IV. À propos des soignants

Que l’on parle d’institutions en bloc, ou bien que, plus précisément, l’on se réfère à des équipes institutionnelles, c’est toujours en vertu d’une simplification qui a pour défaut d’escamoter la différenciation du médecin et du soignant. On est évidemment engagé, par toutes les observations précédemment rapportées, dans une réflexion sur le rôle et la fonction des soignants. (J’avertis ici que par simplification et comme je le ferai plus loin, je vais appeler soignants tous les collaborateurs non médecins du psychiatre institutionnel.)

IV. 1. Leur position

Comme en toute affaire institutionnelle, les points de vue propres du psychanalyste peuvent être distingués mais non séparés de ceux de tout responsable institutionnel. On sait qu’en France un débat animé s’est engagé à Sèvres en 1958 sur la participation des infirmiers à la psychothérapie. Tous les participants étaient bien entendu partisans de valoriser le travail et la fonction des infirmiers, longtemps tenus dans les asiles à un rôle de gardiennage. Au-delà de ce facile accord, on se rappelle que deux positions divergentes se sont opposées ; tandis que les uns évoquaient le rôle psychothérapique des soignants, les voyaient et les voulaient déjà psychothérapeutes auxiliaires (cf. Oury, 1958 ; Aymé, 1959), d’autres, plus rigoureusement psychanalystes, se refusaient à laisser imaginer que l’on transformât les infirmiers en psychanalystes de fortune (Diatkine, 1958). Le débat n’est pas clos, il continue d’opposer ceux qui pensent psychanalyser le personnel en même temps que les malades et l’institution, et ceux qui ne conçoivent pas comment cela se pourrait faire.

On peut se demander si tout ce débat n’est pas fondé sur de simples

quiproquos. Si la psychanalyse est bien la psychanalyse, alors il est évident qu’un chef de service ne saurait sans déraison se mettre en position de psychanalyser ses collaborateurs ou ses auxiliaires. « Je ne pense pas personnellement, déclarait Lebovici (1959), qu’on puisse envisager d’une manière sérieuse de faire des infirmiers de véritables psychothérapeutes auxiliaires. »

Par ailleurs, si par fonction psychothérapeutique on entend que l’infirmier fasse un tout autre métier que celui de gardien, alors tout le monde sera bien entendu d’accord ; mais le malentendu persiste de par l’insidieuse confusion qui risque toujours de s’établir entre les effets et attitudes psychothérapiques et la psychothérapie. Ce n’est pas valoriser vraiment les soignants que de dire qu’ils devraient être des psychothérapeutes. Il me semble infiniment plus raisonnable de les aider à devenir de bons soignants, et de faire en sorte que leur fonction soignante soit pleinement valorisée et s’exerce dans une coopération réelle avec les médecins.

C’est pourquoi je suis pour ma part de ceux qui préfèrent, pour éviter toute confusion, ne pas parler de fonction psychothérapique des soignants, ni même de « psychothérapie institutionnelle » (*).

Le débat qu’on vient d’évoquer s’entremêle avec un autre problème, qui sera amplement évoqué dans la suite de cet ouvrage mais qu’on a déjà eu l’occasion d’aborder : c’est le problème de la hiérarchie. La plupart des psychiatres institutionnels ont senti à un moment donné qu’eux-mêmes avec les malades et les soignants étaient prisonniers d’une armature hiérarchique propre à stériliser leurs efforts et leurs contacts. De cette prise de conscience est née la notion de collectif soignant (Bonnafé). Dans le même temps les esprits s’accoutumaient à la notion et à la pratique du travail en équipe ; non sans quelques résistances, car le médecin tend à y trouver une atteinte à son prestige personnel. Lebovici (1959), dont on vient de citer une remarque, dans un travail toujours actuel, a plaidé aussi fortement pour l’intégration du psychiatre dans une équipe que pour le maintien au sein de cette équipe de la différenciation des rôles respectifs, en rappelant d’ailleurs à quelles origines très précoces le rôle doit son importance. Il rappelait, ce qui est l’évidence même, que « les situations réelles, les rapports réels dans la hiérarchie professionnelle ont un rôle décisif dans notre activité quotidienne ». (Quelques années plus tard Chanoit (1963) reprenait ce thème et soulignait que l’absence de perception et de définition du rôle individuel dénature le sens de la relation et détermine des conflits qui bien souvent sont un frein au mouvement thérapeutique.)

