Chapitre 7. Secrets

Bien malin qui définirait le secret. Objet de connaissance ou matière à ignorance, il s’offre ou se dérobe, relie ou déconnecte, se transmet ou s’enferme, enrichit ou stérilise : assurément le secret n’est pas d’une seule nature.

Notion-limite, au demeurant. Car, on le sait bien : un secret qui le serait vraiment resterait à jamais inconnu ; à peine si son existence pourrait seulement se laisser supposer. Ce n’est d’ailleurs pas une raison pour se passer de cette notion. N’en va-t-il pas de même pour le refoulement : on ne saurait rien du refoulé s’il l’était tout à fait. Même chose pour le paradoxe : car le plus parfait des paradoxes ne laisse pas la moindre trace.

Le secret s’ajoute donc à des notions qui nous sont indispensables. Comme à elles nous lui trouverons des versions bien différentes, au triple point de vue économique, topique et dynamique.

Perspective : deux sortes de secrets

Tout autrement qu’une collection d’objets mentaux plus ou moins hétéroclites, le secret est un registre original de la vie psychique, tant individuelle que familiale, groupale et sociale. Au demeurant, ce registre est complexe ; il n’est pas d’une seule pièce. Il a pour le moins deux natures : l’une est ouverte et diverse, à l’image d’un théâtre avec sa scène et son rideau, ses côtés et ses coulisses ; l’autre, obscure et compacte, à l’image d’un mur ou d’un bloc. Sait-on seulement lorsqu’il est bénin et bénéfique ou au contraire malin et maléfique ? Et sait-on au juste ce qui les distingue l’un de l’autre ?

Libidinaux ou antilibidinaux, les uns et les autres secrets procèdent peut-être des mêmes thèmes profonds : le sexe et la mort, ou la genèse et la fin de la vie. Mais ils les regardent tout autrement. N’étant pas pareillement construits, ils ne concourent pas aux mêmes buts, voire même sont-ils opposés : on risque fort de s’égarer dans la forêt des secrets si l’on fait l’impasse sur cette opposition fondamentale. Elle rejoint la distinction féconde qu’André Carel a eu le mérite de dégager entre le registre du discret, qui est comme une porte entrouverte, et celui du secret, qui est comme une porte fermée.

Encore allons-nous rencontrer des portes fermées au verrou. Or nous dirons de façon quelque peu lapidaire que le secret ouvert est aimable et libidinal, tandis que le secret fermé est hostile et antilibidinal, et qu’à son comble le secret verrouillé est catégoriquement funeste : obturateur.

Sur les secrets libidinaux

Nous ne saurions nous attendre à ne rencontrer que d’aimables secrets. Notre activité clinique et thérapeutique nous expose au contraire à côtoyer le pire. En commençant par le versant le plus attrayant qui est celui des secrets libidinaux, nous serons plus à l’aise pour aborder son opposé.

Le plaisir et le fantasme

Les secrets libidinaux s’occupent du sexe, cherchent à renseigner sur le plaisir, s’intéressent aux origines et concourent à la pensée des origines. Sécréteurs, ils sécrètent autour d’eux du fantasme et de la pensée. Comme ils concernent l’érotisme, on les entretient au fond de soi dès l’enfance ; on les partage ; on fantasme avec eux. L’érotisme va même se promener à la cuisine : beaucoup de secrets de famille sont des recettes culinaires, petits trésors que l’on conserve et se transmet de génération en génération, libidinaux, précieux certes, mais non vitaux. Et pour cause : ces secrets-là travaillent aux liens entre les individus et les générations, comme entre les pensées et les désirs. Ils tournent autour de la scène primitive, où réside le secret central du sexe et de la naissance. Réservoirs à fantasmes, outils du rêve, ils sont une richesse pour la psyché.

Le lien et la vérité

Ornant les enfances des générations successives, à la fois différents et pareils, tous ensemble ils forment comme un flambeau qui se transmet sans se formuler, un relais frayant son chemin dans le préconscient des individus et des familles. Le thème est toujours celui de la vie sexuelle ; de la scène primitive et du transport de la vie : ils ont affaire avec la différence des sexes comme avec celle des générations.

De plus précis secrets se transmettent au fil des familles, comme faisaient les pépites au fil des eaux du Pactole. Secrets culinaires et secrets d’alcôve, ce sont les secrets du plaisir. Modestes, au demeurant : souvenons-nous seulement des secrets de notre enfance, ouvrons la boîte où nous les gardions dans notre esprit. Comme ils étaient petits ! Comme ils étaient modestes ! Comme ils se sont éventés avec le temps ! Et pourtant, comme nous y tenions ! Et nous avions bien raison : car ils ont joué dans notre développement un indispensable rôle de relais et de repères.

À la recherche de la vérité, procédant par affirmations, mais non catégoriques, les secrets libidinaux exercent des fonctions de liaison entre les psychés familiales : par eux transitent connaissances et connivences, messages et fantasmes ; entre eux ils forment des liens, et c’est en cela, plus encore qu’en leur contenu, que réside leur propriété libidinale. Moins importante est leur véracité : les vrais secrets ne détiennent pas forcément la vérité, mais ils sont à sa recherche. Ils témoignent d’un travail de la psyché.

Les secrets ouverts sont des secrets ouvrés.

L’intime et le pensable

Les secrets sur le plaisir détiennent d’autres propriétés, comme d’être discrètement signalés par leur détenteur même à l’attention de l’entourage par quelques indices qui ne trompent pas mais qui marquent les limites d’un territoire privé ; quel parent attentif n’est-il pas discrètement informé que son enfant tient un journal intime, détient des trésors cachés et remue avec ses copains des secrets inouïs ? Et quel parent attentionné ne respecte-t-il pas cette intimité-là ? Non moins ambiguë et non moins précieuse que l’objet dit transitionnel, dont elle est, en plus intérieur, le pendant et le répondant, cette intimité psychiquement vitale délimite un espace qu’on pourrait dire « intermédiaire-intérieur » ou transitionnel interne et qui n’est pas loin de celui du rêve. En tout cas le moi ne saurait s’en passer sans clopiner.

Ainsi les secrets libidinaux sont-ils des garants de l’intimité psychique personnelle – ce que les Anglais appellent joliment privacy. Par eux une intimité se préserve qui n’est pas l’ennemie de celle d’autrui. Nous leur trouvons la propriété ambiguë, tellement précieuse, d’être à la fois personnels et collectifs, conservés et transmis.

