où se rencontrent les aspirations de l’homme et de la femme. En ce sens, il serait faux de dire que dans le déclin que nous vivons du patriarcalisme, c’est à la femme qu’est dû le maintien de l’institution du mariage – qu’elle souhaite assurément. Amputé sans être castré au sens du complexe de castration, n’étant personne puisqu’il n’est pas un homme, et partant, ne pouvant rien posséder, il voudra tout avoir (pour la névrose obsessionnelle le portrait n’est pas chargé). Il voudra tout avoir, et la femme voulant avoir tout, ils sont faits pour s’entendre ou plus exactement, se marier. C’est aussi dans les pays où le patriarcalisme est le plus déchu que l’on se marie le plus. Si les U.S.A. ont la réputation d’être le pays du divorce, faut-il souligner à quel point cette réputation est un commentaire dont l’incomplétude éclate à ne pas rendre compte du fait que l’on n’y divorce pas pour reprendre une existence de célibataire, mais pour se remarier. Nous dirons que les U.S.A. sont le pays où l’on se marie le plus. Les Américains du Nord sont du reste les premiers à souligner le manque de considération où est, à leurs yeux, tenue en Europe l’institution du mariage. Mais la prime au mariage, qu’ils opposent à la prime au libertinage de la vieille Europe, est la version institutionalisée de l’impossible coexistence, que le Vieux Monde laisse au chaos, de l’amour et du conjungo. C’est par où les idéaux féminins prennent à revers l’idéal de fidélité dont la femme se réclame. Car tout amour porte en lui la castration.

La femme homosexuelle

Plus encore que l’homme lorsque s’inversent pour lui les voies de l’amour, elle fait scandale.

Pourquoi ? Pourquoi reste-t-elle si dangereusement proche du bûcher où hommes et femmes « normaux » sont prêts à l’attacher ? Parce qu’être self-sufficient constitue un insupportable défi. Ne pas être convoité dans la propriété sexuelle pour combler un manque, ne pas être sollicité au niveau de son être, c’est être nié sur ce plan même. L’homosexuelle signe l’arrêt de mort de l’homme et de la femme.

Elle se signale d’abord comme celle qui, comme on dit, « ne veut pas ». Qu’est-ce donc qu’a priori elle ne veut pas ? Et de quel vouloir s’agit-il ? Remarquons au passage que si vouloir peut si aisément signifier : vouloir avoir – dans l’invitation banale « voulez-vous une tasse de thé ? » que la courtoisie anglo-saxonne traduira en « have a cup of tea » (Ayez, prenez une tasse de thé) – lorsque nous dirons qu’une femme n’a pas voulu, nous y mettrons une nuance d’indignation que nous chercherons en vain dans une affirmation identique si elle concerne un homme. « Il n’a pas voulu » nous laisse le choix entre l’admiration suscitée par la dignité du refus, et la moquerie qui brocarde l’impuissance.

En effet, si les femmes se mettent à ne plus vouloir avoir, c’est très rigoureusement la fin du monde. Et pour les hommes, c’est la fin de toute possibilité de leur en promettre.

Une étude de l’homosexualité, selon nous, doit commencer par là.

Si nous rencontrons l’homosexuelle dans notre cabinet d’analyste, ce qui ne nous sera pas donné souvent, nous entendons dans son aveu quelque chose qui contrastera avec les déclarations de l’inverti masculin.

La révélation de sa vie sexuelle ira de la confidence réticente, à la bravade de l’affirmation provocante. Sa singularité réside en ceci : quelle qu’en soit la forme, il y manquera toujours ce qu’il est rare de ne pas trouver explicité ou impliqué dans l’aveu de l’homosexuel masculin, à savoir qu’il fait des petites ou des grandes « cochonneries ».

Elle aura toujours à cœur d’insister sur ce que sa position et la relation qu’elle institue a de sublime et d’incompréhensible pour le profane.

Réciproquement, si l’inverti masculin pose son rapport aux femmes comme marqué de quelque impossibilité pour lui insurmontable, et pour cela indésirable, l’homosexuelle déclare a priori qu’elle entend n’avoir aucunement à faire entrer l’homme dans le champ de son horizon. Ce qu’exprime Caprio, lorsqu’il parle du « déplaisir a priori ».

Nous pensons que dans cet a priori se trouve la traduction d’un facteur capital de la genèse de l’homosexualité féminine. Mais cet a priori n’en est un qu’au sens du rejet de ce qui le précède22.

Pour que cette très forte frustration de la phase phallique23 puisse ouvrir la porte à une castration féminine qui introduise la fille au monde œdipianisé où elle pourra trouver son rôle sexuel, il faut que cette frustration survienne et qu’elle s’impose dans des conditions de cohérence symbolique dont le moindre défaut infléchira le cours du développement. Ces infléchissements ont été énumérés par Freud. L’homosexualité est l’un d’eux. Mais plus qu’au refoulement d’une partie de la sexualité (… und verdrängt dabei nicht selten ein guter Stück seiner Sexualstrebungen.., elle nous semble se rattacher au rejet d’une des dimensions de l’amour pour la mère (… verwirft seine Liebe zur Mutter).

Si nous disons que ce rejet porte électivement sur le plan de l’avoir, comme étant l’un des deux où une solution peut être tentée au manque, c’est pour éclairer sous un angle nouveau la composante orale que les auteurs s’accordent à voir dans cette perversion féminine. En effet, c’est sur le stade oral et anal que la phase phallique prend appui dans sa moitié. Si nous considérons la notion de phallus telle que nous la définissons, nous n’aurons plus de difficulté à accepter les concepts véhiculés par des termes comme « phallique oral » ou « phallique anal ». Nous y verrons la référence particulière de la séparation que le phallus symbolise.

Le rejet du plan de l’avoir comme possibilité virtuelle (ou phantasmique) de trouver une issue est, pensons-nous, tout spécialement dépendant de la cohérence phallique du père ; c’est-à-dire en fin de compte de l’issue de son complexe de castration. Celle-ci tenant sous sa dépendance rien de moins que la totalité de son être masculin à tous les niveaux (celui du fonctionnement génital inclusivement), on voit la multitude des traits cliniques que les observations pourront recueillir – ainsi que nous le signalions au début de ce travail.

Dans la famille, il faut qu’il y ait un phallus et que ce phallus soit du côté du père, que ce dernier puisse en faire la preuve, et qu’il puisse le donner.

Mais si le complexe de castration est dans la famille posé sans solution, la perturbation de la situation œdipienne pourra, à la limite, être telle que toute la dialectique du don phallique sera bloquée.

