Chapitre 8. Psychopathologie

Lincestualité, c’est la folie. C’est une folie en soi. Et c’est une fabrique de folie.

La folie, c’est l’excès d’excitation, ou bien la perte du sens. Entre les deux : le jeu de vérités à la fois révélées et désavouées.

Pareillement se présente à nous la diversité de l’incestuel ; entre la passion qui déborde sans vrai plaisir et le moi qui se désagrège, autour de la vérité qui vacille, il se situe exactement à la charnière entre perversion et psychose.

Nous avons décrit les agissements pervers. Il nous reste à envisager les altérations du moi.

Il n’y a pas à proprement parler de maladie d’incestualité. Mais il y a les incidences psychopathologiques. D’abord nous les examinerons à partir de l’incestuel même : ce seront les horizons. Nous parlerons ensuite des tableaux cliniques, en remontant vers l’incestuel : ce seront les versants.

Horizons

Propositions élémentaires

Peu nombreuses mais essentielles se pressent d’abord quelques notions élémentaires.

1. Le champ des troubles psychopathologiques s’étendant dans l’ombre de l’incestuel est vaste et divers.

Jusqu’où s’étend ce territoire, je ne le sais pas encore au juste. L’avenir nous réserve bien des découvertes, et sans doute quelques surprises. Pour une part il est désormais connu. Pour une autre et large part il reste à découvrir.

Non seulement il est divers, mais ce qui caractérise les incidences de l’incestualité, c’est leur polymorphisme.

Une seule chose est sûre : la névrose proprement dite n’est pas du ressort de l’incestuel (mais elle se fait rare…).

Et non seulement il est vaste, mais il est grave. L’incestuel traîne dans son sillage beaucoup de ravages. De là un premier corollaire :

Devant une pathologie lourde et diffuse, le clinicien sera donc bien avisé de soulever lhypothèse incestuelle.

2. Il n’est pas de pathologie déterminée qui soit spécifiquement et directement incestuelle.

Autrement dit, nous affirmons qu’il y a beaucoup de souffrances d’origine incestuelle, mais qu’il n’existe pas de « maladie incestuelle » proprement dite.

Ces deux assertions ne sont pas contradictoires. Au demeurant, elles ne sauraient nous surprendre, nous qui savons quelle sorte de registre l’incestualité déploie dans la vie psychique individuelle et familiale : un registre prenant racine tôt dans le développement et loin dans la psyché ; s’infiltrant à travers les êtres et les générations ; altérant la perspective du moi, le transit des affects et des fantasmes, la dynamique du plaisir, le jeu des processus de la pensée, la pensée des origines, et tant d’autres choses qui sont si précieuses à la psyché.

Bref, l’incestualité se répand si largement et elle s’écarte tellement des conditions essentielles de la santé psychique et du plaisir de vivre qu’on ne s’étonne pas de la trouver à l’œuvre en toutes sortes de psychopathologies, sans qu’elle se cantonne en aucune d’entre elles.

Mais à ce fait de diffusion il est une autre raison.

3. Il n’est pas de pathologie incestuelle qui soit purement individuelle et qui ne mette en jeu l’aire familiale tout entière.

De là vient ce nouveau corollaire :

En matière incestuelle on ne devrait pas extraire la pathologie d’un individu hors de la dynamique du milieu familial.

Non pas que le processus d’extension et de participation affecte uniformément toute la famille : tout le monde est touché, mais tous ne le sont pas pareillement. (Réservons-nous de présenter bientôt un plan général de la souffrance familiale incestuelle.)

Cette propriété contribue elle aussi à faire en sorte qu’il n’y ait pas de maladie incestuelle déterminée. Toutes sortes d’influences familiales peuvent agir sur un individu souffrant, ou émaner de lui, et ainsi lier sa pathologie au nexus familial. Cela n’empêche que, pour produire une maladie, il faut bien un moi qui concentre en une forme (Gestalt) déterminée l’ensemble des forces qui le mettent en action : or le caractère familial de l’incestualité ne se prête pas à cette opération. L’analité, quand elle entre enjeu, peut assurément prêter son concours pour délimiter des objets incestuels, mais non pas pour cerner des espèces morbides.

Une remarque est à faire au passage : la différence que je viens d’évoquer d’un pas rapide entre la maladie et la souffrance me semble pour ma part aller de soi. Je m’en expliquerai bientôt. Toutefois, afin d’éviter tout quiproquo, je précise d’ores et déjà que s’il n’est pas de maladie sans souffrance, la réciproque n’est pas toujours vraie : il y a dans la souffrance plus d’extension, et plus de configuration dans la maladie.

Un regard

Ainsi nous nous souviendrons qu’en face d’une pathologie qui tout à la fois s’étale et se dissimule, d’une dynamique familiale qui tout à la fois nous atteint et nous échappe, ou encore d’une analyse qui s’éternise, l’hypothèse de l’incestuel n’est certainement pas à négliger.

Jetons plutôt un regard en perspective. Voyons alors qu’à partir d’une séduction narcissique dévoyée s’organise une incestualité qui constitue elle-même le fond sur lequel, comme un mycelium, germent et croissent des pathologies qui sont elles-mêmes diverses.

Traits communs d’incestualité pathologique

Certains traits apparaissent communs aux personnes et aux familles baignant dans l’incestualité. Il va de soi que les familles à pathologie incestuelle ne sont pas toutes également « contaminées » ; et qu’en leur sein les personnes sont diversement affectées : certaines souffrent, que nous connaîtrons en premier lieu, tandis que d’autres s’accommodent du climat d’incestualité, et que d’autres encore, qui ne se mettent jamais en avant, en tirent avantage.

Nous irons à grands pas, car rien de ce qui suit ne sera étranger au lecteur qui m’a accompagné jusqu’ici. Ce ne sera pour nous que l’occasion d’un résumé donné dans un souci didactique. Chacun des points relevés est solidaire des autres : tout se tient dans cet ensemble. Toutefois nous commencerons par les strates les plus profondes, et par conséquent les moins évidentes, pour parvenir enfin aux plus manifestes.

Nous allons surtout examiner les faces d’une série de déconstructions.

1. La déconstruction des origines

Les points les plus décisifs seront les plus obscurs. Ils touchent aux origines : aux perspectives mêmes de la vie psychique. Ils la déconstruisent.

— La confusion des générations différentes aplanit, renverse ou dissout les séquences généalogiques. La « déparentisation » des ascendants coïncide avec la « défiliation » des descendants.

— La rupture du fil des origines se manifeste lorsqu’on remonte dans le souvenir des ascendants ; il se trouve un moment (c’est-à-dire une personne) où le fil semble se rompre et la mémoire se perdre : on rencontre le vide du non-dit, du non-à-dire et du non-à-savoir : une faille dans le tissu des représentations de la famille et du sujet, le lieu d’un secret.

