Chapitre 1. À partir de la séduction narcissique

L’enfant

À peine mis au monde, il lui faut se faire un nid ; quant à elle, à peine délestée, il lui faut satelliser son nouvel objet à peine identifié : une naissance vient de s’opérer, une vie commence.

Je vois bien qu’il me faut ici, pour éclairer ce qui suit, renouer avec une notion que j’explore depuis des années (on la trouve dès avant Les Schizophrènes, ch. 6, on la retrouve dans Antœdipe, on la retrouve encore dans Le Génie des origines, ch. 4).

À l’unité corporelle prénatale succède une autre sorte d’unisson : la séduction narcissique en sera le moteur et le ciment. La mère et l’enfant vont se séduire. Ils vont se séduire comme si chacun d’eux avait à faire partie de l’autre ; ou plutôt vont-ils se séduire afin de se rencontrer en dépit de leurs différences. Pour deux êtres aussi dissemblables qu’une adulte et un nouveau-né, la séduction narcissique sera le moyen de se joindre : un exploit qui serait autrement impossible.

Avec un rien de mise en scène (ou de théâtralité), on pourrait encore dire que le nouveau-né doit séduire sa mère, déçue de ce qu’il n’est jamais aussi merveilleux que dans ses rêveries et ses fantasmes de future mère.

Quant à la mère, elle doit séduire le bébé, déçu depuis sa naissance de ce qu’il ait à gagner son air et sa pitance.

Assurément, on vient de donner un contenu explicite à des courants qu’il est habituel de formuler en termes plus savants. Du côté du nouveau-né, sa rage et son angoisse sont célèbres, et l’on a même, à leur sujet, beaucoup poétisé. Quant à la mère, nous savons qu’en tout cas l’enfant réel qui vient de lui naître, si réussi soit-il, ne saurait répondre aux vertus rêvées de l’enfant imaginaire qu’elle a nourri durant sa grossesse et même avant ; si le nouveau-né la console, c’est parce qu’il est vivant, et aussi parce qu’il la séduit – à condition, bien entendu, qu’elle se laisse séduire et ne reste elle-même pas trop fixée à son imagerie narcissique. Découverte et déception s’effectuent tout à la fois et de part et d’autre au sein de ce couple qui se réunit tout en se distinguant. La naissance les a séparés ; la séduction narcissique les aimante.

Définition

Cette séduction-là est à définir ; mais cette définition, il nous suffira de la reprendre : une relation narcissique de séduction mutuelle originellement entre la mère et le bébé ; s’exerçant avant tout dans les premiers temps de la vie du nourrisson avec la mère, elle vise à l’unisson tout-puissant, à la neutralisation, voire même à l’extinction des excitations d’origine externe ou pulsionnelle, et enfin à la mise hors circuit (ou en attente) de la rivalité œdipienne.

Cette définition, qui provient de mon Cortège conceptuel, appelle quelques précisions.

Il faut d’abord rappeler que c’est une séduction : une force d’attraction. On sait que séduire, c’est attirer, amener à soi ou conduire à l’écart, de manière irrésistible ; pour séduire, il faut plaire, et plus que ça. Le caractère irrésistible de la séduction témoigne de la puissance qu’elle exerce. À tant d’attraction il faut un moteur ; à toute séduction il n’est à notre connaissance que deux moteurs possibles : le sexuel et le narcissique. Le premier est le plus connu, mais voici le second. (Dans l’histoire de l’être il est en vérité le premier en date.)

Mutuelle est la séduction narcissique ; comme la mère séduit l’enfant, il la séduit ; et toute séduction narcissique obéira par la suite à ce principe originel. C’est une relation. Pour chacun des partenaires il s’agit donc d’attirer l’autre à soi et à part. Il s’agit d’établir une relation qui non seulement soit exclusive, mais à l’écart du monde et de son train.

Cette relation est narcissique en ce qu’elle vise à constituer une unité où chacun se reconnaît dans l’autre, ou plus exactement se reconnaît dans l’unité qu’ils forment ensemble. (C’est bien cette unité que j’imageais naguère en proposant la métaphore d’une galaxie narcissique, image propre à donner une idée de puissance, et peut-être même la trace de quelque blancheur lactée.)