Dans la mesure où l’échange prend appui d’abord sur le plan des avoirs, l’impossibilité qui le frappe rendra, si l’on peut dire, sans espoir la perspective de l’avoir ; donc aussi de l’avoir un jour. C’est ce que nous verrons jouer dans l’observation de Freud sur la genèse de l’homosexualité féminine. Lorsque la naissance d’un enfant survient dans cette famille où l’aînée s’était déjà signalée par ce qui n’était que la frénésie du désespoir (son intérêt souligné pour les enfants) dans sa perspective de l’avoir un jour, la preuve lui est effectivement administrée que ses espoirs étaient fous. Elle changera de rôle.

Mais revenons aux fondements de la situation qui crée ce désespoir de la future homosexuelle et qui la tourne vers ce rejet – qui plus tard paraîtra a priori. Pour l’envisager, nous prendrons comme référence l’élaboration possible, dans les termes que nous proposons, de la perversion masculine, dont l’équivalent ne se retrouve pas chez la femme. Le fétichiste nie, comme Freud nous l’a appris, que la femme n’aie pas le phallus (et sa mère plus particulièrement). Le travesti pour sa part, allant plus loin, est tout entier engagé dans la représentation de ce que la mère doit avoir. Ce qui d’ailleurs sera indépendant de l’assomption de son rôle sexuel. Le travesti sera facilement père de famille. C’est même cette famille qu’il pourra électivement prendre comme témoin et spectateur de sa représentation. Il représente ce que la mère n’a pas, mais doit avoir. Nous ne dirons pas qu’il est identifié au personnage maternel. Il expose le voile derrière lequel il est, en tant que phallus de la mère. L’homosexuelle féminine, n’ayant pas de perspective ouverte sur le plan de l’échange, ne pouvant pas renoncer au phallus qu’elle n’a pas, ne pouvant l’espérer comme don, sait comme tout être humain où il est, du moins où il devrait être ; chez celui qui n’est pas sans l’avoir, mais qui n’en fait pas la preuve : le père – dont elle dira à l’occasion qu’il n’a pas aimé la mère comme il aurait fallu.

Or cet homme, le père, ne peut assumer son sexe qu’au prix de la castration.

Ici, nous rencontrons la nécessité de rendre compte d’un point délicat des conceptions psychanalytiques. Quelle que soit l’insistance déployée à souligner la souplesse de l’esprit avec lequel il faut comprendre la théorie des stades libidinaux, leurs chevauchements, leurs compénétrations, la subsistance des étages archaïques dans le développement le plus complet, traces que l’étude des relations d’objet met en évidence, il reste que tous les auteurs s’accordent pour assigner un coefficient de maturité spécial au stade génital. Depuis l’oblativité génitale de l’école française d’avant-guerre, jusqu’au génital love de M. Balint, il est impossible de ne pas reconnaître le désir, chez les psychanalystes, de mettre comme dans une classe à part les relations pré-génitales. Sont-ils frappés d’un aveuglement collectif ? Assurément non.

Mais peut-être le point qu’ils voulaient dégager ne s’est-il pas spécialement trouvé mis en lumière. Avoir placé la relation œdipianisée sous le signe, soit de la génitalité – ce qui certes n’est pas illégitime –, soit d’un progrès moral – ce qui est tentant –, l’affecter du signe d’une plus-value indéterminée a peut-être obscurci la vision d’un point de passage qu’il fallait éclairer.

En effet, il n’était pas injustifié de placer la description de quelque chose qui peut être représenté comme un nouveau stade, sous le signe du don ou de la possibilité de le faire. Mais peut-être le côté volontiers présenté comme sublime de cette oblation, n’a-t-il fait que traduire, chez les auteurs mêmes, le frémissement qui s’empare de l’être lorsqu’il est question de lui ?

Reste ce que l’on veut souligner.

Si, dans les stades archaïques, c’est par des répétions et des déplétions que l’on figure les relations que l’enfant noue autour de son manque de quelque avoir, la maturité génitale signale qu’il va s’agir d’autre chose. Où il est déjà frappant que dans le propos le plus banal, c’est la créature humaine dans sa totalité qui trouve sa place sur le comptoir (« se donner »).

À ce niveau, le complexe de castration est le mythe freudien qui nous explique cet important passage. Plus que la renonciation à un phantasme, c’est la renonciation, idéale peut-être, mais à coup sûr nécessaire, tout au moins dans certaines limites, à l’avoir comme visée, qui ouvre les possibilités de l’être, au niveau duquel le manque rouvrira sa question.

Cette renonciation à l’avoir, que la castration consacre, permettra le don sur lequel les auteurs ont insisté sans souligner ce que Lacan démontre, à savoir que c’est le don de ce qu’on n’a pas, car on a renoncé à l’avoir. Ainsi se trouve évité le piège, que le leurre tend aux femmes pour le plus grand bien de tous, de voir dans le pénis, voire le sperme, l’objet de ce don littéralement sanctifiant.

Mais tout avatar dans ce passage de l’avoir à l’être où le manque se fait valoir, retiendra l’échange englué dans les avoirs, c’est-à-dire au niveau d’une relation de type oral dans le cas typé, où la castration ne sera jamais que la menace d’une mutilation ou d’une amputation qui s’inscrira dans l’être, le long des lignes de fragilisation ! du corps morcelé.

Le prix de cette castration est trop lourd. La femme ne pourra accepter ce que l’homme a refusé : de payer ainsi l’assomption de son rôle sexuel.

Et si l’homme peut s’engager dans la représenta-don d’une femme, ou même de son phallus que la castration a épargné, la femme pourra s’engager elle, dans la représentation de l’homme que la castration ne menace pas.

Ou, si l’on préfère, alors que le travesti joue à se faire le fétiche de ce que la mère doit avoir, mais n’a pas, et se comporte comme si existait ce qui n’existe pas, que justement il représente, la femme homosexuelle est fiction d’être ce qu’on ne peut pas être. Et de porter sur l’être plutôt que sur l’avoir, la fiction met l’individu dans une position où le suicide, par exemple, sera toujours présent comme toile de fond.

C’est dans cet ordre de phénomènes que s’inscrivent les conséquences du rejet de l’amour pour la mère au moment où il se génitalise, c’est-à-dire où se pose la version des structures relationnelles que la castration constitue, et dont le mythe freudien du complexe d’Œdipe donne le sens. Les assises desquelles l’amour pour la mère essaye de s’élever sont constituées par les relations les plus archaïques. Ce qui sera l’aptitude à l’amour de l’adulte à venir, retombera pour une part sur cette base de départ dont la note régressive éclatera dans les observations.

Remarquons également que le terme d’amour, liebe, love, semble être de préférence utilisé pour les relations de type œdipien ou génital, et que pour les relations pré-œdipiennes ou pré-génitales les travaux psychanalytiques ont toujours dégagé la note de clinging, d’accrochage, d’agrippement. À cet égard la notion d’amour primaire, primary love de M. Balint, montre assez le souci qu’à l’auteur de remanier les perspectives jugées insuffisantes à son gré. La notion d’amour se trouve étendue par lui au stade les plus archaïques afin de garder le bénéfice de leur usage pour éclairer le génital love, l’amour génital. La notion « d’aimance » de l’école française d’avant-guerre recouvre une tentative analogue.

