Préface de la Seconde Édition

Vous baguez un oiseau ; vous le laissez courir son aventure. Où ira-t-il, reviendra-t-il, et survivra-t-il seulement, c’est ce que vous ignorez d’avance. 11 en est de même lorsqu’on livre un ouvrage aux aventures insoupçonnées qu’il peut avoir avec ses lecteurs, s’il en trouve. Le voir passer pour la seconde édition, c’est comme de retrouver l’oiseau qu’on a lâché. On sait qu’il a survécu, et qu’il va reprendre son vol. On aimerait soudain connaître les nombreuses aventures qu’il a rencontrées, et qu’on ne peut pour la plupart qu’imaginer. Et de le scruter afin de vérifier s’il est prêt pour un nouveau voyage, comme on fait pour les avions de ligne.

Cet ouvrage avait pris naissance dans le conflit que provoque inévitablement toute application du savoir psychanalytique au champ de la pratique psychiatrique institutionnelle. C’est de ce conflit qu’il tirait son élan propulsif. Et c’est de ce conflit qu’il s’efforçait d’articuler et d’accommoder les termes. Toutefois il avait été conçu et rédigé dans le calme de cette zone libre de conflits où seules peuvent se poursuivre la recherche et la réflexion scientifiques.

Il a pourtant pris son envol dans des rafales. Sa sortie a coïncidé en effet avec l’essor en France des doctrines anti-psychiatriques. Que cet ouvrage ait pu tenir son vol et conserver son cap au milieu des courants parfois confus de l’anti-psychiatrie, c’est peut-être ce qui témoigne d’une assez solide constitution.

Certains parmi les anti-psychiatres sont résolument réfractaires à toute odeur psychanalytique. D’autres s’en réclament ou s’en inspirent, mais aucun n’accepte ou ne supporte de mener jusqu’au bout l’attelage que composent les points de vue complémentaires de la psychanalyse. C’est ainsi que les points de vue économique et topique sont tout bonnement évacués des conceptions psychopathologiques propres aux plus subtils des anti-psychiatres. La psychiatrie de jadis était lourde. On peut craindre que l’anti-psychiatrie ne soit légère.

Cet ouvrage cherche à frayer sa voie entre ces deux écueils, dont, quand il fut écrit, l’un nous était bien connu, et l’autre commençait à se profiler dans le paysage d’une psychiatrie en pleine crise.

Crise de croissance, ou crise d’involution – nul ne saurait en préjuger de nos jours, et, s’il est permis d’espérer un renouveau, nul n’est puissant au point d’en décider. Au reste, le dessein de ce livre est plus modeste mais plus consistant, puisqu’il est d’examiner la pratique psychiatrique dite institutionnelle à la lumière de la connaissance psychanalytique. Ce propos, à tout prendre, était en lui-même suffisamment rénovateur pour l’être également aujourd’hui. Les problèmes que nous avons à affronter et si possible à résoudre sont et seront toujours les mêmes. Un champ de forces, d’abord confus et tourmenté, s’instaure entre des personnes dont certaines souffrent, et d’autres tâchent de soigner cette souffrance. Chacun dans ce champ organise à sa manière son approche, ses moyens, ses forces et ses défenses. C’est là ce que sent un psychanalyste quand lui-même entre dans ce champ de forces. 11 tâche de concevoir comme elles s’organisent, de comprendre comment dans certains cas se constituent des fortifications ou se creusent des impasses, les unes et les autres invétérant le processus psychotique, et enfin de tenter d’organiser ce qui puisse faire que ces forces tournent au bénéfice de la personne du patient. À cela les bonnes intentions ne suffisent pas. Car nul ne saurait douter que la partie soit difficile à jouer. Il faut un rare aveuglement – dont sont coutumiers ceux qui ne voient dans les maladies mentales qu’une question de chimie ou qu’une question d’opinion – il faut un rare aveuglement pour ne point apercevoir que tout processus psychotique est un système intrinsèquement organisé, doté d’une formidable énergie négative.

En psychanalyse, on ne peut pas douter qu’une immense question ne soit posée là, qui soumet le psychiatre et les soignants à des impératifs contradictoires et conflictuels. Jamais assez de discernement, jamais assez de fermeté ne permettront de s’orienter dans ces épaisseurs de la souffrance psychique.

S’engager dans ces brousailles n’est pas pour un psychanalyste une mince affaire, lui qui s’est installé de par l’invention de Freud dans un champ spécifiquement taillé par ses soins aux mesures du processus névrotique et du processus psychanalytique. La question est posée dans ce livre de savoir si le psychanalyste, en excursionnant hors de l’espace spécifique du fauteuil-divan, ne risque pas de perdre ce qu’il a conquis de plus précieux. À cette question cet ouvrage répond par son texte comme par son existence.

Aussi bien, du moment qu’il s’aventure dans un carrefour, fallait-il s’attendre à ce qu’il reçoive des flèches de plusieurs parts. Psychanalystes égarés, aux yeux de certains collègues ; démolisseurs des traditions, aux yeux de certains psychiatres ; imprudents aventuriers, aux yeux de certains conservateurs ; conservateurs attardés, aux yeux de certains autres ; ratisseurs de malades mentaux, aux yeux des auteurs qui parlent avec facilité de ce qu’ils n’ont pas lu ; toutes ces critiques nous ont assuré, s’il en était besoin, que, pour malaisé qu’il soit, notre chemin n’est pas le plus mal situé.

Mais ce chemin sera toujours malaisé. Ceux qui s’y engagent sont heureux déjà d’en connaître les aspérités, les impasses, les virages, les ouvertures et les traverses. On est plus fort de n’être pas seul et pas aveugle dans les difficultés qu’on rencontre. Notre effort ne pouvait être mieux justifié ni récompensé que par le témoignage maintes fois reçu qu’en sa première édition cet ouvrage a eu la chance d’éclairer et de confronter nombre de nos collègues.

Donc, cet oiseau – ce livre – qui rentre au bercail, après ses premières aventures, va-t-il tel quel repartir pour un nouvel essor ? Mais tel quel il forme un ensemble qu’aucun des auteurs n’a lieu de renier.

Seulement m’a-t-il paru nécessaire d’ajouter un complément bibliographique relatif aux travaux pertinents parus depuis trois ou quatre ans dans ce domaine.

C’est pourquoi, pourvu d’un supplément de bagages, ce livre va courir une nouvelle fois sa chance dans sa forme d’origine.

Avril 1973.

P. C. Racamier.