On pourrait dire que la séduction narcissique prend la relève de l’unité organique prénatale. (Encore cette unité n’aura-t-elle jamais été entière : on ne saurait considérer le fœtus comme un viscère de la mère ; dès avant la naissance il commence de vivre sa vie ; et pour cause : il est en pleine croissance.) Mais ce ne serait là qu’une simplification ; il ne faut pas négliger l’aspect foncièrement paradoxal de la séduction narcissique ; la notion même de relation narcissique est paradoxale ; c’est une relation qui unit en séparant : unissant en ce qu’elle différencie et distinguant en ce qu’elle réunit ; tel est donc le paradoxe originaire de la séduction narcissique. (Il est bien évident qu’ici le narcissique ne se borne pas au sujet seul ; il ne répond pas à l’unité mathématique.)

Objections et précédents

Une objection nous attend : certains s’imaginent – et parfois même prétendent-ils – que la seule séduction qui soit ne saurait être que sexuelle, ce qui aurait pour effet de dire que la séduction narcissique n’existe pas, et par voie de conséquence de retirer – à la façon dont on tire un tapis de sous les pieds de quelqu’un – l’assise que je promets à la notion d’incestuel. Mais c’est une sottise. Ni le dictionnaire ni la théorie psychanalytique n’imposent une telle réduction sémantique, ni même ne l’autorisent ; elle inflige en revanche une grave amputation conceptuelle, et ceux qui en arguent pour contester la notion même de séduction narcissique font preuve, à leur détriment, de négligence.

Si l’on veut bien admettre que cette séduction-là existe, mais si l’on persiste cependant à lui chanter pouilles, on pourrait objecter que la notion n’en est pas nouvelle ; il est vrai que le procédé, lui, n’est pas nouveau, qui consiste, afin d’affaiblir une découverte, de la déclarer fausse avant de la dire vieillie. Or elle est nouvelle – et je dirai bientôt de quel cheminement elle procède – mais elle rejoint ou recoupe des notions connues.

Certes, elle n’a pas été citée comme telle par Freud. Mais assurément il l’a sous-entendue dès avant d’introduire le narcissisme. Elle s’inscrit plus directement dans la ligne de pensée d’un Sandor Ferenczi, tourné comme on sait qu’il l’était vers les archaïsmes fondamentaux. Michael Balint a parlé d’amour primaire : nous n’en sommes pas loin. On parle souvent, et avec beaucoup d’entrain, de relation fusionnelle ou d’indifférenciation, mais ce sont là des notions purement descriptives et des plus approximatives : la notion de séduction est bien plus forte et plus dynamique ; elle seule rend compte des forces qui s’exercent, de leur fonction et de leur impact. (Que vaudrait, je vous le demande, une « fusion » qui serait dépourvue de forces fusionnantes ? Et que peuvent être ces forces, si ce n’est celles de la séduction narcissique ? La « fusion » peut désigner un fantasme – et ce n’est pas si mal – mais rien de plus.) Même remarque pour l’unité de base, au demeurant fort bien décrite par Margaret Little, une élève de D. Winnicott, qui a écrit de belles pages sur les voisinages des psychoses. Quant à la symbiose, c’est une belle notion lorsque René Angelergues en parle. Harold Searles y recourt également, avec une grande pertinence clinique mais une certaine approximation théorique. Notons enfin que les processus d’identification fusionnelle décrits par Edith Jacobson et ceux d’identification adhésive que l’on connaît par Esther Bick reposent assurément sur un fond de séduction narcissique.

Pour en finir avec les objections, on pourrait dire encore que jamais la séduction narcissique n’atteint pleinement ses buts. C’est vrai. C’est même si vrai que nous allons d’ici peu nous en occuper.

Vecteurs de séduction narcissique

On imagine mal – je l’ai déjà dit – comment une femme adulte – une mère – et un nouveau-né – physiologiquement prématuré comme il l’est, même lorsqu’il naît à terme – pourraient, en dépit de l’énorme différence de fonctionnement qui les distingue et les sépare, s’entendre et communiquer comme on sait aujourd’hui qu’ils le font, s’ils n’y étaient portés par une force d’attraction, seule apte à propulser leurs capacités latentes tout en préparant le lit des liens libidinaux. Cette force d’attraction, c’est donc la séduction narcissique. Dès la naissance, cette force est en germe. Encore va-t-elle avoir à se déployer. Cette force entraîne un processus. Ce processus se déroule entre les partenaires, et il va croissant. Toute approche de l’un renforce l’appel de l’autre, tant il est vrai que la séduction, quelle qu’elle soit, nécessite toujours une conjonction. En même temps qu’elle se renforce, cette séduction réciproque se fait plus précise ; elle s’ajuste : plus la mère et l’enfant s’attirent, et plus ils « visent » juste. (Je ne verrais pas d’inconvénient à ce qu’on songe qu’il en va ici comme pour la séduction amoureuse ; mais une similarité de processus n’implique pas pour autant l’identité de nature.)