Garants de notre intimité, témoins de nos limites, ils sont de la même substance que le moi. Car il n’est pas de moi qui tienne sans qu’il tienne à ses secrets. Rien d’étonnant dès lors à ce que le droit au secret soit une condition pour penser : on se souvient que Piera Aulagnier avait écrit là-dessus des pages excellentes. Longtemps auparavant, Freud avait souligné que le premier mensonge est une date marquante dans le développement de l’enfant : car ce mensonge réussi lui prouve qu’il est bien chez lui quand il est dans son esprit.

IL EST DES SECRETS QUE NOUS CULTIVONS SURTOUT PARCE QU’ILS NOUS APPARTIENNENT. MAIS NOUS LES AIMONS AUSSI PARCE QU’ILS ONT ÉTÉ, QU’ILS SONT ET QU’ILS SERONT CEUX DE TOUT LE MONDE ET DE CHACUN.

Traits des secrets d’incestualité

À l’inverse des secrets qui aident à fantasmer, voici ceux qui barrent la route aux fantasmes ; de ceux qui donnent à penser, ceux qui empêchent de penser ; de ceux qui se signalent discrètement, ceux qui s’imposent obscurément ; de ceux qui relient, ceux qui tranchent les liens ; de ceux qui distinguent, ceux qui confondent ; de ceux qui circulent, ceux qui s’enferrent ; de ceux qui vont en quête de vérités, ceux qui les obturent ; de ceux qui effleurent le plaisir, ceux qui frôlent la mort ; de ceux qui cherchent, ceux qui dénient ; de ceux, enfin, qui aident à vivre, ceux qui touchent à la non-vie, voire même à la mort.

À l’inverse des secrets libidinaux, que l’on peut dire ouverts, les secrets antilibidinaux sont fondamentalement obturateurs : machines à non-dit comme à non-pensée, ils rompent ce fil auquel nous tenons par-dessus tout, qui est celui des origines. De nos origines.

Qu’on ne s’y trompe pas : il y a une différence profonde et proprement métapsychologique entre les secrets qui relient et ceux qui obturent. Leurs fonctions sont radicalement opposées.

AU SECRET LIBIDINAL SUR L’ORIGINE S’OPPOSE RADICALEMENT LE SECRET ANTILIBIDINAL DE NON-ORIGINE.

Tels sont les secrets d’incestualité. Leur fonction majeure : occulter les origines, et ainsi se mettre au service de la séduction narcissique et sa version totalitaire : le fil des origines étant sectionné, la séduction narcissique reste seule maîtresse du terrain.

Singuliers objets d’anti-pensée

Les secrets obturateurs sont les instruments privilégiés de l’incestualité.

Ne soyons donc pas surpris de leur trouver, figés comme ils le sont et fermés comme des coffres, les propriétés singulières que nous avons trouvées aux objets-matières : plus que des contenus de pensée, ce sont des blocs d’anti-pensée.

Nous ne serons pas surpris non plus que tout à l’inverse de l’ambiguïté que nous avons appréciée dans les secrets libidinaux ouverts, les secrets d’incestualité sont de nature profondément paradoxale. Disons-le même : leur nature est hyperparadoxale. Tout paradoxe recèle un lien caché. Mais ici l’amalgame entre les contraires est tel qu’il outrepasse non seulement les lois des processus secondaires de la pensée, mais outrepasse même les connexions paradoxales.

Ils seront tout à la fois ligaturants et clivants ; exhibés et cachés ; contenus et contenants ; fragmentés et diffuseurs ; sidérants et excitants. Singulière conjonction, penserez-vous, que celle de ces propriétés qui sont ordinairement antagonistes et même incompatibles. La conjonction est d’autant plus singulière qu’ils ne sont pas alternativement ceci ou cela ; non : ils sont ceci-cela du même coup ; il faudrait pour bien dire attacher les adjectifs contraires. Je dois demander au lecteur d’accepter cette singularité : la réalité clinique l’exige, et c’est elle qui commande.

Exhibé-caché

Cette propriété, nous l’avons déjà rencontrée dans les équivalents d’inceste. Revenons-y. Car elle est une des propriétés majeures des secrets d’inceste, et nulle autre part aussi prégnante. C’est cet amalgame ultraparadoxal qui contribue le plus à prêter aux secrets incestuels leur formidable capacité de contrainte. La contrainte : comment pourrions-nous oublier qu’elle est au cœur de l’incestuel, et par conséquent des secrets incestuels ? Or le secret, d’un seul coup, indistinctement et impérativement, se dérobe et s’impose, et pas un instant ne vous laisse en repos. S’il était vraiment caché, au moins pourrait-on ne pas y penser ; s’il s’exhibait, au moins pourrait-on le regarder. S’il était tantôt visible et tantôt caché, encore pourrait-on choisir ; et même on pourrait en jouer.

(Là est tout le secret du jeu de la bobine, qui est tellement informateur et tellement formateur, mais nous avons déjà remarqué que l’incestuel prend la direction tout inverse.)

Il est cependant vrai que les secrets libidinaux, eux aussi, jouent sur un double registre : à la fois privés et connus, en même temps ils se cachent et se laissent voir. Mais l’occasion est trop belle de faire sentir la différence de nature entre cette légère ambiguïté des secrets libidinaux et la lourde contre-ambiguïté des secrets d’inceste ; là les propriétés sont conjuguées, ici elles sont soudées ; là elles laissent du jeu, ici ce n’est que contrainte ; là elles donnent à penser, ici elles en empêchent.

Comme tout ce qui est ambigu, le voilé-dévoilé des secrets libidinaux est le fruit d’une double affirmation. Mais comme tout ce qui est ultraparadoxal et contre-ambigu, l’exhibé-caché des secrets d’inceste est le fruit d’un double déni : ces secrets ne sont pas plus dicibles qu’ils ne sont discrets. (Ce double déni nous est déjà connu et nous y reviendrons.)

L’art de faire en sorte qu’un secret ne s’oublie ni ne se perce est de l’installer en famille et de l’enfouir au milieu d’une voie de passage obligé, sans que l’on puisse ni l’éviter ni le pénétrer. On dirait d’une tombe placée au milieu du champ de la famille, avec cette épitaphe :

CI-GÎT UN SECRET

PENSEZ-Y. N’Y TOUCHEZ PAS.

QU’IL REPOSE EN PAIX

TANT QUE VOUS RESTEREZ EN SOUCI.

