4. L’ombre, représentation de l’âme

J’ai cru que l’ombre de l’homme était sa vanité.

NIETZSCHE.

Les idées superstitieuses concernant l’ombre sont encore vivaces parmi nous. Les poètes Chamisso, Andersen, Goethe le savaient bien en s’y référant.

En Autriche, en Allemagne et aussi en Yougoslavie, on joue le jeu de société macabre suivant : dans la nuit de Noël ou du Jour de l’An, on allume une bougie ; celui qui ne projette pas d’ombre sur le mur de la pièce ou projette une ombre sans tête doit mourir dans l’année même60. Les Juifs font une épreuve analogue dans la septième nuit de leur fête des Cabanes : ils vont au clair de lune. Celui dont l’ombre est sans tête doit mourir dans l’année61. Dans quelques pays germaniques, on croit que celui qui met le pied sur sa propre ombre doit mourir. En opposition avec la croyance d’après laquelle celui qui ne projette point d’ombre doit mourir, il existe une autre croyance allemande, d’après laquelle celui qui à la Chandeleur voit son ombre double, sera enterré avant la fin de l’année62.

Ces superstitions et ces craintes concernant l’ombre qui existent chez les peuples cultivés de nos jours trouvent leur pendant dans de très nombreuses coutumes, répandues chez les sauvages (les Tabous). Dans la riche collection de coutumes que Frazer63 a rapportée, on voit qu’à nos croyances superstitieuses répondent des croyances religieuses chez les sauvages. Negelein dit que la tentative de tuer un homme par la blessure de son double est très répandue64 et qu’elle était déjà connue de l’antiquité. D’après une croyance hindoue, on tue un ennemi quand on frappe au cœur son effigie ou son ombre (Oldenbourg : Véda, p. 508). Les peuples primitifs possèdent une quantité énorme de tabous se rapportant à l’ombre. Ils croient que chaque tort fait à l’ombre frappe son possesseur. Ils craignent de laisser tomber leur ombre sur certains objets (surtout les aliments). Ils redoutent l’ombre d’autres personnes (surtout des femmes enceintes, des belles-mères, etc.; Frazer, l. c., p. 83 et suiv.) et veillent à ce que personne ne traverse leur ombre. Aux îles Salomon, à l’est de la Nouvelle-Guinée, tout indigène qui met le pied sur l’ombre du roi est puni de mort (Rochholz, p. 114), même coutume en Nouvelle-Géorgie (Pradel, p. 21) et chez les Cafres (Frazer, l. c., p. 83). Les peuples primitifs ont surtout soin que leur ombre ne tombe ni sur un mort, ni sur un cercueil, ni sur une tombe, aussi font-ils souvent leurs enterrements la nuit (Frazer, l. c., p. 80).

Un peu mitigée dans sa grave signification, cette superstition se rencontre comme crainte de maladie ou d’un autre malheur. Celui qui n’a pas d’ombre meurt, celui dont l’ombre est petite ou faible tombe malade, tandis qu’une ombre forte prédit la santé (Pradel). De telles épreuves de santé ont été réellement faites. Chez beaucoup de peuples, à l’heure actuelle encore, les malades sont portés au soleil pour attirer avec leur ombre l’âme en train de s’échapper. Au contraire, les habitants d’Amboyna et d’Ulias, deux îles sur l’Équateur, ne quittent jamais leur maison vers midi, parce que dans ces régions l’ombre disparaît à cette heure et qu’ils craignent de perdre ainsi leur âme (Frazer, p. 87). Dans ces superstitions, les représentations d’une ombre longue et courte, d’une ombre décroissante ou croissante jouent un rôle, comme nous l’avons déjà vu dans les contes d’Andersen et dans la nouvelle de Goethe65 et dans la poésie mentionnée plus haut de Stevenson. La croyance d’après laquelle la santé et la force de l’homme augmentent proportionnellement à son ombre (Frazer, p. 86 et suiv.)66 provient de cette même source, comme la distinction que font les Zoulous entre la grande ombre d’un homme qui ira plus tard parmi les ancêtres et la courte qui restera avec le défunt.

