La féminité en tant que mascarade

par Joan Riviere67

Quelle que fut la direction dans laquelle s’engagea la recherche psychanalytique, elle fut chaque fois, pour Ernest Jones, l’occasion de témoigner de son intérêt dans les divers domaines. C’est ainsi qu’au cours de ces dernières années, les travaux se sont peu à peu emparés du domaine de la sexualité féminine, et nous trouvons tout naturellement parmi les contributions les plus importantes un article d’Ernest Jones68. Comme toujours il expose très clairement ce sujet avec ce don particulier qu’il possède d’ordonner les connaissances acquises et d’y joindre le fruit de ses réflexions personnelles.

Dans son article sur La Phase Précoce Du Développement De La Sexualité Féminine il brosse un tableau schématique des divers types de développements parmi lesquels il distingue un groupe hétérosexuel et un groupe homosexuel ; ce dernier à son tour se trouve subdivisé en deux types distincts. Il reconnaît lui-même le caractère schématique de sa classification et admet un certain nombre de formes intermédiaires. C’est d’une de ces formes intermédiaires dont je m’occuperai aujourd’hui. Nous rencontrons fréquemment, dans la vie courante, des sujets, hommes et femmes qui, malgré leur développement hétérosexuel, présentent pourtant des traits marqués du sexe opposé. On a voulu y voir l’expression d’une bisexualité inhérente à tous ; et l’analyse nous a appris que tout ce qui apparaît en tant que traits de caractère homosexuel ou hétérosexuel, ou sous la forme de manifestations sexuelles, n’est rien d’autre que le résultat d’une interaction des conflits et ne témoigne pas forcément d’une tendance innée ou fondamentale. La différence entre le développement homosexuel et hétérosexuel est déterminée par le degré variable de l’angoisse, et par ses effets sur le développement lui-même. Ferenczi avait déjà signalé une réaction analogue au plan du comportement69, à savoir que certains hommes homosexuels exagèrent leur hétérosexualité en tant que « défense » contre leurs tendances homosexuelles. J’essaierai de montrer que les femmes qui aspirent à une certaine masculinité peuvent revêtir le masque de la féminité pour éloigner l’angoisse et éviter la vengeance qu’elles redoutent de la part de l’homme.

Je fais allusion ici à un type particulier de femme intellectuelle. Il n’y a pas si longtemps que les carrières intellectuelles étaient presque exclusivement l’apanage d’un certain genre de femmes, manifestement masculines, qui dans certains cas ne cachaient même pas leur désir d’être un homme ou leur revendication virile. Les temps ont changé. De toutes les femmes engagées de nos jours dans une profession libérale il serait difficile de dire, à regarder leur mode de vie ou leur caractère, si la majorité est plus nettement féminine ou masculine. Dans le milieu universitaire ou scientifique, aussi bien que dans le monde des affaires, on rencontre constamment des femmes qui semblent répondre à tous les critères d’une féminité accomplie. Ce sont de bonnes épouses, d’excellentes mères, des femmes d’intérieur compétentes ; elles participent à la vie mondaine et aux événements culturels ; elles manifestent des intérêts spécifiquement féminins, en se préoccupant de leur apparence et elles trouvent le temps nécessaire, lorsque le besoin s’en fait sentir, de jouer le rôle d’un substitut maternel dévoué et désintéressé, dans leur cercle familial ou auprès de leurs amis. Mais en même temps elles sont capables d’assumer les charges de leur vie professionnelle, pour le moins aussi bien que n’importe quel homme. On est bien embarrassé pour classer, du point de vue psychologique, un tel type de femmes.

Il y a quelque temps, au cours d’une analyse, j’ai fait quelques découvertes intéressantes. Cette femme correspondait presque point par point à la description que je viens de donner. Ses relations avec son mari étaient excellentes, tant sur le plan de l’attachement affectueux que dans leurs rapports sexuels qui étaient fréquents et satisfaisants. Elle était très fière d’être une parfaite maîtresse de maison. Elle avait remarquablement réussi dans sa profession. Elle possédait au plus haut point la possibilité de s’adapter à la réalité et avait été capable d’entretenir des bonnes relations avec presque toutes les personnes de sa connaissance.