Mais est-ce l’évocation de Thanatos qui a rendu les analystes si méfiants à l’égard d’Éros, dont cependant l’image enfantine rappelle assez la filiation ?

Pour une part donc, l’amour de l’homosexuelle s’établira dans ces coordonnées dites régressives où le jeu de mère à fille sera la situation habituelle.

Relation où les rôles seront d’ailleurs interchangeables et mêlés, telle femme jouant le rôle de mère ou d’enfant alternativement ou simultanément, dans la même relation ou dans des liaisons successives ou simultanées. Le sein féminin jouera le rôle privilégié que les observations mettent en lumière. Il sera l’emblème de cette relation dont la teinte particulière, dans ce cas, de la jalousie, sera le témoignage.

Cette note orale sera le fait dominant de toute relation perverse chez la femme.

D’autre part, jouera tout ce qui donnera à l’homosexuelle les raisons de prétendre à cette supériorité qui se manifestera dans l’assurance parfois sereine avec laquelle elle assumera son rôle masculin.

Puisque l’homme ne peut donner ce qu’il n’a pas perdu, et qu’il ne peut que perdre ce à quoi il n’a pas renoncé en ne payant pas la dette castrative, elle qui ne l’a jamais eu le donnera mieux que quiconque.

L’anecdote peut ici venir à notre aide. Vraie ou fausse, l’histoire de l’espion travesti est instructive. Un espion habillé en femme était avec des ennemis attablé à boire un café. Simulant la maladresse, un des convives renversa la tasse de l’espion, qui par le geste automatique qu’il fit pour protéger du liquide brûlant l’endroit de sa plus grande faiblesse, se démasqua dans son sexe masculin.

Il suffit d’imaginer la même histoire arrivant à une espionne costumée en homme, pour concevoir qu’elle n’aurait pas cette faiblesse masculine, n’ayant sous ce rapport rien à perdre ou à protéger.

La femme homosexuelle a exorcisé la castration qui l’intéresse dans l’autre qu’elle est pour elle-même. Car elle n’a pas renoncé à son sexe. Elle s’est identifiée aux insignes de l’autre.

Et la présence du tiers masculin se fait sentir, non seulement dans le soin que cette femme apportera à la jouissance de sa partenaire – ce dont elle tirera fierté et gloire, en négligeant dans certains cas systématiquement la recherche de son plaisir d’agent de la relation sexuelle –, mais encore dans l’association la plus banale ou le rêve, où manquera rarement de surgir soit le tiers masculin, soit un quelconque objet qui le signifie. Ce témoin masculin dans le rêve, anonyme et sans visage, est, tout comme les objets qui marquent la trace de son passage, l’élément central du rêve. Les ébats sexuels qui, dans le cas-type, se déroulent entre deux femmes, dont la rêveuse, n’ont d’autre sens que de se dérouler devant lui. Pour la rêveuse qui, d’une part, s’implique au premier degré dans la scène jouée, la référence seconde mais principale est cette présence masculine, dont elle adopte en quelque sorte le point de vue. D’une façon analogue, ce qui se déclare comme un besoin de sécurité en amour et le désir de se consacrer à un autre être pour lequel elle sera tout, ne laisse de coexister avec un phantasme de promiscuité ou une promiscuité effective en marge d’une liaison privilégiée. La teinte don juanesque de ce fantasme atteste sa filiation virile imaginaire.

Dans cette tromperie dont l’homosexuelle tient le pari, défi permanent qu’elle lance à l’homme castré, qui est-elle ? Homme ou femme ?

Si nous repartons de la première indication que nous donne la clinique psychanalytique, nous trouverons ce que nous signalions au début de ce travail : une fixation parentale excessive. Paradoxe dont l’analyse nous a donné l’habitude : l’homosexuelle a trop aimé son père. Mais elle l’a trop aimé au sens où elle a trop aimé sa mère, de cet amour dont elle n’a pu supporter l’inexorable et trop sévère frustration.

Elle n’a donc pas renoncé à l’objet du choix incestueux. Elle l’a perdu, abandonné, au sens où elle a rejeté son amour pour sa mère. Mais cet objet n’a pas pour autant disparu. Il est venu s’ériger dans son Moi, qui se façonne sur le modèle de l’objet disparu. Elle introjecte les qualités de l’objet d’amour, qui, dans son Moi, est surinvesti. L’objet de son amour devient support de son identification masculine. Elle revêtira les insignes du père – ceux de la masculinité. Et quand un sujet se pare des insignes de ce à quoi il est identifié, il se transforme et devient le signifiant de ces insignes.

Ces insignes seront employés vis-à-vis de celle à laquelle ils ont menti quand ils étaient portés par le père, laissant sans réponse l’appel de la mère, qui n’a pas le phallus, à celui qui devrait l’avoir s’il n’était castré – laissant ainsi béant ce manque qui intéressera l’enfant au-delà de sa mère.

Or la fille peut maintenir, envers et contre tout, qu’elle possède le phallus : comme image, dans ce qu’elle représente.

Le Moi où l’objet masculin s’est établi surinvesti est une formation idéale. L’objet premier de son amour (la mère), au-delà duquel est le manque qui l’intéresse, est lui-même intéressé au manque, au-delà de l’objet, qui est le support identificatoire de l’homosexuelle.

L’idéal du Moi d’un pareil sujet féminin pourra devenir le manque même qu’il y a au-delà de son objet d’amour. Le sujet pourra se substituer à ce manque, et si l’objet manquant, c’est-à-dire le phallus pour autant qu’il a d’abord manqué à la mère, vient à la place de l’idéal du Moi, se réalisera l’énamoration ; l’amour humble et dévoué pour une autre femme qui est sa mère retrouvée, à laquelle l’homosexuelle se proposera comme étant l’objet qui comble ce manque. Ce qu’elle fera d’autant mieux qu’elle n’a pas cet objet, mais qu’elle le représente.

Elle donnera ainsi l’exemple de l’amour pour rien. Cet amour désintéressé justifie la supériorité dont elle se réclame et constitue pour le père un défi où elle montre ce qu’est un véritable amour. L’amour de quelqu’un, non pour ce qu’il a, mais pour ce qu’il n’a pas, c’est-à-dire le pénis symbolique qui est chez le père, elle le sait fort bien, puisqu’il peut le donner à la mère, et qu’elle sait ne pas trouver chez la femme qu’elle aime.