Ainsi la séduction narcissique va-t-elle tour à tour apparaître, puis croître, jusqu’à culminer dans la fascination (toute séduction narcissique étant foncièrement fascinatoire), avant que de finir par décroître.

Cette séduction, nous en avons vu la fonction : amortir la disparité et soutenir l’échange entre deux personnes qu’unit une ressemblance profonde et que sépare une énorme différence. Quant à la visée, nous la connaissons : c’est celle d’un fantasme, ou plutôt d’un protofantasme d’unisson et de toute-puissance.

Ce sont des forces d’attraction centripètes qui battent au cœur de la relation de séduction narcissique. Mais elles ne suffisent pas. D’autres forces leur sont très étroitement associées, des forces de répulsion centrifuges, visant à éloigner de ce cœur tout ce qui pourrait le disperser. Ce qui est ainsi repoussé, c’est l’attraction de l’objet et l’appel des perceptions, c’est l’excitation sexuelle et sensorielle, c’est le monde objectal, c’est le spectre de la séparation. La puissance séductrice narcissique veut faire table rase, par exemple, de l’attraction sexuelle de la mère ; le père est de trop ; sa présence physique et même sa présence imaginaire au cœur de la mère, si elle est seulement subodorée, est repoussée. (Nous verrons plus loin ce qu’il en advient si malgré tout, et comme de juste, elle s’impose.)

Bipolarités

Attraction-répulsion : nous retiendrons ce mouvement bipolaire sans quoi la séduction narcissique ne serait qu’une façade, une forme creuse ; nous le retiendrons, et ainsi nous sera-t-il déjà familier lorsque nous le retrouverons à l’œuvre dans les phénomènes récurrents que nous nous promettons d’observer plus loin.

Mais une autre bipolarité s’impose. S’il est bien vrai que le but de toute séduction narcissique est de faire pièce aux excitations émanant du monde externe et du réservoir pulsionnel, elle ne saurait cependant pas les éteindre. Nous ne croirons donc pas qu’elle atteigne tout à fait son but.

Est-il rien dans la psyché qui s’accomplisse de manière exclusive et entière ? Nous le savons déjà : IL N’EST PAS DE FORCE DANS LA VIE DE LA PSYCHÉ QUI NE CONNAISSE SON CONTRAIRE OU SON CONTREPOINT.

(Faute que cette règle soit respectée, dont Freud a sans relâche tenu les rênes, c’est la mort ou la maladie qui menace.)

Aussi bien la relation narcissique entre naturellement en concurrence :

— d’une part avec les forces de croissance qui poussent à la différenciation, à l’autonomie, à la séparation et par cela même à la distension de l’unisson narcissique ;

— d’autre part avec les forces sexuelles, qui poussent l’individu à se déprendre de sa propre substance – et ce mouvement tellement bien décrit par Francis Pasche sous le registre de l’anti-narcissisme, je crois qu’il émane également de l’ensemble du couple initial de la mère et du bébé.

Deux attractions entrent en concurrence : narcissique et sexuelle. On le savait déjà.

Quant aux forces de croissance, elles relèvent, tout comme celles de la séduction narcissique, de l’instinct de conservation : ensemble elles travaillent à l’édification du moi, mais leurs fonctions, si elles sont concordantes, ne sont cependant pas convergentes (au demeurant elles ne sauraient non plus se contrarier : ne faut-il pas, pour croître, pouvoir avancer en terrain meuble ? et la relation narcissique n’est-elle pas ce qui ameublit les terres de notre psyché ?).

Tel est donc le jeu de forces contrastées dans lequel s’inscrit la séduction narcissique. Ses « mouvements », à l’instar de ceux d’une composition musicale, seront donc divers et variables. Tantôt la séduction narcissique, tantôt l’élan pulsionnel prendra le dessus. Plus souvent, des compromis s’établissent.

