7. Le rôle de la femme

Quoique dans la plupart des traditions, surtout de l’époque préromantique, traitant de Don Juan, la femme paraisse repoussée à l’arrière-plan par la figure prépondérante du héros, son importance dans le sujet de Don Juan ne doit pas être négligée ni sous-estimée. Partant de cette constatation que le sujet du Don Juan est basé sur la croyance à l’âme, nous voyons que ce héros diabolique, qui ne cherche pas autre chose apparemment qu’une simple satisfaction sexuelle, prive non seulement l’enfant de son âme, mais, si l’on tient compte d’une certaine morale et d’un certain ordre social, il trompe la femme aussi puisqu’il abuse de son rôle divin d’animateur pour satisfaire uniquement le plaisir de ses sens. Ainsi, ce que la femme prend pour « un déshonneur » est en réalité un rapt d’âme puisque l’homme, d’après l’antique croyance, la prive de l’âme à laquelle elle a droit. C’est de ce rapt d’âme et non d’une trahison sexuelle que la femme se venge dans les premières versions de Don Juan où il s’agit soit de vengeance pour un père assassiné, soit de châtiment d’un sacrilège qui généralement commence par la séduction d’une nonne. Cette première maîtresse délaissée devient fatale au héros, ainsi que nous le voyons dans l’opéra de Mozart, où Donna Anna est la véritable persécutrice de Don Juan, même si ce n’est pas elle qui est l’exécutrice de sa vengeance. Si donc au début la femme est restée éternellement liée au premier homme parce qu’il lui a donné l’âme, maintenant à son tour c’est l’homme qui ne peut plus se détacher de la première femme et qui périt par elle parce qu’il ne lui a pas donné l’âme qu’il lui devait.

Dans le cercle d’idées dans lequel l’histoire de Don Juan nous entraîne, nous nous trouvons donc en présence d’une phase d’évolution de la croyance à l’âme où la croyance primitive à l’immortalité sous forme d’une survie matérielle par le corps lui-même a fait place à la nouvelle croyance chrétienne en une immortalité divine par l’intermédiaire de l’âme. Mais l’homme veut maintenir son immortalité personnelle profondément ancrée en lui et il lutte, en conséquence, à la fois contre une immortalité génésique représentée par la femme et contre une immortalité collective promise par la religion. Mais la femme commence aussi maintenant à lutter pour son droit à une âme personnelle. Elle n’a plus de raisons de se laisser imposer un homme qui devait la féconder en premier au nom d’une croyance qui autrefois avait des avantages pour le mari, son possesseur véritable. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, nous sommes obligés de voir dans le sujet du Don Juan le premier essai par lequel la femme cherche à s’émanciper de la domination qu’exerce sur elle l’homme par la superstition sexuelle. Aussi, c’est dans cette même Espagne qu’en conséquence elle est accusée par l’homme d’être associée au Diable et brûlée comme sorcière. En réalité, la femme s’est servie de l’homme et de sa crainte de la fécondation pour se soustraire à son joug. Mais d’un autre côté, Don Juan est aussi dans un certain sens le véritable émancipateur de la femme. Il libère la jeune fille des chaînes dans lesquelles la religion et la morale, créées pour l’avantage de l’homme, l’ont emprisonnée, par le fait qu’il ne veut pas mettre sur elle son emprise définitive, mais seulement en faire une femme (surtout les nonnes enlevées au cloître). Mais il n’est pas un libérateur héroïque dans le sens de ce héros de la légende qui sauve la vierge enfermée par un monstre pour la garder ensuite constamment pour lui-même. Il est plutôt un instrument sans volonté232 entre les mains de la femme qui conquiert son émancipation des chaînes d’une superstition sexuelle en se servant de l’homme.

Ce changement dans les conditions sexuelles, qui a encore son importance pour notre morale sociale actuelle, remonte à la croyance à l’âme créée par l’homme. Dans la lente régression et dans la suppression finale de cette croyance, la plus grande part revient à la femme. Si, au début, la femme ressentait non seulement comme son devoir mais comme un honneur religieux d’être fécondée par l’esprit divin, en la personne de son représentant terrestre (prêtre ou héros), avant d’appartenir à l’homme mortel, le conflit entre les efforts tenaces que faisait l’homme pour maintenir cette coutume favorable à ses idées sur l’immortalité et la résistance qui s’accroissait constamment chez la femme contre cette croyance à l’immortalité, fit naître un autre jugement de valeur sur la moralité du rapport sexuel extra-conjugal. L’homme conserve le privilège, tacitement accordé, de maintenir dans le rapport prénuptial et extra-conjugal sa croyance devenue « illégitime » à l’âme, tandis que la femme et la mère s’éloignent de plus en plus de cette coutume dépourvue de son contenu spirituel. Si auparavant il y avait une classe privilégiée d’hommes représentant seulement l’outil de l’esprit divin, il existe depuis une classe honnie de femmes servant d’outils aux plaisirs sexuels de l’homme. C’est un complet renversement psychique et moral des idées fondées sur l’ancienne croyance à l’âme. Avant, les hommes se divisaient en deux catégories : ceux qui pouvaient féconder la femme avant le mariage grâce à leur pouvoir spirituel particulier et ceux qui partageaient avec la femme le plaisir sexuel dans le mariage. Maintenant ce sont les femmes qui se divisent d’après la sexualité en deux classes aussi nettement délimitées : celles qui continuent de servir l’homme en dehors du mariage c’est-à-dire sa croyance, déjà décadente, à l’âme et celles auxquelles appartient le rôle des mères, auxquelles les hommes doivent donner leur âme. Et voilà le sens spirituel profond du mariage, mais c’est lui aussi qui, dans la vie de famille, donne naissance aux conflits les plus tragiques.

