Chapitre 2. Œdipe et Antœdipe : un face-à-face

Antœdipe arrive en scène. Je vois bien que pour répondre aux questions qui se posent à son sujet, il faut d’abord lui ménager un face-à-face. Ce sera, bien sûr, avec Œdipe.

Œdipe et Antœdipe : il n’est pas de constellations conflictuelles plus importantes au ciel de la psyché. Si l’une et l’autre sont également essentielles, seule l’œdipienne est vraiment connue ; pour l’antœdipienne, sa mise à jour est récente et sa carrière scientifique est encore en pleine jeunesse. C’est donc au regard du plus connu que l’on s’efforcera de définir le plus nouveau.

Je n’aimerais certes pas que l’antœdipe soit considéré comme un simple adversaire de l’œdipe. Je détesterais également qu’il soit assimilé à quelque sorte de pré-œdipe, ou bien d’œdipe ultra-précoce (il y a en effet dans cette course à l’archaïsme une sorte de frénésie qui me semble interminable).

Il faut donc se le redire : l’antœdipe n’est pas anti et n’est pas anté non plus. Dans les cas les pires, les deux constellations entrent en compétition, mais c’est au contraire dans un rapport de complémentarité qu’elles se situent dans les destins heureux, qui sont les plus naturels.

Jalons

Afin de les mieux comparer, il convient de rappeler quelles sont les dimensions diverses et complémentaires que comporte toute constellation conflictuelle :

— des forces en conflit,

et des butoirs ou des seuils, qui leur servent d’organisateurs ;

— une dualité dynamique,

et un enjeu ;

— des énergies propres,

et des fonctions ou zones corporelles privilégiées ;

— des personnages électifs,

et des modes de circulation spécifiques ;

— un mode essentiel de figuration,

et des configurations spécifiques ;

— un destin,

et plus exactement deux sortes de destins, répondant à des versions différentes et contrastées ;

— et, enfin, un héritage.

C’est selon ce plan que j’organiserai le face-à-face de l’œdipe et de l’antœdipe. Ce mode de présentation n’est certes pas dépourvu d’un brin de schématisme ; mais on le mettra au compte de la nécessité d’encadrer au mieux une notion comme celle de l’antœdipe qui, je m’en rends bien compte depuis le temps que j’y pense, que j’en parle et que l’on m’en parle, n’a de cesse que de nous glisser entre les doigts. Heureusement elle n’y parvient pas…

Laissons-les donc entrer en lice.

Quel conflit ? Quelles forces ?

Il n’est pas de psyché sans conflit ; pas de conflit sans forces opposées ; pas de conflit interne sans que ces forces naissent dans l’organisme et s’affrontent au sein de l’appareil psychique.

ŒDIPE. – Le conflit œdipien se noue envers les deux parents, dans le registre génital de la sexualité. Il se tisse entre le désir pour le parent de sexe opposé et la haine pour le parent de même sexe. Amour et haine, désir et peur constituent les forces enjeu. Mais cette configuration de base est rendue plus complexe par l’existence d’élans tendres pour le parent jalousé, et complétée par le contre-œdipe parental.

ANTŒDIPE. – Il y a bien un conflit antœdipien : c’est celui des origines. Ce conflit oppose les forces visant à l’unisson narcissique avec la « mère primaire » et celles visant au contraire à la séparation puis à l’autonomie ; les forces de la séduction narcissique et celles de la croissance travaillent en opposition active : telle est la nature du conflit. Cette configuration de base – plus fluide et plus élastique sans doute que celle de l’œdipe – est de surcroît complétée par l’existence habituelle, chez la mère, d’aspirations similaires, plus ou moins convergentes et symétriques. À la différence de l’œdipe, le conflit des origines ne peut se dérouler (et moins encore se dénouer) sans la participation active du partenaire adulte : la mère. Nous y reviendrons plus d’une fois.

On ne le sait guère, et il faut donc le souligner : les origines ont certes des racines biologiques, mais elles ne sont pas données. Seul le conflit des origines nous est promis, et il revient à chacun de le vivre. Sans cela, les origines restent lettre morte. Or, cette lettre des origines, il incombe à chacun de l’écrire.

Quels personnages ?

