Chapitre 6. Équivalents d’inceste

Présentation

Arlette et son père (nous avons fait leur connaissance dans le Prologue) prenaient un vif plaisir à manipuler ensemble de l’argent, sous nos yeux, mais résolument hors de notre portée.

Sébastien et sa mère avaient bien peu de choses à se dire, mais ils prenaient un immense plaisir à s’enivrer de conserve. Ils avaient bien peu de choses à nous dire, mais ils nous firent les témoins de leurs imbibitions partagées.

La famille D. collectionnait, eût-on dit, les échecs des médecins, des psychiatres et des psychanalystes, les uns après les autres se révélant incapables de venir à bout de la psychose d’un de ses membres, lui-même promu aux fonctions de figurant prédestiné. Cette famille semblait avoir mis au point un système de mise en échec thérapeutique si précis et si tenace que l’on parvint à croire qu’il eût été cruel de l’en priver.

Norbert n’avait point d’amie, mais il aimait à se faire masturber par les prostituées ; sa mère l’accompagnait pour le mettre à pied d’œuvre tout en lui fournissant l’argent nécessaire. Nous l’apprîmes par la bande, grâce à la confidence d’un tiers, qui prit sur lui de trahir cette sorte de secret que toute la famille connaissait, mais dont personne ne parlait.

Dans chacun de ces exemples se cache un équivalent d’inceste. Si l’on s’avisait d’en faire collection, celle-ci s’étendrait bien au-delà de ces quelques rudiments.

Définition

L’équivalent d’inceste se définit comme le substitut déguisé d’un acte de nature incestueuse. Les équivalents incestuels constituent par excellence les véhicules des relations incestuelles. Il n’est pas de relation incestuelle qui en effectue l’impasse. En revanche il peut passer inaperçu quant à sa véritable nature.

Car l’équivalent n’a pas d’aspect particulier, ni de configuration spécifique ; aucune carte signalétique. C’est sa fonction, sa valeur, sa charge intime qui lui sont propres. Tout comme le bernard-l’ermite, il se loge dans une coquille qui lui sert d’abri, de porteur et de déguisement.

Variétés

Il existe donc une diversité d’équivalents. Centrés sur l’objet matériel, ils s’étendent en cercles concentriques. Nous avons déjà connu de ces cercles : en voici de nouveaux.

Premier cercle : un objet-matière.

Deuxième cercle : une activité centrée sur un objet.

Troisième cercle : un symptôme comme objet.

Quatrième et dernier cercle : une manipulation comme objet.

D’abord, ce sont donc des objets matériels – de ces objets-matières, au premier rang desquels figure l’argent ; d’autres objets matériels peuvent être choisis, qui font également figure de gris-gris ; encore faut-il, pour devenir des équivalents, qu’ils aient une apparence ordinaire, et qu’ils puissent se passer de la main à la main.

L’équivalent peut encore consister dans une activité, à condition qu’elle soit partagée entre les membres d’un couple ou d’une famille ; ritualisée ; et qu’elle s’exerce autour d’une chose matérielle. Un exemple parmi d’autres est celui de la prise de boisson ; dans un cas comme celui de Sébastien, on se tromperait si l’on croyait qu’il s’agit seulement d’alcoolisme. Quant à l’exemple de Norbert, il est à peine plus complexe : l’expédition « prostituelle » avait la valeur d’un équivalent d’inceste, où le transfert d’argent jouait un rôle non négligeable.

On vient de voir l’équivalent se loger dans un comportement symptomatique. À peine plus loin, il prendra place dans un symptôme proprement dit, comme une production délirante ou hallucinatoire ; ici l’échange incestuel va s’effectuer avec intensité et constance autour et à propos du symptôme. Il nous faudra revenir sur ce cas intéressant.

Dernier cercle, et le plus subtil : celui de la manipulation s’exerçant sur des personnes et en particulier sur le personnel thérapeutique. Ces personnes-là, dira-t-on, ne sont pourtant pas des choses. Certes, mais elles sont prises pour des choses, et manipulées comme des marionnettes.

