1. Le problème du moi

Partout où j’ai voulu dormir,

Partout où j’ai voulu mourir,

Partout où j’ai touché la terre,

Sur ma route est venu s’asseoir

Un malheureux vêtu de noir,

Qui me ressemblait comme un frère.

MUSSET.

Le thème du Double, comme la plupart des grands thèmes de la littérature, n’est pas nouveau. Il a eu ses périodes de faveur et de défaveur. De même que la haine entre frères a été un thème typique de la littérature allemande à la fin du XVIIIe siècle, ou l’amour incestueux entre frères et sœurs à la période de Jacques Iᵉʳ en Angleterre, de même c’est à l’époque du romantisme que fleurit le problème du Double en Allemagne. Les premières manifestations de ce thème remontent, comme presque toujours en littérature, aux temps reculés du folklore, de la superstition ou de la naissance des religions. Mais avant de remonter à ces sources du problème du Double et d’en décrire l’épanouissement pendant la période du romantisme, il paraît utile d’étudier, en matière d’introduction, comment les auteurs modernes envisagent ce problème. En effet, ils aiment à traiter leur sujet du point de vue psychologique, ce qui nous les rend plus intelligibles et plus intéressants. De plus, les auteurs qui veulent traiter aujourd’hui le sujet du Double ont à leur disposition un procédé, le cinéma, qui tout en donnant à ce thème une réalité insoupçonnée jusqu’à ce jour, ne lui ôte rien de son caractère angoissant.

Nous hésitons d’autant moins à commencer cette étude par l’analyse du film l’Étudiant de Prague, que précisément c’est une représentation de ce chef-d’œuvre de l’art cinématographique, à laquelle nous avons assisté il y a bien des années, qui nous a suggéré l’idée de notre travail. Ce film, adapté pour le public français, a été représenté il y a deux ans à Paris, ce qui rendra notre introduction plus familière à quelques lecteurs français2.

On pourrait s’étonner que le cinéma ose représenter des sujets qui appartiennent au domaine de la vie intérieure, exclusivement, mais le cinéma ressemble sous beaucoup de rapports au rêve dans lequel certains faits, au lieu de rester dans l’abstrait, prennent des formes familières à nos sens. Du reste, une telle étude offre encore un autre avantage. Souvent un auteur moderne arrive, par son intuition, à retrouver le véritable sens d’un vieux sujet devenu incompréhensible au cours des siècles3.

Mais essayons d’abord de fixer les scènes du film de Hanns Heinz Ewers, fugitives comme des ombres mais très impressionnantes.

Balduin, un étudiant de Prague, léger, excellent escrimeur, a dilapidé sa fortune. Mécontent de la veulerie de son existence, il quitte ses compagnons de fête et parmi eux la danseuse Lyduschka. Un vieillard mystérieux l’aborde et lui demande l’aumône. En cheminant à travers la forêt avec cet aventurier mystérieux, Scapinelli, Balduin est témoin d’un accident de chasse survenu à la jeune comtesse de Schwarzenberg. Il la sauve d’une chute dans l’eau. Invité au château, il y rencontre le baron Waldis Schwarzenberg, cousin et fiancé de la comtesse. Très gauche en société, Balduin se retire honteux… Mais l’impression qu’il a faite sur la comtesse est telle que depuis ce moment elle témoigne de la froideur à son fiancé.

Dans sa chambre, devant une grande glace, Balduin s’exerce à des poses d’escrime. Mais bientôt il abandonne ces exercices et se livre à de tristes réflexions sur sa situation. Scapinelli paraît et lui offre une fortune à condition que, par un contrat, il lui laisse emporter de sa chambre ce qui lui plaira. En riant, Balduin lui montre les murs nus, l’installation sommaire, et signe gaiement le contrat. Scapinelli fait mine de chercher dans la chambre, ne trouve rien jusqu’à ce qu’enfin il montre à Balduin son image dans la glace. Balduin, croyant d’abord à une plaisanterie, accepte volontiers, mais est horrifié quand il voit que son deuxième moi se détache de la glace et suit le vieillard dans la rue.