Tout complexe étant une sorte de drame, il aura des personnages. Leur vertu majeure est d’exister : ils seront donc objets d’investissements. Leur vertu seconde, c’est leur rôle effectif ; il est plus ou moins prégnant. Or, ces personnages, nous venons de les rencontrer.

ŒDIPE. – Dans l’œdipe ils sont trois : père et mère et enfant. D’où la constitution du triangle œdipien. Ce qu’on appelle contre-œdipe est le reflet chez les parents de l’œdipe du fils ou de la fille. C’est aussi la répercussion réactualisée de la relation œdipienne déposée dans l’inconscient des parents eux-mêmes.

ANTŒDIPE. – Du nombre 3, l’antœdipe nous ramène à celui de 2 (voire même au nombre 1). 2 : c’est l’enfant et la mère. Celle-ci porte en elle non seulement l’icône du père géniteur, mais aussi le dépôt des générations antérieures.

Comme on vient de le dire, la participation active de la mère est ici très prégnante : n’est-elle pas présente, alors l’antœdipe ne pourra pas naître. Est-elle trop présente, voudra-t-elle être tout, et l’antœdipe ne pourra pas se conclure.

Quel butoir ?

On l’oublie peut-être, mais toute organisation complexuelle a son butoir ; il faut un arrêt, un stop : une limite à ne pas dépasser. Ce butoir est un seuil, un organisateur à la fois interne et social : cette barrière intériorisée, douée d’une résonance universelle, est sans doute inscrite dans l’héritage ancestral. Elle consiste en un tabou, qui a force d’interdiction. Ce tabou est doté d’une valeur culturelle. Il s’impose à tous, il s’impose à chacun.

ŒDIPE. – Du côté de l’œdipe, le tabou est connu : c’est celui de l’inceste. L’œdipe et le tabou de l’inceste vont ensemble ; ils sont imbriqués l’un avec l’autre comme deux pièces complémentaires. Où serait l’œdipe s’il était dépourvu de tabou, et que vaudrait ce tabou, s’il n’était le garant de l’œdipe ?

Tabou

On a parfois contesté que le tabou de l’inceste fût une propriété spécifique des cultures humaines. De ce tabou on sait d’ailleurs que les pharaons d’Égypte et les empereurs de Rome (sans compter les Incas) se fichaient royalement ; mais justement : s’ils le transgressaient, c’est parce qu’ils se prenaient pour des dieux.

En revanche, si nous voyons des espèces animales, comme ces chimpanzés supérieurs que sont les bonobos, qui sont dotés d’une sexualité surabondante, respecter le tabou de l’inceste, alors nous sommes portés à les trouver très proches de l’homme.

ANTŒDIPE. – Du côté d’Antœdipe et comme on pouvait s’y attendre, la nature du tabou, son existence même, paraît moins claire. Il est pourtant une interdiction qui règne au sein des sociétés humaines (et sans doute animales aussi) ; elle règne sans être explicitement formulée : c’est celle qui fait obstacle à la confusion entre les individus et les générations. Le tabou de l’indifférenciation des êtres, ce « hiatus originaire », non seulement empêche, mais interdit la confusion entre les êtres, les genres et les générations, instaurant ainsi la nécessité organisative du deuil originaire. Mais ce seuil est tellement fondamental qu’on l’oublie facilement.

Or, comme pour l’inceste, c’est lorsqu’on le voit transgressé que le tabou de l’indifférenciation ressort avec le plus de force, ainsi que cela se produit dans ces familles antœdipiennes que nous aurons l’occasion de visiter et où l’on voit que les générations et les personnes vivent et se présentent comme interchangeables ; comme pour l’inceste, cette transgression n’est pas manifeste de prime abord ; ne se décelant qu’à des détails, elle induit alentour un malaise subtil et singulier : on dirait qu’elle suinte.

Quel organisateur ?

À la limite érigée par l’interdiction répond dans la psyché un processus qui a pour fonction de l’organiser, de la façonner et de l’illustrer. La limite prend valeur d’événement ; elle se perpétue ; elle prend force d’organisateur : plus rien ne saurait être au-delà comme en deçà. La limite fonctionne ici comme un seuil ; elle est la promesse d’une ouverture.