Exemple : dans les termes d’une relation narcissique pure, le père n’existe pas ; s’il se subodore, il est de trop : bon à jeter. Pourtant il existe ; même s’il n’est pas physiquement présent, il est présent dans le cœur et dans l’imagerie de la mère ; ne croyez pas que le bébé n’en sache rien (mieux vaut partir de l’idée que les bébés savent tout) ; le compromis qu’il construit consiste en un protofantasme bien connu (l’école kleinienne l’a rendu célèbre) : c’est celui qui consiste à inclure le père ou le pénis à l’intérieur de la masse du corps maternel ; et le tour, si l’on peut ainsi dire, est joué…

Les issues de la séduction narcissique

Il faut quand même dire qu’en fin de compte, c’est l’appel sexuel qui l’emporte ; la séduction narcissique, après avoir culminé, va rétrocéder : on dirait d’un large fleuve qui, s’étant épanché, semble disparaître.

1. Idée du moi

Tel sera, si l’on peut ainsi dire, le déclin de la séduction narcissique. Elle ne va cependant pas disparaître tout à fait. C’est ici qu’il nous faut distinguer deux destins différents : comme il en va toujours ainsi, ce sera le meilleur ou le pire. On ne s’étonnera pas qu’au meilleur reviennent les formes les moins voyantes. En effet, la séduction narcissique, à l’instar du Nil après sa crue, va laisser un limon fertile. Ce qu’elle laisse en particulier en dépôt, c’est ce sentiment profond et informel de connivence avec le monde, d’isomorphie avec le réel, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler, le présentant sous la dénomination de « l’idée du moi » (Cf. Les Schizophrènes, ch. 5). Pour quiconque est habité par ce sentiment, le monde est familier : on est avec, on est ensemble. Autrement, le réel est à chaque instant à regagner, restant toujours et sans cesse à séduire.

2. Empathie

Héritières encore de la séduction originaire, et sans doute moins importantes mais certainement plus saillantes, sont nombre de relations de proximité qui fleurissent tout au long de la vie ; parfois fugitives et d’autres fois durables, elles se fondent sur l’identification narcissique, c’est-à-dire sur une séduction narcissique. L’empathie en procède, qui nous sert tellement et nous importe tant ; et plus l’écart est important entre certains des modes de pensée ou des façons d’être des partenaires, plus se fera jour, pour le franchir, la nécessité de la séduction narcissique. (C’est exactement ce que j’ai senti jadis auprès des schizophrènes, et c’est ainsi que j’ai pour la première fois aperçu la trace de la séduction narcissique.)

3. Alliances narcissiques

« Qui se ressemble s’assemble » est un proverbe universellement connu : il formule en raccourci la dynamique dirigeant nombre d’accointances parfois surprenantes, qui se fondent non sur le plaisir, ni sur l’intérêt commun, ni même enfin sur une identification maturante et maturée, mais tout simplement sur un puissant courant de séduction narcissique. (Il est temps de s’aviser que l’identification narcissique, telle qu’on la voit à l’œuvre dans les séductions complices, est fort éloignée de l’identification œdipienne, dont elle va jusqu’à prendre le contre-pied.) La particularité de ces alliances narcissiques, quelquefois bienfaisantes, plus souvent funestes, et qui témoigne à coup sûr de leur véritable nature, c’est l’étroite connivence entre les partenaires, qui non seulement les aveugle, mais tend à faire le vide autour d’eux : ainsi se voit à l’œuvre cette force d’attraction-répulsion que nous avons découverte il y a peu et que nous retrouverons bientôt sur une plus large échelle au cœur du registre incestuel. Les noyaux de perversion narcissique, dont j’étudie par ailleurs la constitution, la nature et la dynamique à travers leurs effets destructeurs au sein des organismes institutionnels, sont évidemment des dérivés malencontreux de ces sortes d’alliances intarissables nouées par la séduction narcissique. (Cf. Le Génie des origines, ch. 10 : « Les noyaux pervers ».)

Distorsions de la séduction narcissique

Nous voici donc parvenus au pied des distorsions majeures de la séduction narcissique.