Il va de soi que la question des origines, avec celle du sexe et celle de la mort, est proprement inoubliable. En s’y attaquant, l’incestuel vise à la fois au cœur, au sexe et à la tête…

Soudant-fragmentant

Il n’y aura pas de secret d’inceste sans amalgame. De deux éléments distincts, l’amalgame en fait un seul. Il ne condense pas : il cimente. L’élément nouveau est aggloméré. Ses composants ne se distinguent plus. Il dégage une énergie multipliée. Cette énergie ne sera pas perdue : elle servira à la propulsion des secrets.

Il y a les ligatures. Ce ne sont pas des liens. Mais, là encore, des cimentations. Elles opèrent dans les psychés. Dans les familles. Dans leur transfert : c’est là que nous les percevons le mieux. Elles aussi contribuent à la contrainte.

Mais de ces aspects nous avons déjà parlé. Et nous y reviendrons.

À leur inverse, il y aura la fragmentation. C’est une sorte de clivage. (Il nous faudra revenir sur ce point de métapsychologie.) La soudure n’empêche pas la fragmentation. Voire même elle l’impose. Elle sera de tous bords : coupant la voie des rêves et des fantasmes ; sectionnant le lien naturel de la vie psychique avec le sentiment essentiel des origines ; découpant les vérités et les faits de l’histoire familiale (parmi les plus importants) en fragments dont chacun, pris isolément, devient plus incompréhensible encore qu’une pièce de puzzle (car elle ne se signale même pas comme faisant partie d’un seul et unique ensemble) ; ainsi la fragmentation fait-elle perdre le fil des pensées et celui de l’histoire.

Une histoire de vie peut toujours se transformer : nous retouchons tous les jours la nôtre. Mais une histoire découpée en morceaux ensuite éparpillés n’est plus une histoire. Prenez une vérité. Si vous avez besoin de la garder secrète à tout jamais, faites donc œuvre de fragmentation ; dispersez les fragments : nul ne s’y retrouvera (on pourra lire, en Note, un exemple de cette sorte de dispersion : « L’histoire de la maison du désert »).

C’est ainsi, par clivages et dénis, fragmentations et découpages, ainsi que les secrets incestuels opéreront dans les âmes, comme autant d’interrupteurs. Dans leur propre intimité, les tenants des secrets n’en reconnaîtront même plus les origines.

On le sait déjà : les origines sont à la fois celles des secrets et des personnes.

Excitant-sidérant

Instrument spécifique de la séduction narcissique incestuelle, le secret – cet obturateur – est également un diffuseur : voilà qui est bien fait pour compléter la panoplie de ses propriétés ultra-paradoxales. Il propage autour de lui ces ondes que l’on observe dans l’entourage des noyaux incestuels, et qui sont des ondes de silence. Elles s’étendent à la fois en superficie et en profondeur, atteignant de plus en plus de personnes au sein de la famille et au-delà, et contaminant de plus en plus profondément les esprits. Le secret exerce un rayonnement de non-dit, de non-à-dire, de non-à-savoir et de non-à-penser. Le silence s’étend en nappe, proliférant comme une algue insidieusement étouffante. Ce rayonnement est une injonction. Cette injonction est un interdit. Cet interdit émane d’une espèce de « surmoi ».

Cet effet de silence et de sidération est-il distinct de l’effet de fascination ? Tous deux coïncident et sont associés : ils sont tueurs de pensée.

Car, s’ils n’imposent pas le silence, ils peuvent aussi provoquer l’extrême excitation de l’esprit : par devant les familles (incestuelles) à secrets, il nous arrive parfois de rester cois, et d’autres fois de foncer dans un débordement de pensées anarchiques, d’interprétations plus ou moins sauvages, mais toujours pressantes. Il nous arrive aussi de plonger la tête la première à corps perdu dans ces secrets à télescopage indéfini, cherchant à tout prix à déterrer le secret final, celui qui nous permettra enfin de tout savoir et de tout comprendre… et qui jusqu’au bout se dérobe et se refuse. (Ce double effet alternatif ou simultané de sidération et de surexcitation de l’activité mentale, nous l’avons aperçu déjà ; il avait été très justement décrit par Jean-Luc Donnet et André Green dans L’Enfant de Ça : et c’était une histoire d’inceste…)

Une trajectoire pour les secrets incestuels

Plutôt que de continuer à détailler des traits que nous préciserons bientôt si nous ne les connaissons déjà, nous allons courir une aventure : nous allons tenter de suivre la trajectoire des secrets d’incestualité, de leur source à leurs effets : ce sera notre fil dynamique. Comme toute aventure, celle-ci comporte un pari : celui d’abouter des fragments afin d’en composer un ensemble continu. Et un risque : celui de présenter des hypothèses comme des certitudes. Et même un autre risque : celui d’oublier certains éléments en route.

Il y a enfin un inconvénient. Notre itinéraire va suivre la pente d’un processus dynamique : cependant, pour les cliniciens que nous sommes, il en va tout autrement, puisque nous partons à la découverte du dessous des secrets incestuels, percevant les effluves avant que de remonter aux sources du fleuve incestuel, par lesquelles justement va débuter notre itinéraire.

Je ne citerai pas d’exemples au cours de ce périple. Je n’en veux pas hacher le rythme. Mais ce que je vais relater résulte de la condensation de nombreux cas. Au demeurant, j’espère bien soulever au passage, dans l’esprit du lecteur, nombre d’observations personnelles.

Matière à secret

Elle est de deux sortes : la mort et la transgression.

1. La mort

Une mort : un décès ; mais pas n’importe lequel : celui d’un proche, un parent ou peut-être un grand-parent. Et pas n’importe quand : un décès déjà ancien. Parfois ce n’est pas un décès, mais une disparition ; parfois même une incarcération ou un internement.

Il y eut donc matière à deuil. Mais le deuil n’a pas été fait : il a été escamoté et il l’a été d’abord par celles et ceux à qui légitimement il incombait. Absence de deuil capitale : c’est par elle que commence la « marche du secret ». Elle aura pu relever de deux raisons principales : ou bien la mort apparaissait suspecte aux yeux des proches : peut-être sembla-t-elle ignominieuse ; ou criminelle (notons cependant que si, le recul aidant et l’objectivité refaisant surface, on y regarde de près, l’affaire en bien des cas paraît à peine peccamineuse ; peu importe au demeurant : c’est le regard de jadis et lui seul qui comptait). En éludant ce deuil, les proches auront doublement enfoui le disparu ; de lui on ne parlera plus jamais : la mise aux oubliettes est pire que la mise au tombeau, et cela d’autant qu’elle se perpétue ; la mémoire qui se perpétue n’est pas celle du mort, c’est celle du non-deuil de sa mort : quelle matière à paradoxe ! Quel vide représentationnel à transmettre !

