La psychologie de la femme en relation avec les fonctions de reproduction

par Hélène Deutsch34

Il apparut dès les premières recherches psychanalytiques que la voie du développement de la libido infantile aboutissant au choix objectal hétérosexuel normal était rendue difficile chez la femme du fait de certaines circonstances particulières.

Pour les hommes, la voie de ce développement est bien tracée, et il n’est pas besoin d’une « vague de refoulement » compliquée pour aller de l’avant à partir de la phase « phallique » ; le développement ne fait que ratifier ce qui existe déjà et s’accomplit en utilisant à bon escient une force toute prête et déjà impérieuse. L’essence de son achèvement repose sur une maîtrise de l’attitude œdipienne qu’elle connote, et en surmontant le sentiment de culpabilité y attenant.

La petite fille, de son côté, doit accomplir une double tâche supplémentaire : elle doit d’abord renoncer à la masculinité liée au clitoris ; puis en passant de la phase « phallique » à la phase « vaginale », elle doit découvrir un nouvel organe génital.

L’homme atteint son stade final de développement lorsqu’il découvre le vagin dans le monde extérieur et en prend lui-même possession de façon sadique. En ceci il est guidé par son propre organe génital, déjà familier, et qui le pousse à l’acte de possession.

La femme doit découvrir ce nouvel organe sexuel dans son propre corps, découverte qu’elle fait étant assujettie maso-chiquement au pénis ; celui-ci devient ainsi le guide qui conduit à cette nouvelle source de plaisir.

La phase finale qui permet d’aboutir définitivement à une attitude féminine ne consiste pas en une gratification du désir infantile du pénis au moyen de l’acte sexuel, mais une pleine réalisation du vagin en tant qu’organe de plaisir – en échangeant le désir d’avoir un pénis contre la possession réelle et également précieuse du vagin. Cet organe nouvellement découvert doit devenir pour la femme « le Moi tout entier en miniature », un « double du Moi », comme l’appelle Ferenczi35, lorsqu’il parle de la valeur du pénis pour l’homme.

Dans le présent travail, je vais essayer d’exposer comment s’effectue ce changement d’évaluation de l’organe génital et quelle en est la relation avec la fonction de reproduction chez la femme.

Nous savons comment les différentes organisations de la libido se succèdent les unes aux autres, et comment chaque phase porte en elle des éléments de la précédente, de telle sorte qu’aucune phase ne semble avoir été complètement surmontée mais plutôt avoir simplement abandonné son rôle central. Tout au long de chacune de ces voies communicantes du développement, la libido appartenant aux stades les plus évolués tend à régresser à sa condition originelle, et elle y parvient de diverses façons.

Ces oscillations de la libido entre les différentes formes qu’elle prend au cours du développement, entraînent non seulement le fait que les dernières phases les plus évoluées contiennent des éléments des phases antérieures, mais, réciproquement, que la libido au cours de sa régression entraîne des fragments appartenant aux phases les plus tardives, mêlés à des fragments provenant des phases plus précoces : un processus que nous retrouvons ultérieurement dans la formation des fantasmes et dans les symptômes.

Ainsi, la première phase, ou phase orale, est auto-érotique, c’est-à-dire qu’elle n’a aucun objet ni de façon narcissique dans le Moi, ni dans le monde extérieur. Et cependant nous savons que le sevrage laisse dans l’inconscient des traces d’une blessure narcissique. Et ceci parce que le sein maternel est considéré comme une partie du corps propre du sujet et, comme plus tard le pénis, est investi d’une quantité importante de libido narcissique. De même, la gratification orale dérivée de la succion aboutit à la découverte de la mère et permet de trouver en elle le premier objet.

La partie mystérieuse, hétérosexuelle de la libido de la petite fille, trouve sa première explication dès la phase la plus précoce du développement. À l’amour tendre qu’elle voue à son père (« l’homme protecteur ») en tant qu’objet d’amour le plus proche, côte à côte avec la mère, s’ajoute une grande partie de cette libido sexuelle qui, prenant naissance dans la zone orale investit en premier lieu le sein maternel. L’analyse des patients nous montre qu’au cours d’une certaine phase de développement, l’inconscient confond le pénis paternel et le sein maternel en tant qu’objet de succion. Cette mise en équation coïncide avec la conception du coït (caractéristique de cette phase) considéré comme une relation entre la bouche de la mère et le pénis du père, et aboutit à la théorie de la fécondation orale. Le but passif de cette phase est réalisé grâce à la muqueuse de la zone buccale, l’organe actif du plaisir étant le sein.

