Chapitre 3. L’inceste et ses violences

L’inceste lui-même, s’il n’est pas le seul sujet de cet ouvrage (il n’en est même pas le principal), constitue le pivot de notre élaboration clinique : il est à l’épicentre du séisme.

Nous aurons surtout en vue l’inceste hétérosexuel en ligne directe, comme entre père et fille ou mère et fils, mais on en connaît les variantes, comme l’inceste homosexuel.

Emprise narcissique de l’inceste

Or le premier point que je désire souligner – mais c’est une évidence – est qu’entre l’incesteur et l’incesté la relation n’est pas à parité : elle est dissymétrique, en ce que les partenaires ne disposent pas initialement du même potentiel d’initiative et de maturité. ce trait nous fait ressouvenir de nos remarques relatives à la séduction narcissique : les partenaires, remarquions-nous, sont en relation symétrique lorsque cette séduction est saine, et dissymétrique lorsqu’elle est foncièrement faussée.

L’affirmation que je vais présenter maintenant ne saurait étonner le lecteur qui m’a suivi jusqu’ici :

LES INCESTES SONT DES AFFAIRES NARCISSIQUES AVANT QUE D’ÊTRE DES AFFAIRES SEXUELLES.

Tout inceste est une emprise, et cette emprise est fondamentalement narcissique. Cela reste vrai même dans les cas où le plus jeune exerce des manœuvres séductrices sur le parent ; qu’on y songe en effet : ce n’est qu’au sein d’une relation véritablement œdipienne que prévaut, comme dans la séduction narcissique saine, une parité entre l’enfant et le parent : c’est la symétrie des fantasmes qui permet de parler à la fois et corrélativement d’œdipe et de « contre-œdipe ».

Nous savons déjà que l’inceste est mis au service d’une séduction narcissique elle-même abusive : l’abus sexuel ne fait que succéder à l’abus narcissique ; il le complète en prenant sa relève.

Nous aurons certainement à revenir sur la notion d’abus narcissique. Il nous aura d’abord fallu nous pencher sur la violence de l’inceste.

Irrésistible découverte et succession nécessaire

Mais ce ne sera pas avant la remarque suivante, qui nous fait revenir aux toutes premières étapes des découvertes de Freud.

Première étape : en écoutant ses patients, Freud découvre la séduction sexuelle de l’enfant par l’adulte. Il y voit un fait commis par le parent.

Seconde étape : Freud comprend que cet épisode est un fantasme construit par l’enfant à partir de ses désirs. Ce faisant, Freud découvre la réalité psychique ; invente la psychanalyse ; et met en place le principe de plaisir.

Ah ! Quel élan !

On ne parlera donc plus de la séduction qu’en termes de fantasmes. Mais ce n’est pas démonter la psychanalyse que, revenant au point de départ, d’étudier aussi ce qui se déroule quand la séduction a vraiment lieu. Mais alors elle n’est pas de l’ordre du plaisir. Elle n’est plus que violence.

Il nous incombe aujourd’hui d’examiner ce redoutable revers de médaille. Serait-ce une troisième étape ?

Violence de l’inceste

Mais voici la seconde évidence, et elle non plus n’est pas nouvelle : l’inceste est une violence profonde, multiple et sans échappatoire. (J’aurai ici plus de commodité descriptive en supposant l’inceste d’un père avec sa fille tout juste nubile.)

La violence est faite au corps, qui n’est pas prêt à l’acte sexuel, en tout cas ne serait pas apte à l’aborder à parité de maturité physique ; face à un organisme sexuellement mûr et expérimenté, un organisme sexuellement immature est en situation de faiblesse extrême ; les forces physiques n’y suffiraient même pas.

Mais c’est une violence encore pire qui est faite à la psyché : l’inceste a la très funeste capacité de cumuler la violence par le traumatisme et la violence par la disqualification.

Entre traumatisme et disqualification

Dans la foulée de Freud, nous avons à préserver la distinction entre ces deux registres du traumatisme et de la disqualification. Quant au traumatisme, Freud a été parfaitement clair : c’est une notion avant tout économique, destinée à définir une quantité d’excitation que l’organisme physique et psychique n’est pas en mesure de « métaboliser » ; le traumatisme, c’est l’excès, étant bien entendu que cet excès est relatif à la capacité actuelle du sujet de lier psychiquement cette quantité : une excitation sexuelle intense est traumatique pour l’enfant car il n’est pas en mesure d’en faire usage et façon ; c’est à partir de la maturité que tout se met à changer.

L’attaque incestueuse est évidemment traumatique pour l’incesté : c’est bien ainsi que l’entendait Freud à propos de la séduction sexuelle des enfants par les parents.

Quant à la disqualification, c’est autre chose : elle consiste en un discrédit porté sur la valeur et la qualité intrinsèque des capacités et des accomplissements d’un individu (ou plus précisément de son moi, ou bien encore d’un groupe ou d’une famille). C’est une atteinte narcissique : l’inverse de la reconnaissance – au sens de la qualification positive – des capacités manifestes ou potentielles d’autrui ou de soi-même. (On en saurait plus sur mon opinion à ce sujet en consultant mes remarques sur « les frustrations du moi » parues dans De psychanalyse en psychiatrie.) Il est bien vrai que toute disqualification est une atteinte aux droits narcissiques, et constitue à ce titre une frustration.