Certaines de ces réactions indiquaient pourtant que sa stabilité n’était pas aussi parfaite qu’elle le paraissait au premier abord ; choisissons un exemple pour illustrer notre propos. Il s’agissait d’une femme de nationalité américaine, professionnellement engagée dans une carrière de propagandiste militante, l’obligeant essentiellement à parler et à écrire. Toute sa vie elle avait souffert d’une certaine angoisse, parfois très intense, qui se manifestait après chacune de ses apparitions devant un public, chaque fois par exemple qu’elle avait donné une conférence. Malgré son indéniable réussite, ses qualités intellectuelles et ses dons pratiques, sa capacité d’intéresser l’auditoire et de mener une discussion, elle était habituellement saisie au cours de la nuit suivante d’un état d’excitation et d’appréhension, de crainte d’avoir commis un impair ou une maladresse, et ressentant un besoin obsédant de se faire rassurer. Ce besoin l’amenait compulsionnellement à solliciter l’attention ou à provoquer des compliments de la part d’un homme, ou d’hommes, à l’issue des réunions auxquelles elle avait pris part ou au cours desquelles elle avait joué le rôle principal. Il devint bientôt évident que les hommes ainsi choisis représentaient, sans aucun doute possible, des figures paternelles, encore qu’elle ne faisait généralement que peu de cas de la valeur de leur jugement. Auprès de ces figures paternelles elle cherchait à se rassurer : d’abord, directement, sur la nature des compliments qu’on lui faisait concernant son apparition en public ; mais surtout, indirectement, sur la nature de l’intérêt sexuel que lui portaient ces hommes. Pour parler de façon plus générale, l’analyse avait montré que son comportement après ces réunions était destiné à provoquer des avances de la part d’un type d’homme particulier, en flirtant avec lui ou en l’aguichant de façon plus ou moins voilée. Cette attitude, qui succédait si rapidement aux activités intellectuelles et qui contrastait tellement avec l’attitude objective et impersonnelle qu’elle avait au cours de ces dernières, posait un véritable problème.

L’analyse montra que la rivalité œdipienne avec la mère avait été extrêmement intense et n’avait jamais été résolue de façon satisfaisante. J’y reviendrai plus loin. Mais parallèlement au conflit qui l’opposait à sa mère, la rivalité avec le père fut tout aussi marquée. Le travail intellectuel qui consistait surtout à parler et à écrire, était basé sur une identification évidente au père, qui avait débuté dans la vie comme écrivain et avait par la suite choisi une carrière politique. L’adolescence de cette femme avait été marquée par une révolte consciente contre son père, faite de rivalité et de mépris à son égard. Des rêves et des phantasmes de cette nature, où elle castrait son mari, apparaissaient fréquemment dans son analyse. Elle éprouvait des sentiments de rivalité conscients à l’égard des « figures paternelles » sur lesquelles elle revendiquait une supériorité, mais dont elle sollicitait les faveurs, après les conférences ou les réunions. La pensée qu’elle pourrait ne pas être leur égale, la blessait profondément et (dans l’intimité) elle n’acceptait pas l’idée qu’elle pourrait être jugée ou critiquée par eux. En ceci, elle correspondait nettement à un des types de femme décrit par Ernest Jones : son premier groupe de femmes homosexuelles qui sans s’intéresser aux autres femmes, désirent voir « reconnaître » leur masculinité par les hommes et demandent à être leurs égales, c’est-à-dire d’être elles-mêmes des hommes. Sa rancune n’était pourtant pas ouvertement exprimée, puisque dans sa vie elle reconnaissait explicitement sa condition de femme.