ŒDIPE. – Du côté de l’œdipe s’organise le complexe de castration : c’est lui qui dans la psyché façonne l’interdit de l’inceste, et ainsi poussera le désir sexuel à se trouver des objets autres qu’incestueux.

ANTŒDIPE. – Quant à l’antœdipe, son organisateur interne, son seuil essentiel, on vient de le dire, c’est le deuil originaire, c’est-à-dire ce par quoi, dès les premiers temps de la vie et jusqu’à la mort, le sujet poussé par la croissance se déprend de l’unisson fondé sur les forces de la séduction narcissique, et ainsi se tourne vers l’individualisation qui lui est promise. Il ne peut le faire qu’en perdant quelque chose ; tel est le deuil originaire : véritablement une forme de perte intérieure, mais de perte assumée, venant du dedans, et non pas seulement imposée par les circonstances. Et c’est par lui que s’instaure la différence entre l’autre et soi, comme entre hier et demain : une découverte, payée du prix d’une perte. Ce seuil du deuil aura ensuite pour vertu d’empêcher l’individu de retourner à la non-différenciation (ou tout au moins d’y retourner sans en rien savoir).

La suite de ce livre nous fera toucher du doigt l’importance des limites matérialisant les butoirs, attestée par leur inorganisation même dans l’incestuel.

On peut enfin considérer que toute perspective est fondée sur l’organisation œdipienne ; il s’agit avant tout de la perspective intrapsychique, et de la perspective interpsychique et intrafamiliale : nous prévoyons que l’antœdipe en sa version néfaste et incestuelle consiste fondamentalement dans l’abandon ou dans l’inconnaissance de cette perspective. (Rien ne nous empêche au demeurant d’étendre notre propos à la question de la perspective en peinture : voir Note sur « Œdipe et perspective ».)

Quelle dualité ? Et pour quel enjeu ?

Cette dualité, ce sera un choix. Et un moteur. Mais ce choix, s’il laisse dans l’ombre un des termes de la paire contrastée, ne l’abolira pas pour autant : le terme choisi correspond à une réalité de facto, puisqu’il existe avant que d’être élu ; néanmoins son enjeu doit sa force au travail effectué par la psyché à coups redoublés d’ombre et de lumière.

ŒDIPE. – La bisexualité : tel est ici le potentiel embryonnaire, le potentiel pulsionnel, le potentiel psychique. L’enjeu : l’identité sexuelle.

Certes, cette identité est-elle anatomiquement déterminée ; et pourtant il faut psychiquement la choisir, en application de la loi générale selon laquelle « ce que l’individu reçoit, sa psyché doit s’en saisir ». Quant au potentiel hétérosexuel (celui d’être identique à l’autre sexe), il est complémentaire, mais il reste latent.

ANTŒDIPE. – Une fois encore, nous allons devoir nous aventurer. Mais ce sera sans risque. La dualité antœdipienne est celle qui met en présence et en rapport mutuel au moins deux générations. Aussi la bigénérie (telle que je l’appelle) sera-t-elle ici la propriété de provenir de deux parents de sexes différents et de relever de deux générations distinctes. L’enjeu : une identité personnelle ; tel est bien l’enjeu des origines. Ici encore, ce qui témoigne d’une réalité de fait doit devenir l’enjeu d’un choix : car vous n’êtes personne si vous ne vous connaissez pas d’origines, si vous ne reconnaissez pas la génération qui vous précède et si vous n’avez pas élu la vôtre.

Quelles énergies ? Et quelles zones ?

Toute organisation conflictuelle est irriguée par les énergies qui lui sont réservées. À toute organisation conflictuelle répondent également des lieux du corps et des fonctions, qui sont autant de sources, de cibles et, pour le moi, de modèles.

ŒDIPE. – Pour l’œdipe, on le sait, ce sont les énergies sexuelles : le complexe « s’allume » lorsqu’elles se tournent vers lui ; s’assoupit ensuite ; et se rallume vigoureusement à la puberté. Quant aux zones érogènes correspondantes, on les connaît également.

ANTŒDIPE. – Ici les forces motrices sont celles de l’autoconservation, liées à celles qui président à la croissance (croissance corporelle et croissance psychique). Quant aux forces de croissance, leur situation exacte dans notre métapsychologie n’a guère été spécifiée, mais il faut certainement les associer aux énergies d’autoconservation.