Une mère et son enfant – garçon ou fille – sont liés ensemble par une séduction qui n’en finit pas. Liés ? Que dis-je ? Non pas véritablement liés, mais ligaturés. Tout les soude, rien ne les sépare, mais rien non plus ne les unit, si ce n’est l’irrépressible ciment de la séduction narcissique. « Ensemble nous formons un être à tous égards unique, inimitable, insurmontable et parfait. Ensemble nous sommes le monde, et rien ni personne d’autre ne saurait nous plaire. Ensemble nous ignorons le deuil, l’envie, la castration… et l’œdipe. Etc. »

Voilà le thème d’une séduction narcissique interminable. Il faut être deux pour le nourrir. Il faut être et rester deux, accolés dans l’espace et la pensée, soudés moins par le cœur et par les sens que par le moi.

Une telle relation est anormale. Et elle l’est à double titre :

1. parce qu’elle se prolonge bien au-delà des limites où nous avons vu qu’elle est nécessaire au moi et propice à son développement ;

2. parce qu’elle est anormale en elle-même ; elle se veut exclusive, entière, intolérante ou aveugle envers et contre tout ce qui pourrait la distraire : le monde extérieur, les attractions libidinales ; bref, envers et contre le mouvement libidinal de la vie.

À coup sûr, c’est de toutes ses forces qu’elle combat envers et contre l’œdipe.

Et c’est ici que se pose la question cruciale : « Qu’en est-il, en une telle relation, de l’irruption des pulsions sexuelles ? Elles ne peuvent être à tout jamais repoussées, refoulées ou déniées. Qu’en sera-t-il donc ? » Cette question, le lecteur s’y attendait. Il en a deviné la réponse. La solution, la seule, de la séduction narcissique invétérée à lirruption de la pulsion sexuelle, c'est linceste.

Aux origines du dérapage incestuel

Que le lecteur me pardonne si je me suis étendu plus que prévu sur la séduction narcissique. J’ai une excuse : il me fallait introduire la venue de l’incestuel avec assez de soin pour que ce funeste dérapage se puisse comprendre autrement que comme une simple dépravation.

Ma tâche introductrice n’est cependant pas encore achevée. Car une question reste en suspens, et je compte y donner une réponse peut-être inédite. Cette question est la suivante : Pourquoi la séduction narcissique, en certaines sortes de cas, ne rentre-t-elle pas tout tranquillement en son lit ? Pourquoi cette insatiable fureur ?

On connaît la réponse la plus simple et même l’ai-je, ici ou là, moi-même déjà donnée. La relation narcissique ne s’achève pas car la mère n’entend pas qu’elle s’achève : tout simplement elle ne le supporte pas.

Maternalité psychotique

J’ai suffisamment, jadis ou naguère, étudié les dérapages de maternalité qui font souffrir certaines mères soit d’irruption délirante soit d’immersion dépressive par suite de la séparation mal vécue d’avec l’enfant, soit du fait de sa naissance, soit du fait de sa croissance, pour savoir combien certaines femmes tiennent à demeurer en communion quasi substantielle et autant que possible éternelle avec leur enfant (Cf. « La maternalité psychotique », dans De psychanalyse en psychiatrie). Ce qui se produit dans ces moments-là pourra aussi se produire plus tard ; mais de façon plus insidieuse et pour ainsi dire plus réussie.

Car la violente protestation précoce de la mère contre la séparation d’avec son enfant ne peut que tourner court. Du même coup, c’est toute la relation de la mère et de l’enfant qui capote et se rompt ; elle tombe malade : on les sépare ; en effet la séparation physique du bébé d’avec sa mère a longtemps été la seule réponse qui fût donnée (ou, plutôt, qui fût infligée) à ces précoces et graves dérapages de la maternalité. (C’est bien contre cette méthode rudimentaire et nocive, elle-même issue d’une évaluation erronée ou nulle des processus profonds et de leurs enjeux, que j’avais jadis mis en œuvre la méthode consistant à traiter la mère, dans son état psychotique, auprès de son bébé : et ça fonctionnait très bien, si bien même que la méthode a essaimé.)

Il en ira tout autrement si la perpétuation de la relation narcissique est préparée de longue date. Qui donc se chargera de cette préparation ? Ce sera surtout la mère.