À la phase sadique-anale, le pénis perd sa signification (pour la vie fantasmatique) en tant qu’organe de la succion et devient un organe de maîtrise. Le coït est conçu comme un acte sadique ; nous savons que dans les fantasmes, la fille, peut soit prendre le rôle actif du père qui bat, soit subir l’acte masochiquement par identification à la mère battue.

Dans cette phase le but passif est atteint par l’intermédiaire de l’anus, et le bol fécal devient l’organe actif du plaisir qui, au même titre que le sein maternel lors de la première phase, appartient à la fois au monde extérieur et au corps propre du sujet. Par un déplacement d’investissement, les fèces acquièrent ici la même valeur narcissique que le sein au cours de la phase orale. Le fantasme de la naissance lors de cette phase est celui de « l’enfant anal ».

Nous sommes habitués à l’analogie biologique établie entre l’anus et la bouche ; celle entre le sein et le pénis, en tant qu’organes actifs, provient de l’analogie de leur fonction.

On pourrait croire qu’il est facile à la libido féminine au cours de son développement de passer outre et de prendre possession de la troisième ouverture du corps féminin : le vagin. Biologiquement au cours du développement embryonnaire l’origine cloacale commune de l’anus et du vagin permet déjà de prévoir ce passage. Le pénis en tant qu’organe de stimulation et agent actif de cette nouvelle zone érogène, atteint peut-être sa fonction au moyen de l’équation suivante : sein = bol fécal = pénis.

Une difficulté existe du fait de la bisexualité du développement qui interpose entre l’anus et le vagin le clitoris masculin en tant que zone érogène. Dans la phase « phallique » du développement, le clitoris attire à lui une grande part de la libido qu’il n’abandonne en faveur du vagin « féminin » qu’après une lutte acharnée et pas toujours décisive. Évidemment, ce passage de la phase « phallique » à la phase « vaginale » (qui coïncide par la suite avec ce qu’Abraham36 appelle « postambivalente ») doit être reconnue comme la tâche la plus ardue avec laquelle est confronté le développement libidinal de la femme.

Le pénis est déjà découvert auto-érotiquement au cours du stade infantile le plus précoce. D’ailleurs sa situation à découvert le rend accessible à des stimulations variées, liées aux soins corporels du bébé, et il devient ainsi une zone érogène avant d’être prêt à remplir sa fonction de reproduction. Les trois phases masturbatoires sont dominées par cet organe.

Le clitoris (qui est en réalité un substitut bien insuffisant du pénis) aura la même importance que ce dernier pendant toute la période du développement. Le vagin caché ne joue aucun rôle. L’enfant ignore son existence, peut-être en a-t-il simplement de vagues prémonitions. Toute tentative d’apaiser l’envie du pénis de la petite fille en lui expliquant qu’elle aussi a « quelque chose », est inévitablement nouée à un échec complet ; car la possession de quelque chose qu’on ne voit ni ne sent ne peut guère être satisfaisant. Néanmoins, en tant que zone d’énergie active, il manque au clitoris une grande énergie dont le pénis est investi ; même au cours de l’activité masturbatoire la plus intense le clitoris ne peut concentrer la même quantité de libido que le pénis. En conséquence, la distribution primaire de la libido suivant les diverses zones érogènes est sujette à bien moins de modifications que chez l’homme, et la femme, grâce à une tyrannie moindre du clitoris, peut rester plus « perverse polymorphe », plus infantile pendant toute sa vie ; pour elle, plus que pour l’homme, « le corps entier est un organe sexuel ». Dans la poussée pubertaire du développement, cette érogénéité du corps tout entier augmente, car la libido délogée du clitoris (probablement par l’intermédiaire des sécrétions hormonales) reflue sur le corps tout entier. Ceci est important pour la destinée ultérieure de la femme, car de cette façon, elle régresse à un état dans lequel, comme l’a montré Ferenczi37, elle « s’attache à une existence intra-utérine » dans les choses sexuelles.

Au cours des « transformations qui ont heu à la puberté » (et pendant la période d’adolescence qui la suit) le courant de la libido doit donc converger vers le vagin ; cette libido provient de deux sources :

Primo, du corps tout entier, et plus spécifiquement des zones

érogènes les plus fortement investies ;

Secundo, du clitoris, qui a encore jusqu’à un certain degré

gardé ses investissements libidinaux.

La difficulté réside dans le fait que le clitoris n’est pas du tout prêt à abandonner son rôle, que le conflit de la puberté est associé à l’événement traumatique de la menstruation ; et ceci, non seulement ravive la blessure de la castration, mais représente en même temps, à la fois dans le sens biologique et psychologique, la déception d’une grossesse manquée. La répétition périodique de la menstruation rappelle chaque fois les conflits de la puberté et les reproduit sous une forme atténuée, en même temps, que tout le processus de la menstruation est destiné sans aucun doute à exercer une influence érotisante et préparatoire sur le vagin.