Nous voyons parfois des familles entières se livrer avec entrain, ainsi, disons-le, qu’avec une certaine habileté, à ces pervers exercices de tir en commun, dont nous sommes, nous autres thérapeutes, les pigeons désignés. Nous irons peut-être augmenter la galerie secrète des trophées de famille ; et si cette famille détient un brin de talent paranoïaque, l’équivalent mis en action sera assorti de prétendues preuves incriminatoires, destinées à quelque malin procès.

Nous venons de toucher à l’extrême pointe des équivalents d’inceste : à leur forme la plus complexe, la moins palpable et la plus déguisée : ce sera évidemment la plus trompeuse. Le lecteur aura bien compris que ce subtil équivalent s’insère dans un exercice de maîtrise et de contrôle alimenté par le plaisir de la victoire, auquel se mêle sans doute le plaisir de la défaite finale. Mais le clinicien se priverait d’éclairage en négligeant ici le poids de l’incestuel.

Propriétés

Propriétés formelles

1. L’équivalent est doté de quelques traits qui apparaissent au premier abord. Il est déguisé. Ses apparences sont banales ; parfois complexes ; toujours trompeuses. Il nous abuse. (Nous en verrons plus loin le double risque.) Il nous met sur une fausse piste ; pis encore, il ne nous met sur aucune piste. Aussi bien l’apparente banalité de l’équivalent a-t-elle une fonction : elle est faite pour égarer le pisteur.

2. L’équivalent n’est jamais solitaire. Il se pratique à deux. Il se pratique également en famille. Il est surinvesti par ses détenteurs, qui s’en font une propriété privée. Mais pourront-ils seulement y renoncer un jour ?

3. S’il n’est pas concret, c’est tout comme. Du moins est-il toujours agi. Au demeurant l’incestuel s’installe dans un objet-matière ou dans une activité qui a déjà reçu son propre investissement ; l’existence de cet investissement ainsi que son exacte nature pulsionnelle n’ont pas échappé à l’attention du lecteur dans les exemples que nous avons cités : elles sont évidentes.

4. Quel qu’il soit, l’équivalent détient une propriété majeure : il est fixe et invariable. Une fois choisi, il ne change pas. Il se répète, se réitère et se ritualise. C’est de l’objet-fétiche qu’il tient cette propriété. C’est à elle qu’il doit la vertu d’invulnérabilité qui lui est assignée, comme elle l’est à tout objet-fétiche, ainsi qu’à tout objet-matière.

Propriétés intimes

L’équivalent d’inceste est remarquablement paradoxal. Banal en apparence, il n’hésite pas à se montrer ; voire même il s’étale ; s’exhibe. Mais il dissimule sa fonction profonde comme un inviolable secret. On vous le montre. Vous le voyez sans le voir. Mais si vous vous mêlez de le voir vraiment, on vous le cache ; et même on se cache. Un jeu de cache-cache s’organise ainsi, qui n’a pourtant rien de vraiment ludique.

Reprenons l’exemple de l’argent entre Arlette et son père. L’équivalent d’inceste était donc fiché dans le commerce de l’argent. Quoi de plus ordinaire à première vue que l’argent ? Analement investi, sans doute. Mais incestuel ? Quelle idée ! Aussi bien, lorsque, sentant l’importance économique (si l’on peut dire…) de ces manipulations privées-publiques, mais n’ayant pas encore saisi le dessein de leur inviolabilité, lorsque nous avons tenté de nous en mêler, nous avons été proprement déboutés ; puis rejetés ; et pour que le rejet soit irréversible, Arlette et son père ont pris la porte ; ainsi la cure a-t-elle tourné court.

Cet exemple permet de vérifier que l’équivalent est investi par les partenaires bien au-delà de sa valeur propre : il est surinvesti ; cela peut certes se pressentir, mais c’est la mise à l’épreuve qui le confirme. Pour ceux qui le détiennent il est une sorte de trésor. Gare à vous si vous y portez la main ! Car vous toucheriez alors à une activité intimement sexualisée : équivalent d’inceste, équivalent sexuel. Impossible ici de ne pas songer à la masturbation. (La différence n’est pas à négliger, et la question méritera que nous l’abordions en Note : « Équivalents d’inceste contre équivalents masturbatoires ».)