L’idole au lieu du deuil

Dans un autre cas la disparition fut insupportable. Non pas simplement par honte, mais pour une raison directement narcissique : cette disparition déchirait le tissu narcissique familial ; au lieu d’être « deuillé », ainsi que l’on peut dire (et même ainsi que l’on doit dire si l’on en croit les experts que je cite et que je reprends dans le chapitre de mon Génie des origines consacré au deuil), au lieu donc d’être deuillé, il est idéalisé, glorifié et pour ainsi dire divinisé ; une maladie foudroyante, un fait de guerre, une disparition en mer sont d’excellents prétextes à pareille idéalisation ; le disparu était jeune (comme chacun sait, les héros meurent toujours jeunes et la vieillesse ne leur va guère). Un peu de mystère autour de leur disparition favorise la sécrétion de leur auréole.

2. La transgression

Dernière sorte de matière à secret : une transgression. La principale est évidemment celle de l’inceste. Mais des transgressions de moindre envergure peuvent en tenir lieu ; peut-être n’y eut-il qu’attouchements suspects, et tentative d’inceste ; mais qu’importe : le mal était lancé. Une « mésalliance », jadis, pouvait d’ailleurs suffire comme forfait : la mésalliance, c’était l’inceste des « bonnes familles »» de jadis (j’ai connaissance de plusieurs cas qui remontent à peine à 70 années : moins que la durée d’une vie de maintenant, mais on dirait qu’il y a des siècles…).

Remarquons que dans les deux cas le narcissisme familial joue un rôle écrasant, soit pour transformer un décès en une blessure honteuse ou au contraire en un sujet de gloire, soit pour mettre sous scellés la honte d’un inceste ou d’une entorse à la dignité familiale.

L’amalgame

Fait plus remarquable encore : les deux motifs de la mort et de la transgression sont non seulement associés, mais même ensemble amalgamés. Voici que se met à l’œuvre ce mécanisme dont nous avons déjà relevé la surpuissance propulsive. Le cas d’amalgame le plus simple et le plus démonstratif est celui où ils sont réunis sur la même tête : le mort que l’on cache était l’auteur (ou la victime) de l’inceste. (On se souvient peut-être du cas de Morlande, par qui se trouvaient réunis l’incrimination projective, le sceau du secret et les manœuvres incestuelles, si ce n’est même incestueuses.) Dans bien d’autres cas, cependant, les motifs associés se situent à deux générations successives, mais la mémoire familiale les a agglomérés sur une seule et même tête, de manière à n’en faire qu’une seule et unique matière : c’est avec cet amalgame que déjà nous voyons s’exercer l’indistinction des générations.

C’est ainsi que tout secret incestuel porte sur les origines. L’objet-secret

Un secret ou deux ne suffisent pas. Il n’y a pas que la matière qui compte : tout autant et peut-être plus encore, il y a la manière. Les secrets d’origine ne font figure (si seulement ils font encore une figure) que de chefs de file, ou plus exactement de simples composants : ils entrent dans la constitution d’un unique objet psychique familial ; cet objet acquiert les propriétés que j’attribuais tout à l’heure à l’objet-matière. D’un mot composé nous l’appellerons l’objet-secret. Les processus concourant à sa constitution sont complexes.

Double éviction

Avant tout, les composants sont soustraits à l’élaboration psychique. Ni les fantasmes, ni les vérifications ne doivent et ne vont les toucher. Tels qu’ils ont été saisis, ils demeurent. Comme les fantasmes relèvent du processus primaire, et les vérifications du processus secondaire de la pensée, la mise au secret s’effectue en vertu de la mise à l’écart de ces deux registres. Cette mise à l’écart est singulière. Est-elle jamais complète ? Peu probable. Mais même incomplète, elle est essentielle. Aussi bien serons-nous fort heureux d’avoir fait connaissance avec cette double disqualification, lorsque nous la retrouverons à l’œuvre au centre de la pathologie de l’incestualité. Double éviction, donc, en vue d’une formidable mise à l’abri. Mais au nom de quoi, cette double éviction ? Au nom d’une double interdiction. Nous l’apercevons dans les relations incestuelles. Nous la voyons ici à l’œuvre. Il est interdit de penser. Interdit d’imaginer. Interdit de savoir. Il est interdit à la fois de courir après les associations et de partir à la recherche de la vérité. La mise au secret n’a pas d’autre secret.

Ainsi l’objet-secret devient encrypté. On n’y touche plus. (Nous ne serons naturellement pas sans penser ici à la crypte décrite par Maria Torok et Nicolas Abraham pour imager ce qui résulte de l’introjection violente d’un objet qui a été perdu mais dont le deuil n’a pas été fait : de nouveau se retrouve la conjonction du secret qui se veut « inviolable » avec le deuil repoussé. Remarquons de surcroît que l’idole va dans la crypte…)

Un noyau secret hermétique

Ainsi l’objet-secret se constitue comme un noyau hermétique. La double interdiction de penser et de savoir l’avait rendu intouchable. L’amalgame, en confondant les composants et en multipliant leur force, le rend invulnérable. Les découpages, en le détachant de ses origines et en dispersant ses morceaux, le rend indétectable. Enfin, la mise hors du circuit ordinaire des interférences intrapsychiques et intrafamiliales le rend inaltérable et imputrescible.

Familial, l’objet-secret est évidemment narcissique. Non moins évidemment il est anal. À ce double titre il est également chéri et honni : trésor détestable, inestimable étron. Au titre du narcissisme il est surinvesti. Au titre de l’analité il est délimité.

La stratégie des leurres

L’incestuel est un leurre. Nous allons retrouver le leurre. Nous le retrouvons en détail. Car l’objet-secret est défendu par la mise en circulation de leurres, secrets associés, recrutés au passage ou secrets de deuxième rang, qui sont de ceux qu’on dit être de Polichinelle. Le leurre attire, et s’il attire, c’est pour cacher un secret mieux gardé ; tout secret en cache un autre ; le secret de première ligne n’est qu’un leurre, offert afin de distraire le regard du secret plus profondément enfoui dans la psyché individuelle ou familiale : c’est ainsi qu’il y a toujours un secret par devant le secret d’inceste, et que derrière ce secret d’inceste il y a toujours un secret de deuil : deuil jamais ouvert et jamais refermé d’une mort qui rôde à jamais. Ainsi les leurres ne cessent d’agacer les âmes.