La tâche d’acheminer la libido vers le vagin en partant de deux sources déjà mentionnées incombe à l’activité du pénis, et ceci de deux façons.

D’abord, la libido doit être retirée au corps tout entier. Nous avons là une parfaite analogie avec le sein qui prend possession de façon active de la bouche du nourrisson et concentre ainsi au niveau de cet organe toute la libido corporelle. Il en va de même pour le vagin, qui grâce à la stimulation du pénis et par un processus de déplacement « de haut en bas », prend, dans l’équation : pénis = sein, ce rôle passif de la bouche suceuse. Cette activité de succion orale du vagin, est indiquée par toute sa structure anatomique (et par les termes anatomiques correspondants).

La seconde opération accomplie par le pénis est le transfert au vagin de la libido clitoridienne résiduelle. Cette partie de la libido garde encore son orientation « mâle », même quand elle est absorbée par le vagin ; c’est-à-dire que le clitoris renonce à sa fonction « masculine » en faveur du pénis qui aborde le corps de l’extérieur.

Tout comme le clitoris jouait à l’origine son rôle « masculin » par identification au pénis paternel, ainsi le vagin reprend son rôle (celui du clitoris) en laissant certaines de ses fonctions sous la domination d’une identification au pénis du partenaire.

D’une certaine façon, l’activité orgastique du vagin est tout à fait analogue à l’activité du pénis. Je me réfère au processus de sécrétion et de contraction. Comme chez l’homme, nous avons ici un « mélange », l’amphimixie des tendances urétrales et anales, à un degré moindre naturellement. Ces deux instincts partiels acquièrent leur pleine activité seulement dans ce « prolongement » de l’acte sexuel, la grossesse et l’accouchement.

Nous voyons ainsi que l’une des fonctions vaginales s’édifie par identification au pénis qui, dans ce rapport, est considéré comme appartenant au corps propre du sujet. Ici la signification psychique de l’acte sexuel vise à répéter et à surmonter le traumatisme de la castration.

L’attitude féminine, véritablement passive du vagin repose sur l’activité orale de succion discutée ci-dessus. Dans cette fonction le coït signifie pour la femme la restauration de cette première relation de l’être humain avec le monde extérieur, dans laquelle l’objet est oralement incorporé, introjecté ; c’est-à-dire qu’il restaure cette condition de parfaite unité d’être et d’harmonie par laquelle la distinction entre sujet et objet est annulée. Ainsi, la réalisation de la phase génitale la plus évoluée, « post-ambivalente » (Abraham) n’est autre qu’une répétition de la phase la plus précoce, pré-ambivalente.

Par rapport au partenaire, la situation d’incorporation est une répétition de l’allaitement au sein maternel ; de ce fait l’incorporation équivaut à répéter et à surmonter le traumatisme du sevrage. Dans l’équation pénis = sein, et dans l’activité de succion du vagin, le coït réalise l’accomplissement du fantasme de succion du pénis paternel.

Les identifications établies entre les deux partenaires au cours de l’acte préparatoire (Ferenczi) acquièrent maintenant de multiples significations, l’identification à la mère se faisant de deux façons : primo, en mettant en équation le pénis et le sein ; secundo, en vivant masochiquement l’acte sexuel, c’est-à-dire en répétant l’identification à la mère qui appartient à la phase d’une conception sadique du coït. De par cette identification, la femme joue simultanément dans le coït le rôle de la mère et de l’enfant. Une telle relation trouve son prolongement au cours de la grossesse lorsqu’elle est réellement la mère et. l’enfant à la fois.

En tant qu’objet de la libido maternelle au cours de l’acte de la succion, le partenaire devient l’enfant ; mais en même temps la libido, dirigée à l’origine vers le père, doit être transférée au partenaire (suivant l’équation : pénis = organe de succion, et la conception du coït en tant que l’acte sadique de maîtriser). Ceci nous permet de comprendre qu’en dernière analyse le coït représente pour la femme l’incorporation du père (par la bouche), qui devient alors l’enfant et garde ce rôle au cours de la grossesse, qu’elle soit réelle ou fantasmée.

Je suis arrivée à cette série compliquée d’identifications et qui peut sembler outrée, grâce à mon expérience acquise avec les cas de frigidité et de stérilité.