Chose apparemment étrange et cependant prévisible : l’équivalent semble fort de tout ce qui lui fait intimement défaut. C’est ainsi qu’il ne se pense guère, et ses détenteurs n’en pensent rien : l’argent n’est ni plus ni moins que de l’argent. Non seulement ils n’en pensent rien, mais ils n’en donnent rien à penser ; voire même vous empêchent-ils d’en penser quoi que ce soit. L’équivalent s’offre et s’impose comme une surface plane : une chose qui est là, sous vos yeux, mais qui semble dénuée de connexions psychiques. De même cet équivalent semble défantasmé. À vous de fantasmer par substitution, si toutefois vous parvenez à vous déprendre de la parésie mentale qu’induisent des agis de cette sorte. Mais alors vous vous mettrez à fantasmer pour deux ou trois personnes à la fois.

Il ne semble même pas que l’équivalent obéisse à la constitution d’un compromis ; ni qu’il résulte d’un déplacement, à l’instar des symptômes névrotiques. L’objet incestuel ne représente pas : n’étant autre chose qu’un substitut, il est ce qu’il remplace.

De l’équation symbolique au fétiche vital

C’est ici que s’impose la notion d’équation symbolique si précisément dégagée par Hanna Segal. Le symbole proprement dit témoigne d’une perspective dans la vie psychique entre le symbole et le symbolisé, ou entre la chose et ce qu’elle symbolise ; même dans l’équivalent symbolique, où les deux plans se rapprochent, la perspective subsiste. Au plan de l’équation, elle a disparu. (On pourrait ici se demander quelle différence, assurément profonde, peut distinguer l’équivalent d’inceste, qui ne fait que brouiller la vue, de l’objet de « réalisation symbolique », cet objet qui revitalise et parle par lui-même, si finement improvisé naguère par Marguerite Sechehaye pour tirer du pot au noir une schizophrène en pleine angoisse ; mais nous garderons cette intéressante question pour une autre occasion.)

La certitude qui déjà s’est imposée à nous est que l’équivalent d’inceste, quelle que soit son apparence, exerce la fonction d’un objet-fétiche. Mais ce n’est pas un fétiche individuel ; c’est un fétiche partagé.

Cet objet si banal en apparence, et si intimement déconnecté du réseau représentationnel, cet objet est l’instrument d’un lien entre ceux qui le détiennent. Non pas vraiment d’un lien, mais d’une ligature. C’est bien là ce qui le rend proprement incestuel. Et c’est bien ce qui lui vaut, auprès de ses détenteurs, un si tenace attachement.

Vues

Ce que nous avons dégagé, avant que d’aller plus avant, mérite bien qu’on se retourne pour un coup d’œil d’ensemble : quelque chose comme un survol.

Un survol

Ces objets de manipulations mutuelles que sont les équivalents incestuels sont intimement érotisés, voire sexualisés. On les touche ; on se les passe ; on se les repasse ; ils ont valeur (non symbolisée) d’amulettes, bijoux et autres fétiches : toutes sortes d’objets de commerce érogène. Leurs propriétés sont équivoques sans être positivement ambiguës : ils vont et viennent, circulant entre deux personnes, ou mieux encore au sein de familles entières, sans occuper pour autant de position ni de fonction transitionnelle ; s’offrant dans la plus grande évidence apparente et se dérobant dans le plus grand secret de leur valeur intime ; occupant une faille entre le fantasme (qu’ils ne sont pas) et la matière (qu’ils ne sont pas non plus) ; cumulant en eux-mêmes l’attrait sexuel et l’attrait narcissique, et présentant enfin la propriété quasi paradoxale d’être évidents dans leur matérialité et cependant secrets dans leur propriété intime. L’évidence dans le secret, mais non dans la discrétion, l’exhibition dans l’inviolabilité, mais non dans la communication : tels sont les traits spécifiques de l’équivalent d’inceste.