Qui donc n’a jamais été tenté d’éplucher les empilements de secrets qui n’en finissent pas d’en laisser deviner d’autres ? Course perdue d’avance ! Mais cette course éperdue n’est pas sans évoquer la vertigineuse quête métaphysique de certains adolescents un brin psychotiques. Au fait, ceux-ci ne seraient-ils pas alors pris dans les rets de quelque piège incestuel ?

Ainsi les secrets deviennent-ils de ces pièges comme on en voit proliférer autour des noyaux incestuels. Mais le leurre majeur des secrets incestuels est qu’ils passent a priori par des transporteurs de vérité ! Or rien n’est trompeur comme le sceau du secret : ce sceau-là recouvre souvent l’amalgame d’un peu de vérité avec beaucoup de mensonge et de projection.

Un indice

En dépit de cet appareil défensif bien propre à brouiller les pistes, les objets-secrets présentent quand même une propriété qui trahit leur existence. C’est une certaine odeur. Question de flair, en effet… Ils dégagent une odeur déplaisante. Au pis, elle est pestilentielle. Au mieux, elle est douteuse. Cette odeur est un indice, parmi les plus sûrs, de l’existence d’un objet-secret. Elle n’est pas sans nous rappeler ce fumet d’indécence que nous avons déjà flairé autour des équivalents d’inceste.

Trajet

Ainsi institué, armé, entouré et défendu, l’objet-secret (à peine s’il lui manque encore une ou deux qualités que nous connaîtrons bientôt) est prêt à partir. Il va traverser les âges et les générations. Et il traversera les psychés individuelles et familiales, tout en accomplissant le double mais indispensable exploit de n’être à la fois :

— jamais ignoré,

— et jamais reconnu.

Il voyagera sous le couvert de l’incognito, avec la force des paradoxes, grâce à la contagion du déni, et par les moyens de l’engrènement.

1. Incognito et paradoxe

Sous le couvert de ce double interdit, l’objet-secret circule dans une remarquable impunité. Il échappe à l’usure du temps, cette usure qui pour une part n’est autre que celle du deuil, et pour une autre part résulte du frottement des processus primaire et secondaire de la pensée ; or l’incestualité se refuse au deuil ; et elle entend échapper au jeu ordinaire des processus de la pensée ; les secrets d’inceste sont aussi des secrets de non-deuil ; et l’objet-secret ne se laisse ni toucher par la preuve de réalité, ni embaucher par quelque fantasme baladeur. À l’abri du rêve et de la vérification, l’objet-secret reste inaltérable.

Rattaché au registre paradoxal où la vérité n’a pas de place, où rien ne commence et rien ne se termine, où les processus primaire et secondaire sont réciproquement subvertis et déjoués l’un par l’autre, où tout s’attache et rien ne se relie, l’objet-secret constitue par excellence un instrument de ligature travaillant à l’encontre des liens et soudant indistinctement individus et générations : un ciment, qui n’est pas un tissu.

Le paradoxe est de l’ordre du nouage : les énergies employées par l’objet-secret dans ses pérégrinations et ses effets seront donc de ces énergies inextricablement nouées, que je distingue des énergies libres et des énergies liées, leur accordant ainsi un troisième statut ou troisième genre, après ceux que Freud a définis.

2. Contagion du déni

L’objet-secret dispose encore d’un autre mécanisme porteur : le déni. Nous avons suffisamment avancé dans ce livre pour savoir qu’il n’est pas d’objet-secret sans déni pour le promouvoir. Or le déni est aussi un remarquable agent de propulsion. Il n'est rien de contagieux comme le déni. (Et pour cause : le déni court-circuite le processus primaire et se soustrait au secondaire ; il permet de circuler sans preuve et sans passeport.) Placez seulement au milieu d’un petit groupe une personne qui dénie ce qu’elle est en train de faire ; il se trouvera bientôt un ou une complice, puis deux, puis trois, pour s’aveugler de concert.

3. Engrènement

Quant au moyen de transport, ce sera l’engrènement, ce processus obscur et surpuissant (plus fort encore et plus organisé que l’identification projective) par lequel un contenu psychique passe en prise directe d’une psyché à l’autre, à l’abri de toute élaboration individuelle et même collective et à l’insu des maillons d’une chaîne qui n’apparaît jamais au grand jour et ne se détecte qu’en vertu d’un travail de reconstitution minutieux. L’engrènement, comme on le sait sans doute, est un des rouages mis en marche par les processus d’expulsion, qui servent en particulier à l’évacuation hors-psyché ou même hors-famille des deuils refusés : les objets-secrets sont de ces taupes qui d’autant plus loin sèment d’autant plus de peur et de stupeur que d’abord elles ont été soumises à une interdiction de séjour.

Fonctions et fétiches

Prenons un peu de hauteur. En quelques coups d’œil se détacheront à notre vue les fonctions exercées par les secrets d’inceste, telles que nous les avons rencontrées pas à pas.

1. Des fonctions de conservation

— Maintenir intacte l’occultation portée sur des faits dont la divulgation serait, croit-on, à tout jamais malfaisante ;

— préserver intacte l’idéalisation d’un objet perdu dont le deuil n’a jamais été fait ;

— mettre cette occultation et cette idéalisation à l’abri de l’usure du deuil et de l’érosion entraînée par le contact avec les réalités (nous ne sommes pas surpris de savoir que les Égyptiens de jadis, qui étaient experts en incestes, étaient aussi de prodigieux artistes en travaux d’éternité) ;

— ainsi, préserver de toute atteinte le narcissisme vulnérable des premiers auteurs de la mise au secret.

2. Des fonctions d’enchaînement

Au sein des familles et au fil des générations, le secret accomplit des fonctions non moins importantes et en tout cas plus durables.

— Il constitue un chaînon irremplaçable entre les membres qui sont liés par le secret ; ce lien qui existe dans toutes les sociétés dites secrètes est encore plus fort dans le contexte familial où le pacte n’est même pas formulé : René Kaës a montré que les pactes dénégateurs, fondés sur la communauté de déni, sont parmi les plus solides et les plus tenaces qui soient ;

— ce lien qui contribue à souder entre eux les membres de la famille exerce une fonction de coquille protectrice envers les atteintes d’un monde extérieur ressenti comme plein de dangers et de menaces.