Je me suis attardé un instant auprès de cette distinction car, si le traumatisme est une chose assez évidente, si son acception même est connue, il n’en va pas de même pour la disqualification, qui est généralement plus discrète, plus insidieuse, plus souvent inaperçue, méconnue, et méconnue jusque dans son acception même (j’entends parfois des collègues parler de traumatismes quand ils parlent de disqualifications). Le trauma fait excès ; le discrédit fait défaut ; ce sont des blessures ; mais il n’est pas certain que les blessures discréditives soient les moindres. Au demeurant, rien n’empêche leur cumul : ce cumul est précisément le fait de l’inceste.

Incestueuses disqualifications

C’est à toute sorte d’égards que l’incesté est disqualifié :

— dans son élaboration fantasmatique personnelle et dans son organisation imaginale, qui sont radicalement bouleversées par la transgression effectuée par l’incesteur (comment, pour la fille, imaginer un scénario avec son père, si celui-ci la force et la viole ?) ainsi que par la défaillance de la mère, très souvent complice passive ou même active de l’inceste par le père ;

— dans sa capacité de désir, qui comporte la capacité de désirer l’objet, de désirer qu’il vous désire, et même enfin la capacité et le droit de se refuser à la satisfaction ; pas plus qu’elle n’a droit au plaisir, l’incestée n’a droit de se refuser au plaisir (et nous voyons bien par là que ces deux droits vont de pair) ;

— dans l’intégrité de son moi, dans l’intimité de ses pensées, dans l’exercice même de sa pensée, dans les perspectives de son organisation psychique ;

— enfin, pour tout résumer, dans son œdipe et dans son narcissisme, dans son corps et dans sa psyché.

Par dessus tout cela (et j’en omets sans doute), s’impose la disqualification de la vérité ; disqualifiés et radicalement déniés sont à la fois le droit à la vérité et le droit au secret, l’un et l’autre empêchés par

l’imposition du non-dit.

Nous verrons plus loin que l’exercice et le droit au secret sont des valeurs pour le moi ; ces valeurs garantissent la valeur de la vérité, de même façon que le droit au refus du désir garantit l’exercice et la valeur du désir.

L’incestée, si c’est une fille, devient une éclopée psychique : elle ne peut plus se fier à ses désirs, à ses vœux, à ses fantasmes, à ses pensées, à ses imagos, à son corps. À quel objet pourrait-elle encore se fier ? Son corps lui échappe, et son moi se perd.

On pourrait croire que je force les traits : c’est à peine. Que j’en oublie : c’est certain. Je n’aurai garde en tout cas d’oublier que le discrédit jeté sur le vécu de l’incestée par l’exigence de non-dit portée par l’incesteur, ce discrédit, ce déni de vérité s’étend en nappe à l’ensemble de la famille ; et non seulement s’étend-il à la famille contemporaine, mais encore aux générations suivantes. (Pour les secrets, nous nous retrouverons bientôt.)

L’incestuel n’est pas l’inceste. Certes. Mais il s’en inspire.

L’enfance de Marpessa

Ce chapitre va se clore sur un exemple très brièvement résumé d’après Léonard Shengold, qui a beaucoup travaillé sur les incidences cliniques infligées par la disqualification associée à la séduction abusive. Une fillette que nous prénommerons Marpessa avait une mère très inconstante ; tantôt cette mère l’ignorait, l’abandonnant à des nurses ou à des parentes et passant devant elle sans la voir, tantôt au contraire (ou plutôt semblablement) elle la cajolait, la couvrant de baisers à seule fin de la mettre à son service érotico-narcissique : étant au bain, et nue, elle convoquait la fillette et lui demandait de longuement la coiffer, de la masser, de la caresser, de la masturber, la caressant elle-même aux plus sensibles lieux de son corps. Bref, Marpessa était l’objet d’une séduction incestueuse de la part de sa mère, utilisée comme instrument érotique, au demeurant disqualifiée dans ses aspirations propres et soumise à la négligence affective. Tout cela allait évidemment de pair : il n’y avait point d’amour objectal chez cette mère ; sa fille n’était pour elle qu’un objet narcissique.

Ce cas montre de manière exemplaire comment chez la mère la séduction narcissique abusive fait alliance avec la manipulation incestueuse, et comment pour la fillette une disqualification profonde, ajoutée à la carence affective, se mêle à la traumatisation érotique.

On n’hésite pas à croire l’auteur lorsqu’il nous apprend que, devenue adulte, Marpessa souffrait de maintes façons (au demeurant plutôt silencieuses) et qu’elle eut besoin de recourir à une longue cure analytique (assortie d’un appoint psychothérapeutique facile à pressentir). Ce qui est merveilleux est qu’elle fut capable d’y recourir. Cependant, comme il arrive à tous les disqualifiés, ce n’est pas sans peine, sans honte, sans douleur et sans rage qu’elle parvint à reconnaître et reconstituer le fil de ses frustrations de jadis, afin de reconstruire tant bien que mal la trame de son moi. (Car elle avait grande honte de dénoncer à ses propres yeux les abus narcissiques et sexuels commis sur elle par sa propre mère.)

Ne dirait-on pas en effet que les fauteurs d’abus narcissiques, eux qui s’arrogent tous les droits sur autrui, échappent encore à la dénonciation morale de leurs abus ?