Ce qui arrivera en fait ne sera nullement la répétition des rapports du père à la mère. Car elle n’est pas à la place du père. Elle a construit ce personnage factice, « fétiché »24, entièrement engagé dans la représentation du manque de son premier objet d’amour, qu’elle retrouve dans sa partenaire. Elle retrouvera du même coup toutes les vicissitudes obligatoires de la relation à la mère, et spécialement les relations agressives les plus originelles, les premières rivalités. Leur effet sera de modérer ou d’exalter la revendication de l’appareil de sa représentation, c’est-à-dire l’ensemble de ce qui est pour telle femme le lot des insignes de la masculinité.

La femme perverse

Nous serons, pour notre part, enclins à admettre qu’en dehors de l’homosexualité, voie particulière où s’engage la sexualité féminine plutôt qu’elle ne s’y pervertit (si nous prenons comme modèle structural de la perversion sexuelle, la perversion spécifiquement masculine du fétichisme), il n’y a pas chez la femme à proprement parler de perversions sexuelles. Nous dirons aussi que la relation perverse qui, chez la femme, existe assurément, ne se saisit pas d’une façon significative dans la relation sexuelle elle-même. Nous écartons en effet toutes les variantes par rapport à une norme de comportement fixée apparemment dans une aire culturelle donnée. L’investigation nous montre d’ailleurs le caractère difficile à préciser de pareille norme. Et pour peu qu’un tel examen aille jusqu’à devenir statistiquement valable, il dévoile cette norme comme se confondant avec ce que l’aptitude polymorphe, que Freud prête aux femmes, rend possible. C’est en souligner à la fois les limites et la banalité. Nous ne retiendrons pas plus telles singularités instrumentées que la relation sexuelle peut, à l’occasion, devoir à l’industrie des hommes.

Si nous donnons au mot pervertir le sens de dévier de son chemin ou de son destin, nous serons moins étonnés de voir qu’à ce niveau la femme n’ait rien à pervertir. Nous inscrirons les déficiences, les anaphrodisies variées, au registre de la symptomatologie névrotique, dont la frigidité réalisera sur le plan sexuel le type achevé.

Disons ainsi que ce qui chez la femme peut se pervertir, c’est la libido.

Ceci nous amènera à évoquer une certaine forme de perversion du narcissisme d’une part, du maternage d’autre part.

Si l’on en revient d’abord à l’étude de la structure perverse chez l’homme, il nous faudra constater que le fétichisme, qui nous en propose le schéma le plus exemplaire, inscrit dans la relation au voile la question du pénis à préserver chez la mère, et postule dans le mécanisme du splitting de l’ego ce mode de défense « ingénieux » et sans défaut contre la menace de castration, dont parle Freud.

À partir de cette notion fondamentale du splitting de l’ego, on peut déduire, chez le pervers, ce mode d’inarticulation entre la loi castratrice et le désir, qui prend son relief dans la notion de fading du sujet, introduite par J. Lacan dans l’étude du phantasme pervers.

Cette scission entre la subjectivité et le désir, cette notion de « sujet barré », s’exprime dans l’aptitude du pervers à embrigader, dans l’acte, la réalité au service de l’impératif du leurre ; leurre qui n’est plus ludiquement assumé avec les conditionnels de l’enfance (« tu serais la maman, je serais le papa ») mais qui identifie désormais, dans l’incognito des silences agis, le sujet aux signifiants impersonnels du désir.

Le troisième terme, impliqué par tout désir, n’est pas ici celui qui fondant la loi, historiquement, en valoriserait la transgression ; il est seulement celui qui se déduit de l’acte, qui se fonde à partir du « ni vu ni connu » d’une transgression naissante et toujours abortive.

Il est créé implicitement par la relation perverse, pour être d’emblée situé dans l’exil et le non-reconnaissable. Ce troisième terme, c’est le Phallus-de-Personne pour le fading subjectif du pervers25. Tout au plus peut-il se différencier dans la loi sociale et l’appareil répressif anonyme que le Code pénal fabrique sur mesure pour l’homme homosexuel. Mais la conséquence en est alors la réduction fallacieuse et complaisante, par le pervers, de la loi, à la redondance des légiférations textuelles. Une impasse de plus.

Pour la femme, les coordonnées ne peuvent être les mêmes, mais ce schéma peut nous servir si nous soulignons d’abord et les privilèges de la fille par rapport à la loi, et le fait que la castration ne la concerne qu’en tant qu’elle menace ou marque l’autre, dont elle attend son bonheur.

Si elle n’est pas fétichiste, elle peut être « féti-chée » de par la dialectique de l’être et de l’avoir : mais l’important est peut-être de comprendre par quel mécanisme ceci peut s’organiser.

Il est à notre époque une histoire de moins en moins exceptionnelle qui est celle de la chirurgie esthétique. Elle a parfois valeur exemplaire.

Tel sujet féminin embarrassé dans le modelage de sa statue, de son ego imaginaire de girl-phallus, par un avoir anatomique disgracieux, peut se trouver nanti d’une imago réformée, du jour au lendemain. Le splitting de l’ego que fonde l’intervention esthétique est toujours profondément et irréductiblement marquant pour la personnalité de la femme. Ceci n’est qu’un exemple, mais qui peut concrétiser la situation plus générale où, dans l’être et non plus dans l’avoir, la femme devient à elle-même son propre fétiche ; c’est son corps fétiché qui a des relations sexuelles avec un homme toujours instrumental, et toujours rejeté, dès qu’il tente d’assumer, au niveau symbolique, sa filiation phallique et son rapport à la loi (dans le « tu es ma femme »). C’est dans ses rapports hétérosexuels souvent multipliés (d’où la jouissance peut ne pas être exclue, sans pourtant être jamais épanouissante) que ce type de femme trouve son seul mode de défense possible contre une homosexualité latente. Cette homosexualité vécue lui est inaccessible. Lorsqu’elle y cède, le traumatisme qui s’ensuit peut créer de ces symptômes, si difficilement réductibles par l’analyse et si près de la psychose.

Nous voulons parler de ces cas où la décompensation narcissique, toujours liée à l’absence d’une instance phallique agissante au niveau symbolique, aliène la femme dans des jeux de glace, où la dépréciation faciale, voire la fascination par des plaies punctiformes, post-acnéiques, n’est que le déplacement d’une masturbation, traquée dans un miroir, lequel ne réfléchit que la béance léthale d’une énigme narcissique insurmontable.

C’est peut-être dans ces cas que manque justement le phantasme masochiste classique dont on doit dire qu’il ne signe rien d’autre qu’une tentative de référence au phallus et à la castration. Dans le couple imaginaire qu’il forme avec l’autre, le masochiste établit la relation de son être au désir, comme le rapport de la faille érogène qui le marque, à la flagelle phallique qui constitue cette faille comme coupure.