Croissance

Certes, les forces de croissance ne sont pas uniformément égales tout au long de la vie ; l’autoconservation dure plus longtemps, et elle s’impose plus tard ; mais on pourrait imaginer que les hormones d’antivieillissement, dont l’intéressante découverte est récente, prennent le relais de celles de croissance…

Comme Paul Federn l’a bien dit, toutes ces énergies (autoconservation et croissance) se traduisent en leur action par des verbes intransitifs : « je vis », « je respire », « je nais », « je grandis », « je croîs » (du verbe croître). Comme il l’a également indiqué, c’est le moi surtout qui recueille narcissiquement ces énergies. Freud les a désignées comme des pulsions ; il leur accorde une fonction générale d’étayage : les pulsions sexuelles viennent s’étayer sur l’autoconservation. (S’il nous fallait une preuve de plus du fait que l’œdipe est étayé sur l’antœdipe, nous la trouverions ici.) Les énergies d’autoconservation diffèrent des pulsions sexuelles non pas seulement par leur but, mais aussi de par leur économie : elles sont certes moins saillantes, mais plus étales, moins pulsionnelles et plus continues.

Quant aux zones spécifiquement antœdipiennes, elles sont naturellement plus diffuses. L’une des plus importantes est la peau : elle enveloppe, elle sépare ; sa fonction est différenciatrice ; Didier Anzieu nous a souvent expliqué qu’elle est un modèle pour le moi. Une autre fonction est celle de la respiration : dans mon ouvrage sur l’antœdipe, je soulignais déjà l’importance de sa mise enjeu. (Mais le sens profond de la fonction respiratoire m’était apparu depuis longtemps déjà : 1951 puis 1955…)

Pour en revenir aux limites, nous savons que vont étroitement de pair celles du corps, représentées par la peau, et celles de la psyché. Or une limite n’est pas seulement ce qui enveloppe, c’est aussi ce par où l’intérieur se heurte à l’extérieur ; de même que le corps pose sur ses appuis (et ainsi se sent exister), de même la psyché connaît ses limites (et ainsi se sent-elle également exister).

IL N’EST POINT D’ÂME ET POINT DE CORPS SANS CONTOURS : EUX SEULS SONT GARANTS D’IDENTITÉ.

Or s’il est évident que l’antœdipe est organisateur des limites, nous croirons volontiers que celles-ci trouvent leur ultime confirmation dans cette limite, cette barrière virtuelle que représente le tabou de l’inceste.

Avant-coup

L’affirmation qui précède paraît s’imposer. Mais qu’on y songe : elle n’est pas sans soulever une question remarquable. Dire que l’investissement cutané qui fait limite est déjà tourné vers la limite virtuelle du tabou de l’inceste, c’est supposer qu’un investissement précoce, comme celui de la peau, est orienté par un investissement plus tardif, comme celui du tabou d’inceste ; c’est en quelque sorte supposer un effet d’avant-coup. Mais cette précession perd toute invraisemblance si seulement nous nous souvenons que la mère, préalablement présente, est, elle, en avance sur le développement de l’enfant.

Quel mode de configuration ?

Il n’est rien dans la psyché qui n’ait besoin de prendre forme. En arrivant maintenant aux modes de configuration, et par suite aux figurations spécifiques, nous parvenons donc au cœur des complexes.

ŒDIPE. – Le mode d’organisation essentiel de l’œdipe, c’est le fantasme. Disons-le bien haut : il s’agit du fantasme tel qu’on le connaît, dans l’acception que Freud nous en a léguée. (L’acception de « fantasy » utilisée par Melanie Klein et par ses successeurs est intéressante, mais distincte, en ce qu’elle recouvre d’abord des modes de fonctionnement psychique élémentaires, qui certes peuvent se représenter de façon primitive mais n’ont pas encore accédé au statut de fantasmes configurés.) Il faut y insister : ce n’est que dans l’œdipe que se rencontrent des fantasmes véritables, dotés de leurs propriétés spécifiques, c’est-à-dire scénarisés, obéissant à un déroulement traduisant le jeu des désirs et des contre-désirs, émanant de l’inconscient, capables d’évoluer, et doués d’une coordination réticulaire qui associe chacun d’entre eux à l’ensemble de ses compagnons. La possession du parent de sexe opposé, l’enfant fait à sa mère et l’enfant donné à son père, la scène primitive et la castration : telles sont les vedettes de la fantasmatique œdipienne.