La « régression maternelle » de Ferenczi est réalisée chez la femme en identifiant le coït à la situation de succion. Le dernier acte de cette régression (retour dans l’utérus), que l’homme accomplit par introjection au cours du coït, est réalisé par la femme au cours de la grossesse en identifiant complètement la mère et l’enfant. À mon avis, « le traumatisme de la naissance » dont Rank38 a montré l’importance, est surmonté par la femme surtout par sa répétition active dans les accouchements successifs, car pour l’inconscient, porter et être porté, donner la naissance et être né, procèdent de la même identité que donner le sein et téter soi-même.

Cette conception du coït reflète toute la différence psychologique entre les hommes et les femmes en ce qui concerne leur relation au monde des objets. L’homme prend activement possession d’un certain fragment du monde et de cette façon atteint la béatitude de l’état primordial. Et c’est aussi cette forme que prennent ses tendances à la sublimation. Dans l’acte d’incorporation passivement vécue par la femme, celle-ci introjecte en elle un fragment du monde des objets qu’elle peut alors absorber.

Dans son rôle d’organe de succion et d’incorporation, le vagin devient le réceptacle, non pas du pénis, mais de l’enfant. L’énergie nécessaire pour l’accomplissement de cette fonction, ne provient pas du clitoris mais, comme je l’ai dit plus haut, de la libido investie par le corps tout entier ; cette libido est acheminée vers le vagin par les voies que nous connaissons. Le vagin lui-même représente maintenant l’enfant et de cette façon reçoit cet investissement de la libido narcissique qui atteint l’enfant dans ce « prolongement » de l’acte sexuel. Il devient le « second Moi », le Moi en miniature, en remplissant le rôle qu’a le pénis pour l’homme. La femme en instaurant cette fonction maternelle du vagin, en abandonnant la revendication du clitoris à représenter le pénis, atteint le but du développement féminin, qui est de devenir une femme.

Chez les hommes, la fonction de reproduction se termine avec l’acte d’intromission, car chez eux cette fonction coïncide avec le soulagement de la tension sexuelle par l’éjaculation.

Les femmes ont à accomplir en deux temps, la fonction que les hommes accomplissent en une seule phase ; néanmoins le premier acte d’incorporation contient les éléments qui indiquent la tendance à se débarrasser des cellules germinales par expulsion, comme le fait l’homme au cours du coït. L’orgasme chez la femme paraît, non seulement impliquer l’identification à l’homme, mais avoir encore un autre motif ; c’est l’expression de la tentative de communiquer au coït lui-même, dans l’intérêt de la race, le caractère d’un accouchement (on pourrait l’appeler un « travail manqué »). Chez les animaux le processus d’expulsion des produits de la reproduction a très souvent lieu pendant l’acte sexuel chez la femelle comme chez le mâle.

Chez la femme, ce processus n’est pas mené à bonne fin, encore qu’il soit clairement indiqué et ébauché dans la fonction de l’orgasme ; il se termine seulement dans un deuxième temps, celui de l’accouchement. Il s’agit bien d’un processus unique, mais simplement scindé par un intervalle de temps. Tout comme la première phase contient (dans l’orgasme) des éléments de la seconde, ainsi la seconde est empreinte par les mécanismes de plaisir de la première. Je suppose même que l’accouchement contient l’acmé du plaisir sexuel dû au soulagement de la stimulation créée par la cellule germinale, s’il en est ainsi, l’accouchement est un processus d’« autonomie » analogue à l’éjaculation (Ferenczi), exigeant, néanmoins, pour pouvoir fonctionner, le puissant stimulus que constitue le fœtus arrivé à terme. Ceci inverse la position que Groddeck a eu le courage le premier de défendre, au Congrès de La Haye, à savoir que l’accouchement est associé au plaisir par son analogie avec le coït. Il semblerait plutôt que le coït acquiert son caractère de plaisir surtout parce qu’il représente une tentative et un début d’accouchement. J’aimerai étayer ma théorie sur les considérations suivantes.

Freud39 nous dit que les instincts sadiques de destruction atteignent leur plein développement quand les instincts sexuels érotiques cessent d’agir. La tension retombe après leur gratification. L’instinct de mort peut alors agir à sa guise et mener à bout ses visées sans rencontrer de résistance. L’exemple classique en est fourni par certains animaux inférieurs chez lesquels l’acte sexuel aboutit à la mort.

Ceci s’applique au mâle mais se répète mutatis mutandis chez la femelle quand l’ovule fertilisé est expulsé après un intervalle plus ou moins long de maturation dans le corps maternel. Dans de nombreuses espèces animales, par exemple chez certaines araignées, les femelles meurent après avoir accompli les fonctions de reproduction. Si la libération de l’instinct de mort est une conséquence de la gratification des pulsions sexuelles, il est logique de supposer que cette gratification n’atteint son apogée pour la femelle que dans l’accouchement.