Que ceci soit phantasme pervers n’implique pas que ce soit fantasme du pervers. Et nous pensons qu’à ce niveau, il en est de la femme comme de l’homme ; à ceci près que son rapport privilégié au réel de l’absence phallique fait de la femme la collaboratrice complaisante du fantasme sadomasochiste qui structure le désir de l’homme aux prises avec la castration.

Mais il est d’autres situations où pour la femme, les leurres sexuels typiques faillissent à leur mission d’engager la visée de la jouissance dans les méandres où le plaisir peut se trouver. Quelque chose n’aura pas, en effet, suivi le droit chemin qui est ici celui du détour nécessaire ; et une voie s’ouvrira, un circuit plus court qui sera celui d’une perversion propre à la problématique féminine : c’est dans la relation la plus étroite, celle du maternage, que se manifestera le versant pervers.

Cette relation de la mère à l’enfant, la plus directe de toutes les relations possibles, est en effet celle qui peut le plus légitimement revendiquer le titre de naturelle. Celle où l’amour est en quelque sorte naturellement garanti ; mais naturelle aussi en ce que rien qui ressortit du registre de la loi n’est nécessaire pour la fonder. Celle aussi où rien d’autre, loi d’une autre relation, n’instaure la dimension œdipienne, la castration, le désir sexuel qu’elle libère. Et l’interdit qui frappe la consommation sexuelle du rapport de la mère à l’enfant ne s’établit que par un effet de retour.

La relation de la mère à l’enfant est au départ la relation, si l’on peut dire, la plus nue et la moins protégée. Rien ne mettant d’obstacle à l’amour de la mère pour l’enfant, le désir sexuel y sera moins fort. On pourra dire que les deux seules voies qui s’ouvrent en propre à l’amour maternel seront la sublimation ou la relation perverse. Mais en fait le désir sexuel n’est pas absent, apporté par l’interdit lui-même dont il est marqué.

Cet interdit, élément d’une relation dont les innombrables perturbations créeront la névrose, apportera avec lui la relation névrotique dans le rapport le moins préparé à le soutenir à son niveau propre.

Relation perverse ou sublimation, tels seront en fait les extrêmes entre lesquels oscillera toute relation maternelle, à ceci près qu’au lieu de la sublimation, c’est l’érotomanie que nous verrons surgir.

Mais quelle que soit l’allure prise par cette relation mère-enfant, dont la position particulière est de n’être pas désignée dans le texte premier de l’interdit de l’inceste, elle sera, quel qu’en soit le trouble, d’une admissibilité sociale quasi totale. Nous irons jusqu’à dire que c’est dans le contexte social où les interdits premiers sont les plus évidents que la recevabilité de la décomposition perverse de la relation du maternage sera la plus forte26.

L’érotomanie maternelle comme alternative ouverte à la relation perverse étonne moins si l’on considère l’ancrage oral de cette dernière. Que les manifestations du comportement maternel pervers s’organisent de façon privilégiée autour des activités du nourrissage, n’est là que la conséquence de ce que nous avons à considérer. L’origine du phénomène se trouve dans ce qui se noue à la phase œdipienne, lors de l’échec du complexe de castration, et dont les racines sont prises dans ce que le stade oral aura laissé comme coalescence du manque avec toutes les déplétions mortifères. L’échec de la phase castrative n’en sera que plus lourd. Quelle manifestation plus criante peut-il en exister que ces lamentables rapts d’enfants, dont la relation notée avec les menstruations ou avec une fausse couche met en évidence la structure ?

La nature impulsive de l’acte, la totale non-spécificité du choix de l’objet, démontrent la place de pur et simple avoir, tenue par l’enfant. L’incurie où il est laissé parfois par incapacité est souvent frappante. Mais plus convaincant à cet égard est le discours même de la voleuse d’enfant tel que les archives judiciaires le consignent. Il est rare en effet qu’interrogée sur ses mobiles, la femme qui vole un enfant ne réponde d’abord qu’elle l’a pris pour l’avoir et le garder ; ne serait-ce que quelques jours. La nature de la relation s’affirme dans son aspect désespéré et dans l’urgence qu’il y a de l’instaurer. Ce cas limite de la relation perverse l’apparente structuralement à la relation fétichiste.

Dans ce splitting de l’ego, dont une part nie et l’autre construit un monument à l’inévitable, le sujet s’évanouit. L’érotomanie lui permettra de resurgir dans l’aliénation délirante. Et l’érotomanie maternelle pourra être très proche des délires de dénégation de la mort du conjoint. Dans sa forme atténuée, quoi de plus fréquent que ces affirmations, par les mères, de la démesure de l’amour que leur porte leur enfant : « Je suis tout pour lui », « Il m’aime plus que tout au monde. » – Assertions dont la conviction semble proportionnelle à la négligence où elles sont laissées, voire aux sévices dont elles sont, par ces mêmes enfants, accablées.

Certes, en tant qu’absent ou imaginaire, tel qu’il est pris dans le phantasme, l’enfant pourra être un des éléments signifiants pivots de la névrose maternelle. Mais pour autant qu’il est aussi d’abord objet réel manipulable, il se prête de façon unique au versant pervers des aptitudes féminines.

L’enfant peut être donné à la femme comme le phallus qui lui manque. Il pourra, nous l’avons vu, se faire, devenir pour sa mère ce phallus, si le versant privatif du complexe d’Œdipe n’a pas débusqué la mère de cette position. Pour autant qu’il reste pour la mère le signifiant de ce phallus qui lui manque dans son partenaire sexuel, l’enfant sera pris dans la relation névrotique, dont les formes phobiques nombreuses fournissent à l’analyse un contingent appréciable de jeunes mères.

Mais si, objet réel, il devient l’écran sur lequel se projette ce manque qui intéresse la mère au-delà de son objet d’amour, il sera l’objet d’une relation perverse de type analogue à la perversion fétichiste. Le propre d’un tel objet est d’être à la fois l’élément central du jeu du désir, et extérieur aux voies de son accomplissement.

Il est rare d’ailleurs qu’un rapport de mère à enfant ne participe quelque peu de ces types de relation. L’écho assourdi s’en retrouvera chez la jeune fille dans ses réactions au contact ; par exemple la susceptibilité de toute son enveloppe tégumentaire au chatouillement. À l’opposé, c’est une position de structure érotomaniaque qui se révélera dans l’insensibilité totale de certaines femmes au chatouillement, laquelle ne se rencontre que chez la femme. L’homme au contraire est toujours quelque peu chatouilleux et sa sensibilité sur ce point est comme un vestige de son être phallus pour la mère, ce à quoi le garçon se prête encore mieux que la fille.

Ou bien, concluant cet examen par un autre biais, nous dirons que la nature orale du phénomène le coulera dans le moule propre des relations de ce stade, où toute frustration d’amour cherchera sa compensation dans la satisfaction d’un besoin. C’est en ce sens que la tétine sera « l’alibi » de la frustration d’amour (Lacan). C’est bien le sens d’ailleurs dans lequel les parents l’utilisent.