Le moment est venu de rappeler que dans une pertinente étude du rôle, Green (1961) a distingué du rôle (dont il voit le vécu se fonder sur l’Oedipe) de la réplique, faite de réponses en miroir, par contraste,

(‘) Je me garderais aujourd’hui de parler comme je le faisais en 1956 (iî., 57) de psychothérapie du et par le personnel soignant ; et cependant j’ai beaucoup plus de confiance aujourd’hui qu’alors dans les capacités des soignants ; et ceci explique cela.

par complémentarité ou par opposition, et dont la notion de rôle propre est absente. Or il va de soi que moins son rôle est défini, plus un sujet procédera par des répliques, dont la tendance contre-transférentielle, au sens le plus étroit du terme, est manifeste. L’auteur distingue également la défense par le rôle et la défense contre le rôle, et ce sont là notions qui seront utilisées plus loin pour éclairer certaines distorsions institutionnelles.

Depuis plus de dix ans la pratique du travail en équipe s’est largement répandue dans les organismes psychiatriques ; réunions d’équipes, conférences de cas, etc. sont devenues de pratique courante. En même temps, sous le vocable de groupes de discussions (cf. P. B. Schneider, 1965 et 1968) se sont développées les techniques de maniement des groupes, ou de « psycho-didactique de groupe » (Lebovici, 1959), qui ont donné au travail en équipe une dimension nouvelle.

Les rapports des médecins avec les infirmiers ont notablement changé. Ils se sont parfois rencontrés dans une même opposition à l’administration vécue comme mauvais objet extérieur (Aymé, 1959) ; mais il est bien improbable que ce motif de rapprochement puisse rester longtemps fécond. Une nouvelle définition des rapports de rôles est recherchée. Par rapport à l’action du psychiatre celle de l’infirmière, d’après Miller et Sabshin (1963), peut être conçue et organisée soit comme supplémentaire (de même sens et niveau inférieur), soit comme complémentaire (distincte et coordonnée : voir Federn et

G. Schwing), soit comme neutralisante (par rapport à une cure psychothérapique). Ce schéma nous laisse insatisfaits.

Quoi qu’il en soit le « psychiatre ne peut plus être seulement un spécialiste chevronné ; il doit accepter cette responsabilité de figure centrale et dominer les conséquences émotionnelles que son action ne manquera pas d’avoir » (Lebovici, 1959). Cette responsabilité implique une attention particulière à la structure de l’institution, et au moral des infirmières, dont Schwartz (1953) avait déjà noté qu’il peut être affecté par certaines crises qui sont en rapport étroit avec le travail dans l’équipe et avec les malades et qui doivent être dénouées et traitées. Il semble que ce travail (qui n’est pas à mes yeux de la psychothérapie proprement dite) puisse s’effectuer commodément dans le cadre d’une communauté thérapeutique.

Au reste l’équilibre de chaque infirmière dépend de celui de l’ensemble du groupe traitant institutionnel. Assez récemment (1967) je proposais de considérer comme critères associés l’efficacité et le confort du travail thérapeutique ; il ne semble toutefois pas que ces critères, pratiques mais difficilement mesurables, soient suffisants. J’ai plus récemment souligné l’importance qui s’attache à la bonne santé psycho-sociologique de l’équipe soignante, et j’en ai indiqué les signes et les conditions (1968). Il en sera question plus loin dans cet ouvrage, et ce travail n’est ici mentionné qu’à titre de repère.

La découverte des malades mentaux constitue le fait principal de la psychiatrie institutionnelle depuis 30 ans. (Ceci n’est pas une boutade ; le malade mental, auparavant, n’existait guère qu’à titre d’objet de laboratoire, et pour certains il n’est encore que ça). La seconde découverte a été celle des soignants ; elle apparaît toujours consécutive à la précédente ; sans être psychanalystes, des praticiens comme Daumézon et Bonnafé y ont en France beaucoup contribué ; de même, aux États-Unis, Greenblatt et York (1935). Dans les années récentes le travail de Woodbury (1966) est à cet égard un des plus marquants : son principe fondamental envers les soignants consiste, dit-il, en « un profond respect pour leurs qualités thérapeutiques et les techniques de leurs diverses disciplines ».

