Définition

Il est grand temps d’en venir aux définitions.

L’incestuel, c’est un climat : un climat où souffle le vent de l’inceste, sans qu’il y ait inceste. Le vent souffle chez les individus ; il souffle entre eux et dans les familles. Partout où il souffle, il fait le vide ; il instille du soupçon, du silence et du secret ; il disperse la végétation, laissant cependant pousser quelques plantes apparemment banales, qui se révèlent urticantes.

Mais la notion d’incestuel mérite et impose plus de précision, d’autant qu’à l’approche de la question de l’inceste un vertige saisit les esprits, qui brouille les images et les concepts, et ferme les portes ou les laisse au contraire battre à tous les courants d’air.

Incestuel est un qualificatif néologique, destiné à s’appliquer à une notion elle-même nouvelle et spécifique. Il qualifiera certains faits cliniques, mais il peut s’employer substantivement, désignant alors un registre de la vie psychique et relationnelle. Je vais encore adopter le terme d’incestualité, qui s’entendra sans peine pour désigner la qualité propre de ce qui est incestuel. (Je le dois à Maurice Hurny et Giovanna Stoll.)

Il faudra utiliser le verbe incestualiser, pour désigner l’action consistant à rendre incestuel ; l’adjectif incestualisé qualifiera ce qui est rendu incestuel, et incestualisant, ce qui rend incestuel. Moins académique, mais plus fort est le verbe incester, qui doit sa tonalité péjorative à sa proximité avec infester ; d’où vient le participe incesté : parasité par l’inceste. Je ne crois pas que j’oserai le terme d’incestation ; mais qu’on ne s’étonne pas si dans les occasions les plus graves je parle des incestués, et même des incestuants (et s’il nous faut d’autres néologismes, nous les trouverons en route…).

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que cette notion nouvelle, dotée d’un terme nouveau (et de ses dérivés), se glisse dans un terrain déjà fort occupé ; elle est pour ainsi dire encadrée par deux visions de l’inceste que nous connaissons bien : celle de la pratique sexuelle incestueuse ; et celle du désir et du fantasme incestueux : un seul adjectif, pour deux modalités fort différentes. Or l’incestuel n’est pas forcément génital, mais ne s’arrête pas non plus au fantasme ; c’est un registre qu’il désigne

— celui de l’incestualité – qui se substitue à celui du fantasme et se tourne vers la mise en actes ; certes il peut inclure l’activité proprement incestueuse, mais cette inclusion n’est ni nécessaire, ni suffisante : non seulement il ne l’inclut pas forcément (c’est même plutôt rare), mais il en déborde et la dépasse.

Incestuel qualifie donc ce qui, dans la vie psychique individuelle et familiale, porte l’empreinte de l’inceste non-fantasmé, sans qu’en soient nécessairement accomplies les formes génitales. (Cette définition est évidemment conforme à celle que je donne dans mon Cortège conceptuel.)

Au risque de la répétition, mais par souci de clarté et afin d’éviter toute équivoque (mais aussi toute rigidité conceptuelle), nous distinguerons donc au sujet de l’inceste :

— ce qui ressort du fantasme, qui est refoulé, inconscient ou bien mythique, et donc foncièrement œdipien ;

— ce qui ressort du fait physique sexuel, qui constitue l’inceste proprement dit, qui est plus ou moins caché, plus ou moins consenti, et plus ou moins « métabolisé » ;

— et ce qui, dans l’entre-deux – mais un entre-deux qui n’est pas véritablement intermédiaire – relève du fantasme-non-fantasme et de l’équivalent d’inceste : ici commence donc l’incestuel.