L’analyse dévoila que sa coquetterie et ses œillades compulsionnelles – dont elle était à peine consciente jusqu’au moment où cela devint évident dans son analyse – s’expliquaient ainsi : il s’agissait d’une tentative inconsciente pour écarter l’angoisse qui résulterait du fait des représailles qu’elle redoutait de la part de ces figures paternelles à la suite de ses prouesses intellectuelles. La démonstration en public de ses capacités intellectuelles, qui en soi représentait une réussite, prenait le sens d’une exhibition tendant à montrer qu’elle possédait le pénis du père, après l’avoir castré. Démonstration faite, elle était saisie d’une peur horrible que le père ne se venge. Il s’agissait évidemment d’une démarche tendant à apaiser sa vindicte en essayant de s’offrir à lui sexuellement. Il apparut alors qu’un tel fantasme avait été très fréquent au cours de sa jeunesse et de son adolescence, lorsqu’elle vivait dans le Sud des États-Unis : si un nègre venait à l’attaquer elle se défendrait en l’obligeant à l’embrasser et à faire l’amour (pour pouvoir ensuite le livrer à la justice).

Mais un autre facteur déterminant était à la base de son comportement obsessionnel. Dans un rêve dont le contenu ressemblait à celui du phantasme infantile, elle se trouvait seule à la maison, terrifiée ; un nègre entrait et la trouvait en train de faire la lessive, les manches retroussées et les bras nus. Elle lui résistait, mais avec l’intention secrète de le séduire sexuellement ; il commençait à l’admirer, à lui caresser les bras et la poitrine. Le sens de ce rêve était le suivant : elle avait tué son père et sa mère et était ainsi devenue la propriétaire exclusive de tous les biens (seule à la maison) : elle prenait peur de la vengeance possible (s’attendait à des coups de feu dans les fenêtres) et se défendait en jouant un rôle ancillaire (faire la lessive), en essayant de laver la saleté et la sueur, la culpabilité et le sang, et effacer les conséquences de ses actes en se « déguisant » en femme castrée. Sous ce déguisement, non seulement l’homme ne pouvait découvrir sur elle aucun objet volé qu’il devrait lui reprendre de force, mais il la trouvait attirante par surcroît en tant qu’objet d’amour. Ainsi le but de son acte compulsionnel ne visait pas simplement à se faire rassurer en éveillant chez l’homme des sentiments affectueux à son égard ; mais elle cherchait surtout, en prenant le masque de l’innocence, à assurer son impunité. C’était véritablement une annulation obsessionnelle de sa prouesse intellectuelle, les deux aspects formant « la double action » de son acte obsessionnel, sa vie tout entière n’ayant été qu’une alternance d’activités masculines et féminines.

Avant de faire ce rêve, elle en eut d’autres où des personnages revêtaient des masques pour éviter un désastre. Dans un de ces rêves, une tour située en haut d’une colline s’écroulait et allait écraser les habitants d’un village situé en contrebas, mais les habitants mettaient des masques sur leur visage et échappaient ainsi à la catastrophe.

La féminité pouvait aussi être assumée et portée comme un masque, à la fois pour dissimuler l’existence de la masculinité et éviter les représailles qu’elle redoutait si on venait à découvrir ce qui était en sa possession ; tout comme un voleur qui retourne ses poches et exige qu’on le fouille pour prouver qu’il ne détient pas les objets volés. Le lecteur peut se demander comment je distingue la féminité vraie et le déguisement. En fait, je ne maintiens pas qu’une telle différence existe. Que la féminité soit fondamentale ou superficielle, elle est toujours la même chose. La capacité de féminité existait chez cette femme (et j’irai jusqu’à dire qu’elle existe chez les femmes les plus homosexuelles qui soient) mais à cause de ses conflits, la féminité ne constituait pas la ligne principale de son développement. La féminité fut utilisée comme un moyen d’éviter l’angoisse plutôt qu’en tant que mode primaire de jouissance sexuelle.