En fait, l’accouchement est pour la femme une orgie de plaisir masochique, et la peur et la prémonition de la mort qui précèdent cet acte sont dues à la perception d’une menace de libération des instincts destructeurs.

Les cas de psychoses post-puerpérales sont caractérisés par une tendance particulièrement forte au suicide et à des impulsions meurtrières envers le nouveau-né.

Ces faits, à mon avis, confirment mon hypothèse que l’accouchement constitue pour les femmes la fin de l’acte sexuel qui n’est qu’inauguré par le coït, et que la gratification ultime de l’instinct érotique est analogue à celle rencontrée chez les hommes et se produit au moment où soma et germen se séparent.

Dans l’intervalle de temps entre les deux actes, des processus compliqués se déroulent au niveau de l’économie libidinale.

L’objet incorporé au cours du coït est introjecté physiquement et psychiquement, se prolonge dans l’enfant et persiste dans la mère comme partie de son Moi. La relation de la mère à « l’enfant » en tant qu’objet libidinal est donc double : d’une part, elle est élaborée dans le Moi par interaction de ses différentes parties, d’autre part, elle est aussi le prolongement de toutes les relations d’objet qu’incarne l’enfant dans nos séries d’identification. Car, même lorsque l’enfant est encore dans l’utérus, sa relation à la mère est partiellement celle de l’objet extérieur qu’il deviendra en fin de compte.

La libido, qui dans l’acte d’incorporation a régressé aux stades les plus précoces, retrouve les positions abandonnées, et l’harmonie découlant de l’identité entre sujet et objet n’existe pas toujours dans la relation à l’enfant pris comme objet.

Les tendances ambivalentes des phases ultérieures qui s’étaient déjà manifestées au cours du coït, s’accentuent pendant la grossesse. Le conflit ambivalent de la « phase orale tardive » s’exprime dans la tendance à l’expulsion (orale) de l’objet incorporé. Cela se manifeste dans les vomissements de la grossesse, dans les éructations typiques et les envies singulières pour certains aliments, etc.

Les éléments régressifs de la phase sadique-anale s’expriment dans les tendances hostiles d’expulsion de l’objet. Ils se manifestent par les douleurs qui apparaissent longtemps avant l’accouchement. Si ces tendances hostiles prédominent sur les tendances retentives, il y a avortement. On les retrouve aussi dans les modifications transitoires, typiquement anales, du caractère des femmes enceintes. L’ancienne équation enfant = fèces est reprise à cette phase dans l’inconscient puisque l’enfant dans le corps de la mère est quelque chose qui appartient à ce corps et qui est pourtant destiné à en être séparé.

Dans l’incorporation orale une certaine quantité de la libido narcissique se dirige déjà vers l’enfant qui représente une partie du Moi du sujet. De même la relation libidinale dans l’identification enfant = fèces, est aussi une relation narcissique.

Mais de même que pour l’enfant les fèces deviennent essentiellement quelque chose de dégoûtant en réaction contre leur surestimation narcissique originelle, ainsi dans cette phase de la grossesse surgissent des sensations typiques de dégoût, déplacées de l’enfant sur certains aliments, certaines situations, etc.

Il est intéressant de noter que toutes ces sensations disparaissent au 5e mois de la grossesse avec les mouvements actifs du fœtus. La relation de la mère à l’enfant est maintenant déterminée de deux façons. Tout d’abord une partie de son propre corps qu’elle sent se mouvoir et se contracter vigoureusement en elle, se trouve identifiée au pénis ; et sa relation à l’enfant, encore enracinée dans les profondeurs de son narcissisme, s’élève maintenant à un stade supérieur du développement, à savoir au stade « phallique ». En même temps l’enfant, qui acquiert peu à peu une certaine indépendance, fait preuve de son appartenance au monde extérieur et inaugure ainsi une relation d’objet avec la mère.

J’ai essayé de montrer brièvement que des sédiments de toutes les phases du développement existent ainsi pendant la grossesse. Je reviendrai maintenant à la relation mère-enfant, mentionnée plus haut, relation qui commence par le processus d’incorporation, qui constitue l’enfant comme une partie du Moi propre du sujet et s’élabore dans ce Moi.

Au cours de ce processus, les relations libidinales avec l’enfant s’établissent : dans le processus d’introjection le courant libidinal qui était dirigé sur le partenaire au cours de l’acte sexuel, reflue vers le narcissisme du sujet. C’est là une contribution considérable car, comme je l’ai montré, en réalisant un investissement du partenaire, la libido a été soustraite de l’ancienne fixation au père et à la mère.