La superstition qui a rapport à la renaissance du père dans le fils67 est également liée à celle qui précède. Les sauvages qui croient que l’âme du père ou du grand-père revit dans l’enfant nouveau-né68 craignent d’après Frazer une trop grande ressemblance de l’enfant avec ses parents (l. c., p. 88). Quand un enfant ressemble de façon frappante à son père, celui-ci doit bientôt mourir, parce que l’enfant a attiré en lui son image ou son ombre69.

Tous les folkloristes sont unanimes à constater que les peuples primitifs considèrent l’ombre comme un équivalent de l’âme humaine. Cette croyance explique le respect particulier qu’on témoigne à l’ombre, ainsi que tous les tabous et toutes les craintes superstitieuses de mort que provoque chez eux la transgression des tabous, puisque la blessure, la mutilation, la perte de l’âme est suivie forcément par la mort. Tylor s’exprime de la façon suivante sur l’identification que font les peuples sauvages, en particulier les indigènes de Tasmanie, les plus primitifs, de l’âme avec l’ombre70. Ainsi le Tasmanien a le même mot pour ombre et esprit, les Indiens Algonquins appellent l’âme d’un homme son ombre. Dans la langue quiché, le mot nahib indique ombre et âme, le mot neja en arawaki signifie ombre. Les Abipons ne possèdent que le seul mot loakal pour ombre, âme, image, écho. Les Basutos appellent sérit ou ombre l’esprit qui est resté après la mort. Ce peuple croit que si un homme se promène le long d’un fleuve, un crocodile peut saisir l’ombre du promeneur dans l’eau et l’avaler. Dans l’ancien Calabar, la même identification entre l’esprit et l’ombre se retrouve. On y croit aussi que la perte de l’ombre est très dangereuse pour l’homme71. D’après Frazer72, quelques indigènes de l’Australie distinguent entre une âme localisée dans le cœur (ngai) et une autre qui est intimement liée à l’ombre (choi). Chez les Massims, dans la Nouvelle-Guinée britannique, l’âme ou l’esprit d’un mort est appelée arugo, ce qui signifie aussi ombre, reflet73. Les Kais, autre peuple de la Nouvelle-Guinée, voient une partie ou même l’âme entière dans le reflet ou dans l’ombre. Ils redoutent en conséquence de monter sur leur ombre. Dans la Mélanésie du Nord, le mot nio ou niono signifie ombre et âme74. Aux îles Fidji, le mot yaloyalo, pour ombre, est une répétition du mot yalo, qui signifie âme75. En parlant des indigènes de quelques îles du détroit de Torrès, qui emploient le mot mari pour signifier esprit et aussi ombre et reflet, Frazer dit que beaucoup de peuples sauvages emploient, pour désigner l’âme humaine, les termes par lesquels ils désignent également l’ombre ou le reflet des corps dans l’eau76.

Toute une série d’autres constatations faites dans le folklore met hors de doute le fait que l’homme primitif considère l’ombre, son Double mystérieux, comme un être spirituel mais réel. Quand, au Cameroun, un homme disait : « Je peux voir mon âme tous les jours, je n’ai pour cela qu’à aller au soleil », il pensait naturellement à son ombre. De même Spieht dit des hommes Ewe : « L’âme de l’homme peut être vue dans son ombre », de même J. Warnek, des hommes de Batak : « Ils croient que l’âme est personnifiée dans l’ombre. » Klamroth, des Saramo : « L’ombre que l’homme vivant a projetée s’unit à son âme après sa mort pour devenir kungu, esprit, car l’âme (mayo, qui signifie aussi cœur) pourrit, mais l’ombre ne pourrit pas. » Guttmann dit des nègres de Dschagga : « Ce qui reste des morts et descend dans le pays des morts est leur ombre kiriché. » Ceci n’est pas seulement une image pour la personnalité devenue immatérielle par la mort, mais signifie aussi littéralement ombre de l’homme, comme elle se montre sur terre au soleil. La même croyance se trouve aussi chez les Salischs et les Dénés dans l’ouest du Canada77. Les indigènes des îles Fidji croient que tout homme a deux âmes, une âme noire qui est dans son ombre et descend aux enfers, et une âme claire qui se voit dans son reflet sur l’eau ou dans un miroir, et qui reste près de l’endroit où l’homme est mort78.