ANTŒDIPE. – Ici ce ne sera pas le fantasme proprement dit qui va prévaloir ; ce sera, comme je l’ai appelé, le fantasme-non-fantasme : quelque chose dans la vie psychique qui prend la place du fantasme, sans en posséder toutes les vertus.

Fantasme-non-fantasme

Sans avoir la capacité de se configurer d’une façon distincte, différenciée et variée, sans détenir la vertu de scénario, c’est-à-dire de déroulement, qui est inhérente au fantasme proprement dit, et sans avoir non plus la capacité de s’articuler avec d’autres fantasmes ; mais plutôt opérant à la manière d’un projectile, en ligne droite, et plus proche de l’éprouvé corporel, plus cénesthésique, moins représentable et moins dicible, le fantasme-non-fantasme ne nous est pas commode à concevoir, pour cette simple raison que notre façon de faire, à nous autres qui disposons d’une psyché en état de marche satisfaisant, consiste à penser et à imaginer en termes de fantasmes proprement dits : le plus facile n’est-il pas de croire que tout le monde use des mêmes outils psychiques ?

Le fantasme-non-fantasme essentiel de l’antœdipe, sa configuration spécifique, c’est d’être le générateur de sa propre vie : l’engendreur de soi-même. À cette origine il est deux faces : la face positive de l’autoengendrement, et son revers : l’auto-désengendrement. De surcroît, nous verrons bientôt que cette formule de base connaît au moins deux versions sensiblement différentes, dans des perspectives aussi adverses que les deux versants de certaines montagnes.

Quels destins ?

Les forces qui concourent à l’organisation d’un complexe, les conditions qui préludent à sa mise en place font qu’il est potentiellement porteur de destins divers. Nous en connaissons de nombreux, mais nous les répartissons communément en deux groupes : les bons et les mauvais. La psychanalyse a repéré les plus incommodes, qui sont les plus saillants, avant que de reconnaître les meilleurs : c’est ainsi que la vertu essentielle du conflit interne en tant que tel n ’a pas été des premières à sauter aux yeux.

ŒDIPE. – Ainsi pour l’œdipe : on a longtemps cru qu’il était pathogène – ce que certes il peut être – avant de reconnaître qu’il est universel et bénéfique, ce qu’il est sans aucun doute. Il est donc inutile de rappeler qu’une névrose est l’avatar malheureux d’un œdipe qui tourne mal, alors qu’une psychose est la complication la plus grave d’un œdipe qui fait défaut.

ANTŒDIPE. – Il est vrai que pour l’antœdipe j’ai d’abord aperçu la version redoutable. Ici, tout est rupture, violence, omnipotence et perdition. L’auto-engendrement absolu, faisant table rase des origines et de leur filière, laisse le sujet dans une apesanteur grandiose et funeste, dont il ne sort qu’en plongeant à tête perdue dans un désengendrement non moins absolu ; engendrement et désengendrement accolés l’un à l’autre et chauffés à blanc finissent par laisser la psyché exsangue et mortifiée : la schizophrénie frappe à la porte de cet antœdipe en crue, que j’aime à dire furieux.

À l’inverse de la fureur, il y a la modération : il existe une version bien tempérée de l’antœdipe, qui ne fait pas grand bruit, et qui tout au contraire procède en douceur à l’établissement, dans le moi, de l’identité et de la pensée des origines. Ici, point d’omnipotence, mais une ouverture égale aux investissements narcissiques et objectaux ; point d’obstacle insurmontable à l’avènement de l’œdipe, mais au contraire une induction discrète qui va permettre à l’œdipe d’établir assez solidement ses assises.