Le courant libidinal converge ainsi vers le Moi et va constituer le narcissisme secondaire de la femme devenue mère, car, bien qu’elle soit consacrée à l’objet (l’enfant) cet objet représente en même temps une partie de son Moi. La transformation du Moi de la femme enceinte qui continue le processus d’introjection est une nouvelle mouture d’un processus antérieur : l’enfant devient pour elle l’incarnation de l’idéal du Moi façonné jadis sur le modèle du père. Il est maintenant, pour la seconde fois, réalisé par introjection du père.

La libido narcissique est déplacée sur cet idéal du Moi nouvellement édifié qui devient le support de toutes les perfections attribuées jadis au père. Toute une partie de la libido d’objet est soustraite à la relation au monde extérieur et dirigée sur l’enfant en tant que Sur-Moi.

Ainsi, chez la femme, le processus de la sublimation est effectué à travers sa relation avec l’enfant40.

L’homme mesure et contrôle son idéal du Moi par son œuvre dans le monde extérieur grâce à la sublimation. Pour la femme, par contre, l’idéal du Moi s’incarne dans l’enfant, et toutes ces tendances à la sublimation que l’homme utilise dans des activités intellectuelles et sociales, elle les dirige sur l’enfant qui, psychologiquement, représente pour la femme son produit de sublimation. En conséquence, la relation mère-enfant pendant la grossesse a plus d’un déterminant. Puisque l’enfant dans l’utérus devient une partie du Moi et qu’un important courant libidinal converge vers lui, l’investissement libidinal dans le Moi est accru, le narcissisme augmente et ainsi est réalisé cet état primordial où il n’y a pas encore de distinction entre libido du Moi et libido objectale.

Cependant cet état primordial est troublé par deux facteurs : primo, grâce à un processus de sublimation l’enfant devient le Surmoi et notre expérience par ailleurs nous apprend que ceci peut entraîner une vive opposition au Moi. Secundo, l’enfant appartient aussi, en même temps au monde extérieur, ce qui fait que les conflits ambivalents de toutes les phases du développement libidinal sont réactivés41.

Nos observations nous permettent de classer les femmes en deux catégories selon leur réaction psychique à la grossesse. Certaines sont visiblement mal à l’aise et déprimées pendant leur grossesse. Un changement défavorable se produit dans leur apparence : elles deviennent laides et se ratatinent, et au fur et à mesure que leur grossesse avance, elles deviennent une simple annexe de l’enfant, un état ressenti par elles comme fort désagréable. L’autre catégorie comprend les femmes qui, pendant leur grossesse, atteignent l’apogée de leur épanouissement physique et psychique.

Dans le premier cas, le narcissisme de la femme a été sacrifié à l’enfant. D’une part, le Surmoi a maîtrisé le Moi, et d’autre part, l’enfant, objet d’amour, a attiré à lui une telle quantité de libido du Moi, que le Moi se trouve appauvri. Ceci explique vraisemblablement les états mélancoliques de la grossesse.

Dans l’autre type de femmes la distribution de la libido, pendant la grossesse, est différente. Ce courant libidinal que vient d’être retiré au inonde extérieur est dirigé sur l’enfant comme une partie du Moi. Ceci ne peut avoir lieu que lorsque le Surmoi est moins puissant, et l’enfant considéré moins comme un objet et plus comme une partie du Moi. Lorsqu’il en est ainsi, on aboutit à un renforcement du narcissisme secondaire qui s’exprime par une augmentation de l’estime de soi, de la satisfaction de soi.

Il semble que nous soyons en mesure de conclure, après ces remarques, que cette unité mère-enfant n’est pas aussi paisible que l’on aurait pu le supposer.

L’harmonie originelle du stade primitif, inaugurée par le processus d’introjection au cours de l’acte sexuel, est rapidement troublée par des manifestations d’ambivalence envers le fœtus. De ce point de vue, l’accouchement semble être le résultat final d’une lutte qui a longtemps fait rage. L’excitation déterminée par le fœtus devient insupportable et pousse à la décharge de la tension. Toutes les pulsions agressives, déjà mobilisées pendant la grossesse, atteignent leur point culminant dans cette bataille décisive. Finalement, l’objet incorporé est expulsé avec succès.

Nous avons vu que l’objet introjecté prend la place de l’idéal du Moi dans l’unité du Moi restaurée. Lorsqu’il est projeté dans le monde extérieur il garde ce caractère car il continue à incarner les idéaux que le sujet n’a pas encore atteints. Comme l’a reconnu Freud42, c’est cette voie psychologique que parcourent les femmes allant du narcissisme à l’amour objectal achevé.

Au cours de la grossesse, la régression la plus profonde se fait par identification à l’enfant : « le traumatisme de la naissance » est maîtrisé grâce à l’accouchement.