3. Une fonction de survivance

En fin de compte la fonction majeure de cet objet-secret, transformé en une matière psychique imputrescible, est de garantir la pérennité à laquelle ces familles tiennent par-dessus tout, comme à des preuves de leur indestructible survivance : la fonction du secret est ici celle du fétiche. Cette fonction est si importante que nous ne sommes pas surpris de la retrouver ici.

Fétiches retrouvés

Les secrets incestuels sont comme des fétiches familiaux incarcérés : la famille tout entière est pelotonnée, accroupie sur l’objet-secret qui est porté garant de sa survie. Douloureuses, ces familles se savent mortelles. Le fétiche est la résurgence d’un deuil qui n’a pas été fait, dont il aura pris la place. La menace de sa disparition est une menace de mort. Verrouillage majeur : la famille qui a tellement voulu échapper au deuil du mort se retrouve menacée de mort à travers la perte possible de son fétiche devenu son garant de vie. Au-delà du déni qui le détermine, le fétiche se veut une preuve de survivance. C’est le déni d’une possibilité de perte : perte d’objet, perte de vie, perte de survie. (On sait que dans la relation fétichique, naguère si bien décrite par Evelyne Kestemberg, le fétiche est un objet circonscrit, parfois un objet-pensée, mais plus souvent un objet matériel. L’objet-secret est situé à l’intersection entre l’objet-pensée et l’objet matériel… mais pour finir il n’est plus ni pensée ni matière.)

On dirait, de ce secret fétichisé, qu’il est comme le pacemaker de la famille, si ce n’est même son cœur artificiel. Aussi bien toute tentative, si nous l’osions, d’extraire ce secret comme si c’était une dent gâtée (ce qu’il est, en vérité) soulèverait l’horreur et la terreur, comme si c’était un organe vital (ce qu’il représente et même incarne pour la famille en vertu du court-circuit entre le psychique et le matériel que nous connaissons déjà). Cris de la famille : « Vous m’arrachez le cœur ! C’est grâce à lui que nous vivons et, en nous en privant, vous nous mettriez à mort ! »

Sachons-le : nous autres thérapeutes, si nous nous mêlions de retirer sans précaution aux familles les secrets dont elles se nourrissent, nous serions tenus pour des fauteurs de destruction. Il ne fait pas bon porter la vérité à des gens qui n’en veulent point. Ils vous haïront.

MALHEUR À QUI PORTE LA VÉRITÉ À CEUX QUI LA COMBATTENT À LA FORCE DU DÉNI ! ET MALHEUR À CEUX QUI AMPUTENT DE LEURS SECRETS LES FAMILLES QUI EN VIVENT !

Fétiches sexualisés

On le sait : tout fétiche est érotiquement investi. Il en ira de même pour l’objet-secret incestuel : il recevra sa part d’érotisation familiale. S’agit-il, au demeurant, d’une véritable érotisation ? Ou bien plutôt de pure et simple sexualisation ? Dans les familles qui sont hantées par des secrets incestuels comme par des revenants, ceux-ci ont fonction d’objets sexuels. Et rien n’est plus naturel si l’on songe à leurs origines. Cette sexualisation ajoute sa prime de jouissance à l’assurance sur la durée que donne tout objet incestuel.

La différence que nous venons d’utiliser entre les processus d’érotisation et de sexualisation mérite réflexion. Il n’est pas de meilleure occasion de la préciser qu’à propos de secrets de famille ; suivant l’idée que je m’en fais, nous trouvons que les secrets à caractère libidinal sont érotisables et érotisés, tandis que les secrets anti-libidinaux sont directement sexualisés ou, pour dire avec plus de rigueur, resexualisés ; toute la différence est là, qui donne aux secrets libidinaux le charme des fleurs qu’on trouve dans les sous-bois, et aux antilibidinaux la pesanteur propre aux engins cuirassés.

Effets

Intriquées et multiples : ainsi sont les fonctions. Quant aux effets, nous allons voir qu’ils sont à la fois simples, diffus et complexes.

1. Cohérence

Simples, ils le sont dans leur action ; car elle se montre remarquablement cohérente. Qu’on en juge ; elle consiste à :

— brouiller les axes de la pensée et subvertir le jeu des processus primaires et secondaires ;

— bloquer la circulation des fantasmes et déjouer les affects ;

— démobiliser la pensée des origines ;

— embrumer l’esprit et disperser les idées.

Entre le sien et le non-sien, le vrai et le non-vrai, le présent et le passé, entre la sidération et l’excitation, l’esprit se perd et l’âme tombe en guenilles.

Bref : un trouble profond et diffus de l’esprit, quelque chose comme une fibrillation de la pensée et des affects, les rendant pénibles et même douloureux, peu efficaces et même distordus ; la pensée se fait plutôt folle, mais non aberrante ; toutes choses apparaissent incertaines et inquiétantes. L’affect hésite, vacille et perd pied ; il ne tient pas la route et se retourne pour un rien : il ne sera pas plus fiable que la pensée. Quant au fantasme, il y a beau temps qu’on n’en parle même plus.

Ce trouble est insidieux ; il s’étend en nappe au-delà du cercle délimité par les centres du secret. Au demeurant, pas de perturbations grossières : un fading, certes, mais pas de confusion mentale. Quant au jugement : parfois immobilisé, parfois suspendu, mais plus souvent distordu bien au-delà du secret : le pli aura été pris soit de ne pas chercher à savoir ce qui est vécu, soit de prendre pour vrai ce qui n’est ni prouvé ni probable.

2. Origines

Diffus, ils le sont en raison des barrages établis sur la pensée des origines.

Que la présence et la pesanteur de secrets, quasiment matérialisés bien qu’en eux-mêmes insaisissables, suffise à paralyser la circulation des fantasmes et des rêves, nous le savons. Que leur régime obture ou sidère la pensée des origines – qui est non seulement la connaissance de nos origines biologiques ou fantasmatiques, mais aussi des origines de nos « originateurs », mais encore la certitude qu’à toute chose, à toute pensée comme à toute personne il est des origines, qui sont connues ou inconnues mais potentiellement connaissables – nous le savons aussi. Cette exclusion des origines n’est pas seulement la condition nécessaire de toute mise en acte incestueuse (oui, nous le savons maintenant : l’inceste exclut toute origine sexuée…), elle est aussi un très lourd handicap pour l’exercice de la pensée et du jugement : les secrets incestuels ont la funeste propriété d’altérer, d’affaiblir et de détourner en nappes concentriques l’exercice du jugement, et cela non pas seulement parce qu’ils installent une série proliférante de barrages sur le cours des eaux du moi, mais aussi, de façon plus diffuse encore, parce qu’ils dévitalisent l’exercice même de la pensée des origines, cette pensée qui est la condition discrète et vitale de l’exercice des capacités du moi.