Quelques points particuliers me permettront d’illustrer ce que je viens de dire. Cette femme s’était mariée tardivement, à l’âge de vingt-neuf ans ; elle fut très angoissée au sujet de la défloration et demanda à une gynécologue d’élargir ou d’inciser son hymen avant le mariage. Dès avant le mariage, elle avait des idées préconçues sur les rapports sexuels, elle était fermement déterminée à en tirer la jouissance et le plaisir qu’elle savait que certaines femmes y trouvaient et à atteindre l’orgasme. Elle craignait d’être impuissante à la manière dont certains hommes le craignent. Ceci représentait en partie sa détermination de surpasser certaines figures maternelles frigides, mais à un niveau plus profond, elle était surtout décidée à ne pas être battue par l’homme70. En effet les plaisirs sexuels furent intenses et fréquents et aboutissaient à un orgasme complet : mais elle finit par s’apercevoir que la gratification obtenue avait le caractère d’une réassurance et d’une restitution de quelque chose de perdu, et non pas simplement d’une pure jouissance. L’amour de l’homme lui rendait l’estime d’elle-même. Au cours de l’analyse, alors que les pulsions hostiles et castratrices à l’égard du mari commençaient à se faire jour, le désir d’avoir des rapports sexuels s’affaiblissait, de plus en plus et elle devint même, à plusieurs reprises, relativement frigide pendant quelque temps. Le masque de la féminité s’effilochait peu à peu, la faisant apparaître comme castrée (sans vie, incapable d’éprouver du plaisir) ou comme castratrice (et à ce titre craignant de recevoir le pénis ou de l’accueillir par sa gratification). Une fois, alors que son mari eut pendant quelque temps une aventure avec une autre femme, elle s’aperçut qu’elle s’identifiait fortement à son mari à l’égard de sa rivale. Il est remarquable qu’elle n’eut jamais d’expériences homosexuelles (depuis une aventure qu’elle eut avant sa puberté avec une sœur cadette) ; mais au cours de l’analyse il apparut que ce manque d’aventures était compensé par de nombreux rêves homosexuels qui aboutissaient à des orgasmes.

Dans la vie courante le masque de la féminité peut prendre des aspects les plus curieux. Je connais une femme d’intérieur intelligente et capable de mener à bien certaines tâches typiquement masculines. Mais si par exemple elle doit faire appel à un entrepreneur ou à un tapissier, elle se sent obligée de dissimuler toutes ses connaissances techniques et de se montrer pleine de déférence à l’égard de l’artisan, en faisant des suggestions d’un air naïf et innocent, comme s’il s’agissait de suggestions fortuites. Elle m’avoua que même avec le boucher et le boulanger, qu’en fait elle menait d’une main de fer, elle n’arrivait pas à adopter ouvertement une attitude ferme et directe ; elle avait elle-même l’impression de « jouer un rôle », de faire semblant d’être une femme plutôt ignorante, sotte et ahurie, alors qu’elle arrivait toujours à ses fins. Dans toutes les autres circonstances de sa vie, cette femme est une personne compétente, cultivée et bien informée, qui mène ses affaires avec un comportement raisonnable sans avoir recours à aucun subterfuge. Cette femme qui est maintenant âgée de cinquante ans, me racontait qu’étant une jeune femme, elle était toujours très angoissée lorsqu’elle devait avoir affaire à certains hommes : les porteurs, les garçons de café, les chauffeurs de taxi, les commerçants, ou tout autre image paternelle, potentiellement hostile, comme les médecins, les entrepreneurs ou les avocats ; il lui arrivait souvent de se disputer avec eux et d’avoir des altercations au cours desquelles elle les accusait de vouloir l’escroquer, etc.