Devenu riche et élégant, le pauvre étudiant d’autrefois a trouvé accès dans les cercles où il peut revoir sa comtesse adorée. Pendant un bal, il a même l’occasion de lui déclarer son amour sur la terrasse du château. Cette idylle au clair de lune est interrompue par l’arrivée du fiancé de la comtesse. De son côté Lyduschka a épié la scène et, déguisée en marchande de fleurs, poursuit Balduin. Mais bientôt Balduin est arraché à ses rêves amoureux par l’apparition de son reflet appuyé à une colonne de la véranda. Il n’ose pas en croire ses yeux. L’arrivée de quelques amis le tire de sa stupéfaction. Avant de quitter le château, Balduin glisse dans le mouchoir que la comtesse a laissé tomber, un billet où il lui donne rendez-vous pour la nuit suivante au cimetière juif. Lyduschka suit la comtesse jusque dans sa chambre pour connaître le contenu du billet, mais ne trouve que le mouchoir et l’épingle de cravate de Balduin dont il s’était servi pour fermer la lettre.

La nuit suivante la comtesse se hâte au rendez-vous. Lyduschka, qui la rencontre par hasard, la suit comme son ombre. Balduin et la comtesse se promènent par un magnifique clair de lune dans le cimetière désert. Ils s’arrêtent sur un monticule et Balduin s’apprête à donner à la comtesse un premier baiser, quand brusquement il s’arrête et regarde fixement son double qui vient de surgir de derrière une pierre tombale. Pendant que la comtesse effrayée par cette apparition s’enfuit, Balduin essaye, mais en vain, de saisir le spectre qui disparaît brusquement.

Entre-temps, Lyduschka a porté le mouchoir de la comtesse et l’épingle de cravate de Balduin au baron Waldis de Schwarzenberg. Celui-ci provoque Balduin en duel, malgré tous les conseils de prudence qui lui sont donnés, conseils dictés par la réputation d’escrimeur de Balduin. Le vieux comte de Schwarzenberg, qui est déjà l’obligé de Balduin pour le sauvetage de sa fille, se voit contraint de lui demander d’épargner son futur gendre, seul héritier du nom. Après quelques hésitations, Balduin donne sa parole d’honneur de ne pas tuer son adversaire. Mais en se rendant au duel, Balduin rencontre dans la forêt sa propre image, tenant une épée ensanglantée qu’elle est en train d’essuyer. Avant même d’arriver à l’endroit fixé pour le duel, Balduin voit de loin que son ancien moi a déjà tué l’adversaire.

Son désespoir augmente quand il se voit refuser l’entrée du château. C’est en vain qu’il essaye d’oublier son amour dans la boisson. Au jeu de cartes son double lui fait vis-à-vis. Lyduschka essaye sans succès de l’attirer. Il faut qu’il revoie la femme qu’il aime. Il se glisse la nuit par le même chemin que Lyduschka a suivi avant lui, dans la chambre de la comtesse, qui ne l’a pas encore oublié. Il se jette, sanglotant à ses pieds. Elle pardonne et leurs lèvres se rencontrent pour un premier baiser. Mais en se tournant par hasard vers une glace, la comtesse voit qu’à côté de sa propre image, celle de Balduin manque. Effrayée elle lui en demande la raison. Mais, tandis que honteux, Balduin cache son visage, son image grimaçante apparaît dans la porte. La comtesse s’évanouit et Balduin s’enfuit épouvanté. Dorénavant cette ombre horrible le poursuivra partout. Il fuit à travers rues et ruelles, fossés et montagnes, prairies et forêts. Enfin il rencontre une voiture, saute dedans et incite le cocher à s’en aller au plus vite. Après une longue course folle, Balduin se croit sauvé, quitte la voiture, et quand il veut le payer reconnaît dans le cocher sa propre image. Affolé il se sauve, dans tous les coins il retrouve ce spectre. Il est obligé de passer devant pour se réfugier dans sa maison. Il barricade les portes et les fenêtres, et charge ses pistolets pour en finir avec la vie. Au moment d’écrire son testament, il voit de nouveau devant lui son double grimaçant. Fou de rage, Balduin saisit son pistolet et tire sur le fantôme qui disparaît subitement. Libéré, Balduin exulte de joie, se croyant débarrassé de tout tourment. Il enlève rapidement les épaisses couvertures qui voilaient une glace et, pour la première fois depuis longtemps, ose se regarder dans le miroir. Au même moment, il ressent une violente douleur dans la poitrine, du côté gauche, voit que sa chemise est pleine de sang et s’aperçoit qu’il a tiré sur lui-même. Foudroyé il tombe mort et Scapinelli apparaît, et, en ricanant, déchire le contrat sur le cadavre.