À la différence et même à l’inverse du symptôme névrotique, de l’acte manqué ou de toute autre émanation du travail de transformation effectué par le Moi entre les dérivés du Ça et du Surmoi, l’équivalent incestuel ne porte aucune empreinte fantasmatique ; il ne résulte pas d’un déplacement ; n’est pas le fruit d’un compromis ; ne témoigne même d’aucune ambiguïté véritable. Sa fonction s’y oppose.

On ne peut pas dire qu’il soit à proprement parler produit (comme peut l’être un symptôme) ; il est agi. Jamais non plus n’est-il le fait d’une seule personne : c’est un instrument entre au moins deux personnes et entre au moins deux générations au sein d’une famille. Loin de contenir, de traduire et de transformer du fantasme (puisque celui-ci est évacué hors du site qui lui est dû), l’équivalent incestuel induit avec violence autour de ses protagonistes et en particulier parmi nous, cliniciens et thérapeutes, lorsque nous en sommes les témoins, une excitation de l’activité fantasmatique, parfois même portée jusqu’à un ton d’obscénité qui nous en dit long sur l’inceste secret et qui supplée par une sorte d’injection projective une vacuité étrangement retentissante. Quand il ne provoque pas cette prolifération embarrassante, l’équivalent incestuel, qui n’est décidément pas fait pour servir de vecteur, induit au contraire une sidération de la pensée : d’un extrême à l’autre, on dirait qu’à l’approche de l’incestuel les rouages de la pensée se mettent à « patiner ».

À la carence de fantasmes chez les acteurs répond le trop-plein de fantasmes chez les observateurs.

Du symptôme comme objet quasi matériel

Une question qui s’est posée à nous presque à l’improviste (bien que je l’eusse soulevée il y a longtemps déjà) est de savoir si et surtout comment certains symptômes peuvent équivaloir à des objets-matières, aptes par là même à être pleinement considérés comme des équivalents d’inceste. Il y a une facilité d’esprit à prendre les productions hallucinatoires ou délirantes pour des fumées sans consistance et sans véracité. Fallacieuse facilité ! Tout au contraire, ces symptômes ont acquis le statut d’objets mentaux quasi matérialisés : telle est à coup sûr leur propriété foncièrement paradoxale.

Cependant certains symptômes seulement me semblent pouvoir être ainsi tenus pour quasi matériels. Ils auront alors des conditions à remplir. Ils seront cliniquement bien définis et nettement délimités ; ils ne manqueront pas d’une certaine évidence ; ils auront des airs d’activités mentales et relationnelles connues (tel est précisément le cas des idées délirantes ou des hallucinations : les idées, cela s’échange ; les voix et les visions, cela se perçoit) ; ils seront invariables ; tantôt plus actifs, tantôt plus effacés, toujours ils seront disponibles ; ils seront dépourvus ou coupés de supports ou de ramifications fantasmatiques : un objet matériel, cela doit pouvoir se saisir sans que l’on ait à emporter en même temps tout un canton de vie psychique ; enfin ils pourront être soit tenus au secret, soit au contraire exposés.

Ils seront exposés, peut-être, mais à une condition que nous connaissons déjà : c’est que nul n’y touche et qu’on ne les entame point. Productions délirantes ou hallucinatoires, addictions toxicomaniaques pourront faire fonction d’objets-fétiches, pourvu qu’elles aient acquis droit de cité dans la vie du patient, et de surcroît prendre valeur d’équivalents d’inceste si elles sont adoptées incestuellement par un partenaire ou par la famille. On les manipule en couple ou en groupe ; on les montre ou on les cache ; on les critique (en surface), on les cajole (en profondeur), on s’en plaint peut-être, mais on y tient. Couple ou famille font cause commune autour du symptôme ; sujet de dispute peut-être, de complicité certainement, le symptôme est le moyen électif et quasi palpable de ligature.