Or, la frustration d’amour est bien ce que la femme trouvera le plus facilement dans sa relation conjugale où elle revivra les avatars de la relation qui l’unissait à sa mère.

Pour peu que le tableau soit aggravé par l’impossibilité de satisfaire le besoin que la sexualité oriente, ou que l’objet de la satisfaction ne lui soit pas donné, l’enfant prendra sa fonction de partie de l’objet d’amour. Comme objet réel il sera une partie de l’objet symbolique. C’est sur cet objet réel que portera la pulsion, ici pulsion perverse de style oral ou anal, dont la coloration sadique ne sera pas négligeable, même si elle n’éclate pas publiquement dans le fait divers qui ne manque jamais à la dernière page des journaux.

Conclusions

La question de l’homosexualité féminine et des perversions chez la femme devient, sitôt posée, une des faces sous lesquelles se présente l’étude des perspectives sexuelles spécifiques de la femme.

Il est, croyons-nous, impossible d’envisager ces issues particulières et d’en rendre compte dans l’esprit où nous avons tenté de le faire, sans poser la question de la femme dont l’homosexualité et l’attitude perverse ne sont que des versants particuliers.

Dans cet examen, nous avons adopté un point de vue qui s’oppose à celui de E. Jones, pour qui la femme est née femme par la volonté du Créateur, et à celui de F. Dolto selon laquelle la jouissance sexuelle féminine est susceptible d’être articulée en fonction de repères anatomiques.

Nous ne pensons pas non plus que l’orientation actuelle qui vise, comme on dit, à « démystifier » la sexualité, ses angoisses, ses interdits, soit une tentative qui nous rapproche d’une ère de lumière. En particulier, le pari moderne de déculpabiliser une fonction naturelle, en permettant aux sujets de voir le caractère erroné de leurs peurs, est une promesse dont le caractère dominant est de n’être pas tenue. La faiblesse, la précarité, quand ce n’est pas l’allure bancale, des « ajustements » qui scellent le résultat de tant d’analyses et qui sont au mieux de mauvais compromis, montrent suffisamment à quel point est illusoire, gratuite, la prétention irresponsable qui déclare délivrer de la culpabilité. L’observation des résultats analytiques à l’intérieur du monde, de la société analytique inclusivement, suffirait à ouvrir les yeux les plus obstinément fermés.

Or, à considérer les ambitions déclarées et les perspectives posées aujourd’hui dans la psychanalyse, l’on se trouve inévitablement amené à poser une question : est-ce que le pessimisme freudien est dans les vues contemporaines sans répondant dans la pratique et l’élaboration théorique, ou est-ce que cet optimisme contemporain est une pure escroquerie ?

Cette question nous a conduits à une démarche nous engageant dans deux directions qui, croyons-nous, se complètent. D’une part, ne pouvant réduire les phénomènes envisagés à propos de la sexualité à un certain ordre qui serait discernable dans le champ des besoins, nous avons tenté d’approfondir la structure du désir humain qui vient à se prendre en masse dès que se déclenche ce qui a trait à l’amour. Ce désir qui peut mener à une consommation sexuelle (sans préjuger de sa nature) dont la conséquence procréatrice, exceptionnelle dans les faits s’ils devaient être abordés statistiquement, ne peut être, par nous, placée sous le signe d’une volonté divine ; ne peut non plus, selon nous, s’expliquer de façon satisfaisante si l’aboutissement qui lui est proposé se confond avec un rapport sexuel, de préférence hétérosexuel, où se trouverait un certain plaisir que la notion d’orgasme exprimerait. Certainement l’orgasme masculin, dans son schéma habituel, nous semble tout spécialement inadéquat à figurer ce terme vers quoi il est tendu. Et les représentations habituelles de l’orgasme féminin participent peu ou prou au schéma en usage dans l’examen des phénomènes sexuels masculins. L’imprécision, le vague qui marquent les descriptions de l’orgasme féminin, tout comme l’insistance médicale dont l’effet se discerne dans l’obstination mise à obtenir des patientes l’aveu de son existence ou de son absence, quand ce n’est pas de sa modalité précise, montrent suffisamment les difficultés où l’on est à transcrire au féminin des notions dont, même au masculin, l’élaboration est peut-être flottante. Cette difficulté a son corollaire dans la compulsion qui se traduit dans l’obligation des temps modernes, faite à la femme, d’avoir des orgasmes, c’est-à-dire des orgasmes reconnaissables par l’investigateur masculin. Qu’il s’agisse là d’un élément permanent dans la vision masculine profane (à quoi nos consœurs n’échapperont pas plus que d’autres, au mépris peut-être du meilleur de leur expérience personnelle qu’elles tairont), n’est pas douteux. Notre étonnement sera moindre de voir réapparaître à l’occasion, même dans les travaux psychanalytiques, la vieille éjaculation féminine des auteurs libertins français du xviiie siècle.

Ce qui, à nos yeux, fait la spécificité de la sexualité humaine, ne peut gagner à se ranger parmi les phénomènes dits naturels, sur lesquels du reste les études modernes de l’instinct animal jettent un jour nouveau.

Le premier qui l’ait abordée sous un angle radicalement nouveau, sans pourtant manquer de connaissance des sciences naturelles, Freud, le fit en prenant comme appui le mythe. Le mythe est aussi la dimension dans laquelle se développe sa méthode. Un mythe de l’Antiquité, plus spécialement, servit à constituer ce que l’on peut appeler la mythologie freudienne. Cet héritage n’est pas à récuser. Parce qu’analystes freudiens nous n’en avons pas le pouvoir ; parce que aussi, à ce jour, rien n’est venu éclairer de façon plus complète la sexualité.

Le mythe mettant au premier plan l’ordre de la parole, l’instance du signifiant dans ses rapports au signifié, notions linguistiques modernes que nous avons pour ce travail empruntées à leur père, Ferdinand de Saussure, introduit dans la même opération les lois qui le gouvernent et l’ordre général de la loi.

Considérant que ce à quoi tend à se réduire la vue psychanalytique de la sexualité est incapable de soutenir une pareille problématique, nous avons cru pouvoir poser une hypothèse : la sexualité est dans le vécu, le secteur privilégié, dans l’expérience courante, où se vit (sans pour autant secréter sa propre connaissance), le rapport de l’homme aux signifiants derniers. Non point que nous attribuions au langage une « importance exagérée », que nous niions le pré – ou l’extra-verbal, mais parce que l’enfant apparaît dans un monde de langage qui l’a précédé, que la phrase qui lui assignera sa position a été commencée avant lui et que son articulation symbolique, qu’il soit homme ou femme, est ce à quoi même sa mort ne lui permet pas d’échapper. Tout au contraire même, c’est lorsqu’il sera mort que sa position sera d’une éminence dont l’œuvre de Freud, du complexe d’Œdipe à Moïse en passant par Totem et tabou, signale la situation.