En ce qui concerne cette identité mère-enfant, nous pouvons peut-être tirer certaines conclusions sur l’état mental de l’enfant en partant de l’état d’esprit de la mère. Ceci est naturellement soumis à l’amnésie et par la suite vaguement suggéré dans les rêves, les fantasmes, etc.

En réalité, la femme ressent le monde comme disloqué et allant à sa fin ; elle éprouve un malaise chaotique, une sensation de tension et d’éclatement déplacée des voies génitales vers la tête, et ces sensations s’associent à une peur intense de la mort. C’est probablement une répétition de l’anxiété attachée au traumatisme de la naissance et qui trouve sa décharge par les phénomènes de la reproduction réelle. Ce que les hommes s’efforcent d’atteindre au cours du coït et qui les pousse à des sublimations laborieuses, les femmes l’atteignent dans la fonction de reproduction.

On sait que les femmes enceintes rêvent souvent d’enfants qui nagent. Cet enfant peut toujours être identifié à la femme qui rêve, dotée de quelque qualité qui la rend —- ou la rendait dans son enfance – particulièrement estimable à ses propres yeux. C’est comme s’il s’agissait d’illustrer la formation de l’idéal du Moi en relation avec l’enfant. Une enquête minutieuse permet de mettre en évidence que les fantasmes de naissance chez la femme qui a déjà été mère reproduisent les détails de deux naissances distinctes, mais intriquées en une seule : la naissance du sujet lui-même (jamais remémorée) et la naissance de l’enfant.

L’état mental de la femme après l’accouchement se caractérise par le sentiment d’une lourde perte. Après une courte phase où la sensation d’une lutte victorieuse l’emporte, naît un sentiment de vide infini et de déception, analogue sans doute au sentiment de « Paradis perdu » de l’enfant expulsé.

Ce vide n’est comblé que lorsque la première relation à l’enfant en tant qu’objet extérieur est, en fin de compte, établie. On peut supposer que cette relation existe déjà pendant l’accouchement comme le confirme l’observation de Rank43 à propos d’autre chose, à savoir que les mères accouchant sous anesthésie ont un sentiment particulier d’éloignement44 envers leur enfant. Ces mères n’éprouvent pas les sentiments de vide et de déception, mais, par ailleurs, leur joie d’avoir un enfant est moins intense que lors d’un accouchement naturel. L’enfant est perçu comme quelque chose d’étranger à elles.

Ce facteur de perte contribue nettement à la joie de retrouver l’enfant. En outre, c’est précisément ce dernier facteur de « séparation » qui complète l’analogie avec le coït. Le passage vaginal constitue une frontière où l’enfant fait partie pour la dernière fois du corps propre du sujet, en même temps, qu’il est déjà l’objet expulsé. C’est comme une répétition du coït où l’objet était encore ressenti comme une parcelle du monde extérieur, et se trouvait placé, grâce à l’introjection, sur la frontière entre le monde extérieur et le Moi.

Encore qu’après l’accouchement l’enfant ait été constitué comme un objet appartenant au monde extérieur, la béatitude primitive, l’unité du sujet et de l’objet est néanmoins rétablie dans l’allaitement. C’est une répétition du coït, aussi fidèle qu’une reproduction photographique, l’identification reposant sur l’incorporation orale de l’objet dans la succion. Ici de nouveau, nous avons l’équation : pénis = sein. De même que dans le premier cas le pénis avait pris possession de l’un des orifices du corps de la femme (le vagin), et dans l’acte de maîtrise avait créé un centre érogène, de même le mamelon érigé prend possession de la bouche du nourrisson. De même que dans le coït l’érogénéité du corps tout entier était attirée vers le vagin, de même ici, toute la libido disséminée du nouveau-né se concentre sur la bouche. Ce que le sperme accomplit dans un cas, le jet lacté l’accomplit dans l’autre. Le fantasme infantile réalise une seconde fois l’identification du sein de la mère, au pénis du père : dans le coït le pénis joue le rôle du sein tandis que dans l’allaitement le sein devient pénis. Dans la situation d’identification la ligne de partage entre les partenaires disparaît et dans cette relation mère-enfant, la mère, une fois de plus, annule le traumatisme du sevrage.