— L’impasse sur le père s’étend à la fonction paternelle en son double registre à la fois générique et social ; elle englobe l’impasse faite sur le tabou de l’inceste. Quel tableau que celui d’une famille, voire d’une société tout entière où s’il y a des hommes, il n’y a point de père, et où s’il y a du sexe, il n’y a point de tabou.

— La coalescence entre elles des séductions respectivement narcissique et sexuelle est bien la condition de toute incestualité. Des élans qui sont ordinairement mis en perspective sont amalgamés. Ce court-circuit, s’il ne débouche sur une pratique incestueuse, induit une grave inhibition de la vie amoureuse.

2. Le démantèlement des liaisons

Affectée dans sa capacité liante, qui lui est essentielle et qu’elle doit à Éros, la vie psychique ne peut qu’être appauvrie dans sa vitalité et démantelée dans son organisation.

— Les clivages dans la psyché sont multiples. Une règle de fonctionnement de l’incestuel, c’est la coupure ; elle est de tous bords, et dépasse de loin le plan du clivage : coupure d’avec les origines et les antécédents, coupure entre le désir et le sexuel, entre les fantasmes et les actes, et même coupure interne entre l’écorce et la crypte. C’est qu’il y a pire que l’horreur de la castration et que la différence des sexes : c’est l’horreur de la distinction et de la différence des êtres. Tout se fétichise, et tout être devient fétiche.

— La substitution des liens par les ligatures traduit la dégradation d’une économie de liaison en une économie de contrainte. Si, dans les psychés comme entre les êtres, les ligatures prennent le pas sur les liens, alors plus rien n’est libre. Tout devient obligé. Rêver, associer, fantasmer n’est plus possible, puisqu’il y faut des liens intrapsychiques ; se distinguer sans se déchirer n’est plus possible, puisqu’il y faudrait des liaisons interpersonnelles. Tout est contrainte et clôture ; l’autonomie se fait meurtrière.

La vie psychique devient un champ clos, et cerné de dangers.

— La distorsion du système d’interdits induit plus de restrictions profondes que de liberté apparente ; déjoué et subverti, le surmoi œdipien – le seul à s’organiser en une véritable instance, à la fois interdictrice et protectrice – ne donne plus signe de vie ; à sa place règne ce faisceau d’interdits que l’on peut désigner du nom de surantimoi, qui permet l’inceste mais interdit de penser.

De là un obstacle majeur à l’exercice de la mentalisation.

— Le contre-investissement des émois de tendresse et de sensualité instaure une translation qui vient s’ajouter à celles qu’on vient de voir. Contre-investis, les plaisirs de contact, qui sont certes discrets et sans éclats, mais multiples et profonds ; l’investissement sensuel de la peau, qui est essentiel dans l’interpsychique, et qui nourrit les sentiments conjugués d’unité personnelle et de familiarité avec autrui, cet investissement est désaffecté, et ces sentiments sont taris ; avec eux s’évanouit l’aisance qu’ils procurent. À la place, le corps, contre-investi dans toutes ses parties, est investi tout entier comme un organe sexuel ; l’orgasme est le seul plaisir qui reste.

On connaît les complications qui résultent de cette nouvelle substitution : qui ne se souvient de la machine jadis décrite par Victor Tausk, machine délirante « construite » à partir de la confusion du corps entier avec un pénis ?

Que faire en effet de son corps lorsqu’il n’est tout entier qu’un pénis ? Que faire de sa pensée et de sa vie quand tout y est incessamment soumis à l’orgasme ?

Ainsi s’éteignent ces plaisirs du fonctionnement mental qu’avaient étudiés Evelyne et Jean Kestemberg.

3. La déconstruction du moi

Aucun des points qui précèdent n’épargne le moi, et pas plus celui de la famille que celui de l’individu. Il est encore plus directement atteint dans ses fonctions. Voyons comment.

— Les disqualifications sont de toutes sortes, qui toutes portent atteinte à la qualité du moi : aspirations amoureuses discréditées, désirs désavoués, qualités personnelles reléguées. Devenu un ustensile, l’objet incesté est intimement disqualifié dans ses désirs et dans son être.

Si le moi ne meurt, il lui faudra donc chercher des succédanés.

— L’auto-érotisme est en perdition : la formidable inflation narcissique liée à l’incestualité a pour corollaire une carence d’auto-érotisme, dont elle dérive mais qu’à son tour elle accentue : un cercle vicieux s’instaure, qui retentit sur l’activité mentale (déjà bien mal servie) comme sur la sensualité corporelle (déjà sacrifiée), sur les capacités amoureuses (déjà détournées) et sur l’estime de soi (déjà coupée de ses sources).

— Processus primaires et secondaires de la pensée perdent non seulement leur intégrité, mais aussi leur système dynamique et topique d’interrelation : encore une atteinte aux perspectives organisatives du moi, encore une atteinte au processus de la pensée. Encore des brèches grandes ouvertes vers l’agir ou vers le délire.

— Des brèches entraînent de graves incertitudes et distorsions du jugement. Elles ne sont généralement pas criantes. Mais subtiles et cependant profondes. Déjà « l’appareil » nécessaire à l’exercice du jugement, déjà l’appareil du moi est devenu précaire. De plus, comme en toute relation régie par la contrainte, le jugement lui-même est placé sous contrainte (l’injonction typiquement incestuelle est : « Si tu m’aimes, cède-moi ; si tu ne veux pas ma mort, crois-moi »). Alors le jugement plie ; il se plie ; se soumet ; se démonte et même parfois se perversifie. La pensée n’est pas fiable.

Lorsque la vérité sur l’inceste est interdite, c’est bientôt toute vérité qui devient suspecte ; et comme la vérité ne se livre jamais sans se mériter, pour peu qu’elle soit suspecte, elle ne tarde pas à se dérober.

Or, si la vérité se cache, c’est aussi le moi qui se cache. Il se cache afin de se préserver : apparaissent alors les processus cliniques de faux self, de moi encapsulé, de moi caché, processus que l’on connaît bien et qui, s’ils peuvent se rencontrer ailleurs que dans l’incestuel, en tout cas s’y retrouvent toujours.

Sur les émergences

Nous avions commencé par les fonds. Nous venons de naviguer en eaux moins profondes. Nous parvenons à la surface. Nous y voyons émerger non pas encore les pathologies (nous les examinerons plus loin) mais des manifestations. Celles-ci peuvent germer en dépit de « réussites » sociales parfois éclatantes.

Notons que si jusqu’ici nous avons certes relevé des altérations profondes dans le fonctionnement psychique en sa topique, sa dynamique et son économie, nous n’avons pas encore signalé de démolition du système de saisie de la réalité. Certes l’atteinte globale de la réalité n’est pas loin, mais sans s’imposer d’emblée. Ce que l’incestualité attaque, c’est le système des valeurs de la psyché : ses perspectives. Elle ne démolit pas tout d’un coup. Mais c’est justement ce qui la rend insidieuse et redoutable.