Un autre cas pris dans la vie quotidienne est celui d’une femme intelligente, mariée et mère de famille, maître de conférence à l’Université, dans une branche difficile dans laquelle peu de femmes s’engagent. Lorsqu’elle avait à faire un cours, non pas devant les étudiants, mais devant un auditoire de collègues, elle s’habillait de façon particulièrement féminine. Dans ces occasions son comportement était marqué par quelque chose de totalement incongru. Pour faire son cours elle adoptait un ton désinvolte et badin, qui avait entraîné de la part de ses collègues beaucoup de commentaires et des reproches. Elle se sentait obligée de transformer cette situation, où elle tenait un rôle masculin en un « jeu », en quelque chose de pas vrai, en une « blague ». Elle ne pouvait pas se prendre au sérieux, ni prendre au sérieux le sujet traité ; d’une part elle ne pouvait pas se considérer sur un pied d’égalité avec les hommes, d’autre part son attitude désinvolte permettait à son sadisme de se manifester expliquant ainsi l’effet vexatoire.

On pourrait citer beaucoup d’autres exemples et j’ai rencontré des mécanismes analogues au cours d’analyses d’hommes ouvertement homosexuels. Dans un des cas, chez un homme très inhibé et angoissé, les activités homosexuelles étaient en fait reléguées au second plan : il trouvait ses plus grandes gratifications sexuelles dans la masturbation et ceci dans des conditions spéciales, à savoir, devant un miroir et habillé d’une certaine façon. L’excitation était provoquée en se voyant lui-même, portant un nœud papillon, ses cheveux partagés par une raie médiane. Il se servait de ces « fétiches » extraordinaires pour se déguiser sous les traits de sa sœur à qui il empruntait la coiffure et le « nœud ». Son attitude consciente était un désir d’être une femme, mais ses relations manifestes avec les hommes n’avaient jamais été stables. Sur le plan inconscient la relation homosexuelle était extrêmement sadique et basée sur la rivalité masculine. Il ne pouvait se laisser aller à ses phantasmes sadiques et à celui de « posséder un pénis » qu’à condition de se protéger contre l’anxiété grâce à son image spéculaire, qui lui confirmait qu’il ne courait aucun danger puisqu’il était « déguisé en femme ».

Pour en revenir au premier cas clinique dont nous avons parlé, il est évident que sous son hétéro-sexualité apparemment satisfaisante cette femme présentait les manifestations bien connues du complexe de castration. Horney fut une des premières à faire remarquer qu’on devait chercher les origines de ce complexe dans la situation œdipienne. Je pense que le fait que la féminité puisse être portée comme un masque nous permet de pousser plus loin dans cette direction notre analyse du développement de la femme. C’est dans ce but que je vais esquisser maintenant les stades précoces du développement de la libido chez cette patiente.

Mais avant de poursuivre je dois rapporter quelques faits concernant ses relations avec les autres femmes. Elle était consciente des sentiments de rivalité à l’égard de presque toutes les femmes, si ces dernières étaient jolies ou avaient quelques prétentions intellectuelles. Elle était consciente d’éprouver des bouffées de haine subites à l’égard de presque toutes les femmes auxquelles elle avait affaire, encore qu’elle fût capable de rester en très bons termes avec les femmes lorsqu’il s’agissait d’entretenir des relations permanentes ou amicales. Elle y arrivait, inconsciemment, en se sentant supérieure à elles d’une façon ou d’une autre ; ses relations avec ses subordonnées étaient presque toujours excellentes. C’est pour ces mêmes raisons qu’elle était une maîtresse de maison si compétente ; elle pouvait ainsi surpasser sa mère, gagner son approbation et apporter la preuve de sa supériorité à l’égard des rivales « féminines ». Sa réussite intellectuelle procédait sans doute des mêmes motifs car elle apportait la preuve de sa supériorité par rapport à sa mère. Il semble probable que dans sa vie de femme adulte sa rivalité à l’égard des femmes s’exprimait de façon plus accentuée sur le plan intellectuel que sur le plan de la beauté : elle pouvait toujours trouver refuge dans sa supériorité intellectuelle pour minimiser l’importance de la beauté.