La dernière scène nous montre le tombeau de Balduin, recouvert d’un énorme saule pleureur. Sur la tombe est assis le double, tenant un oiseau noir, le fidèle compagnon de Scapinelli. Enfin, comme explication, on peut lire sur l’écran les beaux vers de Musset :

Où tu vas, j’y serai toujours,

Jusques au dernier de tes jours,

Où j’irai m’asseoir sur ta pierre.

Le programme distribué à la représentation du film ne nous laisse pas longtemps dans l’incertitude sur le sens de ces événements mystérieux. Le passé d’un homme est intimement lié à son être et devient son malheur s’il essaye de s’en détacher. Ce passé est représenté dans le film par l’image de Balduin et par la figure énigmatique de Lyduschka, qui a passé avec lui ses années de jeunesse. Cette explication est certainement juste, mais elle n’épuise pas l’idée fondamentale du sujet, ni ne justifie l’impression profonde que subit le public. Beaucoup de faits restent incompréhensibles, comme par exemple cette apparition du double mystérieux juste au moment de chaque tête-à-tête amoureux, apparition qui n’est visible que pour la comtesse et Balduin. Cette apparition se fait d’autant plus horrible que l’amour devient plus intense. Au premier aveu, sur la terrasse, l’image paraît pour ainsi dire comme un avertisseur tranquille. Au cimetière, pendant la scène d’amour au clair de lune, elle empêche le baiser que les deux amoureux veulent échanger et, quand enfin ils veulent sceller leur réconciliation définitive, le fantôme sépare brusquement et pour toujours les amants.

Ces scènes d’amour interrompues, la figure énigmatique de Lyduschka à laquelle Balduin ne prête aucune attention, signifient l’impuissance du héros à aimer. C’est son propre moi qui empêche Balduin de donner le baiser. L’image de Balduin le suit jusque chez sa maîtresse. Lyduschka, personnifiant l’ancienne vie amoureuse, suit la comtesse comme son ombre ; ainsi les deux ombres s’interposent entre le couple amoureux.

En dehors de ces traits énigmatiques, il faut encore expliquer pourquoi le passé est représenté par l’image de Balduin, devenue indépendante. Surtout on ne comprend pas par le simple moyen de la raison, pourquoi la perte de sa propre image a des suites si graves pour le moral du héros et on comprend encore moins la façon bizarre dont il meurt.

Le spectateur a l’impression vague, mais forte, que des problèmes profonds de l’âme humaine sont ici en jeu.

La technique du cinéma, qui permet de représenter en images des états d’âme, nous fait sentir d’une façon nette et même excessive que c’est le grave problème du rapport de l’homme vis-à-vis de son moi qui nous est présenté ici sous une forme spécialement dramatique.

Pour comprendre l’importance de ce problème fondamental, il nous faut étudier comment des sujets analogues ont été traités par les précurseurs et les contemporains de l’auteur, et comment ils se présentent dans le folklore et dans les mythes. On verra que ce sujet remonte à la plus haute antiquité, qu’il a trouvé, chez quelques poètes particulièrement doués, une expression fidèle de son véritable sens, souvent méconnu, et qui, en dernière analyse, n’est pas autre chose que le problème de la mort dont le moi se sent toute la vie menacé.