Cet auteur accorde donc une grande importance aux qualités innées des soignants et à la révélation de ces qualités grâce au soutien du psychiatre. (Je suis pour ma part tout à fait d’accord avec lui sur ce point, compte tenu de certaines réserves et de certaines conditions que je formulerai ultérieurement.) Tel soignant préfère les catatoniques, tel autre les paranoïdes ou les déprimés ; ce qui fait que ce n’est un pas individu seul mais une équipe entière qui peut couvrir la gamme de la pathologie mentale. « Nos réunions d’équipe ne consistaient pas en une analyse didactique en groupe mais tendaient à faciliter le développement et l’épanouissement du caractère individuel et des qualités intrinsèques de chacun des soignants, en utilisant les forces d’identification et de soutien mutuel de l’équipe et, très rarement, l’interprétation ».

Dès lors, « le rôle principal du psychiatre est moins d’enseigner… que de soutenir la confiance en soi des soignants afin de développer leurs qualités thérapeutiques inhérentes. Le psychiatre peut accomplir cette tâche en acceptant lui-même le rôle de modèle et en démontrant dans les réunions de groupe une attitude ouverte de franchise, de confiance et de respect pour les capacités psychothérapiques de tous les membres de l’équipe » (W. 1966). Par ces remarques nous venons déjà de pénétrer dans le domaine de la formation des soignants.

IV. 2. Leur formation

On a beaucoup écrit et beaucoup palabré sur la formation des soignants. Nous ne nous occuperons bien entendu pas ici de leur enseignement. On le sait nécessaire et on le sait non suffisant. Il me semble sage d’admettre que tous les gens travaillant en milieu psychiatrique doivent d’abord posséder une capacité technique déterminée, qu’elle soit médicale, infirmière, menuisière, ou toute autre encore. Reste à faire la formation relationnelle, et c’est là que le psychanalyste habile aux techniques collectives apporte une contribution particulière.

Il est un facteur de progrès formateur sur lequel nombre d’auteurs insistent : c’est l’identification contrôlée des soignants au leader institutionnel (Lebovici, 1959 ; Daumézon, 1958 ; R., 68). Il est un mode de formation (à distinguer, avec Lebovici, de la simple information) dont tout le monde admet la primauté, c’est le mode collectif libéral. Tout le monde est de plus d’accord pour estimer que cette formation devrait être prolongée, voire continue. Il est encore un but que la plupart assignent à cette formation : c’est une meilleure compréhension et maîtrise par chacun de ses propres contre-attitudes et contre-affects envers les malades.

Mais ici paraissent déjà quelques divergences, non seulement sur l’adjectif contre-transférentiel que certains acceptent mal d’utiliser dans le contexte institutionnel en dépit de sa commodité, mais aussi sur le comment et le jusqu’où de cette élucidation. Encore plaçons-nous à part ceux qui, nous l’avons déjà vu, estiment que le leader institutionnel a mission et pouvoir de psychanalyser son équipe.

À partir de ces principes on peut distinguer la formation effectuée sur place, dans l’institution même avec les leaders institutionnels, et la formation effectuée dans les groupes de discussion ou séminaires animés par une ou plusieurs personnalités étrangères à l’institution. Les avantages de chacune des formules sont certains : Lebovici, (1959) comme Daumézon (1958) avaient souligné ceux de la première : P. B. Schneider (1968), Bergeret et Guyotat (1968), Burner (1968), et Villa (1965) et bien d’autres encore apprécient ceux de la seconde. Mais aucun des auteurs à notre connaissance n’exclut une formule au profit de l’autre ; et c’est justice, car elles se complètent (cf. aussi : Battegay, Hàfner, Berne).

La véritable difficulté n’est pas là. Elle est, sur le plan pratique dans le maniement, et sur le plan théorique dans la conceptualisation des techniques psycho-didactiques de groupes de discussion. Genevard (1965) a fait un louable effort pour les distinguer des psychothérapies proprement dites, mais P. B. Schneider (1968) a fort bien souligné l’ambiguïté du concept et de la méthode, ou pour mieux dire des méthodes. Et pour quelques-uns qui s’interrogent sur ce qu’ils font et entendent faire, combien se lancent les yeux fermés dans l’aventure, tels des apprentis-sorciers cuisinant hâtivement des groupes avec un peu d’herbe psychanalytique afin de se mettre à la mode ?