L’analyse montra que toutes ces réactions, tant à l’égard des hommes que des femmes, prenaient naissance dans ses réactions à l’égard des parents au cours du stade de morsure sadique-oral. Ces réactions se manifestèrent sous la forme de phantasmes, analogues à ceux rapportés par Mélanie Klein71 au Congrès de 1927. La déception ou la frustration au cours de l’allaitement ou du sevrage, associée aux expériences vécues au cours de la scène primitive, interprétée en termes oraux, donne naissance à un sadisme particulièrement intense à l’égard des deux parents72. Le désir de mordre le mamelon et de le trancher avec les dents change de registre et se manifeste alors par le désir de détruire, de pénétrer et d’éviscérer la mère et de la dévorer, elle et les contenus de son corps. Ces contenus comprennent le pénis du père, les matières fécales et les enfants – tous les biens et tous les objets d’amour que l’enfant imagine trouver dans le corps de la mère73. Le désir de mordre et de trancher le mamelon est transféré, comme nous le savons, sur le pénis du père et le désir de le castrer par une morsure. À ce stade les deux parents représentent des rivaux, ils détiennent tous deux des objets désirés ; le sadisme est dirigé contre les deux parents à la fois et le châtiment est redouté de la part de chacun d’eux. Mais comme toujours, dans le cas de la fille c’est la mère qui est la plus haïe et donc la plus redoutée. La mère pourra infliger un châtiment proportionnel au crime : détruire le corps, la beauté, les enfants de sa fille ; mais aussi lui interdire d’en avoir ; elle pourra la mutiler, la dévorer, la torturer, la tuer. Dans cette situation épouvantable la fille ne peut entrevoir de salut qu’à se concilier sa mère et expier son crime. Elle doit abandonner toute compétition avec sa mère et essayer de lui rendre, si elle peut, ce qu’elle lui a volé. Comme nous savons, elle s’identifie au père et se sert de la masculinité ainsi acquise en la mettant à la disposition de la mère. Elle devient le père et prend sa place : ainsi, elle peut le « rendre » à sa mère. Cette position s’affirma nettement dans un certain nombre de situations typiques au cours de la vie de la patiente. Elle était ravie de pouvoir aider ou rendre service à des femmes plus faibles ou plus désemparées qu’elle, et elle était capable de maintenir une telle attitude aussi longtemps que les sentiments de rivalité ne prenaient pas trop le dessus. Mais une telle restitution n’était possible qu’à une seule condition : celle de lui rapporter une somptueuse récompense sous forme de gratitude et de « reconnaissance ». Cette reconnaissance désirée lui apparaissait comme lui étant due pour son sacrifice ; mais ce qu’elle exigeait inconsciemment c’était la reconnaissance de sa supériorité d’avoir le pénis qu’elle pourrait ainsi restituer. Si sa supériorité n’était pas reconnue, la rivalité devenait immédiatement intense ; si la gratitude et la reconnaissance n’étaient pas exprimées son sadisme allait éclater dans toute sa force et elle souffrait alors (lorsqu’elle était seule) d’accès de rage sadique-orale exactement comme un enfant coléreux.

À l’égard du père sa rancune avait pu naître de deux façons : du fait qu’au cours de la scène primitive il s’appropriait le lait maternel et en privait l’enfant ; et qu’en même temps il donnait le pénis ou des enfants à la mère au lieu de les donner à sa fille. C’est pour cela que la fille devait lui enlever tout ce qu’il possédait ou tout ce qu’il avait pris ; il fallait le castrer et le réduire au néant, comme la mère. La crainte qu’il inspirait, moins grande que celle qu’inspirait la mère, demeurait ; ceci en partie parce qu’il aurait pu se venger de la mort et de la destruction de la mère. Il fallait se le concilier et l’apaiser, et ceci en se présentant à lui sous le masque de la féminité, qui témoignait de son « amour » et de son innocence à son égard. Il est remarquable que ce masque féminin, percé à jour par les autres femmes, fut efficace avec les hommes et put si bien remplir son rôle. Ainsi elle essayait d’attirer les hommes, pour qu’ils puissent la rassurer en témoignant de l’intérêt qu’ils lui portaient. Un examen plus poussé montra qu’elle choisissait ces hommes parmi ceux qui redoutent les femmes trop féminines et préfèrent celles ayant certains attributs masculins, car ainsi ils sont sûrs de ne pas se voir réclamer trop de choses.