De tout ce qu’on vient de parcourir du regard, la résultante majeure est constituée par la mise en agir. Fantasmes, rêves, pensées sont absents. Seules paraissent des actions. Pas de désirs, mais des actes. Comme on l’a vu, le passé même est mué en secrets et les secrets sont transformés en objets quasi matériels.

Ainsi les familles et les individus nous présentent tout un harnachement d’actes et de comportements paraissant détachés de leur dynamique interne.

En revanche, nous percevons tout ce qui transpire. On a déjà pu saisir, émanant des objets et secrets d’inceste, ce fumet d’indécence qui trahit leur nature profonde. Plus encore, ce qui transpire et se transfuse à partir des noyaux d’incestualité, c’est la perplexité, la dissolution des repères, la confusion des pensées. Enfin c’est l’angoisse. Une angoisse sourde, qui me semble moins due à ce qui émane des ferments incestuels qu’à ce qui leur manque. Voilà donc ce qui nous est infusé, qui ne nous échappe jamais et parfois même nous envahit.

Altérations du moi

Nous allons nous pencher un instant sur deux grands ordres d’altération du moi : la distorsion, la dispersion.

Dans les deux cas le moi est altéré dans son ensemble. Mais, de toute évidence, son unité et sa cohésion sont mieux préservées dans la distorsion que dans la dispersion.

1. Distorsion

Le moi distordu ne se sent ni détruit, ni démantelé, ni même, peut-être, amoindri. (Je vais m’intéresser à une distorsion n’entraînant pas forcément de faiblesse globale et majeure du moi.) À partir d’un danger psychique ancien, le moi s’est pourvu d’un système défensif puissant ; ce système est uniforme ; il est tenace : la distorsion dure ; cependant cette défense s’effectue au prix du contre-investissement d’une notable part de ses ressources potentielles, qui peut aller jusqu’à leur extinction : ainsi vont, comme on l’a déjà vu, s’amenuiser puis s’éteindre l’usage du rêve, l’appui sur la tendresse, et bien d’autres capacités essentielles dont la désaffection ne fait pas forcément défaut ni douleur à l’intéressé lui-même.

Le moi distordu est donc un moi gauchi ; le jugement lui-même est volontiers faux (au moins dans certains secteurs) et cependant ferme : le distordu se défend sans désemparer, se prive sans en souffrir et se trompe avec constance. Bref, le moi distordu survit, surnage et même peut-il en imposer. (Ne manquons pas d’entrevoir ici un inévitable potentiel de paranoïa.)

2. Dispersion

Tout autre est la dispersion. Imaginez une réunion de personnes assemblées ; un orage s’abat sur cette assemblée ; il menace ; il éclate. Sans doute les participants vont-ils survivre ; mais le groupe se sera dispersé. Le moi est disqualifié ; il entre dans une économie de survie. Défense, sans doute, mais majeure : si le moi s’éteint, c’est afin (peut-être) de se donner une (mince) chance de survie. Les défenses plus spécifiques ont été déjouées. L’affectivité a été sidérée. Le jugement n’est pas gauchi, mais il s’est lui-même éteint.

Voilà une dispersion qui ressemble à un morcellement ; une hibernation qui ressemble à la mort : le moi dispersé fait le mort dans l’espoir, comme une lueur, de ne pas mourir.

Si rapides soient-ils, les tableaux que j’ai brossés sont reconnaissables : la distorsion du moi s’accorde avec l’incestuel ; mais la dispersion est ce qui attend l’incesté.

Souffrances familiales

Nous avons assez insisté sur les défenses qui s’exercent dans l’incestualité, et sur les jouissances, à défaut de plaisirs véritables, qui en découlent, pour qu’il soit devenu nécessaire de nous arrêter auprès des souffrances incestuelles.

Sur la souffrance

Sur la souffrance, un peu de précision préliminaire ne sera pas superflu. Toute souffrance résulte d’un mal être vécu, qui outrepasse les capacités courantes d’adaptation du moi individuel ou du moi familial. Pour être vécu, ce mal être n’est pas toujours perçu en tant que tel : il y a des souffrances latentes comme il y en a de manifestes ; s’il en est de précises, il en est aussi de diffuses, et s’il en est de criantes, il en est aussi de muettes. Si bien qu’il y a des familles, ainsi que des personnes, qui vont mal, sans qu’elles se trouvent mal.

C’est en me référant à la distinction fort ancienne et toujours actuelle de Freud entre l’angoisse libre et l’angoisse liée que, naguère, à mon tour, j’ai distingué la souffrance psychique liée (qui est liée par les défenses) et la souffrance libre, qui reste flottante ; c’est celle-ci qui par suite est ressentie comme telle. (Quant au traumatisme, dont nous avons déjà parlé, nous savons qu’il fait certes souffrir le moi, mais il y a des souffrances par défaut ou par carence qui sont moins criantes mais ne sont pas moindres ; au demeurant, la défense contre le traumatisme peut être étouffante.)

Topique des souffrances familiales

La réaction naturelle de tout organisme, soit-il corporel ou psychique, individuel ou familial, est d’écarter la souffrance : de s’y soustraire, de la neutraliser (ce qui revient à la lier par des procédés de défense), ou bien d’écarter les causes qu’on lui suppose.

Esquissons seulement les divers cas de figure résultant de ces prémisses.

1. Il existe une souffrance familiale diffuse. Tout le monde peine. Rien ne ressort en particulier. Les visages sont moroses. Le ton commun est terne. Les motifs avancés sont plutôt vagues ; même paraissent-ils pauvres. On n’a pas de plaisir. On n’a pas d’élan. On éprouve et diffuse une certaine angoisse qui se localise mal. Bref : quelque chose de dépressif et quelque chose d’angoissé, dans quelque chose d’indécis. Rares, bien rares sont les familles (ainsi que les individus) qui viennent ainsi se plaindre avant que d’accuser un fautif (au demeurant, il y aura toujours eu un incident révélateur : un écueil, et c’est lui qui aura déclenché l’alarme). C’est peut-être le meilleur des cas, et très probablement le plus propice à l’entreprise d’une thérapie familiale. Mais lorsque les familles seront mieux averties – et les thérapeutes aussi, qui restent encore avides de symptômes à se mettre sous la dent –, ce cas se fera sans doute moins rare. S’il est le plus propice, c’est parce que la projection s’y exerce moins que dans les cas suivants. C’est lorsque la part libre est majoritaire que l’intervention thérapeutique est le mieux acceptée.

2. Sautons par-dessus les intermédiaires, qui sont les plus fréquents, pour passer au cas opposé, celui où la souffrance familiale est évacuée. Nous disons bien : évacuée, et non pas seulement projetée. Pour l’évacuer il faut certes effectuer une projection, mais encore qu’elle soit agie.

