Avertissement

Les considérations qui suivent représentent un essai d’utiliser les données fournies par la psychanalyse en vue de l’explication de l’évolution totale de l’humanité, voire de l’humanisation en général. Et qu’on nous entende bien : il ne s’agit pas ici d’une simple « application de la psychanalyse aux sciences humaines » : ce que nous nous proposons, c’est de faire ressortir les modifications que la pensée psychanalytique est susceptible de faire subir à toute notre conception de l’homme et de l’histoire humaine, laquelle n’est, en dernière analyse, que l’histoire du développement de l’esprit humain et de ses créations.

Ce qui nous encourage dans cette tentative, c’est le fait qu’en nous rendant accessibles les couches les plus profondes de l’inconscient et en nous faisant assister à quelques-unes des manifestations les plus caractéristiques et les plus fondamentales de celui-ci, la psychanalyse a montré du même coup que la conscience, au sens générique du mot, s’étend bien au-delà des limites qu’on avait l’habitude de lui assigner. Le savoir scientifique lui-même n’étant qu’une appréhension consciente de ce qui avait été précédemment latent, il en résulte que tout élargissement de la conscience, obtenu par la psychanalyse, constitue un fait de nature à enrichir nos connaissances scientifiques. Or, en un point donné de l’investigation scientifique, point que nous préciserons plus loin, on constate qu’une bonne partie de l’évolution organique, c’est-à-dire biologique, ne peut être « com-

prise », à son tour, qu’à la lumière du « psychique », de ce « psychique » qui contient, avec tous les restes de l’évolution, notre appareil de la connaissance lui-même, dont la puissance et l’efficacité augmentent considérablement avec le progrès de nos connaissances relatives à l’inconscient.

J’utilise donc quelques expériences psychanalytiques, pour m’élever à des considérations et à des hypothèses d’un ordre très général. Et je tiens à répéter que cette tentative n’a rien de commun avec les nombreuses « applications » de la psychanalyse, dont nous avons déjà tant d’exemples. J’ajouterai encore que, sans attacher aux « applications » thérapeutiques de la théorie psychanalytique de l’inconscient plus de valeur qu’il ne convient, j’ai la conviction de ne pas franchir les limites de la conception psychanalytique, que j’esj)ère, au contraire, réussir à faire reculer dans les deux directions. Ce n’est pas par l’effet d’un simple hasard que la psychanalyse, cessant d’être uniquement un procédé thérapeutique, pour devenir une théorie de la vie psychique inconsciente en général, a quitté le terrain de la médecine qui lui avait donné naissance et s’est étendue à presque toutes les sciences humaines, jusqu’à devenir un des plus puissants mouvements intellectuels des temps modernes. Sans doute, l’homme psychiquement malade, qui avait fourni à la psychanalyse son point de départ, ne cessera pas de contribuer à son élargissement et à son approfondissement ultérieurs : il n’en reste pas moins qu’à l’heure où nous sommes cette origine première, ce point de départ s’estompent devant les nouvelles perspectives qui s’ouvrent à nous ; qui donc pense encore à la ville qui avait fourni à Christophe Colomb les moyens pratiques de réaliser son immense découverte ?

Après avoir essayé de tracer une rapide histoire de l’évolution de la psychanalyse elle-même, telle qu’elle s’est effectuée à la suite de l’application conséquente de la méthode créée par Freud, et de la théorie à laquelle elle a servi de base, nous nous attacherons à montrer que l’aperception immédiate de l’inconscient est susceptible de nous fournir des données d’un ordre infiniment plus compréhensif et général. Ceux qui sont familiarisés avec la manière de procéder particulière à l’investigation psychanalytique ne seront pas surpris d’apprendre que cette investigation qui, dans ses détails et dans l’ensemble, commence à la surface psychique, finit, à mesure qu’elle pénètre dans les profondeurs de plus en plus cachées et de moins en moins accessibles de l’âme, par s’arrêter devant un point qui constitue, en même temps que la limite qu’il lui est interdit de franchir, sa base et sa justification. Après avoir exploré dans tous les sens et dans toutes les directions l’inconscient, ses contenus psychiques et les mécanismes compliqués qui président à la transformation de l’inconscient en conscient, on se trouve en présence, tant chez l’homme normal que chez les sujets anormaux, de la source dernière de l’inconscient psychique, et on constate que cette source est située dans la région du psycho-physique et peut être définie ou décrite dans des termes biologiques : c’est ce que nous appelons le traumatisme de la naissance, phénomène en apparence purement corporel, que nos expériences autorisent à envisager cependant comme une source d’effets psychiques, d’une importance incalculable pour l’évolution de l’humanité, en nous faisant voir dans ce traumatisme le dernier substrat biologique concevable de la vie psychique, le noyau même de l’inconscient. C’est, on le sait, en partant de ce noyau que Freud a pu édifier la première psychologie vraiment compréhensive et scientifique ; et les considérations que nous développons dans ce travail se justifient et ne sont intelligibles que pour autant qu’on tient compte des données que la psychanalyse nous a fournies concernant la structure et le fonctionnement de notre appareil psychique.

Après avoir montré qu’il est possible de donner une base biologique à l’inconscient, c’est-à-dire au psychique proprement dit, découvert et exploré par Freud, nous essaierons de présenter dans un tableau synthétique toute l’évolution psychique de l’humanité, en la mettant précisément en rapport avec ce mécanisme biologique de l’inconscient qu’est le traumatisme de la naissance. Et lorsque nous aura été révélée toute sa signification, telle que l’a fait ressortir la psychanalyse, et que nous aurons assisté aux tentatives sans cesse renouvelées de le surmonter auxquelles se livre l’individu au cours de son existence, nous serons étonnés de constater avec quelle facilité les contenus manifestes les plus élevés des productions spirituelles de l’homme se laissent rattacher aux couches biologiques les plus profondes de l’inconscient. Nous verrons se révéler une concordance et une harmonie parfaites entre la base et le sommet, celle-là expliquant et complétant celui-ci, et réciproquement, ou, pour nous servir d’une expression de Freud (1), nous verrons « ce qui faisait partie des couches les plus profondes de la vie psychique individuelle devenir, à la faveur d’une élaboration idéale, une des manifestations les plus élevées (d’après nos jugements de valeur) de l’âme ».

En suivant, jusque dans la région de la biologie pure, les phases de cette « élaboration idéale », au cours de l’évolution humaine, nous constaterons qu’à travers et en dépit des transformations compliquées de l’inconscient (transformations que, seule, la psychanalyse nous a fait connaître) le contenu biologique le plus profond (que seule la répression interne rend méconnaissable) se retrouve tel quel, sous une forme manifeste, jusque dans nos productions intellectuelles les plus élevées. Pour la première fois, nous nous trouverons ainsi en présence d’une loi psycho-biologique normale et d’une portée générale, dont les limites étroites de ce travail ne nous permettront malheureusement pas de faire ressortir toute la signification ni d’apprécier tous les effets. Mais notre but sera atteint, si nous avons réussi à attirer l’attention sur cette loi qui, malgré sa base biologique, détermine le contenu de nos productions intellectuelles, et à faire entrevoir, sans chercher à les résoudre, quelques-uns des problèmes qu’elle soulève. Et si nous avons été à même de poser le problème principal et de faire du moins quelques pas vers sa solution, nous en sommes redevables à l’instrument de recherche et au mode de penser dont Freud nous a dotés, grâce à sa découverte de la psychanalyse.

(1) Le Moi et le Ça (dans Essais de Psychanalyse, Payot, Paris. Même collection, PBP, n° 44).