Préambule

Sans divan, et de plus hors de son fauteuil, le psychanalyste dont nous étudierons l’activité se place dans une situation très particulière ; le propre en est de n’être pas psychanalytique.

Le visage du psychanalyste en situation psychanalytique est invisible mais connu, et nous supposerons que notre lecteur le connaît effectivement. Un autre visage du psychanalyste est celui qu’il prend en situation psychiatrique ; c’est de ce visage-ci que nous parlons. Et non pas seulement et non pas tant dans la situation singulière du traitement d’un malade que dans la situation plus complexe du psychiatre-psychanalyste aux prises avec une collection de malades et un ensemble de collaborateurs, c’est-à-dire avec une certaine sorte de groupe social.

Il ne sera donc pas traité ici des psychothérapies de fauteuil à fauteuil que le psychanalyste aménage pour certains malades et principalement pour ceux qui sont psychotiques. Cependant ces malades psychosés sont bien l’objet des démarches thérapeutiques étudiées dans cet ouvrage ; s’ils en sont l’objet, il faut qu’ils en soient aussi les bénéficiaires, ce qui ne va pas autant de soi qu’on pourrait croire. Aussi bien ces patients, même s’ils ne figurent pas au-devant de la scène dans les études que l’on va lire, y sont constamment présents, mais non pas un par un, et non pas eux seulement.

En effet bien des raisons, qui ne sont pas uniquement de nécessité pratique immédiate, font que nombre de malades psychotiques, au moins pour un temps mais qui peut être long, doivent être rassemblés dans des organismes de soins spécialisés, et pris en charge par des ensembles institutionnels. Ils y viennent avec toutes leurs particularités personnelles, et ils y viennent aussi, qu’on l’admette ou non, avec, en arrière-plan, leurs familles et même toute la société ambiante. Un grand nombre de personnes, une grande variété de forces se trouvent donc engagés dans ces ensembles dont la complexité dépasse largement celle de la relation singulière du malade et du médecin ou du psychothérapeute.

Ces organismes, il n’y a pas très longtemps qu’ils ont acquis une vocation proprement thérapeutique. Il n’y a pas longtemps non plus que certains psychanalystes ou psychiatres-analystes y consacrent activement leur intérêt ainsi que leurs connaissances.

Or la présence, le regard et l’action du psychiatre-psychanalyste au sein des organismes de soins pour les malades mentaux, c’est précisément ce qui constitue le champ d’études abordé par cet ouvrage. Au regard de la psychiatrie traditionnelle une telle présence constitue un fait profondément novateur ; d’autre part elle est tout à fait originale au regard de la pratique psychanalytique pure. Nous sommes convaincus que la pratique psychiatrique, placée de nos jours devant l’impérieuse nécessité de se rénover, a tout à gagner à cette présence ; il n’est pas impossible en retour que la science psychanalytique elle-même en recueille des fruits.

Le temps est passé où le psychanalyste, en principe cantonné dans son cabinet, ne commettait dans le champ sacré de la psychiatrie que quelques incursions marginales, souvent d’ailleurs vouées au dénigrement ou à la dérision. Le champ et les moyens d’action d’une psychiatrie psychanalytique sont plus vastes et plus complexes. D’autres critères d’appréciation s’ajoutent aux critères de la clinique singulière ; d’autres moyens d’action s’ajoutent à la méthode psychanalytique, et ces moyens bien souvent sont médiats, en ceci que le psychanalyste intervient pour former des gens qui à leur tour interviendront, directement ou non, sur les malades. Enfin le psychiatre-analyste ressent l’impérieux besoin de forger et de modeler ses propres instruments de travail psychiatrique. Ce faisant il ne laisse pas d’utiliser les enseignements de certaines disciplines qui n’ont pas été inventées par la psychanalyse, même lorsqu’elles ont été fécondées par elle, et de certaines expériences de la pratique psychiatrique, instructives même lorsqu’elles ne s’inspirent pas de la psychanalyse.

Cet ouvrage entend donc présenter un nouvel aspect de l’activité du psychanalyste, ainsi qu’un visage nouveau de la pratique psychiatrique institutionnelle. Il offre une première approche de problèmes profondément actuels.

Il commencera par une vue d’ensemble des questions théoriques et pratiques posées par l’introduction du psychanalyste dans le champ institutionnel.

La revue des travaux qui ont jusqu’à ce jour abordé ce problème sous ses différents aspects fera l’objet de la deuxième partie.

La partie suivante est consacrée à l’observation clinique et technique, c’est-à-dire à la description, à l’illustration puis au commentaire d’une expérience institutionnelle conduite dans une perspective psychodynamique.

La quatrième partie, pour terminer, se consacre à l’étude plus générale des organismes psychiatriques institutionnels ; elle comprend une étude d’actualité sur un organisme sectorisé, et un essai sur les mécanismes institutionnels à titre de contribution préliminaire à la théorie de la technique institutionnelle.

Tout cela, nous l’avons dit, ne constitue qu’une première approche. Nous sommes loin de la considérer comme définitive. Cet ouvrage ne prétend point clore les importantes questions auxquelles il se consacre. De surcroît, le champ institutionnel n’est pas le seul où se puisse exercer l’activité du psychanalyste sans divan. Pour ces deux raisons cet ouvrage se présente comme le premier d’une série, mais d’une série qui préfère devoir ses issues ultérieures à l’occurrence des travaux plutôt qu’à l’obligation régulière des saisons ou des années.

Dans une voie nouvelle mais où les initiatives se multiplient, où les besoins sont immenses et les recherches à faire innombrables, nous sommes assurés que l’avenir est largement ouvert.

P. C. R.