Cette identification pénis = sein m’a aidée à comprendre une difficulté de l’allaitement qu’il m’a été donné d’observer dans une cure analytique. Une jeune mère, très ambivalente envers son enfant, fut obligée de cesser l’allaitement alors qu’elle désirait le continuer et que la sécrétion lactée était normale. Mais dans l’intervalle des tétées, le lait s’écoulait à flot et lorsqu’elle voulait donner le sein à l’enfant elle n’avait plus de lait. Les mesures qu’elle prit pour venir à bout de cet état de fait malheureux rappelaient le comportement des hommes souffrant d’éjaculation précoce, qui s’efforcent compulsivement de hâter l’acte sexuel mais sont toujours dépassés par leur infirmité. De même, cette femme essayait d’avancer l’heure des tétées, mais il était toujours trop tard. L’analyse permit de mettre en évidence l’origine urétrale de ce symptôme, comme dans le cas de l’éjaculation précoce chez l’homme. Dans un trouble plus fréquent de l’allaitement, le tarissement de la sécrétion lactée, d’autres composantes (anales) du processus prédominent de toute évidence.

La relation entre les processus génitaux et l’allaitement s’exprime de façon très caractéristique lorsque l’enfant est mis au sein. Parfois il existe même une contraction utérine comme si c’était seulement à ce moment-là que l’utérus mettait fin à ses fonctions en abdiquant en faveur du sein.

Ainsi l’acte de reproduction, qui commence par l’incorporation orale, boucle le cercle en répétant à la fin la situation initiale.

Le développement entier de la libido est rapidement repris et parcouru une fois de plus ; l’effet du traumatisme primordial est amorti par la répétition, et le travail de sublimation est accompli en relation avec l’enfant. Sans la nature bisexuelle de l’être humain si défavorable à la femme, sans ce clitoris aux tendances viriles, combien simple et claire serait sa voie vers une maîtrise paisible de l’existence !


34 Titre original : The Psychology of Women in relation to the functions of reproduction, publié pour la première fois dans l’Internationale Zeitschrift fur Psycho-Analyse, XI, 1925, p. 40 : Psychologie des Weibes in den Funktionen der Fortpflanzung. Reproduit par l’International Journal of Psycho-Analysist VI, 1925, p. 405. Traduit de l’anglais par Mme Perrier-Roubleff. L’article de Hélène Deutsch, publié en 1925, a été repris dans le Psycho-Analytic Reader compilé par Robert Fliess (Hogarth Press, London, 1950). À cette occasion l’auteur y avait apporté quelques précisions incorporées dans le texte. Nous avons reproduit ces variantes en bas de page (sous la mention de variante P.A.R.) qui permettront au lecteur de juger dans quel sens, à vingt-cinq années de distance, Hélène Deutsch a cru devoir compléter sa pensée. (N. d. T.)

35 Ferenczi (A.), Versuch einer Genitaltheorie, Vienne, Internationale Psycho-analytische Bibliothek, Band XV, 1924 (traduit en français sous le titre de Thalassa, Psychanalyse des origines de la vie sexuelle, Payot, 1962).

36 Abraham (K.), Versuch einer Entwicklungsgeschichte der Libido, Neue Arbeiten zur Arztlichen Psycho-Analyse, 1924 (cf. aussi Short Study of the Development of the Libido, in Selected Papers, Hogarth Press, London, 1942).

37 Loc. cit.

38 Rank (O.), Das Trauma der Geburt, Internationale Psychoanalytische Bibliothek, Band XIV, 1924.

39 Freud, Das Ich und das Es [G.W., XIII].

40 (Variante P.A.R.) Ce dernier paragraphe a été remplacé par :

Dans ce processus la libido se désexualise et l’enfant, avant même d’exister réellement dans le monde extérieur, inaugure chez la mère un processus de sublimation.

Plus tard, ce processus trouve son prolongement dans la tendresse maternelle. Il contribue à établir des différences psychologiques entre l’homme et la femme.

41 (Variante P.A.R.)

Primo, la différenciation du Moi ne se limite pas à la formation de l’idéal. La relation à l’enfant ne contient pas seulement l’affirmation positive : « Tu deviendras tel que fut jadis mon père idéalisé (ou ma mère) », elle reproduit aussi les composantes négatives punitives de la relation parentale antérieure. Au cours des transformations obscures et compliquées auxquelles est soumis l’ego de la femme, l’enfant, néo-formation psychologique, prend la place du Surmoi en tant qu’institution qui réclame, exige, menace et punit. La recherche psychanalytique nous enseigne que cette différenciation dans le Mo – peut aboutir à un conflit intra-moïque et à une issue pathologique de ce conflit.

Secundo, une difficulté peut surgir du fait que dans l’utérus l’enfant est déjà un objet extérieur et que les conflits ambivalents de toutes les phases du développement de la libido maternelle peuvent, de ce fait, se faire jour.

42 Freud, On Narcissism : an Introduction, Collected Papers, IV (traduit en français par J. Laplanche, Pour introduire le narcissisme, Soc. Fr. Psa., 1956).

43 Loc. cit.

44 Estrangement, a aussi, remarquons-le, le sens d’aliénation. (N. d. T.)