Repères de l’incestuel

Sous ses dehors ordinaires, l’équivalent d’inceste ne pourrait que trop facilement passer inaperçu : le navigateur le doublerait au large sans se douter un instant que l’îlot sans signalement qu’il est en train de frôler sans y prendre garde est la pointe émergente d’un vaste continent sous-marin ; une information de valeur se trouverait ainsi perdue. (Et en vérité elle l’est plus souvent qu’à son tour ; les psychiatres remarquent surtout les symptômes évidents et répertoriés ; tandis que les psychanalystes se mobilisent lorsqu’ils peuvent apercevoir le bout d’un fantasme. Or, ici, rien de répertorié, et pas l’ombre d’un fantasme.)

Mais le risque ne serait guère moindre qu’à l’inverse de cette méconnaissance, et comme pour s’en prémunir, le clinicien quelque peu averti mais trop pressé ne se mette à crier à l’incestuel au devant de la première banalité venue. Tenue pour absente dans le premier cas, dans le second la notion y perdrait la face : résultat, dans les deux cas, pareillement nul.

Certes l’équivalent n’est qu’un indice. À lui seul il ne constitue pas une preuve. Mais, dans des affaires aussi complexes que les incestuelles, le moindre indice, pourvu que sa valeur soit vérifiée, est pain bénit pour le clinicien. De là vient l’importance de savoir à quoi peut se reconnaître un équivalent, si rien ne le singularise dans son aspect extérieur.

À son contexte, certes, mais encore à deux traits qui s’y attachent et qui, s’ils sont réunis, ne trompent pas.

1. Les tenants de l’équivalent ne supportent pas qu’on y touche, et, sitôt qu’on en approche, nous repoussent avec crainte ou avec hostilité : toute approche est pour eux une effraction. Et l’on ne manquera pas de songer ici à la réaction des animaux – mais aussi des humains hypersensibles – dont l’espace critique est franchi (cet espace qui entoure le corps comme une bulle, qui en est le prolongement naturel et en fait presque partie intégrante). L’objet incestuel est tenu pour tabou. (Nous ne pouvons qu’être curieux de voir ici resurgir l’exercice du tabou, dont nous savons que son modèle essentiel est précisément transgressé dans les transactions incestuelles.)

2. Il flotte autour de l’équivalent une aura, une odeur et comme un fumet de vague et pourtant tenace indécence. Ce fumet nous parvient sous une forme discrète et cependant insistante. Il constitue l’exhalaison du caractère foncièrement et sexuellement incestueux de cet équivalent.

Discrète indécence de l’équivalent

Le principal signal, peut-être, de l’équivalent incestuel, ce n’est donc pas dans l’action même en sa banalité qu’il réside, non plus que dans les fantasmes du patient, qui sont muets, voire même de ses proches, qui sont le plus souvent captifs de la loi du silence, mais de notre part, dans nos associations et dans nos fantasmes : ce qui m’a dans plusieurs cas fait signe, c’est tout bonnement de me surprendre à former dans mon

esprit ou bien à formuler auprès de mes proches collaborateurs, et même assez abruptement, des images directement sexuelles.

Pour Arlette en ses affaires incesto-monétaires, j’ai senti inceste sous roche le jour où, à brûle-pourpoint, je me suis surpris à imaginer sous des aspects sexuels plutôt salaces les manipulations monétaires qu’elle avait avec son père.

Dorine a, paraît-il, une malformation congénitale minime et cachée dont elle ne parle pas, mais dont se préoccupe énormément son oncle, qui la soigne et la médicamente lui-même. Mon impression, d’abord très indécise, a pris du corps et des contours au moment où, par une boutade à moi-même imprévue, je me mis à l’imaginer tout haut avec sa nièce, en train de caresser sa malformation. Je laissai bien entendu tomber la boutade, mais conservai ce qu’elle révélait. S’il fallait une confirmation, elle se trouvait dans le fait que jamais la patiente ne soufflait mot de cette affaire : sujet tabou ? Il nous restait à cadrer les relations de Dorine avec son oncle, dans l’espoir de couper court au lien incestuel ainsi concrétisé. Par chance cela put se faire, ce qui montre que les relations incestuelles ne sont pas toujours telles qu’on ne puisse les distendre et les dévitaliser. Au demeurant le lecteur ne sera pas surpris d’apprendre que dans la suite de ce dénouage un deuil important et jusqu’alors fermement occlus refit peu à peu surface chez Dorine. Et son avenir psychique s’en trouva profondément transformé.