En revanche, et comme le disait J. Kestemberg (1958), « dans la mesure où nos hypothèses (psychanalytiques) sont vraies, elles correspondent à des besoins humains qu’il est relativement aisé d’exposer en des termes qui traduisent tout uniment cette humanité ».

Toute mon expérience m’a fait confirmer la pleine justesse de cette remarque.

À bien des égards la formation des soignants pose des problèmes communs avec celle des médecins, peut-être même plus complexes en raison du statut des premiers. Or on connaît les ressources nouvelles mais aussi les difficultés qu’offre la formation psychologique des médecins (voir : Guyotat et al., 1967), et l’on sait combien délicates dans leur application se montrent les vues et techniques de Balint, qui cependant ouvrent en la matière des perspectives incontestablement intéressantes (Balint et Balint).

L’ensemble des problèmes posés a fait l’objet d’une longue et pénétrante étude où nous devons à D. Braunschweig, R. Diatkine,

E. Kestemberg, et S. Lebovici (1968) de pouvoir mieux les saisir, et de particulièrement comprendre combien sont complexes les méthodes de formation en groupe, et tout ce qu’elles demandent au psychanalyste qui s’en charge de tact, d’ouverture et de précision.

Les auteurs de ce travail se rapportent à toute une gamme d’expériences de formation, et naturellement ils ont tiré parti, sans la copier, de leur pratique de la psychothérapie de groupe ; sans ignorer ni négliger les apports de la dynamique de groupe, ils se réfèrent de préférence à la théorie psychanalytique, marquant au demeurant qu’ils ne considèrent « pas moins comme arbitraire la séparation absolue des deux approches ». Dès lors leur perspective se situe dans des limites précises, « définies d’une part par l’application de la connaissance psychanalytique à la compréhension des relations individuelles au sein des situations de groupe, d’autre part par la non-application directe de la technique psychanalytique au maniement de ces situations ». Nous insistons au passage (L) sur cette formulation, qui pourrait tout aussi bien définir la ligne générale que cet ouvrage s’essaie à suivre.

Concernant les objectifs et les résultats, une autre nuance n’est pas moins importante : si l’action décrite ne se fixe point d’objectif thérapeutique, il n’en est pas moins vrai qu’elle procure à ses bénéficiaires un certain mieux-être dans un domaine au moins de leur activité relationnelle. « Dès lors il apparaît à l’évidence combien floues sont les limites entre la pédagogie et la formation des groupes institutionnalisés et leur maniement thérapeutique. » Former mais sans distribuer un enseignement des théories psychodynamiques (dont on sait qu’il ne serait pas assimilé, voire même qu’il alimenterait des positions intellectualisantes ou réactionnelles), aider mais sans traiter : telles sont les conditions d’une technique dont on conçoit qu’elle demande à qui la pratique autant de doigté que peu de dogmatisme.

Dans ces groupes de formation, définis comme groupes de confrontation, le psychanalyste « tout en utilisant son expérience, doit tout faire pour éviter de manier le groupe comme un groupe de psychanalyse », et il doit « s’efforcer d’éviter les régressions et les agressions inutiles ».

Le but des auteurs, qui dans les différentes expériences rapportées se sont occupés principalement de personnes dont la profession est à base relationnelle et en particulier de nature psychiatrique, leur but diffère de celui qu’en fin de compte Balint avoue être le sien : former les médecins à l’exercice de la psychothérapie, c’est-à-dire faire d’eux des psychothérapeutes ; ici au contraire se manifeste un respect fondamental pour l’activité professionnelle propre des participants, laquelle on s’efforce d’améliorer ou d’affiner et non pas de changer, et ce respect de se traduire dans la technique par une valorisation de leur activité spécifique d’autant plus nécessaire qu’inévi-tablement ils se sentent châtrés par rapport au personnage du psycha – 18 nalyste, fantasmatiquement surévalué (surtout si, comme c’est le cas dans un des groupes décrits, les participants ont bénéficié d’une psychanalyse personnelle mais ne pratiquent pas la psychanalyse). Il est aisé d’apercevoir que les positions de nos auteurs s’appliquent aux soignants psychiatriques, même si, comme on peut l’espérer mais certainement pas l’exiger, il en est qui se sont fait ou se feront psychanalyser personnellement ; il se confirme en effet que « la compréhension psychologique acquise dans l’analyse personnelle semble peu à peu pouvoir devenir un instrument valable, bien que non utilisé dans une technique privilégiée ».