Cette position symbolique s’articule dans les rapports de l’homme à certains signifiants. Et pour cela ces rapports sont réglés.

Le phallus est pour les analystes une fréquentation ancienne, même si elle a été quelque peu délaissée. Un terme par contre pourra sembler d’usage nouveau. La Chose, das Ding, que nous opposons à toutes sortes d’objets (die Sache), est ce que nous mettons dans le Vide, quand ce serait celui des sanctuaires.

Le Vide est pour les analystes une dimension connue, la Chose est ce qu’il recèle et ne montre pas. Nous l’utilisons ici pour donner un nom à ce point dernier de la fascination, comme dimension de ce à quoi le Phallus règle le rapport.

La garde explicite de cette règle est dévolue à la Loi et donc à toutes les lois, à celles du Décalogue ou aux règles de la grammaire. C’est par rapport à quoi la transgression prend son sens plein.

La notion freudienne de complexe d’Œdipe pose les coordonnées de la situation où se jouera et se vivra le rapport de l’homme au signifiant, celle du complexe de castration, le défilé par où il aura à passer pour trouver son rôle. Et, dans ce défilé, il devra acquitter un droit.

Il n’y a pas lieu de s’étonner, par conséquent, si l’on tient présent à l’esprit ce dont en fin de compte il s’agit, de ce que toutes les religions aient accordé à la sexualité la place absolument centrale qu’elle y occupe. Il n’est pas exagéré de dire qu’avant Freud, les systèmes religieux, quels qu’ils soient, furent seuls à tenir la sexualité à la place qui est la sienne. Il peut ne pas être superflu, à cet égard, de remarquer la constance avec laquelle des accusations de dérèglements sexuels furent portées contre les sectes dites hérétiques.

Cette progression rendait indispensable de faire passer notre travail par l’examen préalable de ce qui advient de ce réglage dans la situation prise comme norme de référence par rapport aux diverses formes de décomposition patente que nous avons à connaître comme analystes.

Le problème, là, n’était pas de trancher la question de savoir s’il y a de bons mariages ou s’il n’y en a pas. Mais d’éclairer en quoi ils sont bons ou mauvais. Pour s’apercevoir au-delà du goût que les époux peuvent y prendre, ou du dégoût qu’ils croient y trouver, que sa modalité actuelle institue des conditions dont la fixité et la constance font que, « bon » ou « mauvais », il n’échappe pas à l’irréductible contradiction qu’il rencontre et que Freud, pour sa part, posait comme étant sans issue.

Freud avait également posé en axiome que l’analyse des accidents rencontrés par l’homme dans son chemin vers ce qu’il devra affronter, donne des lumières précieuses pour l’entendement de ce qui se passe « normalement ». À l’époque où se situa la controverse que Freud conclut de cette manière, il indiqua même que l’intérêt de la psychanalyse était probablement supérieur, dans cette perspective, à la valeur nécessairement limitée de la méthode sur un plan thérapeutique. Mais il semble que l’horizon psychanalytique ne se soit jamais débarrassé, malgré ses efforts, du recours combien rassurant, à ce dont les analystes proclament, dans leurs déclarations, l’inanité, à savoir le clivage entre normal et anormal comme séparation du bon et du mauvais. Leur tolérance affichée est sans cesse prise à revers, par le recours qu’ils gardent, par devers eux, à la croyance obstinée aux impossibles retrouvailles avec l’objet dernier dispensateur d’un bien souverain. Et les critères de guérison, malgré leur apparence de modestie élaborée, laissent transparaître ce qui s’étale au grand jour lorsqu’ils rendent compte des guérisons qu’ils opèrent, dans des conversations à bâtons rompus. Le contraste est frappant entre le contentement affiché, et ce que, par ailleurs, ils ne peuvent méconnaître, ayant été à la meilleure place pour l’entendre, c’est-à-dire dans leur fauteuil.

Mais la participation aux espoirs les plus fous de l’analyste n’est-elle pas la forme la plus courante de guérison analytique ?

Pour cette raison, nous n’avons pas sacrifié à la convention qui situerait au terme d’un tour d’horizon les considérations sur un état dit normal et souhaitable, dont les définitions souvent ne diffèrent pas notablement de ce que le lecteur moins averti trouve dans les édifiantes publications dont la vogue se répand sous la rubrique de l’éducation sexuelle. À ces platitudes, nous préférons l’impénétrable Kama Soutra. Et nous avons placé notre chapitre sur le mariage en tête de liste, parce que l’union légale est la première voie que l’humanité fréquente dans l’affrontement au manque que son rapport au signifiant dévoile, sans pour autant échapper aux interdits dont la marque imprimera volontiers un cours différent à la vie des sujets dont notre titre proposait l’étude.

Ayant posé la chaîne signifiante dans laquelle l’enfant est pris dès avant sa naissance, le Vide comme point de fuite d’où s’élève un appel auquel personne ne reste sourd, nous avons esquissé la carte des avenues principales du désir où nous avons rencontré le phallus, indispensable pour s’y orienter : bâton manquant du pèlerin qui ne va nulle part mais que le temps porte à sa destination. Faux aveugle, car ses yeux pleins d’images sont encore éblouis, il avance à tâtons ; sa main se referme sur une paille, un roseau, une verge et, s’il est homosexuel, il s’y tiendra.

Plus altière, l’homosexuelle proclame qu’il n’y a rien à chercher là où il semble manquer quelque chose. Mais tenter de gouverner la vérité, et plus particulièrement celle qui n’est pas en notre pouvoir humain, est une entreprise qu’elle pourra payer de sa vie, n’ayant plus qu’elle-même à qui elle puisse laisser le soin de trancher le hl de ses jours.

Plus courante et plus facile sera l’issue perverse où l’enfant objet, jouet, souffre-douleur, concentrera sur lui les feux croisés de la relation perverse. Il est bien rare que les disciplines éducatives n’en participent peu ou prou.

Bibliographie

Bergler (Edmund, MD), Counterfeit, Sex, Homosexuality, Impotence, Frigidity, Grune and Stratton, New York (1958) (second enlarged edidon).

— Homosexuality : Disease or Way of Life ?, Hill and Wang, inc., New York (1957).

Bonaparte (Marie), Passivité, masochisme et féminité (1935), Psychanalyse et biologie, Paris, Presses Universitaires de France, 1952-

— Sexualité de la femme (1951), Paris, Presses Universitaires de France.

Caprio (Frank, MD), L’homosexualité de la femme (1959), Payot, Paris, traduit de Female Homosexuality, The Citadel Press, New York.