Par cette importance attribuée à l’ombre, s’expliquent suffisamment les nombreuses précautions et défenses taboues se rapportant à elle.

Comment les hommes sont-ils arrivés à voir l’âme dans leur ombre ? En étudiant les peuples primitifs et aussi les peuples de la civilisation antique, on trouve que la première conception de l’âme était, comme l’exprime Negelein, « un monisme primitif » où l’âme serait l’image du corps. Ainsi l’ombre inséparable de l’homme devient la première « objectivation » de l’âme humaine, longtemps avant qu’un homme ait vu son image dans un miroir (Negelein).

L’ombre a été le moyen par lequel l’homme a vu pour la première fois son corps. Il en a fait son âme, et cette croyance des peuples primitifs est devenue aussi la croyance primitive à l’âme chez les peuples de la culture antique79. Rohde, qui, probablement, connaît le mieux le mythe et le culte de l’âme chez les Grecs, s’exprime ainsi80: « La croyance en une âme (Psyché) était la plus ancienne hypothèse par laquelle on a essayé d’expliquer le rêve, la syncope, la vision extatique, en faisant intervenir un acteur d’une nature particulière dans tous ces états obscurs ». Homère est déjà sur la voie par laquelle, dans la suite, l’âme s’évanouira en une pure abstraction. D’après l’idée d’Homère, l’homme a une existence double, l’une dans son apparition perceptible, l’autre dans son image invisible, qui deviendra libre seulement après la mort. Ceci, et rien d’autre, est son âme81. Dans l’homme vivant, pleinement animé, demeure comme un hôte étranger, un Double plus faible, son autre Moi, sous forme de Psyché, dont le royaume est le monde des rêves. Quand le Moi conscient sommeille, le Double agit et veille. Une telle image (είδωλον), répétant le Moi visible et constituant un deuxième Moi, est chez les Romains le Genius dans sa conception primitive, chez les Perses le Fravauli, chez les Égyptiens le Ka. Chez les Égyptiens aussi, la plus ancienne forme de l’âme était l’ombre (Negelein, cité d’après Maspéro). Chez eux, les termes pour âme, Double, Ka, reflet, ombre, nom, variaient entre eux82.

Spiess (l. c., p. 172) apporte de très nombreux renseignements pour prouver que les sauvages croyaient à la survie de l’âme sous forme d’une ombre après la mort. D’après lui, le terme hébraïque de Rephaim désigne ce qui reste de l’homme dans la mort et aussi « les épuisés ou affaiblis, c’est-à-dire les ombres, ceux qui demeurent dans le royaume des morts. C’est un terme analogue à celui du grec » (p. 422).

La première croyance de l’âme s’attache donc à la mort. Spiess l’a démontré pour les peuples civilisés et Frazer (l. c.) pour les êtres les plus primitifs. Cette première conception de l’âme chez les primitifs, qui, pour l’évolution de l’histoire de l’homme, est si importante, est celle qui représente les esprits des morts, le plus souvent sous forme d’ombres, comme nous, du reste, nous parlons encore aujourd’hui du royaume des ombres, quand nous parlons des morts.

Comme les âmes des morts sont des ombres, elles ne peuvent donc pas projeter d’ombre. Ainsi, les Grecs prétendent que les hommes revenus à la vie après résurrection n’ont plus d’ombre83. D’après quelques auteurs84, la constatation qu’un cadavre couché par terre ne projetterait plus d’ombre prouverait aussi que l’ombre s’est enfuie avec l’âme.