Ici, deux cas distincts :

— Dans l’un d’eux, l’évacuation projective s’effectue hors de la famille. Celle-ci, selon le schéma que nous connaissons déjà, se replie sur elle-même dans son incestualité, et c’est l’entourage extrafamilial, le voisinage, le milieu, l’organisme de cure, qui souffrent à sa place, si grand est leur malaise et si forte l’incrimination dont ils sont les objets. Il peut se faire que nous-mêmes nous trouvions dans cette déplorable situation auprès de familles incestuelles qui campent obstinément sur leurs positions. Ici, rien à faire.

— L’autre cas est plus subtil : l’évacuation s’effectue au sein de la famille, en vertu d’une projection intra-familiale, sur un de ses membres élu comme organe hypocondriaque familial et par suite désigné (et dénoncé) comme le fauteur d’inceste ou le fauteur de vérité. (On peut, pour mieux comprendre cette délégation hypocondriaque intra-familiale, se rapporter à l’étude que j’en ai faite dans Le Génie des origines, au chapitre 7, en examinant le cas du figurant prédestiné.)

C’est par le biais de cette brèche ouverte dans la clôture familiale que nous aurons quelque chance d’y pénétrer.

3. Heureusement, la plupart des cas sont intermédiaires : la souffrance familiale est à moitié vécue, à moitié évacuée. Le rapport entre ces deux courants peut varier. C’est lorsque la part libre et vécue est majoritaire, c’est alors que l’intervention thérapeutique auprès de la famille sera le mieux acceptée et le plus efficace.

Il en va de même dans l’individu, lorsqu’il souffre de l’incestualité, qui cependant lui sert de défense, mais encore, par bonheur, imparfaite.

Versants

Psychoses

Les psychoses : terrain de prédilection de l’incestuel. Et cela non seulement parce qu’on y rencontre une notable quantité d’incestes : ce n’est pas constant, et ce n’est pas une preuve. Mais aussi parce que, dans une bien plus forte proportion, on y détecte l’empreinte des relations incestuelles ; et cette empreinte souvent demeure présente, et même écrasante. Et enfin, par-dessus tout, parce que les organisations psychotiques sont pétries d’incestualité : une importante partie de la pathologie psychotique est incestuelle ; l’incestualité transparaît dans la pathologie manifeste, et plus encore elle infiltre en profondeur la pathologie latente, celle qui, pour n’être pas la plus évidente, est pourtant la plus prégnante.

D’ailleurs, c’est bien simple : c’est auprès des psychotiques, naguère, que pour ma part j’ai pu faire la découverte de l’incestuel ; auprès d’eux que j’en ai saisi la profondeur et la portée. Certes, cette ouverture s’est élargie par la suite ; et non seulement son champ psychopathologique s’est agrandi, mais cette notion même a pu prendre la dimension que je lui donne aujourd’hui dans cet ouvrage. N’empêche que le coup d’envoi, c’est la psychose qui l’a fait donner.

Jalons

Quelques jalons suffiront comme repères sur un parcours que je connais bien.

Depuis longtemps je m’interrogeais (après, et avant bien d’autres) sur la nature du lien particulier qui se noue entre un schizophrène et son entourage.

À propos de l’œdipe (qu’un de nos Congrès de langues romanes étudiait en 1966 à Lausanne avec le rapport de Marcel Roch) je me demandais ce qu’il en est de cette « complexualité » dans la psychose. J’aboutissais à la conclusion simple et définitive : L’inceste n’est pas l’œdipe et même en est le contraire. Manière de dire que la psychose n’est pas une régression, mais une autre voie que celle de la névrose.

En 1976, 78 et 80, à propos des schizophrènes, cette autre voie se creuse, s’étoffe et s’élargit. La notion se confirme, de l’inceste comme adversaire de l’œdipe. Apparaît l’incestuel. Les équivalents incestuels entrent en scène. Apparaissent en même temps l’anticonflictualité et la paradoxalité.

C’est surtout l’antœdipe qui, dès ce moment-là, fait son entrée sur la scène clinique ; il ne la quittera pas ; il prend ses marques ; révèle ses potentiels ; s’enracine dans l’optique familiale ; se relie aux origines, à la pensée, à la vérité, à la naissance des origines.

L’incestuel a désormais mieux à faire que d’être une (remarquable) province des psychoses. Il a gagné son statut d’organisation propre de la psyché. La preuve, c’est que l’incestuel est à la jointure entre psychose et perversion.

Inceste et délire associés

Un fils naît de la relation incestueuse d’une femme avec son père. Elle vivra solitaire et retirée, en compagnie de son fils et auprès de lui. Tous deux partagent le même lit : deuxième génération d’inceste.

Après la mort du grand-père et père, la mère entreprend un vaste délire d’influence ; elle est ensorcelée, vampirisée. Là-dessus, le fils, qui déjà partage avec sa mère le même père et le même lit, se met à partager le même délire. À la persécution, il ajoute le messianisme : il a pour mission de sauver et de laver le monde ; mais son père revient d’outre-tombe, et lui aussi le vampirise ; il le chasse à coups de fusil : la mort n’aura donc pas arrêté la marche de ce trio d’enfer.

L’inceste et le délire soudaient étroitement ce couple peu ordinaire. Cependant le délire ne les faisait pas vivre. C’est la misère qui les a séparés : l’une a été envoyée à l’hospice, et l’autre à l’hôpital psychiatrique. Rien n’empêche, au demeurant, de supposer qu’ils délirent toujours.

On n’a pas toujours la chance d’observer des courts-circuits entre inceste et délire comme celui-là (c’est pourquoi j’ai repris en le résumant, tant il est exemplaire, un cas relaté par Marc Bourgeois, et que j’avais déjà rapporté dans Le Génie des origines, p. 163).

Dans le cadre des psychoses au long cours, on a rapporté nombre de cas d’incestes, la plupart concernant des couples mère-fils. On y a d’abord vu des curiosités (il y en a tant d’autres au pays des psychoses). Pour des curiosités, elles ne sont pas minces. Mais elles ne sont pas sûres. Par la suite on en a fait une règle ; on a même cru y voir une étiologie : tout schizophrène devait avoir couché avec sa mère, et si ce n’était pas déjà fait, cela le serait sans tarder. On le voit : qu’il s’agisse des amines ou des incestes, en tous les cas le démon de létiologie n’est pas de bon conseil.

Mais ne jetons pas l’enfant avec l’eau du bain. Car cet enfant-là nous oriente justement vers l’eau du bain, et c’est cette eau-ci – celle de l’incestuel – qui nous intéresse le plus.

D’incestuel en psychose

D’incestuel en psychose, les relations sont fortes et cependant subtiles. Fortes, je les crois même obligées : depuis que j’y prête attention, je n’ai pas encore aperçu de psychose d’où l’incestuel soit absent. (En revanche, je croise quantité de cas où, faute de le connaître, on n’a pas su le voir !)

Nous voici parvenus du côté des schizophrènes (nous leur adjoindrons les cas approchants). C’est le climat incestuel qui se rencontre dans leur histoire et dans leur famille. Dès leur naissance et même avant, ils ont trempé dans un bain d’incestualité.