Au cours de la scène primitive les deux parents possèdent un talisman qui manque à la fille : le pénis paternel, d’où sa rage, mais aussi sa terreur et son sentiment d’impuissance74. En en privant son père et en s’en emparant elle-même, elle acquiert le talisman, l’épée invincible, « l’organe du sadisme » ; il perd toute sa puissance et tous ses moyens (son gentil mari), mais pourtant elle croit nécessaire de se protéger contre toute attaque possible de sa part en se montrant à lui sous le masque de la soumission féminine ; derrière cet écran elle peut mener à bien un certain nombre d’activités masculines – « pour lui » -— (son sens pratique et son savoir-faire). De même avec sa mère : elle l’a dépouillée du pénis, elle l’a détruite, l’a réduite à un état d’infériorité pitoyable, elle triomphe maintenant, mais en cachette ; en apparence elle reconnaît et admire les vertus des femmes « féminines ». Mais il est plus difficile pour elle de se protéger contre la vengeance de la femme que contre celle de l’homme ; ses efforts pour apaiser et dédommager sa mère en lui rendant le pénis, ou en l’employant au service de la mère, ne suffiront jamais : ces moyens sont usés jusqu’à la corde et finiront par l’user elle-même75.

Il devint évident que cette femme se protégeait contre une angoisse intolérable provenant de sa fureur sadique contre les parents, en créant une situation phantasmatique dans laquelle elle leur devint supérieure et ainsi à l’abri de tout danger. L’essence même de son phantasme était sa supériorité à l’égard des objets parentaux ; par ce moyen son sadisme étant satisfait, elle pouvait triompher d’eux. Grâce à cette même suprématie elle réussit à éviter leur vengeance, en ayant recours aux formations réactionnelles et en dissimulant son hostilité. Ainsi pouvait-elle à la fois satisfaire les pulsions du Ça, son Moi narcissique et son Surmoi. Ce phantasme était le principal ressort de toute sa vie et de son caractère, et elle arriva à très peu de chose près à le réaliser à la perfection. Son seul point faible était le caractère mégalomaniaque qui perçait sous tous ces déguisements, son besoin de suprématie. Quand cette supériorité se trouvait sérieusement ébranlée au cours de l’analyse, la patiente réagissait par l’angoisse, la rage et la dépression, alors qu’avant l’analyse elle se réfugiait dans la maladie.

J’aimerais dire un mot de ce que Ernest Jones a identifié comme la femme homosexuelle à la recherche d’une « reconnaissance » de sa masculinité de la part des hommes. Il s’agit de savoir si, chez ce type de femme, le besoin de reconnaissance est lié au mécanisme d’un besoin identique – bien qu’opérant différemment (reconnaissance pour services rendus) —- à celui du cas que j’ai rapporté, où la reconnaissance directe de la possession du pénis n’était pas ouvertement exigée ; la réclamation était formulée au nom des formations réactionnelles, encore que ces dernières ne pouvaient exister que du fait de la possession du pénis. Indirectement donc, la reconnaissance du pénis était pourtant exigée. Ce mode indirect résultait de la crainte qu’on pourrait « reconnaître », ou en d’autres termes « découvrir », qu’elle possédait le pénis.

Ma patiente aurait-elle été moins anxieuse, elle aurait pu, elle aussi, exiger ouvertement de la part des hommes de reconnaître la possession du pénis ; et dans son for intérieur elle ressentait un dépit amer, comme dans les cas décrits par Ernest Jones, lorsqu’une telle reconnaissance directe faisait défaut. Il est clair que, dans les cas décrits par Ernest Jones, le sadisme primaire obtient davantage de gratifications ; le père a été castré et doit même avouer sa défaite.

