Incestueux

Tout autre est l’histoire de Périandre. Je ne manquerai pas de la raconter en détail. Mais d’avance elle se dessine en quelques traits. Périandre était devenu roi. Il s’émancipait de sa mère. Elle le voulait tout à elle. Nuitamment, sans se dévoiler, mais non sans se dénuder, elle le séduit. Sans savoir qui elle est, il lui fait l’amour. Enfin, il l’apprend. La catastrophe est lancée : le jeune roi sage qu’il avait été devient un tyran sanguinaire et pervers. C’est le peuple qui souffre. Inceste encore, mais sans conscience, et sans inconscient non plus : rien ici n’est en profondeur, mais tout est en sang.

Au-dessous de l’histoire et de ses reliefs, il y a la clinique.

L’authentique histoire de Périandre appelle deux ou trois commentaires. Il est vrai que sa mère l’avait abusé afin d’user de lui : elle lui avait raconté toute une histoire pour qu’il ne cherche pas à savoir qui était au juste cette femme qui tenait à coucher avec lui, toutes lumières éteintes et incognito. Voyez ici passer le secret dans son alliance avec l’inceste. C’est d’ailleurs moins un secret qu’un mensonge, et moins encore une supercherie qu’un déni. Car enfin Périandre, s’il est aveugle, c’est bien parce qu’il y consent ; il ne veut pas voir : il dénie. Nous examinerons plus loin dans ce livre s’il est vrai que l’inceste fait alliance avec le déni à travers la pratique imposée du non-dit (« Pas vu, pas cru »). L’obscurité imposée, le bandeau sur les yeux, telle est ici la garantie du déni. Dès qu’il vient à Périandre l’idée d’allumer quand même la lumière, il voit et il sait.

On se demandera peut-être aussi comment il se fait que Périandre n’ait pas, au lit, senti l’odeur de sa mère. Car le flair est parfois plus sûr que le regard ; une odeur de mère ne devrait pas tromper. (Ne sait-on pas que rien n’est plus personnel qu’une odeur ? Et tous les psychiatres ne savent-ils pas que les plus graves hallucinations sont olfactives ?) Mais la mère de cet homme l’avait-elle assez tenu contre elle dans sa prime enfance, pour qu’il connaisse son odeur ? Nous examinerons aussi cette question : nous nous demanderons si l’inceste consommé n’est pas le fruit tardif et empoisonné d’une tendresse jadis et à jamais frustrée.

Dernière remarque, et non la moindre : cette mère, nous dit-on, entendait conserver tout à elle ce fils qui lui échappait ; c’est ainsi qu’elle s’offre à lui : l’inceste est son « garde-fils ». Ce qui nous donne à penser que c’est un peu moins tel fils qui désire posséder sa mère, que celle-ci qui de son fils entend conserver la possession.

Sans doute peut-on apercevoir dans cette assertion, dans ce raccourci, toute la différence qu’il faut faire, et que nous examinerons à loisir, entre l’œdipe et l’incestuel.