Deutsch (Hélène), The Psychology of Woman in Relation to the Funcdons of Reproduction (1925), The Psycho-analytical

Reader, edited by Robert Fliess, London, Hogarth Press (1950).

Dolto (Françoise), À propos de la frigidité, Journées provinciales de printemps i960, Édition Société française de Psychanalyse.

— La libido génitale et son destin féminin, in La Psychanalyse, n° 7, P.U.F., 1964.

Freud (Sigmund), Die Weiblichkeit XXXIII Vorlesung, in Neue Folge der Vorlesungen zur Einführung in die Psycho-analyse, Gesammelte Werke, Band XV, Imago Publishing, London.

— Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie, Gesammelte Werke, Band V, Imago Publishing, London.

— Beitrage zur Psychologie des Liebeslebens : I. Über einem beson-deren Typus der Objektwahl beim Manne ; II Über die allgemeinste Erniedrigung des Liebeslebens, Gesammelte Werke, Band VIII, Imago Publishing, London.

— Totem und Tabu, Gesammelte Werke, Band IX, Imago Publishing, London.

— Beitrage zur Psychologie des Liebeslebens : III. Das Tabu der Viriginität, Gesammelte Werke, Band XII, Imago Publishing, London.

— Über die Psychogenese eines Faites von weiblicher Homosexualität, Gesammelte Werke, Band XII, Imago Publishing, London.

— Fetishismus, Gesammelte Werke, Band XIV, Imago Publishing, London.

— Über libidinöse Typen, Gesammelte Werke, Band XIV, Imago Publishing, London.

— Über die weibliche Sexualität, Gesammelte Werke, Band XIV, Imago, Publishing, London.

— Die Ichspaltung in Abwehrvorgang, Gesammelte Werke, Band XVII, Imago Publishing, London.

Glover (E.), An examination of the Klein System of Child Psychology, The Psychoanalytic Study of the Child, vol. I, 1945, International University Press, New York.

Granoff (Wladimir), Relations d’objet, in Encyclopédie médicochirurgicale, psychiatrie, vol. 2, p. 37.300 A 30, Paris.

— Desire for children, children’s desire : un désir d’enfant, in La Psychanalyse, n° 2, Presses Universitaires de France, 1956-

— Filiations. L’avenir du complexe d’Œdipe, Éd. de Minuit, 1975-

— La pensée et le féminin, Éd. de Minuit, 1976.

Henry (George W., MD), Sex Variants (1948), Paul B. Hoeber,

Medical book department of Harper and Brothers, New York, London.

Hirschfeld (Magnus, MD), Sexual Anomalies, Emerson Books Inc., New York, 1948.

Horney (Karen), On the Genesis of Castration Complex of Women, International J. of Psychoanalysis, 1924, vol. V.

— The flight from Womanhood, International J. of Psychoanalysis, 1926, vol. VII.

— The denial of the Vagina, International J. of Psychoanalysis, 1933, vol. XIV.

Hyppolite (Jean), Phénoménologie de Hegel et psychanalyse, in La Psychanalyse, n° 3, Presses Universitaires de France, Paris, 1957.

Jones (Ernest, MD), Early Development of Female Sexuality (1927), Papers on Psychoanalysis, London, Baillère, Tindall & Cox, 1950.

— The Phallic Phase (1932), Papers on Psychoanalysis, Baillère, Tindall & Cox, London, 1950.

— Early Female Sexuality (1935), Papers on Psychoanalysis, Baillère, Tindall & Cox, London, 1950.

— Papers on Psychoanalysis, Baillère, Tindall & Cox, London, ! 950-

Karpman (Benjamin, MD), The Sexual Offender and his offenses, Julian Press Inc., New York, 1954.

Klein (Mélanie), Early Stages of the Œdipus Conflict, 1928, Contributions to Psychoanalysis 1921-1945, Hogarth Press, London,1950.

Knight (Richard Payne) et Wright (Thomas), Sexual Symbo-lism, Julian Press, Inc., New York, 1957.

Lacan (Jacques), Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine, in La psychanalyse, n° 7, Presses Universitaires de France, 1963.

— La relation d’objet et les structures freudiennes. Séminaire de textes freudiens (1956-1957), extrait du Bulletin de Psychologie, t. X.

— D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose, in La Psychanalyse, n° 4, Presses Universitaires de France, 1958.

Lacan (Jacques, MD), The rules of the Cure and the lures of its power. International psychoanalytical Conférence, Royau-mont, July 1958, éd. Société française de Psychanalyse.

Lacan (Jacques), La direction de la cure et les principes de son pouvoir, Colloque international de Psychanalyse, Royaumont, juillet 1958, éd. Société française de Psychanalyse.

— Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse (rapport du Congrès de Rome 1953), in La Psychanalyse, n° 1, Presses Universitaires de France, 1956.

Lacan (Jacques) et Granoff (Wladimir), Fetishism : the Sym-bolic, the Imaginary and the Real, in Perversions, Psychodyna-mics and Therapy, ed. by Sandor Lorand MD and Michael Balint MD, Random House, New York, 1956.

Lampl de Groot (Jeanne), The Evolution of the Œdipus Complex in Women (1927), The Psychoanalytic Reader, éd. by Robert Fliess, Hogarth Press, London, 1950.

Leclaire (Serge), La mort dans la vie de l’obsédé, in La Psychanalyse, n° 2, Presses Universitaires de France, 1956, Paris.

Lœwenstein (Rudolf, MD), Some remarks on the rôle of speech in psychoanalytic technique, International J. of Psy-choanalysis, vol. XXVII, nov.-déc. 1956, Part VI, p. 461-467.

London (Louis S., MD) et Caprio (Frank, MD), Sexual Deviations, The Linacre Press, Inc., Washington DC, 1955.

Muller (Josine), A contribution to the Problem of Libidinal Development of the Genital phase in girls (1925), International J. of Psychoanalysis, 1932, vol. XIII.

Perrier (François), Phobies et hystérie d’angoisse, in La Psychanalyse, n° 2, Presses Universitaires de France, 1956, Paris, réédité in La chaussée d’Antin, 10/18, T. IL

— Psychanalyse de l’hypocondriaque, in l’Évolution psychatrique, n° 3, 1959, réédité in La chaussée d’Antin, 10/18, T. I.

Rank (Otto), The Trauma of Birth, Harcourt Brace 8c C°, New York, 1929.

Sapir (Edward), Language. An introduction to the Study of Speech, Harves Book, Harcourt Brace 8c C°, New York.

Saussure (Ferdinand de), Cours de linguistique générale, éd. Charles Bally & Albret Sechelaye, Lausanne ; Paris, Payot, 1916.

Westerman-Holstijn (A. J.), Les organes génitaux féminins : l’orgasme et la frigidité, communication au Congrès d’Amsterdam, i960. Texte polycopié.