Parcours

Il faut remonter assez loin pour trouver les premières traces de la venue de cette notion nouvelle au sein de nos connaissances. J’étais parti des psychoses. C’est souvent ainsi que je procède : les psychotiques m’ont appris beaucoup de choses, non seulement sur eux, mais aussi sur la psyché humaine en général. Le problème se posait de la situation de l’œdipe dans les psychoses. (Un autre problème s’était déjà posé à moi, qui était de savoir si une organisation psychotique pouvait se connaître et se comprendre, psychanalytiquement parlant, comme une entité autonome et capable de fonctionner seule à son propre compte ; or j’avais déjà résolu cette question : je savais qu’une schizophrénie, par exemple, est un processus ouvert, béant, branché sur l’entourage, étroitement articulé sur lui ; je le savais depuis les années cinquante, à l’encontre de la perspective courante de la psychanalyse, qui envisageait la psyché uniquement comme un appareil autonome.)

Avec l’œdipe c’est un autre problème qui se posait. Le lecteur doit savoir qu’à cette époque, il y a une trentaine d’années, l’œdipe était en psychanalyse la seule référence reconnue et même admise, tant en théorie qu’au regard de la technique des cures. Or, on avait beau essayer de naviguer d’après ce phare, il éclairait ailleurs. On avait beau s’échiner, penser à du pré-œdipe, à de l’œdipe transposé, dépassé, ou de couverture – et j’avais procédé au relevé de ces diverses hypothèses –, il n’en était aucune qui fût absurde, mais aucune qui convînt tout à fait. Il fallait chercher ailleurs, et quitter les sentiers battus. Si pour ma part je m’en suis écarté, ce ne fut pas par hasard, non plus que par provocation : ce fut par nécessité clinique, et par aventure.

Il fallait errer. Il fallait chercher. Il fallait creuser : on a creusé. Plusieurs praticiens, comme Luc Kaufmann, Harold Searles et moi-même, s’étaient cependant rejoints autour de l’idée qu’il y eût certes chez les psychotiques de l’inceste dans l’air, mais point d’œdipe.

C’est alors que me vint l’idée, toute simple et cependant inédite, que l’inceste n’est pas l’œdipe. Même en est-il tout le contraire. Fallait-il alors penser qu’à toute psychose est lié un inceste ? L’observation et la littérature nous en offraient quelques cas, parfois spectaculaires. On avait pu, jadis, les prendre pour des curiosités. Tout naturellement nous nous mettions à les prendre pour des modèles. Ce n’était cependant pas le cas général. Aussi bien n’allions-nous pas nous livrer à la chasse à l’inceste. Au demeurant, l’acte incestueux n’était pas forcément ce qui comptait le plus. Au-delà de l’acte, il y avait à considérer la relation. Au-delà de celle-ci, le registre psychique et familial. Et à la place de l’acte incestueux, ses équivalents.

Un nouvel horizon se découvrait. L’incestuel prenait corps, situé déjà dans son rapport avec la séduction narcissique et avec l’antœdipe, en opposition à l’œdipe, hors du chemin des fantasmes, mais accompagné dès ce moment-là de son cortège d’équivalents.

Cette étape (la seconde) se courait aux environs de 1976, 78 et 80, à partir des psychoses schizophréniques.

Il faut attendre quelques années de plus pour atteindre l’étape suivante, qui va révéler que l’incestuel est un vaste registre, qui couvre une aire dont les schizophrénies ne constituent qu’une province, et dont les ressorts ne se découvrent et se dévoilent pleinement qu’au sein du contexte familial et dans la perspective de plusieurs générations. Pour ma part, c’est au sein et dans l’élan du Groupe de thérapie familiale psychanalytique que je parcours cette troisième étape. 1989, 91, 92 : autant de jalons et de mises au point.

Mais déjà l’incestuel a cessé d’être mon affaire, pour devenir auprès de nombreux collègues un méthodique outil de travail.