Victimes de l’incestuel ? Ce n’est pas ainsi que je les vois. Je les verrais aussi bien comme des champions d’incestualité. J’imagine la folle séquence suivante : prenez un schizophrène ; transplantez-le ; il reconstituera bientôt, tout autour de lui, un petit monde typiquement antœdipien, imprégné d’incestualité et prêt à en diffuser autour de lui. C’est dire qu’il est porteur d’incestualité tout comme il est champion d’antœdipe et expert en paradoxes : voilà bien des exploits…

Mais prenons le temps d’une pause. Le lecteur, s’il s’est déjà trouvé en montagne et en hiver au départ d’une longue et passionnante piste de descente, comprendra qu’ici j’hésite à m’élancer sur la piste des schizophrénies, de peur de n’en pas sortir avant la nuit tombée. Je dois me contenter de tracer les grandes lignes de la pente qui fait glisser certains sujets d’incestualité en schizophrénie.

1. L’une de ces pentes est celle qui part de la séduction narcissique, dans sa version asymétrique et dépourvue d’issue. Un enfant reçoit pour mission tout à fait inconsciente et tout à fait irrésistible de préserver et de magnifier par délégation le narcissisme de sa mère. Cet enfant est exhaussé. Il sera poussé, hors de ses inclinations, vers des hauteurs de moins en moins porteuses et de plus en plus risquées. C’est ce qu’exprime, très approximativement, la formule suivante :

Un enfant est encensé. Il finit insensé.

La séduction narcissique se retrouvera à toute force dans le transfert du patient schizophrène : c’est ce que l’on sait depuis longtemps.

2. Le sujet est incestualisé. Il l’est d’au moins deux façons : de par le passage contraignant que nous connaissons bien, de la séduction narcissique à la séduction sexuelle ; et de par lescamotage de la paternité. Dans leur inconscient et dans celui de leur mère, la plupart des patients psychotiques (je n’ose dire tous) sont nés de père incestuellement inconnu (on ne parle jamais du père ; on le « démémorise » ; on l’enveloppe dans des secrets ; on le flanque de pères adjacents qui ne sont là – ces « polypères » – que pour brouiller toute vision intérieure des origines).

De là, pour le sujet, cet enlisement dans une introuvable identité, qui est bien au cœur incestuel de toute schizophrénie. De là cette dépersonnation que je décrivais jadis ; et de là pour le patient la formidable contrainte paradoxale (que je décrivais naguère) d’être, tout en n’étant pas.

3. Le moi est « déperspectivé ». Ce processus, nous le connaissons car nous l’avons rencontré. Ce pur produit d’incestualité ne trouve nulle autre part qu’en schizophrénie d’aussi parfaite extension. Certes un moi aux perspectives estompées ou abolies n’est pas hors d’état de fonctionner ; il lui reste des moyens ; il peut même réussir quelques acrobaties ; mais, devant un conflit grave, devant une perte ou un deuil, devant un amour ou tout autre grand sentiment, il ne tiendra pas la route.

Ajoutez à cela que le moi incestualisé est privé de lestage libidinal. Flottant, mais flottant mal, il ne tient pas son cap.

Remarque

Puisque j’ai renoncé à entraîner le lecteur avec moi jusqu’ au fond des circuits schizophréniens, je peux sans trop de peine souligner la remarquable homogénéité qui se profile en schizophrénie entre l’antœdipe, l’incestuel et la paradoxalité. Je ne prétends pas (enfin, pas tout à fait…) que l’entrelacs de ces registres fondamentaux suffise à construire une psychose schizophrénique, mais ce dont je suis sûr est que sans ça une schizophrénie ne tient pas trois jours – autant dire qu’elle n’existe pas. Je ne comprends la schizophrénie que comme une organisation mentale spécifique. L’incestuel y figure toujours en bonne place. Mais ce n’est pas forcément là qu’il se montre le plus. On en voit des illustrations plus saillantes dans des épisodes psychotiques subaigus et moins organisés.

Cela d’autant qu’il faut ajouter une note qui n’est pas mince à toute cette complexité clinique : si imprégné, si imbu qu’il soit d’incestualité, un patient schizophrène manque rarement d’un ressort qui le pousse à s’en déprendre. Peut-être n’y aurait-il pas de psychose manifeste si le patient n’était pas aussi en lutte contre l’incestualité familiale : figurant prédestiné, peut-être, mais quand même rebelle… Ce ressort est animé par les forces de croissance et d’auto-conservation et c’est cela qui tire libidinalement le patient vers l’objet et vers l’autonomie. La chance thérapeutique est là.

Cette chance semble avoir manqué dans l’exemple lointain que je vais maintenant relater. Mais peut-être en ce cas n’avait-on pas su trouver le ressort…

Ludovic

Dans un séminaire un peu lointain, on me relate une histoire clinique embrouillée dont nous avons peu à peu reconstitué comme suit la trame invisible (j’ai retenu cette histoire d’autant qu’elle n’est pas sans évoquer celle que je me promets de raconter à la fin de cet ouvrage).

Au moment même où elle concevait le premier de ses fils, une mère qui était restée solidement fixée à son frère avait eu comme en flash un vécu d’inceste. Ce fils grandit. Il est charmant. Il devient mentalement souffrant. Il délire. Il est schizophrène et sera soigné On remarquera son grand désir et aussi sa très grande peine d’adopter comme substitut paternel le médecin de l’organisme de soins. Non moins grande sera la peine qu’il aura ensuite pour se désenclaver de l’organisme soignant. Rien n’est plus difficile en effet pour un sujet que de sortir d’un engrenage incestuel.

Cet engrenage, nous l’avons démêlé ainsi : l’objet incestueux était le propre frère de la mère. Certes elle avait un mari. Mais pour cette conception-là, ce n’est pas vraiment lui qui était là. Pas vraiment. Si le frère n’y était pas en chair et en os, dans l’esprit de la mère il y était bien plus qu’en simple fantasme. Il y était présent sous une forme défantasmée.

Cet oncle devait rester à jamais le père-non-père du patient. Sa mère ne se lassait pas de dire avec un brin de gourmandise que son fils ressemblait à son frère comme deux gouttes d’eau. L’oncle était malade mental, et le restait. Dans l’esprit de sa mère, son fils le resterait à jamais. Chose curieuse, les frères de ce patient, à ce qu’il paraît, n’employaient jamais son prénom pour parler de lui. Au demeurant, lui-même se prêtait parfois le patronyme de sa famille maternelle : celui que sa mère portait avant d’en changer, et que son oncle continuait de porter. Ludovic se tenait intimement pour le continuateur de son oncle.

De là vient que jamais ce patient en constante errance ne cesserait de se chercher, au propre et au figuré, là même où il n’était pas.

Certes, il ne s’agit là que d’une reconstruction. La preuve nous manque. Mais la vérité psychique nous reste… Elle aura suffi pour nous montrer comment l’inceste défantasmé, c’est-à-dire l’incestuel, devient tueur d’identité. Je ne sais si la perte d’identité suffit à « faire » un schizophrène, mais le fait est qu’elle s’y prête diablement.