Furieux ou tempéré : serait-ce, de part et d’autre, également l’antœdipe ? Certes. Mais quelles différences ? Le côté de la fureur n’est que narcissique ; seul le côté tempéré est proprement ambigu (au sens positif que je donne à la notion d’ambiguïté dans son essentielle double nature). La différence réside en ceci que dans l’antœdipe furieux (et funeste) le sujet se veut l’unique auteur de ses jours, tandis que dans la version tempérée il se voit et se vit comme le co-auteur de sa propre vie. Co-auteur, avec qui ? Avec ses géniteurs, évidemment.

Quel héritage, enfin ?

Les conflits naissent, se déploient, s’organisent, et puis s’apaisent, laissant leur héritage, qui va dorénavant faire partie des propriétés de la psyché.

ŒDIPE. – L’héritier du complexe d’Œdipe, on le connaît bien : c’est le surmoi. (J’ai déjà rappelé qu’en 1966, lorsque mon vieil ami Marcel Roch avait présenté au Congrès des psychanalystes à Lausanne « Le surmoi, héritier du complexe d’Œdipe », à ce même congrès j’avais entrepris d’étudier les configurations aberrantes de l’œdipe dans les psychoses : c’est un long trajet qui trouve ici son terme…) On se souvient que ce surmoi (qui chez les schizophrènes, ainsi que je le soulignais en 1978-80, est si mal fagoté ou tellement absent) exerce une double fonction, non pas seulement d’interdiction mais également de protection : au double sens du terme, le surmoi défend.

ANTŒDIPE. – Voici enfin que nous allons dénicher l’héritier de l’antœdipe. Je le trouve dans ce que j’appelle (je l’ai déjà mentionnée) l’idée du moi. Cette idée de soi, qui est aussi une idée d’autrui, est en définitive une idée de l’espèce ; s’il est une coproduction conforme au destin de l’antœdipe en sa version tempérée, c’est bien celle-là. Elle exerce une double fonction de limite et de sécurité. Elle me murmure que JE NE SUIS QU’UN HOMME PARMI LES AUTRES, MAIS QUE J’EN SUIS BIEN UN.

Commentaires

Il est au tableau qu’on vient de parcourir un défaut (hormis sa longueur) que j’ai à peine besoin de signaler au lecteur : dans le vif désir qui m’a animé (en vue du thème qui nous attend) d’expliquer l’antœdipe et de le situer par rapport à ce qui est pour nous tellement plus familier, l’œdipe, j’ai sans doute poussé le parallèle au point que les deux volets du diptyque pourraient passer pour symétriques. Mais on l’aura senti : ils ne le sont pas.

Ce dont je suis intimement convaincu, c’est que la vie de la psyché repose sur l’accord toujours complexe entre les deux pôles de l’œdipe et de l’antœdipe.

Ce dont je suis convaincu, c’est que l’œdipe est nécessaire, mais qu’un œdipe ne suffit pas dans la vie. Écoutez bien : ce qui est important, c’est que le compagnon de l’antœdipe est l’œdipe ; que le destin naturel de l’antœdipe est l’œdipe, lui qui met le sujet en prise avec l’imago des deux parents et avec l’image de leur accouplement : la scène primitive. Mais que vice-versa l’œdipe ne serait pas vivable si l’antœdipe n’avait pas été organisé d’une façon elle-même vivable. C’est ainsi que la scène primitive n’est supportable que si l’antœdipe est suffisamment préparateur, suffisamment porteur. Un antœdipe et rien d’autre, c’est la mort de la psyché ; mais un œdipe sans antœdipe, ce serait l’horreur.

Œdipe et Antœdipe : nous ne les avons pas enfermés dans un rapport d’opposition ou de succession : encore une fois, l’antœdipe n’est pas anti, bien qu’en sa version omnipotente il fasse opposition à la venue de l’œdipe ; anté, il ne l’est pas non plus, bien qu’en sa version tempérée il en prépare la venue. Entre l’un et l’autre, le véritable rapport est bien celui de la complémentarité. (Et René Angelergues est certainement celui qui l’a le mieux compris et le mieux dit.)

Il est remarquable de constater que si le tabou de la confusion des êtres (ce butoir de l’antœdipe) n’est pas respecté, alors le tabou de l’inceste (butoir de l’œdipe) ne le sera pas non plus.

La résultante ? L’incestuel.

Nous y voici de nouveau.