En même temps que la mère a été éloignée du plaisir sexuel, c’est-à-dire qu’il y a eu séparation entre l’amour céleste et l’amour terrestre, l’enfant, qui auparavant appartenait à la société, prend une autre valeur, puisque maintenant l’homme sauve, grâce à l’enfant, son âme par le moyen de l’immortalité génésique. Les premières luttes désespérées de l’homme contre cette subordination à une loi biologique à laquelle en fin de compte il est obligé de se rendre, se reflètent dans les coutumes des sacrifices de l’enfant par le père233 et dans les mythes qui nous racontent l’enfance des héros234. Le père essaye de tuer après sa naissance son fils nouveau-né, dont il est obligé de reconnaître la procréation, et il justifie généralement cet assassinat par une mauvaise prophétie. Quand le père mange ses enfants, comme dans le mythe typique de Kronos, nous voyons de toute évidence qu’il le fait poussé par l’idée qu’il pourrait sans cela être contraint de se priver de son âme au profit de son enfant. En le dévorant, le père espère s’incorporer ainsi de nouveau la substance immortelle de son âme. Le héros prédestiné échappe à ce sort parce que la mère le sauve et le protège, mais souvent aussi il faut tromper le père tyrannique en lui sacrifiant un autre enfant. Dans ce substitut de la victime qui souvent est le frère jumeau, nous reconnaissons facilement le Double spirituel de l’enfant, qui, ange gardien, se sacrifie pour lui et meurt pour que le futur héros puisse affronter sans crainte tous les dangers de mort235.

Le rôle sauveur que la mère joue dans les mythes du héros nous fait croire qu’à une certaine phase de l’évolution de la croyance à l’âme, que j’ai étudiée et développée ailleurs236, incombait aussi à la femme le rôle d'« animatrice de l’enfant », rôle qui auparavant appartenait seul à l’esprit du Totem. Beaucoup plus tard, à une époque où le monde a perdu successivement les dieux et les esprits, c’est l’homme, représentant terrestre de Dieu, qui anime non seulement l’enfant mais aussi la femme, comme d’autre part la femme prête son souffle animateur et à l’enfant et à l’homme pendant « l’événement d’amour ». En d’autres termes, celui qui personnifie sur terre l’esprit animateur, qu’il soit l’homme ou la femme, est considéré finalement non seulement comme l’animateur de l’enfant, mais aussi de son partenaire en amour. Mais en même temps, on le croit capable de ravir l’âme à son partenaire.

La première phase de cette humanisation se reflète dans les mythes où l’esprit Totem féconde la femme par parthénogenèse, et dans la vie sociale à l’époque du matriarcat. Dans un stade plus avancé de l’évolution humaine, nous rencontrons dans les contes de fées le héros qui anime la vierge ensorcelée (c’est-à-dire privée de son âme) tant qu’elle reste liée à lui. Mais d’un autre côté nous rencontrons aussi le type contraire représenté par le conte de Psyché, où la femme libère le prince transformé en animal (esprit de Totem), c’est-à-dire lui rend l’âme.

Le rôle animateur de la femme, qui dans l’amour romantique a trouvé son apogée, commence à percer dans le sujet de Don Juan, qui signifie la première révolte de la femme contre l’idéologie égoïste de l’immortalité défendue par l’homme, et contre l’idéologie collective de l’Église. Comme dans les mythes, la mère avait été l’ange gardien du héros en danger, ainsi dans l’amour romantique la femme est le Double du héros qui le protège et le guide. Le Don Juan de la tradition espagnole lutte contre ce rôle d’animateur de la femme comme il s’élève aussi contre la croyance ecclésiastique en l’immortalité et contre la morale sexuelle bourgeoise qui est intimement liée à cette croyance. Mais déjà chez Molière, Don Juan épouse Donna Elvira qu’il a enlevée du cloître. Au cours de leur vie commune, Donna Elvira apparaît comme une admonitrice grave qui conseille à Don Juan de renoncer à ses vices. Depuis, la femme, comme nous le verrons dans le chapitre suivant, prend de plus en plus le rôle du Double bienfaisant du Moi, c’est-à-dire symbolise l’âme immortelle.