Réunion de famille

En quelque lieu dépourvu de frontières entre ce monde et un autre, au milieu d’un terrain caillouteux planté d’épouvantails qu’il suffisait d’approcher pour qu’ils se missent à grincer des dents tout en lançant des gerbes de flammèches incendiaires, au fond d’une maison de famille, bâtisse à moitié vide hérissée d’échauguettes dépenaillées et de mâchicoulis hors d’usage, percée d’ouvertures mais dépourvue de portes, lesquelles n’auraient d’ailleurs été d’aucune utilité car nul n’entrait jamais dans cette demeure où, lorsqu’on y jetait un coup d’œil, on n’apercevait qu’un matelas de brouillard et, quant à en sortir, c’était encore plus impensable car elle était de toutes parts entourée de mines parfaitement invisibles dont les habitants étaient certains quelles étaient prêtes à sauter à la moindre approche, un jour où les membres de cette famille, qui se voulait éternelle et autosuffisante, avaient été réunismais quel jour au juste on ne l’a jamais su puisque déjà dans cette famille le temps avait disparu et la durée s’était éventée, et réunie par qui on ne l’a pas su non plus puisque déjà dans cette famille l’autorité n’avait plus cours et la pensée même s’en était évanouie – alors que dans une salle immense et jonchée de panneaux d’interdictions absolues et résonnant de déclarations catégoriques, tous ceux qui se trouvaient enfermés là sans même s’en douter, les uns habillés de manuscrits illisibles qui en recouvraient d’autres qui en cachaient d’autres encore et ainsi de suite, et les autres emmaillotés comme des momies dans des bandelettes et peut-être déjà morts, et d’autres encore bardés de petites boîtes qui leur pendaient de la tête aux pieds et tintinnabulaient comme des clochettes inlassablement insistantes, les uns et les autres avec leurs paupières et leurs lèvres cousues, fermées comme des serrures cependant que leur sexe, lui, était exposé à découvert, sans aucun voile et sans ornement, eux tous qui tournaient cérémonieusement autour d’un piédestal où se tenait juchée une idole sans corps et sans visage et qui, lorsque dans leur ronde harassante ils avaient atteint le haut de la rampe au-dessus d’une estrade d’où ils tombaient aussitôt comme des insectes avant de reprendre péniblement leur incessant manège, tout en se passant et se repassant de la main à la main lorsqu’ils se croisaient des objets qu’on aurait dits de culte et qu’ils tenaient pour des secrets, s’arrêtèrent d’un coup lorsque l’on fit avancer, venant on ne sait d’où, un enfant à l’air faussement angélique et passablement ébahi qui, s’il était regardé sous un certain angle, avait plutôt l’air d’un vieillard usé et rusé, et à qui l’on apporta cérémonieusement un grand livre intitulé dans une écriture vaguement gothique Le Livre des origines, qu’il ouvrit, regarda, puis retourna, et ouvrit et regarda de nouveau, pour découvrir enfin qu’il était parfaitement blanc et vierge de toute écriture, et l’assemblée tout entière, qui avait retenu son souffle en observant un silence religieux, dans un long, un très long, un interminable soupir se dégonfla comme une baudruche dont il n’allait bientôt rester, affalé sur le bord d’un trottoir apparu d’un coup sans rime ni raison et sans début ni terminaison, qu’un petit tas anonyme et grisâtre qu’un coup de vent qui passait par là emporta comme une feuille morte.