3. Impact

Complexes, les effets des secrets le sont cependant dans leur impact. Faut-il s’en rapporter à une distinction opposant les manipulateurs qui seraient les bénéficiaires du système des secrets, aux manipulés, qui n’en seraient que les victimes ; aux premiers, le bénéfice des fonctions ; aux autres, les troubles de l’esprit.

Cette vision n’est pas tout à fait fausse, qui rapproche les noyaux incestuels des noyaux pervers. Elle n’est pas tout à fait juste non plus ; jadis, déjà, nous avions pu nous rendre compte que les membres passifs d’une perversion narcissique peuvent en devenir les membres actifs. Dans ces sortes de transactions, par un souci de clarté un peu romanesque, on aimerait pouvoir faire clairement le tri entre les agents, les complices et les victimes. Oui, on aimerait distinguer sans peine les tireurs et les pigeons. Mais qui, dans telle famille, qui au juste est agent ou victime, cela n’est pas toujours facile à discerner. Qui plus est, les perturbations engendrées par les secrets d’inceste n’épargnent personne au sein des familles qui en sont atteintes, et même les membres paraissant les plus actifs ne sortent pas indemnes des dégâts dont ils sont les promoteurs.

Mais n’est-il pas dans la nature même des transactions incestuelles que les origines y soient brouillées ?

La vérité sur les secrets de famille

Cette vérité, nous l’avons parcourue. Oserons-nous la résumer ?

Des secrets d’inceste nous aurons vu tour à tour :

— la matière, qui est faite d’un ou deux secrets, mais quels secrets : un inceste de jadis et un deuil jamais fait, qui vont se conglomérer ;

— la manière, qui conjugue l’amalgame et la déliaison, jusqu’à constituer un objet-secret, sorte d’objet partiel original et compact ;

— le transport, qui procède par engrènements et nouages, et propulse l’objet-secret au travers des individus et des familles, jusqu’à dégager alentour ses effluves, qui sont souvent seules à trahir son existence ;

— les fonctions, qui s’attachent principalement à la ligature des membres entre eux et à la survivance vitale de la famille, faisant de cet objet-secret un fétiche familial ;

— les effets, qui instillent brouillage et distorsions tant dans les individus que dans la famille et même alentour, transformant les secrets incestuels en d’insidieux poisons.

Interdits et non-dits

Ainsi, tout comme les équivalents, les secrets incestuels sont bien des objets sexuels. Resexualisés, ils ont à peine besoin de l’être, puisque, sexuels ils l’ont été dès l’origine, bien autrement que les secrets libidinaux, eux qui, parlant du sexe afin de parler du plaisir, sont plaisamment érotisables.

Nous vérifions une fois encore que le principe essentiel du secret incestuel n’est pas plus dans ce qu’il dit que dans ce qu’il ne dit pas – ou plutôt qu’il empêche de dire. C’est l’interdit qui organise le non-dit des secrets incestuels. Plus que d’un seul interdit, c’est d’un système d’interdictions qu’il faut parler : interdit de savoir, mais également de laisser savoir que l’on sait ; interdit de dire, mais également de laisser dire ; interdit de réfléchir, de questionner et d’imaginer, et par là même de penser (ou tout au moins de penser de façon organisée et cohérente).

C’est bien la vérité qui est interdite, et plus précisément la vérité sur l’inceste.

Ainsi se découvre à nous la formidable substitution qui s’opère dans l’incestuel :

AU TABOU DE L’INCESTE, L’INCESTUALITÉ SUBSTITUE LE TABOU DE LA VÉRITÉ SUR L’INCESTE.

De là cet adage :

CHASSEZ UN INTERDIT (CELUI DE L’INCESTE), CEUX DE L’INCESTUEL REVIENNENT EN FOULE.

C’est ainsi qu’au surmoi œdipien se substitue un pré-surmoi (incestuel) implacable. Pis qu’une régression, c’est une amputation psychique.

Cependant la contrainte ne serait pas complète, ni le piège tout à fait hermétique, si cet interdit n’était verrouillé par un complément : car, s’il est interdit de savoir, il est également interdit de ne pas savoir. Telle est la double contrainte de l’incestuel. (S’il est un processus où le terme de double contrainte trouve sa meilleure place, c’est bien ici.) Cette double contrainte, on l’a déjà vue à l’œuvre dans l’inceste proprement dit ; qu’on s’en souvienne : l’inceste empêche d’aspirer au plaisir, et aussi bien de s’y refuser. Les objets d’incestualité ne font qu’étendre ce principe en l’appliquant à l’échange tout comme à la connaissance.

Métapsychologie du non-dit

Il n’est pas facile de situer le non-dit des secrets antilibidinaux dans notre métapsychologie familière. Il ne suffit pas d’invoquer le non-dit, si l’on ne sait ce que c’est. Il faut trouver au non-dit son statut particulier, c’est-à-dire sa métapsychologie. Or cette métapsychologie est importante, car c’est sur sa connaissance que s’appuient nos ressources thérapeutiques. Nous l’avons mise en attente afin de la mieux situer. Comme ils semblent inaltérables, les secrets incestuels pourraient trouver place dans l’inconscient, là où rien ne change et où la durée ne s’écoule point. Mais ils ne sont pas inconscients. Constatant combien ils sont aptes à circuler, on serait tenté de les situer du côté du préconscient, qui est bien le passage électif des échanges. Mais rien n’est moins à l’aise dans le préconscient que les secrets d’inceste. Conscients, ils ne le sont pas non plus.

À plusieurs reprises le lecteur aura, comme moi, pensé au refoulement. Mais ce n’est pas le refoulement qui travaille pour l’incestuel : il ne s’exerce pas en famille ; ce n’est pas lui qui « loge » les secrets.

LE REFOULEMENT PORTE SUR LE DÉSIR, ET LE NON-DIT SUR LA VÉRITÉ.