Aux sources de l’interminable

Ce que nous rencontrons maintenant, ce n’est pas seulement une séduction narcissique interminable, c’est une séduction détournée de ses buts naturels, et en quelque sorte dévoyée. Dévoyée, elle l’est à plusieurs égards. Annonçons-les avant de les décrire. Elle se fait dissymétrique. Elle devient manipulatoire. Elle s’accentue jusqu’à l’excès caricatural. Gouvernée par la mère, et consentie jusqu’à la complicité par son partenaire, elle se répercute au fil des générations. Enfin, elle fait obstacle à la croissance ; elle ne peut entraîner que souffrance, mais jamais ne le fait de façon directe.

La modification majeure, c’est que la symétrie qui caractérise le mouvement même de la relation narcissique, cette symétrie entre les partenaires se gâte et se brise. C’est bien à cause de cette distorsion que l’on est amené, non sans un certain excès dans la description, mais non sans quelque raison pertinente, à dessiner le scénario d’une pièce où le parent est agisseur et où le fils ou la fille est manœuvré, agi. Et c’est ici que les amateurs de « mères de schizophrènes » pourraient retrouver leur plat coutumier. (Mais, comme on le sait, les mères de schizophrènes ne sont pas forcément leurs mères, et eux ne sont pas forcément schizophrènes…)

Que sera cet enfant, pour cette mère perpétuellement avide de confirmation narcissique ? Il sera son miroir : un miroir à qui incombe la tâche de lui renvoyer d’elle-même une image incessamment flatteuse et rassurante. Il sera son complément : un organe destiné à la rendre achevée, complète et aboutie. (On pense naturellement au pénis qui manque à toute mère comme à toute femme, on pense que toute maternité est une promesse de pénis – et pourquoi pas ? – mais ici, le complément indispensable semble plus large, plus tenace et plus vital encore que le désir phallique en ses formes ordinaires.) Il sera plus encore pour cette mère : il sera sa garantie d’identité, le témoin, la preuve et le garant de son existence.

Ces diverses fonctions ne nous surprennent pas : elles sont bien du ressort des assises narcissiques. Ce qui est remarquable ici, ce qui témoigne d’une déviance pathologique, c’est qu’elles paraissent incessamment à renouveler (comme si le bienfait n’en était jamais acquis), et qu’elles s’exercent presque à sens unique. Car ce miroir, ce complément, ce garant doivent impérativement, afin de remplir leur fonction, obéir à deux critères essentiels : ils doivent être insécables et indéfectibles.

Certes il y a dans cette affaire un gagnant et un perdant : la mère (ou le père, si ce n’est la mère) y gagne en narcissisme, et le fils ou la fille y perd en autonomie : instrument de valeur, mais instrument. Pas si simple, cependant : l’instrument est narcissiquement flatté ; il peut se flatter d’être indispensable ; il bénéficie en reflet d’une grandeur à laquelle il contribue. Il bénéficie d’une exclusivité absolue. Il en bénéficie à tous égards, y compris au plan sexuel. Et voici l’inceste qui refait surface !

C’est en activant le double courant d’attraction – répulsion que met en œuvre le moteur naturel de toute relation de séduction narcissique, c’est en le perpétuant à toute force que l’engrenage va se prolonger. Il faut que, de part et d’autre, cette relation devienne et demeure question de vie ou de mort. Il faut que s’enracinent les trois termes essentiels du « credo narcissique » :

« Ensemble nous nous suffisons, et n’avons besoin de personne. »

« Ensemble et soudés, nous triompherons de tout. »

« Si tu me quittes, je me meurs. »

Ces trois termes reprennent les trois fantasmes de suffisance dans la complicité, de toute-puissance dans l’unité, et de mort dans la différenciation, qui sont aux fondements de toute relation narcissique fortement soudée.

Au fond de toute relation narcissique interminable pèse la MENACE DE LA MORT.

Au bout de cette relation se profile la promesse de l’inceste.

Interminable, mais jamais commencée

Voilà donc une séduction qui tourne mal : elle a tourné à la capture. La séductrice devient prédatrice. Le séduit devient envoûté, le captivé devient captif. (Si l’on adoptait, avec Searles, le terme de symbiose pour désigner la séduction narcissique, alors faudrait-il ici parler de dyssymbiose.)

Mais la relation de séduction narcissique, en sa version déviante, a une autre façon de se rendre perpétuelle : elle renferme une formidable tendance à se reproduire et à se répercuter de génération en génération. Cette mère captrice fut elle-même, jadis, une enfant captive. (Nous pressentons déjà que l’incestuel, instrument et compagnon de la séduction narcissique déviante, aura tout naturellement tendance à rebondir au fil des générations : l’incesté deviendra incesteur.)