Perspective sur un double trajet

Séduction narcissique, antœdipe : deux trajets entretissés ensemble, et non confondus. Rien d’étonnant, dès lors, à ce qu’ils inspirent la même perspective.

Il n’est pas rare, on le sait, qu’une vérité générale, qu’une connaissance de grande amplitude se dévoile à partir de ses configurations psychopathologiques. On se rappelle que Freud découvrit le refoulement, qui devait ensuite se déployer comme un mécanisme psychique universel et fondamental, à propos de ses détours et de ses échos dans l’hystérie.

Si telle est bien l’aventure qui vient de nous arriver, nous serons loin de nous en plaindre.

De la séduction narcissique j’ai tout d’abord entrevu la version que m’en offraient tel et tel de mes patients que l’on pouvait dire schizophrènes. Elle soufflait dans le transfert des patients, comme dans mon contre-transfert, et je la voyais sévir autour d’eux.

L’étape suivante permettait d’apercevoir que le processus de séduction narcissique possède une vertu profonde et même universelle. De plus en plus (comme l’avait bien vu Jean Guillaumin), c’est ce côté-là que j’ai le mieux aperçu. De là vient la nécessité de concevoir deux versions du même processus : celle qui contribue foncièrement au développement psychique ; et celle qui se distord et qui pour finir ressortira dans le registre de la pathologie.

Pour finir, c’est la version saine qui apparaît fondamentale, la version pathologique n’en étant qu’un malheureux avatar.

Même chose s’est produite à propos de l’antœdipe : une organisation universelle et fondamentale, mais si elle échoue elle se distord, et c’est elle qui finira par s’imposer avec violence.

Une violence : tel est bien le fond de l’incestuel. Une violence faite au déroulement de la vie psychique, violence à l’individu, violence à la famille.

Violence, enfin, faite au moi comme elle est faite au cœur humain.

Note. Œdipe et perspective

Lorsque, en ce printemps de 1978, dans une ville aimée et admirable où j’eus le plaisir d’exposer les paradoxes des schizophrènes par devant une assemblée de psychanalystes, j’en fis, sans même l’avoir voulu, filer une foule dans une ville proche et non moins admirable, parce que j’avais comparé l’une au moi névrotique et la seconde au moi psychotique, je ne croyais pas une seconde que Sienne (puisque c’est d’elle qu’il s’agissait au regard de Florence) fût folle.

N’empêche : cette ville s’était adonnée à une dévotion exclusive : celle de la Vierge. Aussi bien la peinture siennoise offre-t-elle à notre contemplation la plus extraordinaire et délicate succession de madones qui ait jamais été créée.

Fait remarquable : cette suite s’étend sur une durée incroyablement longue ; les maîtres se sont succédé, mais la base iconographique a très peu varié : toujours la même madone avec son bébé, toujours la même expression tendre et songeuse, toujours le même fond doré. Toujours la même insensibilité aux courants qui, tout au long de ces années (plus de deux siècles), modifiaient la peinture à travers l’Europe entière. Et toujours, en particulier, la même imperméabilité envers la grande révolution picturale de la Renaissance ; celle de la perspective. Comment ne pas établir un lien étroit entre l’immuable présence de la maternité immaculée et cette tenace absence de perspective ? Comparez, ne serait-ce que d’un coup d’œil, comparez une de ces maternités intemporelles et hors du monde, à la présentation par Masaccio, dans la chapelle Brancacci de Florence, de l’expulsion d’Adam et Ève hors du Paradis ; ici le peintre les met au monde ; plus encore, il les y envoie, mâle et femelle, et cette fois-ci différenciés ; il les jette au monde ; ils sont « en sexe », ils sont en perspective ; on a presque envie de dire : « Ça s’est passé tel jour, à telle heure ; c’était ce jour-là et c’était là. »

Mais la Vierge de Sienne et son bébé ne sont pas vraiment arrivés : ils sont là depuis toujours, et même y étaient-ils avant.

De ce côté donc, un antœdipe immuable (en orbite géostationnaire ?) et, du côté de Florence, un œdipe en marche…

Ainsi pourrions-nous prétendre, ayant une fois encore fait le trajet de Florence à Sienne, que la perspective en peinture est une invention de l’œdipe…