Partie 3. Objets

La relation incestuelle nest pas seulement dotée de partenaires, d’effluves, d’emprise et d’exclusions. Elle a aussi des véhicules. Et des verrous. Véhicules et verrous : ce sont les objets incestuels. Les premiers sont des équivalents d’inceste, et les seconds des secrets. Une relation incestuelle ne prend jamais la route sans se munir des uns et des autres. On les préserve. On nous les cache. Nous allons cependant les examiner.

Encore nous faut-il d’abord nous entendre sur ce que peut être un tel objet.

Précédemment (c’était à propos de la relation incestuelle), nous avons redécouvertcar nous le connaissions depuis longtempsl’objet comme objet d’investissement, soit-il en personne ou en représentation intériorisée. J’avais alors, on s’en souvient, tenté le terme d’objet-objet, et nous avions compris que l’objet d’inceste est un objet en quelque sorte dégradé, disqualifié, car privé de son autonomie de plaisir, et du même coup privé du droit de se refuser au plaisir.

C’est d’autres objets qu’il s’agira maintenant : des objets psychiques.

Perspective : objet psychique, objet-matière

Les objets psychiques sont nos objets mentaux ; leur place est au sein de la psyché : c’est là, et là seulement que se déroule leur existence. Le rêve, le fantasme, la représentation, la pensée, l’imago et tant d’autres choses sont de ces objets dont la réalité n’est autre que psychique. Nous pouvons les considérer comme des objets dans la mesure où ils possèdent des propriétés déterminées, des contours, une certaine individualité. C’est ainsi qu’on ne saurait confondre une pensée avec un rêve, ni même telle pensée avec une autre. Les objets psychiques sont immatériels, mais ils ont une réalité ; c’est une réalité interne ; elle est discernable.

Il est aux objets psychiques deux qualités (entre autres) qui leur sont propres, au demeurant associées : ils vivent soit au sein de la psyché, soit de la famille, soit encore des deux, et c’est ici ce qui nous intéresse le plus. Ils sont comme des elfes : on ne les attrape pas, on ne les enferme pas et ils ne disparaissent pas (ou bien serait-ce plutôt que les elfes sont conçus sur le modèle des objets psychiques ?).

Les objets psychiques circulent dans la psyché. Ils vont et viennent, se rencontrent, s’opposent et se transforment, prenant tantôt l’ombre et tantôt la lumière.

Or il arrive que l’objet psychique ne parvienne pas à maturité ; n’atteignant pas sa pleine forme, il ne développe pas toutes ses qualités : il est inachevé ; ou bien il en perd une partie : il est amputé. Que l’on songe au fantasme, ce modèle d’objet psychique, et que l’on songe au fantasme-non-fantasme, ce modèle de fantasme inachevé ou de fantasme dégradé.

Il arrive aussi que les tenants d’un objet psychique – je veux parler de ceux qui en tiennent les cordons – nourrissent ensemble le besoin impérieux que leur commun objet reste à sa place, et non seulement ne leur échappe pas, mais encore ne risque pas de leur échapper. La consistance du vivant ne leur suffit pas : ne garantit pas à leurs yeux la pérennité de leur objet commun. Il faudra alors que cet objet acquière des vertus quasi matérielles. Il changera de consistance ; l’elfe sera fossilisé ; le papillon, épinglé. Sans doute pourra-t-il se repasser de la main à la main, mais il ne circulera pas au-delà ; sans doute deviendra-t-il inaltérable, mais il cessera d’être vraiment vivant.

Tel qu’il est devenu, nous l’appellerons un objet-matière : non pas vraiment immatériel, mais non pas vraiment matérialisé. S’agissant originellement d’un fantasme ou d’un souvenir, l’un comme l’autre partagé au sein de la famille et même au travers des générations, il va perdre sa qualité de fantasme ou de souvenir proprement dit et adopter une consistance nouvelle, sans pour autant constituer un nouvel objet. Il sera défantasmé, désymbolisé et même désocialisé.

C’est une assez longue marche d’approche que nous venons d’effectuer, et j’espère que le lecteur ne l’aura pas trouvée trop longue ni trop déroutante. Mais s’il m’a suivi, s’il a saisi les contours hybrides de la singulière configuration que j’ai tenté de cerner, il sera récompensé de sa patience, car nous voici arrivés juste au pied des objets incestuels. Équivalents et secrets ont une propriété commune : ce sont des objets-matières.

Un pas de plus vers la matière, et ce sera l’équivalent d’inceste. Un pas de plus vers la représentation, et ce sera le secret d’incestualité.

Entre les deux l’échange sera constant : à tout équivalent répondra un secret et à tout secret un équivalent.