Mais de quelle façon ces femmes arrivent-elles alors à éviter l’angoisse ? À l’égard de la mère elles y parviennent évidemment en niant son existence. Les renseignements que j’ai pu recueillir au cours des analyses, me permettent de conclure que, d’une part (comme le suggère Jones) une telle demande ne représente rien d’autre qu’un déplacement de la demande sadique originelle, exigeant que l’objet désiré – qu’il s’agisse du mamelon, du lait ou du pénis – lui soit immédiatement accordé76. Mais d’autre part le besoin de reconnaissance représente, pour une grande part, un besoin d’absolution. La mère se trouve ainsi reléguée dans les limbes ; aucune relation n’est possible avec elle ; son existence semble avoir été niée, encore qu’à la vérité elle n’apparaisse que comme trop redoutable. Ainsi la culpabilité entraînée par ce triomphe remporté sur les deux parents ne peut être absoute que par le père ; s’il sanctionne le fait qu’elle possède un pénis en le reconnaissant, elle est sauvée. En lui donnant cette reconnaissance, il lui donne le pénis, et ceci à elle plutôt que de le donner à la mère ; dès lors elle le possède, elle a le droit de le garder et tout est bien. La « reconnaissance » est toujours, pour une part, réassurance, sanction, amour ; mais en outre elle lui confère à nouveau la supériorité. Si peu qu’il s’en doute, l’homme lui a avoué sa défaite. Ainsi une telle relation phantasmatique de la femme à l’égard de son père a un contenu identique à celui de l’Œdipe normal ; la différence ne réside que dans le fait qu’elle repose sur une base sadique. En fait elle a tué la mère, mais pour cette même raison il lui est interdit de jouir de beaucoup de choses dont sa mère profitait. Et ce qu’elle obtient du père, elle doit encore, pour une large mesure, le lui extorquer ou le lui arracher.

Ces conclusions nous obligent une fois de plus à nous poser la question : qu’est-ce que la nature essentielle d’une féminité pleinement épanouie ? Qu’est-ce que das ewig Weibliche ? La conception de la féminité en tant que masque derrière lequel l’homme soupçonne quelque danger dissimulé, éclaire déjà cette énigme. L’état de féminité hétérosexuelle, pleinement épanouie, comme Helen Deutsch et Ernest Jones l’ont dit, est fondé sur le stade de succion orale. L’unique gratification d’ordre primaire que l’on y trouve est celle de recevoir du père le pénis (mamelon, lait), le sperme, l’enfant. Quant au reste, tout repose sur les formations réactionnelles.

L’acceptation de la « castration », de l’humilité, de l’admiration des hommes, provient pour une part de la surestimation de l’objet au plan de la succion orale ; mais elle est due surtout à la renonciation (à la moindre intensité) des désirs de castration sadiques qui dérivent du stade oral de morsure, plus tardif.

« Je ne dois pas prendre, je ne dois même pas demander ; il faut que cela me soit donné. » La tendance au sacrifice de soi-même, au dévouement, à l’abnégation de soi, exprime l’effort fait pour restituer et réparer ce qui a été enlevé au couple parental, aux figures maternelles ou paternelles. C’est ce que Rado a aussi nommé une « assurance narcissique » de la plus haute valeur.

Il paraît dès lors évident de quelle façon le fait d’atteindre pleinement l’hétérosexualité coïncide avec la réalisation de la génitalité. Et nous voyons une fois de plus, comme Abraham l’avait formulé le premier, que la génitalité postule l’aboutissement au stade post-ambivalent. La femme normale, comme la femme homosexuelle, désirent le pénis paternel et se révoltent contre la frustration (ou la castration) ; mais une des différences essentielles qui les séparent, réside dans l’intensité du sadisme, et aussi du pouvoir qu’elles ont, l’une et l’autre, de disposer de ce sadisme et de l’angoisse qu’il fait naître.