De l’incestuel au délire

Il y a toujours, dans un délire, divers motifs. Mais il n’y en a qu’un qui propulse vraiment cet objet satellisé de la psyché : c’est la création.

Non pas la création quotidienne. Non pas le modeste tricotage auquel chacun de nous (et moi donc, en ce moment…) se livre avec plus ou moins de talent et de succès. Mais la création totale, universelle, absolue, immédiate. Et non pas la co-création sur le mode antœdipien bien tempéré que nous connaissons. Mais la création sans intermédiaire et sans partage (nous reviendrons sur ses moments inauguraux). Ici, plus de paternité. La jouissance est énorme : la mégalomanie, irrésistible, qui fait feu de tout bois et qui engouffre dans ses chaudières infernales toute la libido restant disponible.

Telle est, furieuse, glorieuse et désastreuse, la mégalomanie incestuelle. S’il y a un cœur au délire – et il y en a toujours un – c’est là qu’il se tient.

Chose curieuse : parmi les proches parents du patient, celui ou celle qui est le plus co-engagé dans cette aventure délirante (une aventure dont le patient ne révèle pas toujours toute la teneur, mais ne manque jamais de laisser filtrer les vapeurs), ne semble pas en éprouver d’étonnement ou de désolation. Quant à moi, je dois l’avouer : une telle ascension ne laisse jamais de m’emplir de surprise et de consternation ; mais pas le plus proche parent qui pourrait en être le plus affecté : serait-il ou serait-elle inconsciemment dans le coup ?

De même, si l’on aborde le délire plus en détail, et si l’on opère un recoupement avec certaines préoccupations du parent incestuel, sans doute moins délirantes mais non moins irréalistes et encore plus tenaces, on constate alors d’étranges correspondances. Mais sont-elles vraiment étranges ? Le lecteur a bien compris qu’un passage souterrain, c’est-à-dire une communication inconsciente, mais propulsée en vertu de la séduction narcissique par les forces incestuelles, conduit irrésistiblement de l’un à l’autre.

Je ne peux m’empêcher de penser ici au cas d’un patient, Baptiste, qui était l’objet incestuel d’un père paranoïaque, et qui délirait de sorcières (on rêve bien de quelque chose, pourquoi ne pas délirer de quelque autre chose ?) ; mais la meneuse des sorcières s’est révélé être une personne à qui le père possessif en voulait amèrement.

Combien de délirants paranoïdes sont-ils les enfants d’un père ou d’une mère qui réchauffe en son sein une petite paranoïa domestique ? Voilà bien les engrènements en pleine action.

Pour suivre Freud : poursuivre Freud

Je suis parti de Freud. Je ne vais pas le quitter. Je vais seulement le poursuivre un peu. Car Freud avait évidemment raison de soutenir qu’au fond du délire est une homosexualité qui veille. C’est une homosexualité non seulement déniée, mais transformée (retournée, par exemple, ou renversée) et non seulement transformée, mais projetée. Il avait bien raison. Mais il n’a pas tout dit. Il n’a pas dit qu’au fond de tout délire est un inceste, mais dénié, mais transposé, transformé, transfiguré, et enfin (si l’on me permet un petit néologisme de plus) transfugé.

Les orgasmes du moi

On oublie trop le sexuel lorsqu’on pense aux psychoses. Mais on risque moins de l’oublier lorsqu’on en connaît les ressorts incestuels.

Longtemps, je me suis interrogé. Paranoïas, schizophrénies, psychoses passionnelles et psychoses aiguës, je n’y voyais pas de plaisir, et j’y trouvais bien peu de libido. Quant à la vie amoureuse, c’était à pleurer.

Richard

Laissez-moi m’interrompre un instant, pour penser à un patient qui pour l’instant me soucie. Je vais l’appeler Richard. À l’évidence il est l’objet incestuel de sa mère. Dans les diverses images de père qu’elle a laissé flotter au-dessus de sa tête, on s’y perd vite ; non pas que ce soit vraiment une énigme ; c’est pire : c’est un terrain sans voie d’accès ; non pas un secret proprement dit, mais une sécrétion de non-dit. Pas de père : pas d’amours. Richard (soit dit en passant, il est schizophrène, torturé et torturant, auto-démolisseur et pathétique), a pu s’attacher à moi mais a fini par me quitter pour sa mère, et, toujours pour elle, il n’a pas eu de vie amoureuse. Il prend parfois des airs de triomphe ; il triomphe de tout le monde, mais il triomphe sur un désert. Richard a quand même trouvé une amie. C’était beau. Ce fut un bonheur. Il vivait. Puis il a tout cassé. Est rentré en géhenne. Quel prix se fera-t-il payer pour un peu d’amour ?

Grands et petits orgasmes

Les psychotiques ont l’incestuel et n’ont pas d’amours, mais ils ont le sexuel. Ils l’ont dans leur psychose. La sexualisation sans frein de leur vie mentale leur fait encourir bien des encombres, mais elle leur vaut quelques jouissances, qui sont bien dans la « mouvance » de l’inceste. Tel est le cas de l’événement psychique blanc, tel que je l’ai nommé, qui consiste dans 1’illumination glorieuse de l’invention délirante, c’est-à-dire dans le vécu de création du monde. Il ne reste plus à la construction délirante qu’à prendre la suite.

C’est une sorte d’orgasme : le grand orgasme du moi.

La « catastrophe psychotique » ne serait-elle donc qu’un très singulier orgasme ? Notons au passage, et au-delà des hypothèses, qu’un patient qui vous fait confidence de cette sorte d’événement dans sa vie psychique est un patient qui vous fait confiance. La confiance qu’il vous fait – parce que vous aurez su l’écouter – peut vous encourager sur l’avenir de sa cure.

À côté de cette grande secousse, ou bien dans la foulée, s’égrènent des foules de petites secousses, bribes d’orgasmes qui se susurrent à l’oreille, et parfois éclatent dans le haut ou le bas-ventre : ce sont les hallucinations.

On se rappelle que nous avons placé certains symptômes dans les rangs de ces objets-matières que sont les équivalents d’inceste.

Sachant ce que nous savons, nous ne serons pas étonnés de constater que les hallucinations, avec leur charge sexualisée, occupent une place privilégiée parmi ces « objets » que les partenaires incestuels aiment à manipuler entre eux.

Violences

Violence est l’inceste. Violence, l’incestuel. À leur tour ils engendrent la violence. N’ont-ils pas d’ailleurs avec la mort des rapports en quelque sorte privilégiés, avec leur attirail de deuils occultes mais interminables, de contrainte et de mise à mort ou de mise à l’encan de tant de valeurs de la psyché ?

C’est au point que si j’avais le goût des formules expéditives, qui veulent tout dire et n’expliquent rien, j’aurais depuis longtemps déclaré – manière de vous clouer le bec avant de me taire – que l’incestuel est enfant de linstinct de mort.