Fondamentaux dénis de qualité

Les secrets incestuels seraient-ils dans une situation psychique d’illégalité ? En vérité ils sont des fruits du déni. Non pas de dénis complets, mais de ces dénis partiels qui sont dénis de qualité. (Par bonheur, le lecteur est déjà familiarisé avec ma proposition des degrés de déni et avec la gamme que j’en ai étalonnée ; cette notion de déni de qualité n’a donc rien pour le surprendre.)

Gradué, ce déni s’exerce simultanément dans une double direction, opérant une double disqualification. Nous savons déjà que ce qui est dénié à la substance de l’objet incestuel, c’est à la fois d’être vivant et d’être mort.

Nous observons maintenant que ce qui est dénié à la substance du secret incestuel, c’est à la fois d’être vrai et faux.

Tels sont les paradoxes fondamentaux. Telle est la contrainte de l’incestuel. Ce n’est pas moins qu’un piège. Et lorsque, par mégarde, lorsque nous nous évertuons à démêler le vrai du faux dans les secrets incestuels, nous ne faisons rien d’autre que de nous prendre au piège.

La fin d’un secret

Un jour, sans prévenir personne, le secret incestuel s’évente. Le coffre n’était peut-être pas fermé : on a seulement cru – mais férocement – qu’il l’était.

Cette cassette renferme-t-elle un trésor ? Ce sceau referme-t-il une ignominie ?

Et si ce n’était rien du tout ? Plus rien…

On songe à ces momies qui sont tombées en poussière dès qu’on y a porté la main. À ces fresques antiques dont la couleur a pâli dès qu’on a ouvert la catacombe qu’elles ornaient. À ces alcools forts qui se sont éventés avec les années, et qui, loin de vous ravager l’œsophage, ne sont plus, au lieu d’eau-de-vie, qu’une eau pâle.

Terminons sur une autre note. Il est d’autres destins aux secrets incestuels que celui des ravages ou des eaux fades.

Luchino avait été capté, capturé, embarqué dans une sorte d’expatriation incestuelle. Au bout d’une longue navigation psychanalytique, il révéla un fait de famille qu’il connaissait depuis toujours, mais qu’il n’avait jamais dit : voyez ici la marque du non-dit des secrets incestuels. La chose cachée avait en son temps paru honteuse : elle était banale. Elle avait été ravageuse : en vérité c’était une histoire d’amour délicatement libidinale.

En révélant une petite chose qu’il savait déjà, Luchino, s’il n’avait pas encore achevé son périple, avait du moins franchi la ligne de partage des eaux entre l’incestuel qu’il quittait et le libidinal, qui l’attendait.

Note. L’histoire de la maison du désert

Aux confins incertains d’un canton de Bourgogne ou de Franche-Comté se trouve un grand bois avec un étang et une ruine. On l’appelle la Maison du Désert. Personne ne l’habite. Aucun des vieux du village n’ignore son existence. Nul ne la situe au juste. Personne ne peut et ne veut indiquer le chemin pour s’y rendre. Chacun cependant livre un morceau d’indication, mais un morceau seulement, et il ne sait rien d’autre. Entreprenez-vous de rabouter ce morceau avec un autre fragment lui-même livré par un autre habitant, entreprenez-vous donc cette reconstitution ainsi que l’on fait en archéologie pour les poteries brisées ou en psychanalyse pour les fantasmes inconscients, alors c’est le silence tenace ou le doute têtu qui vous fait front. Et c’est désormais à vous de douter : existe-t-elle seulement, cette maison ? (Voyez au passage comment un déni, artisan de fragmentations, répand tout alentour des ondes concentriques d’incertitude, où la vérité et la fiabilité de votre pensée se mettent à filer comme sable entre les doigts.) Au demeurant votre doute lui-même est balayé à son tour : « Sûr qu’elle existe, la maison ! Qu’est-ce que vous croyez ! Même qu’elle est très ancienne ! » « Et personne ne l’habite ? » « Personne. » « Et le chemin pour s’y rendre ? » « Je vous ai dit ce que je sais, je ne peux rien dire de plus. »

Bref, un puzzle, dont chacun ne détiendrait, mais jalousement, qu’un fragment. C’est en se remémorant les fragments, en les raboutant avec un soin infini, qu’on a finalement pu reconstituer l’ensemble du chemin. Un vrai puzzle. Puis un jeu de piste. Au bout d’un chemin tortueux et compliqué à plaisir, auprès d’un étang, se trouvait une maison. Elle était manifestement inhabitée ; depuis longtemps ruinée, mais pas trop. C’était la Maison du Désert.

Il y a pas mal de déserts de par notre pays de France (sans même compter les « folies » édifiées au XVIIIe siècle par des esthètes fortunés et jouisseurs). Bourgade, hameau, maison, tous les déserts ont le même sens, tous désignent d’anciens refuges de protestants datant de l’époque où ils étaient persécutés. Des siècles durant, les protestants ont pris le désert tout comme, lors d’une autre guerre, les résistants allaient prendre le maquis. Pour les maquis également, les habitants du voisinage avaient connaissance d’un fragment du trajet pour s’y rendre, mais par sécurité ils n ’en savaient et n ’en disaient jamais la totalité.

Tout désert a son secret. Nul n’en connaît le fond, mais il a tout l’air d’être vital. Ce secret ne se perd jamais, et jamais non plus ne se trouve. D’une génération à l’autre on saitet c’est vitalqu’il existe ; et d’une génération à l’autre, on saitet c’est également vitalqu’il est introuvable. Ensemble, l’existence du secret et son introuvabilité se transmettent, en vertu de mécanismes très simples : chacun des dépositaires ne détient qu’un morceau du secret. Il en est, dirait-on, comme pour la fission atomique : si toutes les pièces se mettaient en contact entre elles, ce serait l’apocalypse.

Cette histoire est d’hier. La Maison du Désert est presque debout. Le secret, lui, l’est tout à fait : il a tenu bon. Car il y a deux siècles au moins qu’on n’exécute plus de protestants en France. Et les derniers habitants de la Maison du Désert l’ont quittée voilà 150 ans.

Le secret avait eu sa raison d’être : elle était vitale. Cette raison d’être s’est depuis longtemps éteinte. Mais le secret demeure. Il reste intouchable ; inamovible ; figé. Initialement instauré pour préserver la vie, un secret de cette sorte répand en fin de compte un lourd silence de non-vie.

Rien ne sème la mort autant que limpérissable.