De même, on a pris le Lykaion, le lieu sacré de l’Arcadie, pour la demeure de ceux voués à la mort parce que les corps n’y jetaient aucune ombre85. D’après Pausanias (t. VIII, ch. 38, 6), l’entrée dans cet endroit était interdite à l’homme. Celui qui transgressait la loi devait nécessairement mourir dans l’année. L’absence de l’ombre signifie donc ici, comme dans presque toutes les superstitions mentionnées, l’imminence de la mort. Aussi, d’après Rochholz, l. c., dans le bois sacré d’Abaton, le « Daimon » gardien quitte la personne de l’intrus voué aux dieux et l’abandonne aux affres de la mort86. Mais non seulement les âmes, mais aussi les esprits, les elfes87, les démons, les spectres, les sorciers88 ne possèdent pas d’ombre parce qu’ils sont d’origine ombre, c’est-à-dire âme. Aussi, d’après les indigènes de la Nouvelle-Zélande, les esprits et les elfes dénués d’ombre ne prennent de tous les objets offerts que l’ombre89.

Chez les Russes, le Diable n’a pas d’ombre (Gaster, l. c.) non plus et c’est pourquoi il est si avide de l’ombre de l’homme (comparez Schlemihl, Balduin, etc.). Celui qui appartient au Diable n’a plus d’ombre (Pradel, l. c.). Les nombreuses histoires dans lesquelles le Diable est volé parce que, au lieu de l’âme, on lui donne (seulement) l’ombre90, paraissent déjà comme une réaction contre la trop grande importance donnée à la perte de l’ombre. Au début, et l’histoire de Peter Schlemihl et d’autres analogues nous le prouvent, le dupé a été l’homme parce qu’il méconnaissait la valeur de l’ombre dont le Diable était seul à connaître le prix91.

L’ombre signifie la mort, mais elle signifie aussi la vie et les deux significations reposent sur une croyance primitive à la dualité de l’âme. L’origine de tous les tabous paraît être la crainte de provoquer les mauvais esprits de mort, c’est-à-dire la mort elle-même. Du désir de se débarrasser de cette crainte est née la croyance à l’âme, issue de la division du Moi en une partie mortelle et une partie immortelle. Ces deux parties sont d’abord pareilles ou tout au moins, peu différentes (corps et ombre), dont l’une disparaît tandis que l’autre continue son existence. Dans cette conception naïve de la survie du propre Moi, sous une forme quelque peu différente, la continuation génésique de la vie par les enfants ne joue aucun rôle. Elle est même niée et réapparaît seulement beaucoup plus tard, à une époque plus élevée de la civilisation, avec l’idée de la renaissance du père dans le fils, comme nous l’avons mentionné plus haut. La croyance totémique de l’âme constitue la transition entre la croyance naïve, égoïste, d’un Moi corporel immortel et l’acceptation de la continuation génésique des parents par les enfants92. Dans cette croyance totémique à l’âme, le père corporel ne joue pas encore de rôle, mais d’un autre côté, l’idée de la survie individuelle de l’âme est déjà abandonnée en faveur d’une idéologie collective d’après laquelle les âmes des morts pénètrent, généralement par le moyen d’un animal, dans le corps de la femme, de laquelle ils renaissent à la vie.

Le totémisme paraît ainsi refléter la première connaissance et acceptation de la mort, le premier doute d’une immortalité personnelle. Ce n’est pas le propre Double (l’ombre) qui continue de vivre, mais c’est l’esprit d’un aïeul mort qui renaît dans l’embryon. Ce n’est plus l’individu qui continue de vivre sous une autre forme, mais c’est l’esprit pur (l’âme) qui, des parents, se transmet aux enfants et de ceux-ci aux générations ultérieures. Il ne s’agit donc plus d’une parenté personnelle, mais d’une parenté collective. Un tel développement ne s’est pas fait sans de nombreuses contradictions intérieures qui se sont cristallisées dans des coutumes multiples dont beaucoup se sont maintenues jusqu’à nos jours. Puisque l’idée d’une survie personnelle était inconciliable avec l’acceptation d’une procréation sexuelle, l’homme a essayé de maintenir, aussi longtemps que possible, la croyance que la naissance de l’enfant était indépendante de l’acte sexuel. La fécondation de la femme se fait, dans l’opinion des peuples, par un esprit et non par l’homme. Cette opinion populaire se trouve dans les mythes de tous les peuples et même dans les religions des peuples d’une culture très avancée. L’homme essaye même de s’abstenir de la procréation. De nombreuses coutumes matrimoniales, d’après lesquelles la fécondation de la femme est abandonnée à Dieu ou à son représentant, héros ou prêtre, en sont le témoignage. Ces mœurs et coutumes qui, depuis le culte antique de la défloration au temple jusqu’au droit moyenâgeux du seigneur (Jus primae noctis), sont restées vivantes dans le peuple, ont toutes pour but la conservation de l’âme pour le propre Moi qui se refuse à continuer sa vie dans celle de l’enfant, puisqu’il veut garder sa vie personnelle immortelle.