Rien ne saurait nous surprendre dans ce qui précède : si certaines actions exécutées en commun dans une apparente innocence sont en fait les véhicules d’une relation incestuelle, si elles sont cachées quant à leur valeur et muettes quant à leurs fantasmes, exhibées quant à leur contenu mais verrouillées quant à leur accès, en revanche c’est l’observateur qui en flaire la signification profonde – à condition, bien entendu, qu’il soit suffisamment disponible et aussi que son flair ne soit pas obéré par des odeurs qui ne viendraient que de lui-même. C’est évidemment l’injection projective qui sert de véhicule à ce passage démonstratif par la voie du contre-transfert, qui est la voie royale pour nous conduire à la connaissance des patients et des familles qui ne parviennent pas à projeter de transfert proprement dit sur l’écran de la psyché.

Note. Équivalents d’inceste contre équivalents masturbatoires

Les équivalents masturbatoires sont de connaissance plus ancienne et plus familière que les incestuels. Le sexuel les rapproche ; ainsi que le fait que les uns comme les autres n’aboutissent pas à l’orgasme : il n’est pas dans la nature ni dans la définition des équivalents d’atteindre ce but. Ce sont des ébauches : à peine des substituts.

Comme on le sait, la plupart des activités de tripotement manuel de parties du corps autres que les organes sexuels sont des équivalents masturbatoires. Il en va de même des mouvements rythmiques : balancement et autres sortes de va-et-vient.

Donc : la main ; le rythme ; et parfois les deux en même temps. Troisième trait, peut-être moins apparent : pendant que cette activité se déroule (puisque, même brève et même fugitive, elle se déroule), le sujet est extrêmement absorbé (facile à comprendre) : il est tout à son affaire ; au demeurant vaguement conscient de se livrer à quelque sorte de plaisir détourné, peut-être même défendu ; plaisir défendu sans doute, mais qu’en même temps il défend : n’aimant guère qu’on le dérange, ni qu’on l’empêche, ni qu’on le blâme. Bien entendu l’état de solitude convient à la pratique de l’équivalent et toute sorte de frustration en accentue le besoin.

Quant aux différences avec l’équivalent incestuel, elles vont aussitôt nous apparaître.

1. L’équivalent masturbatoire, par nature, seffectue seul (et cela, même si c’est en public). L’équivalent incestuel, par nature, s’effectue à deux.

2. L’objet de l’équivalent masturbatoire est corporel : c’est le corps propre. L’objet de l’équivalent incestuel est matériel ou quasi matériel ; c’est un objet d’échange. Entre l’inceste et son équivalent la distance est plus grande qu’entre la masturbation et son équivalent : le déplacement est plus important ; la culpabilité (s’il en existe) est plus réprimée ; d’où l’air de parfaite innocence dont se revêt l’incestuel.

À nos yeux à nous, qui sommes désormais avertis, ces propriétés et ces différences paraissent aller de soi ; elles vont de soi, car parfaitement cohérentes avec leurs origines. Au demeurant la comparaison nous éclaire mieux encore sur une des propriétés décisives de l’équivalent incestuel : si banal qu’il paraisse (et plus banal encore que léquivalent masturbatoire, donc plus trompeur en sa nature), il n’en est que plus jalousement défendu par ses acteurs. L’air d’innocence dont se parent les pratiques incestuelles contribue à les protéger contre toute curiosité indiscrète.

On semble nous dire : « Circulez, y’a rien à voir ! »