Une autre distinction pleine d’implications théoriques et pratiques est faite par les auteurs entre « la compréhension des effets psychologiques de l’activité médicale, et la psychothérapie faite par le médecin ». Cette nuance en effet importante s’applique à l’activité soignante, et de ne pas l’oublier permet d’éviter certains faux débats comme ceux que nous avons évoqués plus haut.

Au sujet de la technique de formation en groupe, les auteurs soulignent l’intérêt de donner au groupe la possibilité de travailler sans vivre les expériences dissolvantes de la psychothérapie. Uni par ses objectifs professionnels, le groupe doit rester cohérent grâce à une structure solide, « sans autoritarisme ni laisser-aller anarchisant ».

Au reste les avantages de la situation de groupe sont certains : la facilitation de l’expression en groupe et à l’abri du groupe, la référence à l’« on », les effets de résonance, la médiatisation des déplacements transférentiels font mieux accepter l’éclairage nouveau donné par la confrontation sur le rôle professionnel et le comportement personnel. Il faut toutefois éviter que le groupe ne devienne pour les participants une fin en soi, « le lieu d’une interminable rencontre », une société d’admiration mutuelle, ou au contraire le bouillon de culture des conflits personnels. Dans une optique voisine, les auteurs signalent que « dans certains cas et à certains moments l’équipe psychiatrique oublie son rôle organique pour devenir un champ clos où d’interminables conflits ne se règlent jamais » ; de plus, dans le cas évoqué, qui est celui d’une équipe psychiatrique infantile, on note que les « protagonistes ne manquent pas de transporter plus consciemment qu’on ne le croit généralement leurs querelles au niveau des enfants dont ils ont la charge et dont ils font les témoins de leurs désaccords, allant même parfois jusqu’à chercher à s’en faire des alliés ».

Autant de difficultés que nous avons déjà signalées, que nous aborderons à nouveau plus loin, et qui prouveraient, si besoin en était, combien les problèmes de la psychiatrie d’adultes sont éclairés par ceux de la psychiatrie infantile. Le travail de groupe et sur le groupe est donc nécessaire pour éviter de telles impasses. Mais à nouveau se pose le choix du leadership dans un tel travail : le leader institutionnel du groupe a l’avantage de mieux connaître les problèmes puisqu’il les vit, mais il sera sans cesse défié sans que son rôle soit ouvertement remis en cause ; quant au consultant, il « pourra plus librement manier les effets de groupe, soit en présence du leader, ce qui risque de limiter l’expression de l’agressivité latente à son égard, soit en son absence, ce qui risque de créer une différence dangereuse entre les affects exprimés en son absence et les effets de la situation hiérarchique qui s’exprime à travers son rôle ». Le choix ne semble donc jamais parfait, surtout lorsqu’il s’agit d’un groupe de personnes qui non seulement ont le même type d’investissements professionnels, mais travaillent effectivement ensemble. Il devient d’autant plus important que les conflits interpersonnels ou intra-groupaux ne soient évoqués qu’à travers l’étude des cas, c’est-à-dire à partir des malades.

D’une façon générale on doit apprécier hautement que les auteurs sachent toujours – et ce n’est pas si courant qu’on le pourrait croire – tenir simultanément compte de l’impact des situations professionnelles réelles et de celui des fantasmes inconscients qui s’y projettent ; c’est ainsi que la nécessité est rappelée que le leader institutionnel étudie avec soin « les conditions réelles du travail dans l’institution dont il a la responsabilité ».