L’assassinat est donc le crime le plus grave et la pire des punitions. L’assassiné y perd non seulement la vie, mais aussi la possibilité de continuer son existence après la mort, soit dans son Moi personnel, soit dans l’âme de l’enfant que la femme pourra procréer. Dans la mort naturelle, on pouvait voir un « phénomène de transition » analogue à celui du sommeil, d’un état de vie dans un autre état, tant que le corps était intact. L’homme assassiné, c’est-à-dire l’homme généralement mutilé, transformé violemment en un cadavre et privé de son âme, ne pouvait ni continuer une vie personnelle ni renaître spirituellement. Aussi voyons-nous que dans les mythes et dans les contes, il est toujours question de cette reconstitution tant désirée du mutilé, comme Tammuz chez les Phéniciens et Osiris chez les Égyptiens. Ce désir vit encore aujourd’hui dans la croyance chrétienne en la résurrection93. D’autre part, on sait que le sauvage essayait d’entrer en possession de l’âme étrangère et de ses qualités en mangeant certaines parties du corps considérées comme le siège de la vie. Donc, quand dans les histoires de Double, la mort du héros survient par l’assassinat de son deuxième Moi, cela équivaut à un « suicide » avec destruction totale du Moi où, en même temps qu’il détruit son Moi corporel, le héros détruit aussi le porteur spirituel de son immortalité94.

Ceci déjà montre que la signification du Double comme présage de mort appartient à une phase plus avancée de la croyance à l’âme, où l’invincibilité de la mort est reconnue et acceptée. Au début le Double-Moi avait précisément pour fonction de nier la mort et de garantir l’immortalité du Moi dont tout au moins l’ombre continuerait à vivre après la disparition du Moi corporel. Il est maintenant intéressant d’étudier comment cette signification positive, conservatrice de la vie qu’avait l’ombre, s’est encore maintenue quand il a fallu accepter l’idée d’une immortalité par la survie dans les enfants. À côté de l’ombre comme messager de la mort, il existe aussi des idées sur une ombre fécondante que nous trouvons réunies chez Pradel (p. 25). À la locution que l’ombre de la mort est descendue sur l’homme, nous trouvons opposée l’expression biblique dans l’annonce faite à Marie, que « Le Saint-Esprit viendra sur toi et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre » et qu’il lui naîtra un fils, quoiqu’elle n’ait eu aucun rapport avec aucun homme, car δύναμις ύφίστου έπίσκιάσει σοι (Luc, I, 35).

Remarquons que saint Augustin et d’autres Pères de l’Église mettent en relief le terme έπίσκιάσει σοι (contenant la racine ombre) pour mettre en opposition la froideur (de Marie pendant la conception) avec la chaleur d’une excitation charnelle. Pradel (l. c.) rapporte à cette occasion la locution : « Tais-toi, car sur toi ce n’est pas l’ombre du Saint-Esprit qui s’est répandue. » Il rapporte aussi un mythe de Tahiti d’après lequel la déesse Hina serait devenue enceinte parce que l’ombre d’un arbre à pain que son père Taaroa a secoué, est tombée sur elle95.

Les tabous se rapportant aux belles-mères, cités par Frazer, ont évidemment pour but d’empêcher des accouplements incestueux96. Ainsi, par exemple, chez les indigènes du sud-est de l’Australie, la chute accidentelle de l’ombre du gendre sur celle de la belle-mère est une cause de divorce. Dans l’Inde centrale, la peur d’être fécondée par l’ombre est très répandue. Les femmes enceintes évitent de passer sur l’ombre d’un homme de crainte que l’enfant ne ressemble à cet homme (l. c., p. 93).