Mais il nous faut descendre dans l’arène de la psychopathologie. Nous y verrons la mort et la violence débouler en actes.

1. Meurtres

Une jeune incestée, pour se défendre, finit par tuer son père : c’est rare. Un homme incestueux, à qui sa couvée se refuse (appuyée, pour une fois, par sa conjointe), qui risque la dénonciation (ou qui, paranoïaque, s’en voit déjà victime), et qui flingue toute sa famille, sans même se flinguer ensuite, car il a « fait justice », cela arrive.

Il arrive aussi qu’un fils, embarqué avec sa mère dans une relation incestuelle intense en accélération constante, après être passé par toutes les couleurs du délire, de l’alcool et de la mégalomanie, finisse par la tuer. C’est ce que fit Néron envers sa mère Agrippine (je me réserve d’en parler). C’est ce qui se produit dramatiquement chez certains schizophrènes devenant meurtriers de leur mère : comme s’ils n’avaient plus que cette « solution » pour conclure. (Conclure : serait-ce de pratiquer enfin l’inceste ? ou de l’empêcher à tout jamais ? Il s’agit de toute manière d’en finir une fois pour toutes avec cette tentation-là.)

Il y avait également, mais plus distante, une odeur d’inceste qui planait dans la famille du patient soudainement meurtrier dont la trajectoire intime a été récemment reconstituée et présentée par Claude Pigott.

2. Violences d’enfance

Voici un enfant autistique : visage d’ange et conduite de petit diable : ce n’est que coups et destructions nocturnes et dégradations, parfois clastiques, impulsives et parfois si précises qu’on les dirait calculées, alternant avec la prostration, le mutisme et les collages. Remarquable apparaît la soumission maternelle, outrepassant de loin une affectueuse tolérance. « Il était si gentil, vous savez. Et maintenant encore, parfois… »

Le cas de l’ange-ou-démon n’est pas rare. Je le crois symptomatique du fond narcissique-incestuel. Il se pourrait même que le thème quasi mythologique de l’ange se transformant en démon (au-delà de la démonstration qu’il offre d’une extrême ambivalence) soit inspiré de l’observation de certains cas d’autisme : telle est en tout cas la question que je soulevais déjà dans Le Génie des origines (p. 177-178) en évoquant des cas semblables. Il ne paraît nullement absurde d’estimer que les légendes tirent leurs sources à la fois du fond commun de l’inconscient et de faits réels d’observations proprement cliniques.

Revenons à l’enfant autiste qui nous a servi de modèle. Enfant-modèle, il l’était déjà avant que de naître : il fait partie des nombreux figurants prédestinés qui se rencontrent dans ce livre. Un secret entourait ses origines. On devait apprendre qu’il était l’enfant d’un inceste entre sa mère et le frère de celle-ci. L’enfant qui allait naître était en effet prédestiné à figurer à la fois l’ange et le démon : la merveille et l’horreur incarnées. (Nous évoquions, en pareil cas, un outrepassement d’ambivalence ; et pour cause : ce que l’on voit régner au sein des origines de l’enfant et planer sur son être est un formidable courant narcissique, poussant tour à tour à l’idéalisation et à la contre-idéalisation) ; l’ange et le démon viennent de là ; nous vérifions ici ce que nous savions déjà : il n’est de tels pivotements d’image et de conduite que dans le sillage de la séduction narcissique-incestueuse.

Conformément à ce que nous savons également, on peut s’attendre à ce qu’un deuil jamais accompli se terre derrière l’inceste. Une telle attente n’est jamais trompée : cette mère avait perdu son père dans des conditions obscures, et jamais n’avait pu en faire son deuil.

Le non-deuil, l’inceste et le secret s’étaient penchés dès avant son berceau sur cet ange-démon.

Certes il est impossible de prouver que la psychose de cet enfant est le pur produit de l’inceste dont il est originaire ; il est également impossible de ne pas penser que sa psychose, sa famille et ses origines sont liées dans un épais magma.

3. Suicides

Psychose et violence sont réunies dans le suicide. C’est lui qui tient la place majeure parmi les souffrances de l’incestualité. Qu’il aboutisse ou non à la mort, il survient soudainement, au terme d’une période plus ou moins prolongée de souffrance croissante, parfois marquée par quelques éclats de violence, mais très peu formulée, au demeurant mal dicible et en tout cas mal comprise (dépressive, sans doute, mais atypique).

Ce suicide fait partie du déroulement d’une relation incestuelle ; il éclate comme un coup de tonnerre. Autant dans cette relation la souffrance était tacite, autant la violence obscurément croissante se terrait en silence, autant l’acte suicidaire est explosif.

On se rappelle qu’à propos de l’objet incestuel nous avons à grands traits dessiné la trajectoire de l’aventure incestuelle. Dans ce duo à haut risque ce n’est évidemment pas la personne la plus active (l’incestualisante) qui court aucun risque ; des menaces plus ou moins occultes, certes, elle en exerce ; mais pas des actes. C’est l’incestualisé – l’incestué – qui se tue. Sa mort survient soit dans l’acmé de l’aventure incestuelle, soit au moment de sa chute (au demeurant on peut distinguer l’incestualisé complice, qui fait des menaces de suicide, et le captif qui est le plus en danger). Il est des mères incestuelles qui se livrent ensuite au culte du mort…

On se souvient d’Arlette, que nous avons plusieurs fois vu passer dans ces pages, avec son père et leurs équivalents. Je n’ai pas parlé de sa mère, une femme plutôt froide et qui n’avait pas pu bercer sa fille. Je n’ai pas dit non plus ce qui avait motivé la cure de celle-ci : une série d’explosions délirantes et plusieurs tentatives de suicide.

Un douloureux échec amoureux, à l’encontre d’une sensibilité à fleur de peau ; une pénible errance universitaire, à l’encontre d’une vive intelligence. Et l’insistant sentiment de n’être pas aimée ou de l’être trop.

Arlette prouvait avec douleur que le phallus ne remplace pas la caresse.

Diversité des limites

Si je ne craignais pas la répétition, je rappellerais que, dans les pathologies obscures, douteuses, mélangées, difficiles à saisir, plus difficiles à définir et encore plus difficiles à traiter, on ne doit pas manquer d’évoquer l’empreinte de l’incestuel.

1. Cas-limites

Il en est ainsi pour bien des cas-limites. Non pas exactement de ceux que Jean Bergeret a précisément décrits et a situés dans leur rapport avec la dépression fondamentale dont ils sont à contrecœur les héritiers malheureux et toujours en mal de libido. Mais plutôt de ces organisations plus pesantes et plus inquiétantes que l’on catalogue tant bien que mal parmi les « pré-psychoses » (ce qu’elles ne sont point, car la psychose qu’elles sont censées faire présager reste sans cesse à venir), ou bien encore parmi les « para-psychoses » (ce qui est une désignation que je me permets d’autant plus facilement de trouver barbare que je l’ai employée jadis, avant 1960 et avant de la laisser tomber).

