Partie 2. Cercles

Nous touchons au cœur de ce livre : nos marches d’approche nous y ont préparé.

Nous allons côtoyer la violence. Tout inceste est violence. L’incestuel est violence. L’incestualité est une organisation de la violence. Non pas de nimporte quelle violence, et rarement de celle qui éclate, mais de celle qui taraude, qui ampute et qui divise, qui attaque en profondeur la qualité propre des êtres, dans leur corps et leur psyché, dans leur autonomie et leur identité, dans leurs besoins vitaux et leurs désirs.

Tout va se passer dans le sein des familles, mais pour en écraser les potentiels et les nuances.

Tout va se baser sur le sexe, mais pour en éteindre les désirs et les plaisirs.

Si l’inceste éclate, l’entourage en assourdira le vacarme. si en revanche l’incestualité s’aménage, cette organisation elle-même sera sourde et inapparente, mais d’autant plus tenace ; souterraine et secrète, mais d’autant plus résistante. Au demeurant jamais individuelle, mais au moins duelle et le plus souvent familiale.

C’est ainsi que s’ouvre à nous la perspective des cercles de l’inceste et de l’incestuel.

Perspective économique : de l’inceste à l’incestuel

Imaginons des cercles concentriques. Représentons-nous des degrés décroissants de gravité, c’est-à-dire d’atteinte traumatique.

Le premier cercle sera celui de l’inceste proprement dit. Il est à l’épicentre du séisme. Deux personnes s’y rencontrent : l’incesteur et l’incesté. Pour celui-là ce n’est qu’une éruption ; pour celui-ci, une catastrophe, une atteinte majeure à son intégrité corporelle et psychique : summum du traumatique et de la disqualification.

Au deuxième cercle se trouve encore l’inceste, mais il n’est plus en prise directe. Il a bien eu lieu, mais il remonte au passé : une distance généalogique s’est établie, où se brouillent les pistes ; le traumatisme est ancien, et cependant toujours actif ; la blessure, jamais vraiment ouverte, jamais non plus refermée, n’a été que différée ; sa trace est obscure ; on voit émerger, germant comme des surgeons, les incidences lointaines d’incestes qui ont eu lieu dans une génération antérieure, illustrant cette règle clinique :

L’INCESTE DANS UNE GÉNÉRATION INDUIT DES RAVAGES INCESTUELS DANS LES GÉNÉRATIONS SUIVANTES.

Éloignons-nous plus encore de l’épicentre incestueux : nous atteignons le troisième cercle.

La distance ici n’est pas dans le temps, et pas seulement dans l’économie : elle est aussi dans la dynamique. L’ébranlement se fait encore moins apparent : même semble-t-il à peine sensible. Le contraste criant qui, à l’épicentre, opposait attaquant et attaqué ou incesteur et incesté, ce contraste s’estompe et va jusqu’à disparaître. Une tout autre organisation se fait jour : au lieu d’un séisme, c’est un tissu : au lieu d’un agresseur et d’une victime, c’est ici deux complices qui se rejoignent, trouvant tous deux leur compte dans leurs rapports incestuels.

Nous voici passés du registre de l’inceste à celui de l’incestuel. La cible de l’inceste était simple, mais la périphérie de l’incestuel est multiple.

C’est alors qu’une seconde perspective, complétant la première, se présente à nous.

Perspective dynamique : entre le noyau et le rejet

À l’épicentre du séisme, la puissance traumatique est énorme. Une victime est atteinte. Tout autour de l’inceste, la famille dresse un rempart : ce rempart va subsister à travers les générations : ainsi se prépare l’accession au deuxième des cercles que nous avons situés.

Ainsi se profile également l’organisation qui se développera dans le registre incestuel. Cette organisation à la fois topique et dynamique oppose un noyau central et des rejets périphériques. Des forces centripètes contribuent à la constitution du noyau, cependant que des forces centrifuges procèdent aux rejets à distance. (Déjà, au premier cercle, la famille avait dressé ce rempart autour de l’inceste.) En s’organisant, cette dynamique nous fait retrouver la loi d’attraction et de répulsion que nous avons vue à l’œuvre dans la séduction narcissique. Une topique est en train de s’installer, opposant une couronne de rejets et d’exclusions à un noyau central barricadé comme une forteresse.

L’économie n’est évidemment pas sans participer à cette dynamique : plus le noyau soudé par les forces d’attraction est compact, et plus les évictions se feront violentes et éloignées.

Mais il y a plus important. Nous découvrons maintenant un phénomène tout à fait remarquable : c’est le même type de processus – par attraction et répulsion combinées – oui, c 'est le même processus qui prévaut à plusieurs échelles :

— dans l’organisation intrapsychique de l’individu qui s’est placé sous influence incestuelle ;

— dans la relation interpsychique d’un couple de deux personnes unies par une relation incestuelle ;

— dans les relations plus complexes d’une famille elle-même sous influence incestuelle.

Si nous décrivons les lois qui régissent un seul de ces domaines, c’est sans difficulté ni ressaut que nous pourrons les transposer à une autre échelle : l’intrapsychique d’un individu et l’interpsychique d’une famille se conforment au même modèle. Nous reviendrons certainement sur cette similitude, dont on peut à bon droit douter qu’il se trouve ailleurs d’autres exemples.

Une dernière remarque n’est pas à négliger avant d’entrer dans le vif de notre sujet : de même que le cercle de l’inceste nous a peu à peu conduits à la « couronne » de l’incestuel, qui en demeure empreinte, de même la topique de l’incestuel se trouve-t-elle en germe dans le traumatisme de l’inceste : car celui-ci réside moins dans ce qu’il induit que dans tout ce qu’il exclut.

C’est ce que nous allons vérifier.