A ces idées sur les rapports entre l’ombre et la sexualité, il faut encore ajouter les rapports dont nous avons parlé entre les variations de la force virile et l’ombre grandissant ou diminuant (p. 95). Ainsi l’ombre est le symbole de la force procréatrice de l’homme qui, non seulement représente la fécondation en général, mais aussi la résurrection dans les descendants97. Cette étude du folklore et de sa représentation littéraire nous montre nettement que l’interprétation purement sexuelle de l’absence de l’ombre, comme impuissance, ainsi que Stekel, Sadger et d’autres psychanalystes l’ont proposé, n’épuise pas la profonde signification humaine de ce sujet. L’ombre comme symbole de la fécondité, ainsi que nous l’avons déjà rencontrée dans la ballade de Lenau, Anna (voir supra), constitue aussi le sujet du livret que Hoffmannsthal a tiré d’une source orientale pour l’opéra de Richard Strauss, La femme sans ombre, auquel s’ajoute le même motif égoïste du Rajeunissement, comme nous l’avons rencontré chez l’homme. L’héroïne est une princesse orientale, dont le père a commis un formidable forfait. Le jour du mariage de la princesse, un faucon rouge lui annonce que le crime de son père sera expié si, moins de trois ans après son mariage, elle a l’espoir de devenir mère. Les années passent, mais le désir de la princesse ne se réalise pas : elle est une femme sans ombre. À la fin de la troisième année, le faucon rouge réapparaît et lui donne un délai de grâce de trois jours. Devant cette extrême urgence, la nourrice de la princesse a recours à un subterfuge. Elle va trouver un jeune ouvrier qui désire avoir des enfants et auquel sa femme, querelleuse, refuse cette joie. D’après une croyance très répandue dans l’Orient, la nourrice veut acheter à cette femme son ombre, c’est-à-dire sa fécondité en lui offrant une poupée comme amant et de grands trésors. Les voix des enfants non encore nés se plaignent dans le feu de la cheminée. La princesse est prise d’une profonde sympathie pour la pauvre femme à laquelle elle ne veut pas voler ce qui fait la véritable félicité d’une femme. À ce moment de purification de son cœur par la pitié, une merveilleuse lumière lui fait auréole et elle sent que le désir de son cœur devient une réalité. Elle, la femme sans ombre qui était jusqu’à présent translucide comme du cristal, jette brusquement une ombre, et dans les majestueuses sphères supérieures retentissent dans un chœur mystérieux – les voix des enfants qui lui naîtront.

Le désir de rajeunissement, esquissé seulement dans le conte de la femme sans ombre, est certainement un des plus naïfs de l’humanité. Sa combinaison avec l’ombre comme représentation de l’âme prouve qu’il s’agit bien d’un élément mythique en rapport avec le cycle des saisons. Il semble que l’idée d’une ombre immortelle s’appuie sur l’observation d’après laquelle l’ombre humaine disparaît avec le soleil fécondant pour réapparaître avec son retour. D’après la conception qui était alors universelle, le soleil disparaissait journellement dans l’enfer où les âmes qui continuaient à y vivre recevaient de lui leur état d’ombres, c’est-à-dire la possibilité de la survie et du retour sur terre. Cette conception se trouve largement exprimée dans la mythologie de tous les peuples qui, dans le retour régulier du soleil, disparu en apparence pour toujours, voient une preuve de l’immortalité de l’homme disparu98.

Dans la littérature moderne, le motif du rajeunissement est traité dans quelques ouvrages où il prend la forme d’échange du corps contre un Double plus vigoureux. Ainsi, dans la nouvelle de Théophile Gautier, Avatar, nous rencontrons un certain Octave qui languit d’un amour malheureux pour la femme d’un ami. Son vieux médecin lui donne l’âme de son rival pour le faire ainsi accepter par la femme de celui-ci. Mais la femme reconnaissant la supercherie reste froide. Provoqué en duel par le mari, Octave le tue. Pris de remords, il s’adresse de nouveau à son médecin qui maintenant transporte sa propre âme dans le corps du jeune homme, tandis que l’âme du jeune homme s’envole dans le corps débile du médecin99.