Mais revenons au maniement technique des groupes de formation, en particulier dans le cas où le leader en est un consultant. Il va de soi que celui-ci ne saurait « se confiner dans un silence qui deviendrait vite une provocation » et « la manifestation la plus agressive de celui qui croit détenir un savoir et qui laisse les autres s’enferrer dans leur ignorance ». Il lui appartient de veiller au bien-être du groupe, de ne point dire sauvagement tout ce qu’il comprend, de se montrer tolérant, bienveillant, et ne point dissimuler ni ses faiblesses ni ses ignorances, et de savoir s’identifier aux participants en formation dans les situations spécifiques où ils sont engagés, mais sans régresser jusqu’à ne point savoir se différencier d’eux. « Le fonctionnement du leader se situe donc à mi-chemin entre celui d’un analyste et d’un enseignant (1). » Nous trouverons encore d’autres enseignements utiles dans les chapitres consacrés à la formation des médecins et aux groupes de psychanalystes n’exerçant point la psychanalyse. Autant il est vrai que ces groupes de formation ne sauraient prétendre à traiter des « sujets ayant une attitude inconsciente pathogène en raison de symptômes névrotiques organisés, de comportements pervers ou de traits de caractère trop fortement investis » (2), autant il est certain qu’à découvrir, à la suite du leader, un sens là même où il ne semblait pas y en avoir dans le comportement des malades, à découvrir le caractère inconscient du désir des malades, les participants se sentent profondément soulagés, cessent peu à peu de considérer les malades comme des objets effrayants et persécuteurs, renoncent au besoin intellectualiste de les saisir à travers une grille toute faite, quelle qu’elle soit, ou bien à coup de recettes superficielles. (Dans ce but peut être utilisée la technique du jeu de rôle, qui fait partie de la technique psychodramatique, et dont Lehovici (1959) avait déjà signalé l’intérêt à titre de démonstration vécue.)

G) Souligné par nos soins.

(') Remarques dont on aperçoit la portée sur le plan de la sélection.

En présence du psychanalyste se font jour chez ceux qui ne le sont pas des sentiments puissants d’envie, de frustration, de culpabilité, où le sadisme castrateur inconscient risque d’aboutir à une inhibition de l’activité professionnelle propre. C’est ainsi que « la présence d’un psychanalyste dans une équipe de travail quelconque a généralement pour effet à plus ou moins brève échéance un sentiment de dévalorisation de chacun des autres membres au regard de sa technique propre ». Raison de plus pour le psychanalyste de manifester « un intérêt véritable pour des possibilités d’action qu’il ne possède pas ». On en revient toujours au rôle central de l’identification.

Provoquer de nouvelles identifications fait donc partie des résultats que l’on peut atteindre par la formation en groupe ; ça n’en est pas le seul bénéfice : infuser des connaissances nouvelles ; enseigner par l’expérience vécue un certain maniement des groupes ; « obtenir un gain notable, même s’il est modeste, dans le fonctionnement de la personnalité de chacun de ses membres au niveau professionnel » ; tels sont les résultats, délibérément limités, mais assurément très appréciables, que l’on en peut attendre.

Je me suis attardé sur ce long travail parce que, sans traiter d’une façon exclusive du thème envisagé dans ce chapitre, il y touche de très près, et il l’aborde avec toutes les nuances, le tact, et aussi la précision conceptuelle que nécessite toujours l’intervention du psychanalyste, autant, sinon plus, lorsqu’il fonctionne sans divan que lorsqu’il se place en position psychanalysante. Cette mesure dans la vision comme dans l’action me semble propre à parer aussi bien aux entreprises irréfléchies qu’aux découragements précoces que l’intérêt légitime et croissant que le développement actuel de la pratique psychiatrique suscite pour la formation des soignants et des équipes traitantes, a pu, peut et pourra encore éveiller parmi ceux qui s’en portent responsables.

Par suite du parti que nous avons pris de rassembler ici les références bibliographiques, il nous faut laisser au lecteur le soin d’effectuer les liens étroits qui pourront raccorder à ce que nous venons d’analyser certains des développements ultérieurement présentés dans cet ouvrage.

Un point de vue qui vient d’être et qui sera souligné a d’ailleurs reçu relativement peu d’attention, hormis de certains psychanalystes (tels que Diatkine (1958), Kestemberg (1958)). On se penche plus volontiers sur les motivations dynamiques des soignants que sur les conditions économiques (au sens métapsychologique du terme (1)) de leur activité. Or on ne peut légitimement pas envisager les unes sans les autres.

Il n’est pas possible non plus de dissocier les problèmes concernant la formation des membres des équipes psychiatriques des problèmes

f1) Mais aussi dans son sens propre et courant.

relatifs à l’organisation des institutions psychiatriques. Toute formation véritable suscite le besoin de repenser, voire de réorganiser les structures ; et je montrerai plus loin que réciproquement certaines structures institutionnelles figées rendent impossible, dérisoire ou explosive toute entreprise même prudente de véritable formation du personnel institutionnel.

Il nous faut donc et pour finir envisager maintenant le point de vue plus large de l’organisation institutionnelle. Tout ce qui précède nous y a préparés.