Faut-il penser que si une relation narcissique n’arrive pas à se terminer, c’est à cause des bienfaits qu’elle a procurés ? Serait-ce seulement les paradis qu’on ne peut quitter ? N’en croyez rien, lecteur ; ne croyez pas que seule s’incruste la séduction réussie.

C’EST À CE QUI A RÉUSSI QU’ON RENONCE LE MOINS MAL. ET C’EST CE QUI A RATÉ QUI S’INVÉTÈRE LE PLUS TENACEMENT.

Une évidence s’impose en fin de compte : les attardés de la séduction narcissique ont été des frustrés précoces. Ce qui peut passer pour de l’hyperprotection n’a été originellement fait que de distance et de froideur. Les mères qui agrippent un enfant pour ne pas le lâcher n’auront pas vécu avec lui, ni laissé vivre, cette intimité que nous avons décrite. Leur propre souci narcissique (un souci superficiellement et même artificieusement narcissique) les occupait beaucoup trop pour qu’elles puissent s’adonner aux élans presque indicibles de la séduction narcissique originelle.

Faut-il conclure que trop de narcissisme nuit au narcissisme ? Soyons plus précis ; avec Freud, on fait en psychanalyse la différence entre narcissisme primaire et secondaire. Cette distinction semble aller de soi, mais sa lumière, parfois, se brouille à nos yeux. Or nous en voyons se dessiner ici une claire illustration : ce qui participe de la séduction narcissique naturelle est du ressort du narcissisme primaire, tandis que le souci spéculaire que l’on vient de repérer ressortit évidemment au narcissisme secondaire. Et c’est le secondaire qui malencontreusement l’emporte lorsque le primaire a malheureusement fait défaut.

Un peu plus sur les destins de la séduction narcissique

À mes côtés le lecteur a pu apercevoir les deux versants – positif et négatif – de la séduction narcissique. Ensuite s’est posée la question intéressante de savoir en quoi consiste au juste la différence entre la séduction narcissique réussie et celle qui échoue.

Cela aussi, on l’aura compris : celle qui réussit cesse peu à peu d’apparaître au-devant de la scène ; elle n’est pourtant pas abolie ; nous l’avons vue se fondre dans le moi, qu’elle fertilise. Certes, elle ne fait plus parler d’elle, mais elle a fait du bien et laissé son limon ; bref, elle est salutaire.

Si au contraire elle échoue, c’est à la fois parce qu’elle n’en finit pas et qu’elle se gâte : à ces deux traits se reconnaît son échec ; on dirait qu’elle est sans cesse à recommencer : rien ne saurait étancher la soif d’une séduction narcissique manquée : elle laisse de l’amertume, mais rien de fécond ; elle ne saurait déboucher que sur des dégâts, et ceux-ci feront surface à distance, soit chez l’intéressé, soit – et plus encore – dans son entourage.

Rencontre et symétrie

Notre différenciation n’est pas encore complètement achevée, que déjà se pose à nous la question complémentaire de savoir d’où vient au juste cette différence entre la séduction qui réussit et celle qui échoue. Pour donner réponse à cette question, il est apparu nécessaire de revenir aux origines naturelles de la séduction narcissique. Elle se noue entre la mère et l’infans. En vertu d’un paradoxe qui n’a pas manqué de nous séduire (à notre tour…), elle se noue entre deux narcissismes qui se cherchent, qui se trouvent en se confondant et se confondent en se découvrant. Entre les deux partenaires de cette relation exemplaire s’établit une rencontre, et celle-ci part d’une symétrie : chez la mère et chez l’enfant, nous avons aperçu les mêmes mouvements. Or cette symétrie, si l’on y songe, est la condition fondamentale de toute rencontre satisfaisante entre deux narcissismes qui sous bien d’autres aspects seraient enclins à se combattre. Pour que la conjonction réussisse, il faut que chacun des deux partenaires soit également en attente de l’autre.

Mais si l’attente narcissique de la mère est excessive, si elle est excessivement élevée, ou bien si elle est excessivement précise, elle sera originellement inextinguible. Dans tous ces cas, elle l’emportera a priori sur l’attente narcissique de l’enfant.