Ce motif a été aussi traité d’une façon tout à fait expressive par Jules Renard, dans un conte dont le héros essaye la solution du problème du rajeunissement par voie chirurgicale : il change deux personnages en intervertissant leur cerveau. Le vieux docteur refusé par Emma – la sexualité personnifiée – prend pour lui le corps jeune de son neveu pour être aimé d’Emma autant que le jeune homme. Mais il réussit aussi peu que le héros de la nouvelle de Gautier.

Dans son roman, L’énigme de Givreuse, Rosny aîné emploie un motif analogue. Il traite le dédoublement d’une personne par voie scientifique et fait intervenir ensuite la rivalité de ces deux Doubles dans leur lutte pour une femme. Nous croyons pouvoir trouver un écho de ce même emploi scientifique du motif du Double dans le roman d’André Maurois, Le peseur d’âmes.

Des nombreuses explications aussi variées que complexes des superstitions concernant l’ombre, nous voulons encore retenir celles qui en font un ange gardien. D’après l’avis de quelques savants, la superstition de l’ombre s’est transformée lentement en une croyance à un ange gardien, croyance en rapport intime avec le Double. Rochholz dit que dans toutes les histoires où il est question de double vue, d’autovision, d’ombre dans le fauteuil, du Double, du spectre dans la chambre à coucher, il faut voir une allusion à l’ombre qui suit le corps. Peu à peu l’ombre qui survivait après la mort était devenue un Double renaissant avec chaque nouveau-né100. Rochholz, qui s’est particulièrement occupé de la croyance à l’ange gardien, dit que la signification primitive de cette croyance était favorable mais s’est transformée plus tard, quand la croyance en l’au-delà a pris racine, en une signification défavorable : la mort101. Ainsi, l’ombre de l’homme qui, aurapavant, a été un ange gardien prêt à lui porter secours dans la vie102, doit se transformer en un spectre effroyable qui persécute et martyrise l’homme jusque dans la mort. Nous montrerons, à l’occasion de la discussion psychologique du sujet, combien cette affirmation de Rochholz est exacte.

D’ange gardien de l’homme lui assurant l’immortalité, le Double est peu à peu devenu la conscience persécutrice et martyrisante de l’homme, le Diable.

Dostoïewsky a présenté cette idée dans les Frères Karamazow quand, dans une grandiose vision poétique, Ivan déclare que l’homme a créé le Diable à sa propre image. Avant qu’Ivan Karamazow ne devienne fou, le Diable lui apparaît et se déclare son Double. Un soir qu’Ivan rentre tard, un homme mystérieux se présente à lui et lui raconte des choses auxquelles Ivan a pensé jadis dans sa jeunesse, mais qu’il a oubliées depuis. Il se refuse à reconnaître la réalité de l’apparition. « Pas une minute, je ne t’accepte comme une vérité réelle ; tu es un mensonge, tu es une maladie, une tromperie. Je ne sais seulement pas comment je pourrais te détruire. Tu es une hallucination, tu n’es qu’une manifestation de moi-même, c’est-à-dire de mes pensées, de mes sentiments les plus vilains et les plus bêtes. Tout ce qui est mort déjà depuis longtemps, tout ce dont j’ai changé d’avis depuis longtemps, tu le traînes ici comme si c’était du nouveau. Tu es moi-même, seulement tu as un autre masque, tu dis justement ce que je pense…»

L’idée du Diable est devenue la dernière émanation religieuse de la crainte de la mort. En prenant la forme d’une angoisse, la croyance à l’âme ne subit pas seulement une transformation quant à sa signification, mais aussi un déplacement dans le temps. Au début, le Double est un Moi identique (ombre, reflet), comme cela convient à une croyance naïve en une survie personnelle dans le futur. Plus tard il représente aussi un Moi antérieur contenant avec le passé aussi la jeunesse de l’individu qu’il ne veut plus abandonner, mais au contraire conserver ou regagner. Enfin, le Double devient un Moi opposé qui, tel qu’il apparaît sous la forme du Diable, représente la partie périssable et mortelle détachée de la personnalité présente actuelle qui la répudie.