Ces organisations-là ne sont pas simples. La psychose est évoquée par la nature de l’angoisse, qui est très déroutante, mais c’est l’entourage qui l’écope plutôt que l’intéressé. La symptomatologie est polymorphe, variable et dépourvue d’axe défini. La projection n’est pas rare, avec quelques airs de paranoïa.

2. Incestuel, psychose et perversion

Ce qui domine ici, c’est un aspect que j’estime essentiel : l’association du registre psychotique avec le registre pervers. Or cette association est typiquement incestuelle. Comme toute association clinique, elle comporte une diversité d’accents et des variations d’inflexions : tantôt domine l’incestualité douloureuse et tantôt le triomphe narcissique incestuel.

N’en doutons pas un instant de plus : c’est dans ce cadre que se trouvent les incestueurs et les incestueuses. Sont-ils vraiment des patients, ces sujets qui ne peuvent subsister qu’en milieu clos, en famille, avec le concours involontaire de leur entourage, et bien souvent sur leur dos ?

3. Folie passionnelle

Forçons le trait. Je suis en train de mettre au point un concept clinique dont la claire délimitation m’échappe encore (on ne s’étonnera donc pas que je le garde encore au coin du feu). C’est celui de folie narcissique, ou de folie passionnelle. Je ne serais pas surpris que cette folie-là (songeons seulement au cas de Morlande) apparaisse en définitive comme un des pivots de l’incestualité. Car l’incestuel est fondamentalement une passion plutôt qu’un amour, et une folie plutôt qu’un fantasme.

4. Maladie d’idéalité

Mais si, au lieu de forcer le trait comme je viens de le faire, si l’on revient à de ces hauteurs où le divan d’analyste garde heureusement du sens, alors nous apercevrons sans doute les traits de cette maladie d’idéalité très pertinemment décrite par Janine Chasseguet-Smirgel. Ici, l’enfant a été investi comme capable de satisfaire véritablement sa mère ou son père sur le plan sexuel : il a été investi comme un partenaire sexuel potentiel. Il va courir toute sa vie après cet idéal, qui n’en est plus un puisqu’il paraît à portée.

Un aspect de cette constellation revient évidemment à l’incestuel.

Avec regret, avec espoir

Quel parcours, mon cher lecteur ! Quelle collection d’avanies ! Quels tableaux réfrigérants !

Allons-nous en rester là et nous affaler au bord du chemin, tout en versant une larme discrète sur les pertes d’amour et les désastres d’inceste ?

Il est vrai que l’incestualité traîne après elle beaucoup de dégâts, et quelques désastres. Et c’est par là, comme il est de règle, que nous avons commencé. Mais ce serait une erreur de la voir uniquement en noir.

Heureusement il y a beaucoup à dire encore sur la clinique de l’incestualité ! Il y a beaucoup à dire sur la façon dont parfois elle peut se révéler après s’être longtemps tenue au silence. Il y a beaucoup à dire sur les flambées d’incestualité qui ne durent qu’une saison de la vie, comme celle de l’adolescence.

Il y a beaucoup à dire sur les cas où la famille et la personne balancent d’un bord à l’autre entre l’aventure et la clôture. Beaucoup à dire encore sur les cas mitigés où l’œdipe et l’antœdipe se partagent en adversaires résolus mais pas trop cruels les territoires de la psyché du sujet ou de la famille tout entière. Beaucoup à dire enfin sur les analyses, parfois très longues, où finit par se découvrir, si l’on y prête l’oreille, une petite musique incestuelle qu’il ne faut surtout pas laisser en déshérence.

Bref il y a beaucoup à dire sur ces cas où notre talent thérapeutique n’est pas forcément déjoué.

C’est pourquoi nous allons sortir de ce chapitre pour passer dès maintenant dans celui de la thérapie : un domaine en train d’éclore et promis à un important mais prudent avenir.

Note. Quelques pas avec les iconoclastes

Ils ne s’en prennent pas aux personnes : ils s’en prennent aux œuvres d’art.

Ils viennent avec un marteau, et ils brisent la Pietà de Michel-Ange. Avec un couteau, et ils lacèrent la Ronde de nuit de Rembrandt. Avec un imperméable, et ils embarquent la Joconde pour la garder chez eux. Nous n’allons pas tous les passer en revue ; au demeurant le catalogue de l’iconoclasie a été effectué avec soin et commenté avec doigté par Didier Chartier dans un ouvrage auquel on peut se référer en toute sécurité. (Iconoclastes sont donc ici, au sens propre, les briseurs d’images.)

Ils ne sont pas de ces cambrioleurs qui volent sur commande ou pour leur compte. Ni de ces pillards qui raflent des trésors par cupidité, ou pour consacrer leur triomphe et prouver leur suprématie. (Voyez les prises de guerre.) Ils opèrent à la dérobée, avec ruse et passion. Ce n’est pas qu’ils s’en prennent à des œuvres particulièrement chéries par eux. Seraient-ils de grands connaisseurs ? Des amoureux de l’art ? Non pas. Que l’acte iconoclaste, compulsif et clandestin, soit de nature sexuelle, nous n’en doutons pas. Mais cela n’en rend pas encore complètement compte : quel est au juste cet acte sexuel ? Car il n’est pas vraiment libidinal.

Les iconoclastes ne s’en prennent qu’’à des œuvres illustres. Emblématiques. Des vedettes du patrimoine artistique de l’humanité. Quel est donc ce narcissisme qui se cache, pour porter ainsi la main sur des œuvres omniprésentes et pour ainsi dire exhibées, universelles et qui appartiennent à la société tout entière ?

Briseurs de statues et lacérateurs de tableaux, les iconoclastes n’auraient-ils que le goût de détruire ? Le motif est probable, mais simpliste et peu suffisant.

Ni vrais amoureux, ni simples destructeurs, seraient-ils fous ? Certes, mais ils ne sont pas pour autant psychotiques. Une passion les anime : ils sont mus par le besoin irrésistible et clandestin de laisser leur marque sur des œuvres réputées intouchables. Ils les forcent. Ils les violent. En cela est leur jouissance. De là vient le scandale qu’ils provoquent. Car, même s’il ne l’a pas clairement saisi, le public ne s’y trompe pas : les iconoclastes transgressent un tabou. Et ce tabou n’est autre que celui de l’inceste.

Moins de sensualité que de possession ; moins de goût que d’ardeur narcissique ; moins d’amour que de folie ; moins de destruction que de viol : l’acte iconoclaste est un équivalent d’inceste. Le caractère clandestin, compulsif et sexuel de l’acte ; son retentissement étrange et scandaleux : le caractère tabou et quasi sacré de l’œuvre atteinte : tout se coordonne et plaide en faveur de notre hypothèse.

Ainsi s’éclaircit de manière inédite le mystère d’une des formes les plus singulières de la violence incestuelle.